Il est écrit:
TA PAROLE EST LA VERITE  (Jean 17.17)
Cela me suffit...
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(Jean 17.17)
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Un Gagneur d'Âmes:
CÉSAR MALAN

DEUXIÈME PARTIE: L'ACTIVITÉ PUBLIQUE DE MALAN APRÈS 1830

CHAPITRE XI
CÉSAR MALAN AU SOIR DE SA VIE

 Dans une lettre adressée à sa tante, en 1843, César Malan évoquant les lieux chers à son enfance, s'exprimait ainsi :

« Hélas ! Clavelière est presque en ruines ! Le tilleul a été coupé, et le grand sapin aussi ! On a abattu l'aile de l'horloge et changé la porte de la maison ! La figure de ce monde passe ! Dieu nous appelle à nous diriger vers ce qui ne passe pas ! »
Le vieux lutteur ramenait ses armes vers lui; l'intendant fidèle rassemblait les éléments de sa gestion : ce sont des sentiments qui marquent le soir d'une vie. Contemplons, avant qu'elle ne s'effacent dans la grisaille des siècles, quelques lueurs de ce couchant !

Émouvante fut la fin de vie de notre héros, parce qu'à certains égards longue et douloureuse. À l'éclat et à l'ardeur de la jeunesse et de l'âge mûr, succédaient des heures bien difficiles.

Les heures difficiles
À l'isolement accru que nous avons déjà signalé, s'ajoutaient une position matérielle parfois gênée et des souffrances corporelles constantes et souvent très pénibles.
Certes, il avait élevé au prix de grands sacrifices sa nombreuse famille. Mais, cette tâche achevée, il ne put continuer, à cause de son âge, à recevoir chez lui des pensionnaires; il se trouva donc réduit à une position que ne soupçonnèrent pas ceux qui en jugeaient uniquement d'après les enfants.
En même temps, apparurent de bonne heure chez lui les premiers symptômes d'un mal qui ne pardonne pas et mine lentement les forces physiques et morales.

Cependant, son entourage ignora longtemps ce qu'il avait à souffrir, et, l'ayant compris, fut tout étonné de constater à quel point Malan conservait, malgré la souffrance, l'inquiétude, l'affaissement nerveux qui résultaient de son mal, et sa force de volonté et son total oubli de soi.

Patient dans l'affliction
Il avait souffert toute sa vie de crampes d'estomac : maintenant, s'y ajoutaient des douleurs de têtes incessantes, des bourdonnements d'oreilles extrêmement violents. Il en perdait presque entièrement le sommeil.

Bien que sa foi ne faiblît pas, sa souffrance devint de jour en jour évidente aux yeux de ses proches. Les visites des étrangers et même celles des meilleurs amis, étaient pour lui une cause de fatigue.

À tout cela s'ajoutaient aussi les déceptions et les douleurs que l'indélicatesse de coeur ou la pauvreté spirituelle de certains milieux ou gens réputés « pieux » n'épargnent pas toujours aux autres, même à des frères en la foi. Devant lui, certains hommes, qui marchaient simplement dans la trouée que leur avaient faite son courage et son dévouement, se vantaient publiquement, aux applaudissements de leurs amis « d'avoir été les premiers à relever dans Genève le drapeau de l'orthodoxie ». On lui envoyait, de source officieuse, de ses propres écrits parus sans son nom, pour qu'il les prît comme modèles à suivre, ou comme une critique de ses écrits signés. Devant lui aussi, on chantait, sur des mélodies étrangères et souvent mal choisies, ses propres cantiques, défigurés par des mains inhabiles. Bref, ce grand coeur devait réellement subir en silence, et années après années, tous les froissements d'amour-propre et les dépouillements dont Dieu se sert pour mûrir pour la gloire les natures fortes et généreuses promues par Lui au rôle de pionniers.

Dieu me forge
Mais dans sa foi en Dieu et son bon sens, il trouvait la force de vaincre l'irritation ou l'abattement. « Oui, c'est pénible, répondait-il à un fils qui lui parlait de ce sentier difficile, c'est pénible, mais puisque c'est mon Dieu qui m'y place, c'est qu'Il a évidemment pour cela des raisons excellentes. Quand j'étais jeune et fort, j'étais un marteau de fer dont sa puissante main s'est servi pour briser des cailloux. À cette heure, c'est encore Lui, c'est sa même main de père qui, après m'avoir « démanché », s'occupe à me forger moi-même. »

« Il est bon, écrivait-il à un autre de ses fils, il est nécessaire que le ciel se montre à nous tel qu'il est : tout autre que ce pauvre monde, même que le monde qui se vante du nom de chrétien, Le coeur se rapproche alors de l'Ami qui aime en tout temps, du Seigneur Jésus, si fidèle, si sérieux, si réel. »
Par ailleurs, Malan se réfugiait dans son activité littéraire qui fut particulièrement féconde à cette époque, et dans sa correspondance active avec les Églises et les hommes du mouvement évangélique.

Une petite phrase, relevée dans son journal d'Église, à l'année 1849, révèle bien les luttes cachées de ce vaillant et les sentiments de tristesse qui parfois l'envahissaient : « Je me trouve placé comme en 1819 », Il faisait allusion à cette douloureuse époque où il voyait les restes de son troupeau se disposer à le quitter pour se joindre à la nouvelle « Église Évangélique ». Ceci explique qu'il commençât à ne plus se sentir heureux à « Pré Béni ». Par suite de l'enlèvement des fortifications, la ville s'était étendue. Et la solitude ombreuse et calme qui entourait sa demeure était progressivement envahie par de hautes constructions et des quartiers bruyants.

Repli à Vandoeuvres
Malan venait, en 1850, de bénir le mariage de deux de ses filles cadettes : resté presque seul avec sa femme, il trouvait la maison trop vaste et le jardin désert. Depuis 1848 il passait les étés dans une petite maison qu'il avait héritée de sa mère, à Vandoeuvres. En 1855, sur le conseil de ses fils, il se décida à vendre Pré Béni pour se transporter tout à fait à la campagne. C'est ce qu'il fit en 1857 : certes, ce changement s'éleva à la hauteur d'une épreuve. Comment délaisser sans souffrances, à 70 ans, des horizons aimés, la maison où s'étaient écoulées 35 années de la vie de famille ? Comment se créer un cadre nouveau en laissant en arrière celui qui avait pris figure de sanctuaire, témoin de ses joies et de ses douleurs devant Dieu !
Mais une fois son parti pris, il n'hésita pas. Il ne tarda pas à reconnaître le premier, avec gratitude envers Dieu, toute la sagesse de cette décision. En régularisant sa position, elle assurait à son grand âge une aisance en harmonie avec ses besoins modérés et ses habitudes d'ordre et de simplicité. Aussi s'attacha-t-il toujours plus à sa retraite.

Vandoeuvres offrait en effet le plus charmant refuge contre l'agitation des villes, la plus reposante halte pour un chrétien fatigué qui n'attend plus que le signal du grand départ.

L'oasis des derniers jours
C'est au bout du village, en retrait des autres maisons, que se trouve la modeste demeure où César Malan passa les dernières années de sa vie. À peine y a-t-on pénétré que l'on voit en face de soi, à travers la porte vitrée de la principale pièce, le Mont-Blanc lui-même. Une longue terrasse, terminée par un mur d'appui, s'étend devant la maison, la débordant des deux côtés. Plus bas, un jardin fleuri et un berceau de vigne; plus bas encore, un étroit verger que bordent quelques grands chênes et qu'ombragent ici et là des arbres fruitiers. À l'extrémité de la terrasse, une tonnelle forme un agréable abri contre les vents du Nord. Transporté de Pré Béni, ce pavillon portait encore sur sa paroi le passage de l'Écriture que Malan y avait inscrit en 1823 : « Alors ceux qui connaissent l'Éternel ont parlé l'un à l'autre, et l'Éternel y a été attentif » (Malachie : 3. 16).
Tel est l'enclos où César Malan se retira en 1857 avec sa femme et celle de leurs filles qui ne les quitta jamais.

Lors de la vente de Pré Béni, il avait eu soin de se réserver l'usufruit de sa chapelle ainsi que la propriété des matériaux; il voulait en empêcher l'attribution à quelque usage profane. Bien que demeurant à Vandoeuvres, il continua à y prêcher régulièrement, en se bornant toutefois au service du Dimanche. Sa prédication s'était, dans ces dernières années, remarquablement relevée et rappelait souvent la flamme et l'éloquence de sa jeunesse. Son auditoire s'était sensiblement reformé et ce ministère donnait encore quelque importance à ses yeux à une vie qui s'affaiblissait de jour en jour.

Parfois, un retour de force et d'activité venait interrompre la monotonie des infirmités et des fatigues de la vieillesse. C'est ainsi que, pendant les premières années de son séjour à Vandoeuvres, il fut fort occupé par la publication en Amérique de plusieurs de ses traités. Ce lui fut aussi un vrai réconfort.

Fête de l'Alliance, de l'Alliance Evangélique
Parmi les rayons joyeux qui vinrent d'ici-bas illuminer le ciel de sa vie finissante, signalons la fête de l'Alliance Évangélique qui eut lieu à Genève dans l'été de 1861. Rien ne pouvait, mieux que la pensée qui était à la base de cette Alliance, répondre à ce qui avait été toute sa vie la plus ardente aspiration de son coeur. C'est lui qui s'écriait déjà en 1818 : « A quelque confession ou à quelque secte que l'on se rattache, qui croit de coeur aux mérites du Seigneur J, sus est mon frère, et dès que je le reconnais pour tel, je le lui témoigne autant qu'il m'est possible. » On peut se représenter la joie et l'émotion de cet auguste vieillard lorsqu'en cet été de 1861, il se retrouva avec une foule de frères venus de toutes parts, dans ce même temple de Saint-Pierre où il n'était plus rentré depuis son fameux sermon d'août 1818. Avec gratitude, Malan voyait ce que Dieu Lui-même avait opéré dans Genève depuis le jour lointain où Il l'avait choisi lui, « pour relever publiquement de la poussière l'étendard fané du pur Évangile ! »

Noce d'or
C'est au cours de cette même année que les Malan célébrèrent le 50'' anniversaire de leur mariage. Quelques-uns de leurs enfants accoururent pour cela de l'étranger. Un repas simple, qu'ornait, avec des fleurs et quelques mets choisis envoyés par d'anciens amis de la famille, une pièce d'argenterie offerte par les membres de son petit troupeau, réunit à cette occasion, autour des deux époux, les enfants et les petits-enfants. Malan commença par rendre grâces à Celui qui l'avait conduit jusque-là, puis il adressa à sa chère femme quelques mots pleins de grâce, de courtoisie et d'à-propos. De nombreux témoignages d'affection furent apportés sous forme de lettres, de poésies, de choeurs chantés sous les fenêtres par quelques étudiants en théologie. Malan fut tout confondu de cette manifestation générale de sympathie.

La reine de Hollande à vandoeuvres
Bien des amis savaient d'ailleurs le retrouver dans sa paisible retraite : des joies inattendues lui furent ainsi dispensées. Un certain jour de 1862, la servante avait annoncé, sous une désignation impossible, la visite d'une grande dame avec sa suite !... Quel ne fut pas l'étonnement de Malan quand il reconnut en la mystérieuse visiteuse, la reine de Hollande qui avait pris, sur quelques heures de séjour à Genève, le temps de venir jusqu'à Vandoeuvres. Il racontait cela à son fils qui s'inquiéta s'il avait eu soin d'employer, en lui parlant, les formes consacrées. « Ah ! mon ami, répondit-il avec sérieux, je ne le sais vraiment plus ! Ce que je sais, c'est que j'ai parlé comme ministre de Dieu. Je n'ai pas eu le temps de penser à d'autres choses qu'aux choses éternelles. L'important, c'est l'Évangile, c'est le Sauveur ! Nous avons parlé du salut de l'âme, de cette éternité où nous allons entrer ! »

Une autre de ses grandes joies fut la consécration au Ministère du pasteur Lenoir qui eut lieu en Juin 1863: ce fut une des dernières solennités religieuses auxquelles il présida dans sa chapelle. « Les discours et les prières, écrit J.A. Bost, y étaient sans autre apprêt que la longue expérience et la profonde piété de celui qui les prononçait, mais l'assemblée resta sous l'impression de la présence réelle de l'Esprit de Dieu. »

Le déclin
Toutes ces joies étaient des encouragements dont la tendresse de son Dieu parsemait sa route difficile. Les forces déclinaient rapidement et de ce vieux lutteur qui en finissait avec la terre, il n'est pas de plus touchant portrait que celui tracé par sa fille, appui de ses derniers jours : « Comme Abraham assis à la porte de sa tente et contemplant dans une longue et sublime méditation cette voûte étoilée qui lui rappelait les promesses divines, ce nouvel Abraham, ce vieillard calme et paisible était là tranquillement assis dans son fauteuil, conversant en silence avec son Dieu. Que de fois ne le trouvions-nous pas les mains jointes, le regard levé et qui semblait plonger jusque dans le monde invisible, l'expression calme, douce et grave. Le Livre sacré était devant lui. Il n'en a quitté la lecture que lorsque l'approche de la mort elle-même est venue lui voiler les yeux. Pendant des heures entières, il le méditait, l'étudiait, le sondait encore. Sa Bible, couverte d'annotations et de signes de sa main, est comme un monument de ses dernières années. »

Témoignage d'Ami Bost
Pour traduire les impressions que Malan laissait à ses visiteurs, nous ne saurions mieux faire que de reproduire ici quelques lignes que J.-A. Bost (1) lui a consacrées : « Quel charme paisible, quelle bénédiction, quels doux et précieux souvenirs dans une après-dînée ou dans une soirée passée avec lui dans sa demeure l Sur la terrasse, dans le jardin, dans le salon, dans son cabinet de travail, partout il est le même, simple et sans prétention; son accueil' est affectueux et fraternel, sa conversation est vive, très variée, mais il n'oublie pas qu'il est ambassadeur de Christ, et toujours il trouve moyen d'aborder les sujets sérieux qui le préoccupent. Bientôt, on monte dans sa chambre, on s'assied à côté de cet orgue sur lequel il a composé et joué tous ses cantiques... cette chambre était un musée, une bibliothèque, un atelier; il aurait dû en écrire l'histoire... Mais c'était aussi un sanctuaire...
...Puis « autour de la table à thé, quelle verve intarissable, quelle jeunesse que celle de ce beau vieillard ! S'il y avait de jeunes enfants, comme il se mettait en frais pour eux, exhumant dans les souvenirs de sa propre jeunesse tout ce qui pouvait les intéresser. Enfin, quand, après le culte de famille, il fallait le quitter, il donnait un pas de conduite à ses amis, et l'on se séparait dans le sérieux et dans la joie de l'amour fraternel. »

VANDOEUVRES: LA MAISON DES DERNIERS JOURS

César Malan s'occupait beaucoup alors de cantiques. Ce fut, en dehors de l'étude journalière de l'Écriture, sa dernière préoccupation. Il revoyait ceux qu'il avait en portefeuille et en composait de nouveaux. C'était là son oeuvre de prédilection, et il la considérait comme son legs à ses frères. J.-A. Boat a écrit à ce sujet : « Il ne se faisait aucune illusion sur la valeur inégale des uns et des autres, et prenant plaisir à en lire quelques fragments à « des amis, il leur demandait : Croyez-vous que celui-ci « vaille la peine d'être imprimé ? Il y mettait plus d'amour « que d'amour-propre, recherchait volontiers des critiques amicales, dont il tenait compte à l'occasion. »

Dernière correspondance
Sa correspondance, dans ces années-là, renferme aussi de précieux témoignages de cette vie de foi et de piété personnelle qui devenait toujours plus sa seule vie. En Mai 1861, par exemple, il écrivait à un vieillard de ses amis qui approchait de sa fin : « Je me place souvent à cette heure solennelle où ma vie humaine va se terminer, et me demande alors si ma paix et mon espérance me sont assurées, et si je puis, sans appréhension, entrer dans la sérieuse éternité. Je sens alors le prix, la puissance et la souveraineté de la promesse de Dieu : « Qui a le Christ, « a la vie », et je réalise cette vérité de sa grâce, que j'ai « bien le Christ, puisque sincèrement je crois qu'il est vivant au ciel, devant le Père, et qu'en Lui et par Lui a été fait et pleinement accompli le rachat et l'éternel salut de ceux que lui donne le Père ! C'est là, c'est bien là le repos de mon coeur et toute l'espérance de ma foi ! Là « seulement est pour moi l'assurance d'être au ciel, dans ce ciel que je vois si près de moi, et qui ne me montre que l'Éternel, que les saints glorifiés, que les anges élus, et où moi-même je n'entrerai que parce qu'il a plu au « Père de m'élire en Christ, et en Lui de me donner la vie « véritable et de me préparer pour Lui-même. »

Le 19 juin 1863, il consignait dans son journal cette réflexion : « Le cher Gaussen s'en est allé vers le Seigneur ! Quelle joie ineffable pour son âme ! » À son tour, il n'ambitionnait plus que cette joie suprême. Il en avait fini avec la terre, Déjà il avait vu partir plusieurs de ses compagnons d'oeuvre, les témoins et les amis de son ministère, les deux Rochat, Empeytaz, Galland, H. Olivier. Sa ligne d'horizon était à jamais fermement fixée vers lés demeures éternelles. Il se détachait de plus en plus d'ici-bas.

Dernière prédication
Le 11 octobre, il baptisait encore dans sa chapelle. C'est le 8 novembre qu'il y monta en chaire pour la dernière fois. À fin novembre, il dut s'aliter.
Après un entretien avec le docteur, il dit à sa femme :
« Eh bien ! ma chère Jenny, il paraît que je suis cloué dans mon lit..., le cher docteur, il était tout ému ! Il craignait de me faire de la peine ! Je l'ai aussitôt mis à l'aise. Je lui ai dit que c'était bon ; que je comprenais ce qu'il avait à me dire, qu'à vue humaine j'étais condamné; et nous avons parlé des choses du ciel !

Dès qu'on lui eut annoncé « qu'il ne descendrait pas du lit sur lequel il était monté », une paix et un calme absolus envahirent tout son être. Quand la douleur n'était pas trop intense, son regard, à défaut de paroles, ne cessa, dès lors, d'exprimer la bienveillance la plus affectueuse pour tous ceux qui l'approchaient.

Longue et douloureuse agonie
Ainsi demeura-t-il pendant les quatre derniers mois de sa vie et tout spécialement pendant les deux derniers qui ne furent, à la lettre, qu'une longue et douloureuse agonie.
Plusieurs membres de sa famille vinrent, à cette époque, s'établir auprès de lui. On ne pouvait pas le voir longtemps de suite. Un jour qu'il surprit, chez son fils, le regard d'intense compassion que provoquait la vue de ses souffrances : « Ne reste pas ici, lui dit-il, mon enfant ! Ceci n'est pas fait pour toi.

Aux plus mauvais jours, on le voyait appuyé sur les coussins de son lit, les mains crispées par la douleur, le regard fixé devant lui, tandis que le mouvement de ses lèvres semblait montrer qu'il murmurait tout bas quelque prière.

Mais quelle joie quand il avait pu lire quelque portion de l'Évangile ou l'annoncer à d'autres. Un jour que deux de ses enfants entraient dans sa chambra après que l'infirmier venait de le quitter, il s'écria : « Quel honneur ! Quelle joie ! Dieu vient de m'accorder la grâce de pouvoir encore, une fois, sur mon lit de mort, annoncer la bonne parole de son Évangile ! »

Vers la fin de sa maladie, il ne pouvait plus recevoir que rarement. Il parlait peu; quelquefois il ne prononçait pas une parole de tout le jour. Mais son silence était plus éloquent encore. Par un effort inlassable, son âme tout entière, concentrée en elle-même, endurait sans un mot d'impatience, sans même un gémissement, des souffrances qui émouvaient tous ceux qui en étaient témoins. Il ne manquait jamais, le soir et le matin, de s'excuser à chaque fois, auprès de l'infirmier, « de la peine qu'il lui donnait ». Le domestique, qui ne le quittait guère, sentait lui-même la grandeur de cette soumission calme et silencieuse. « Notre Monsieur n'est pas un soldat qui court au feu, disait-il, il y marche ! » Un ami, descendant de sa chambre, murmurait : « Il y a comme une gloire qui l'entoure. » Et le docteur témoignait: « J'ai vu la foi, je dis la foi non pas du théologien, mais du chrétien ; je l'ai vue de mes yeux ! »

Ce que Dieu ordonne
Son fils ne put, un jour, s'empêcher de s'écrier devant lui : « Combien tu souffres ! mon pauvre père ! » Levant alors, avec effort, la tête et le regardant de son ferme et vivant regard : « Je ne souffre pas une seule minute de « plus », répondit-il, « je ne dis pas que Dieu ne le veut ! « - non ! non ! » reprit-il avec vivacité, « mais que Dieu ne l'ordonne ! » Puis, il ajouta aussitôt : «Voilà ce qui « console ! »

Malan s'affirmait ainsi le digne fils de ces « prédestinés du XVIe siècle », dont la pauvre âme d'homme, contemplant le Décret éternel de Dieu, se raidissait tout à coup dans un héroïsme extraordinaire au sein des pires angoisses, des plus dures humiliations, des plus mortelles souffrances !

Des réalités
On parlait, une autre fois, à Malan de la gloire céleste, de l'entrée dans la Maison de Dieu. « Mais, dit-il avec un regard profond et étonné, mais Dieu ! le Ciel ! la Gloire ! le Sauveur ! mais ce sont-là des réalités ! des réalités ! mon ami. Pourquoi en parler pour s'émouvoir ? Ce sont des réalités » - « Ce qui passe, c'est ceci ! » ajouta-t-il en montrant ses mains amaigries et déjà presque paralysées.
« Je ne suis pas seul ! je ne suis pas seul ! » répétait-il souvent. Ou bien : « Il n'y a pas de nuage dans mon ciel ! À l'un de ses visiteurs, (sans doute J.-A. Bost), il put dire :

« Le Seigneur est avec moi tel que je l'ai toujours connu ! » Puis, au bout d'un moment, il ajouta, avec son aimable et tranquille sourire : « C'est que j'ai toujours accepté l'Évangile tout entier, sans en discuter ni les commandements, ni les mystères, ni les promesses. Le Seigneur est fidèle ! »

Jusqu'à la fin, Malan conserva toute sa lucidité d'esprit. Peu de jours avant sa mort, il avait demandé à son fils aîné de lui réciter le Psaume 23. Salomon Malan voulut le réciter en latin. Mais son père lui dit : « En hébreu ! en hébreu! » et le répéta alors les mains jointes à voix basse, avec lui. Il pensait à tous les siens et donnait toutes instructions pour les inévitables arrangements de famille : il destinait tel ou tel objet à l'un ou l'autre de ses enfants. Mais il ne s'arrêtait pas longtemps à ces choses. Les ayant une fois réglées, il n'y revint plus.

Dernières instructions
Une de ses dernières préoccupations fut sa chapelle. Son désir avait été qu'elle continuât après lui à être affectée « à la prédication du pur Évangile ». Diverses circonstances en rendirent impossible la cession au groupe envisagé. Malan désira donc que sa chapelle fût démolie encore de son vivant. C'est un des diacres de son Eglise qui entreprit cette douloureuse tâche. Ainsi finit cette Chapelle du Témoignage, dans laquelle deux générations étaient venues chercher leur nourriture spirituelle. Liée à l'activité personnelle de César Malan, elle a dû finir avec lui.

Comme tu veux
Quant au malade, plus il approchait de sa fin, plus il devenait silencieux. Il n'offrait plus que l'émouvant spectacle de la vaillance et de la soumission chrétiennes devant la mort. Pour tel de ses amis, une telle fin était un sceau mis sur la vie des années actives. « Que de fois, disait l'un d'eux, n'ai-je pas entendu de ses amis eux-mêmes, me dire, quand je leur parlais avec admiration de l'oeuvre de Malan : Malan sert Dieu avec feu, avec courage, avec persévérance, parce que le service que Dieu demande de lui est un service actif, et qu'il consiste en une activité qui répond à ses goûts et à ses talents. Mais attendez, avant de le juger définitivement, que Dieu l'appelle, non plus à un service actif, mais à un service passif de la souffrance !- Eh ! bien, ajoutait l'ami, Dieu le fait aussi sous nos yeux à cette heure, et, sous nos yeux aussi, son serviteur est trouvé fidèle. »

Dans la sombre vallée
Bientôt, autour de ce lit de souffrances héroïques, tous les siens s'unirent pour demander à Dieu d'abréger ces souffrances et celles de sa compagne qui le voyait lui échapper lentement sans qu'il pût même lui adresser une parole d'adieu. Dans ces heures où le fidèle témoin de Dieu descendait pas à pas dans le sombre chemin « que suit toute la terre », une paix inaccessible aux attaques d'ici-bas l'enveloppait sans cesse. Cette assurance du salut qu'il avait passé sa vie à prêcher à ses frères, elle le soutenait seule, elle ne le quittait plus. Celui dont la devise avait été : « Il faut aller à Dieu tout d'abord et non à bout d'expédients », eut la joie de s'appuyer, dans la sombre vallée, sur le bras puissant de Son Dieu fidèle. Les voix de ses bien-aimés ne parvenaient peut-être plus jusqu'à lui, mais son regard calme et assuré leur révélait encore tout ce qu'il gardait de lucidité de pensée et de fermeté de volonté.

Le départ dimanche 8 mai 1864
« Dans son dernier sommeil, raconte son fils, la veille de sa mort, un samedi, il souriait constamment en joignant les mains. Le matin du dimanche 8 mai, ma soeur aînée, en entrant avec moi dans sa chambre, le salua en lui disant : «Mon père ! c'est aujourd'hui que le Seigneur Jésus viendra te chercher pour te prendre auprès de Lui ! » Je le vis sourire à ces mots, de son sourire si gracieux, puis il s'endormit tout aussitôt pour ne plus se réveiller. À une heure et demie, ce même jour, tandis que nous étions tous rassemblés autour de son lit, attendant son dernier soupir, sa respiration, qui depuis le matin avait été tranquille et régulière, cessa peu à peu. Il avait expiré sans combat. »
Ainsi finit ce grand lutteur.

Le mardi, à 2 heures, une foule considérable et sympathique, venue de près et de loin, lui rendait les derniers devoirs. Après une allocution et une prière du seul fils de Malan qui ait pu être présent aux obsèques, un assistant entonna les 2 versets suivants du cantique « Du Rocher de Jacob » (n° 199 des « Chants de Sion »).

C'est pour l'éternité que le Seigneur nous aime;
Sa grâce en notre coeur jamais ne cessera.
Alléluia ! Alléluia !
Car il est notre espoir, notre bonheur suprême.
 
Notre sépulcre aussi connaîtra sa victoire :
Sa voix au dernier jour nous ressuscitera.
Alléluia ! Alléluia !
Pour nous, ses rachetés, la mort se change en gloire.

La Mort se change en Gloire
Ces admirables et impérissables paroles, dans lesquelles César Malan, le Chantre du Réveil du XIX° siècle, avait magnifiquement exprimé sa foi, étaient à leur place dans un lieu et une heure semblables. Tandis qu'on déposait son corps dans le cimetière de Vandoeuvres, à côté du lieu où reposait sa mère, ce chant proclamait déjà le triomphe glorieux d'une foi qui n'avait jamais cessé de regarder à l'Invisible, qui tint ferme comme si elle le voyait. Au-dessus des apparences douloureuses de la mort et de la dissolution, s'affirmait la Réalité de la Vie Éternelle et de la Gloire que Dieu donne gratuitement à ses Élus.

Mort de Jenny Malan 1871
Humblement, simplement, comme elle avait toujours vécu auprès de son époux, Jenny Malan vint en 1871 prendre place à son tour dans ce petit cimetière de village. Elle avait désiré qu'on lui réservât cette place : elle méritait bien, la fidèle et vaillante compagne de cet opiniâtre témoin du Christ, qu'un tel honneur lui fût accordé. Avec lui, elle avait le droit de partager l'épitaphe qu'elle avait fait graver sur le granit funéraire de son mari, et dans laquelle elle avait résumé leur vie commune et leur espérance invincible :

« Bienheureux sont les morts qui dorénavant meurent au Seigneur ! Oui, pour certain, dit l'Esprit, car ils se reposent de leurs travaux et leurs oeuvres les suivent. »
(Apoc. 14 : 13).

TOMBE DE MALAN

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(1) J.-A. Bost (1815-1890), fils d'Ami Bost.

 

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