Il est écrit: TA PAROLE EST LA VERITE(Jean 17.17)... cela me suffit !

Pasteur et homme de douleur (suite 2)

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Vers la fin de mai 1729 l'affaire de Roux et de Boyer paraissait réglée. Les deux prédicants avaient reconnu la faute commise contre la discipline des Églises. Durand acceptait pour sa part que ses collègues leur rendissent « la main d'association ».

Quant au fond du problème, il serait porté devant le synode national qui déciderait s'il convenait ou non d'aller chercher la consécration en pays étranger. Le pasteur ardéchois proposait de réunir cette assemblée vers la fin de l'été; et il demanda l'avis de Court non sans l'avertir en outre que des livres avaient été pris pour lui par le voiturier Rivière. Il ne restait plus qu'à convaincre Roger de se ranger à l'avis de ses compagnons, à propos de la situation des deux nouveaux ministres. Mais l'apôtre du Dauphiné ne céda pas et tout se trouva remis en discussion. Durand aurait voulu descendre en Languedoc pour conférer avec Court et Corteiz qui revenait d'un voyage missionnaire aux environs de Tonneins. De violentes douleurs encore mal guéries l'empêchèrent de donner suite à ce projet. Pendant tout l'hiver, « il avait eu mal aux jambes », conséquence sans doute de sa vie errante aux conditions précaires. En outre il « n'osait pas lever la tête trop librement » depuis qu'il savait son père en prison. Il ne fallait donc pas songer à voyager pour l'instant.

Un colloque tenu en Dauphiné (juillet 1729) rendit inutile la démarche envisagée par le jeune pasteur momentanément immobilisé. On y confirma la vocation jadis adressée à Roux et Boyer, mais en demandant que les synodes provinciaux fussent autorisés à consacrer eux-mêmes, en raison des circonstances, les proposants offrant toutes les garanties nécessaires. Et l'on fit aussi savoir « à ceux du Languedoc » qu'ils prenaient leurs décisions un peu trop librement, sans tenir un compte suffisant des opinions et des avis des autres régions.

Durand reprit peu à peu toute son activité. Il était au début d'août près de Desaignes. Malgré le péril, des assemblées furent bientôt convoquées. Elles se multiplièrent rapidement. Depuis longtemps ces contrées n'avaient plus été visitées. Saint-Agrève, le Chambon, Saint-Jeures virent à quelques jours d'intervalle se célébrer maints exercices publics de piété. Sans doute les troupes étaient-elles loin et l'on retrouvait enfin le calme d'autrefois. L'activité du jeune pasteur devint fébrile.
Il bénit des mariages en grand nombre et baptisa maints enfants. Partout les Églises reprenaient vie. Ces jours de succès contrastaient singulièrement avec les semaines d'inquiétude vécues durant tout l'hiver, et le ministre sut en goûter toute la joie.

Pourtant, que de blessures ne cessaient de le torturer dans sa vie intime ! Le moment était venu où sa compagne avait dû, la mort dans l'âme, prendre le désert, elle aussi. Rester plus longtemps à Craux eût été appeler la condamnation. Sans aucun doute la jeune femme avait été dénoncée. Bien qu'elle fût enceinte, elle quitta la maison. Son mari était en pleine action, loin d'elle, lorsque la petite Anne naquit à Saint-Cierze, le 15 août.
Son père revint bientôt auprès des siens, sans cependant s'abstenir tout à fait de visiter les communautés voisines de Marcoles ou de Saint-Pierreville, et sans négliger de réunir après l'habituel intervalle de 6 mois un synode provincial au cours duquel on reçut au rang des prédicateurs son ancien élève Jacques Boyer.

L'automne approchait. Le proscrit était alors aux environs de Saint-Christol. Des périodes de quelques semaines s'écoulèrent, au cours desquelles aucun acte pastoral ne fut accompli, sinon la bénédiction du mariage de Monteil avec Judith Salomon. Le procès-verbal fut mentionné sur le registre en caractères et en termes grecs. Ceci poserait, nous l'avons dit, un petit problème si la lettre de Rouvier, de 1719, ne nous avait pas signalé le séjour fait alors par Durand à Zurich, où il avait étudié.
Le pasteur était le 30 décembre à Saint-Pierreville et le 1er janvier 1730 à Saint-Sauveur. L'année nouvelle commençait sous d'assez inquiétants auspices.

Après être passé vers Cruas, Pranles et Saint-Fortunat, l'apôtre du Vivarais partit quelques semaines plus tard pour une tournée prolongée dans la région de Chalencon, puis de Saint-Barthélemy-le-Pin, de Gilhoc et du plateau de Vernoux. Au début de février il y tenait des assemblées, malgré le froid rigoureux qui sévit là-haut à pareille époque. Le 12 il est à Desaignes; le 21 à Chalencon; le 27 à Gluiras, et le 28 à Saint-Jean-Chambre. Un mois s'écoule à nouveau, sur lequel nous n'avons pas le moindre renseignement et, le 20 mars, nous rejoignons le prédicant à Pranles. Dix jours après il est aux environs de Vernoux. Le 15 avril enfin il bénit un mariage à Saint-Barthelemy-le-Meil et préside un synode provincial. On y décide de nommer prédicateur son ami Fauriel et de l'autoriser à se faire consacrer « là où il le jugera à propos » ; puis on donne à Durand, Bernard et Boyer pleins pouvoirs pour convoquer et organiser la réception du prochain synode national qui doit se tenir en Vivarais; enfin on admet le jeune Lapra parmi les proposants. L'avenir est de nouveau assuré.

La vie de toujours reprend pour les uns et les autres avec ses difficultés, ses voyages incessants au cours desquels l'ombre de l'échafaud se projette sans cesse sur la route des courageux vagabonds pour la foi. La vie familiale se réduit pour eux à l'angoisse continuelle. Ne trouveront-ils pas en rentrant leur foyer vide ? Mais ils peuvent être eux-mêmes victimes d'un piège. Alors leurs parents verront les jours s'écouler, et les délais fixés pour le retour seront peu à peu dépassés, jusqu'à ce que la fatale nouvelle apporte la véritable raison du retard...

Les vieux chemins du Vivarais les ont vu s'arrêter parfois, harassés, le coeur déchiré, jusqu'à ce que la voix intérieure, plus forte que leurs sentiments pourtant si profonds, les appelât à reprendre la tâche. Alors ils repartaient, meurtris et pourtant confiants, vers les frères qui les attendaient avec impatience, vers les tièdes qu'il fallait encourager et raffermir. N'avaient-ils pas le droit de poursuivre un tel ministère, eux qui en portaient toute la douleur dans leur âme et dans leur chair, eux dont la vie était un martyre anticipé, en attendant le moment suprême du grand sacrifice ?

Au mois de mai, nouvelle alerte : deux femmes ont, à Vernoux, entouré sur son lit de mort un de leurs coreligionnaires et l'ont soutenu de leurs lectures et de leurs prières, malgré le prêtre. Aussitôt capturées, elles sont sans autre forme de procès conduites à la Tour de Constance où elles arrivent le 18. Le lendemain, Durand bénit trois mariages à Gluiras, donnant sans le savoir une réponse à cette iniquité. Il avait élevé à 314 le chiffre des actes pastoraux célébrés depuis le début de son apostolat.

Deux événements viennent alors émouvoir le jeune pasteur : l'un a trait à sa vie publique et l'autre à sa vie familiale.
Antoine Court est depuis neuf mois à Lausanne. Il s'est brusquement décidé à la retraite vers la fin du mois d'août précédent. Cette résolution, prise sans que le synode eût été préalablement consulté, a quelque peu déconcerté ses amis. Ceux-ci sentent profondément le vide laissé derrière lui par l'organisateur de génie aux vues pénétrantes, à l'autorité incontestée. Ils ne comprennent pas que, pour pouvoir déployer son activité sur un plus vaste théâtre et soutenir le protestantisme renaissant auprès de l'opinion étrangère, leur chef ne saurait rester désormais en France. Il est terriblement recherché et ne peut plus se montrer. Il est temps qu'il aille recouvrer en terre de refuge sa liberté d'action, tout en veillant à la formation des prédicants que les Églises envoient maintenant à peu près régulièrement acquérir là-bas quelques connaissances élémentaires.

Court, qui a retrouvé les siens, poursuit plus vigoureusement que jamais son oeuvre de reconstruction. Mais en France on le regrette. Corteiz lui adresse rappel sur rappel; et même il charge sa femme, « son Isabeau, », réfugiée à Zurich, d'insister auprès du déserteur. Celle-ci écrit en vain à Étiennette Court. L'ex-pasteur languedocien, l'homme de tête sait que son devoir est à présent de rester dans le pays d'où, mieux qu'autrefois, il pourra diriger l'immense labeur de ceux qui demeurent sur le champ de bataille.

Durand, questionné sur les intentions de son, maître, répond qu'il ne croit pas à sa retraite définitive. Mais au fond de lui il demeure perplexe.
À ce moment les soucis les plus cruels viennent le troubler. Sa belle-mère Isabeau Sautel se sentant menacée à Craux s'est retirée au Pont de Dunières. Là elle essaie d'obtenir de sa fille qu'elle parie pour la Suisse. Or, quoique le pasteur ait envisagé déjà cette prudente mais douloureuse solution, le moment n'est pas venu de la réaliser. Rien n'est prêt et la malheureuse jeune femme courrait le risque d'être arrêtée bien avant d'avoir franchi la frontière.

Sa mère, dépitée, veut alors obtenir qu'on fasse renvoyer de Genève une lettre préalablement envoyée là-bas par sa fille, et attestant que celle-ci y est réfugiée. En même temps la veuve du notaire royal, habile à gérer ses biens, fait établir certains contrats par lesquels elle s'engage à déshériter ceux de ses enfants qui viendraient à être condamnés pour cause de religion.

Pour l'honneur d'Isabeau Sautel il convient de dire que cette mesure ne tendait pas à décourager les siens de faire ouvertement profession de leur foi. En cas de poursuites et de jugements la régie royale avait le droit de confisquer le patrimoine des accusés. Il importait donc de le soustraire à ses entreprises, et l'acte passé ne tendait qu'à cela. Les parents restés hors de danger sauvegarderaient la totalité de l'héritage et trouveraient plus tard le moyen de rendre leur part à leurs familiers moins heureux.
Durand ne semble pas s'être rendu compte du, but de cette manoeuvre. La sévérité de sa belle-mère le portait à voir dans son attitude d'autres intentions dont il se plaignit amèrement. Sans doute entra-t-il bientôt en contestations avec elle, car il ne renonçait pas facilement à soutenir les droits de sa femme.
D'autres regrets s'ajoutaient à ceux-ci. La lettre du prisonnier de Brescou reproduite plus haut fait allusion à la demande adressée au vieillard par sa fille désireuse de se marier. Étienne Durand avait répondu favorablement. Ceci se passait en mars. Or, une note d'Antoine Court, résumant une lettre de son collègue du Vivarais (lettre malheureusement perdue), signale le 31 mai que « Durand soeur s'était mariée contre le conseil de son frère ».

La jeune fille, née en 1715, venait d'entrer dans sa seizième année, et l'on se mariait souvent à cet âge, en Ardèche. La future héroïne de la Tour de Constance était restée seule à la maison du Bouchet après la capture du greffier. Elle devait gérer ses biens, qui n'avaient pas été saisis puisque leur propriétaire avait été envoyé à Brescou hors de tout jugement régulier. La tâche était lourde pour Marie, presque encore une enfant. Elle songea à se mettre en ménage. Bientôt après elle faisait la connaissance de Matthieu Serres, cultivateur aux Poux, près de Saint-Pierreville. Cet homme qui devait se donner 60 ans en 1745, en avait donc alors 45 et l'on s'explique la raison pour laquelle le pasteur déconseillait une union aussi disproportionnée. Elle n'en eut pas moins lieu ; mais, afin d'éviter une condamnation pour mariage clandestin, les conjoints et leurs parents n'y firent jamais allusion dans la suite. Qui bénit l'union ? Serait-ce Durand lui-même ? La Fare, commandant militaire, l'affirma. La supposition reste vraisemblable, mais il faudrait admettre que le pasteur se serait abstenu de mentionner la chose sur son registre où nous ne retrouvons rien de pareil ni à ce moment, ni plus tard. Serait-ce Fauriel, qui commençait alors à « faire », lui aussi, « des mariages » ? Quoi qu'il en soit, les dépositions de La Devèze et de Dumolard ne mettent pas en doute que la cérémonie n'ait eu lieu, au désert comme bien on le pense.

Vers la fin du mois de juin, le proscrit remonta près de Saint-Agrève, dominant ses préoccupations et poursuivant sa tâche envers et contre tout. En même temps les professeurs Turretin, Maurice et Via], fidèles amis de leurs collègues français, écrivaient de Suisse pour rappeler le peu d'importance des dissentiments régnant entre les églises du Vivarais et du Dauphiné à propos des opinions diverses émises ici et là sur la validité de la consécration de Roux et de Boyer. Il n'était pas inutile de le répéter à des hommes visiblement émus par une question qui leur semblait porter atteinte à leurs principes les plus essentiels. L'union avait fait la force des ouvriers de la restauration du protestantisme français. Il fallait la maintenir, sans oublier d'agir avec prudence, « car la Cour ignorait ou voulait ignorer que les prédicants et leurs troupeaux fissent corps dans le royaume ».




Le 11 juillet le deuil entrait dans la famille du jeune pasteur. Alors qu'il était en. mission près de Saint-Jean-Chambre, sa petite Jeanne s'éteignait loin de lui. Elle n'avait pas encore deux ans, Succomba-t-elle aux privations de la vie errante à laquelle sa mère se trouvait désormais réduite ? On peut à bon droit le supposer.

Désormais Durand va gravir la voie douloureuse. Déjà la captivité l'a cruellement atteint en la personne de son beau-frère le galérien, et de son vieux père. Déjà il a connu l'âpre souffrance du manque de nouvelles et des durs combats où la conscience hésite entre le sacrifice des siens et l'intérêt supérieur d'une grande cause. Les épreuves vont désormais se précipiter.

Trois jours après que le fantôme de la mort était venu visiter son foyer, la cruauté des hommes allait le priver pour toujours de sa soeur qu'il aimait tendrement : Le Devèze averti de l'union contractée par la jeune fille donna l'ordre de la faire arrêter, « afin de désabuser les religionnaires de faire de pareils mariages ». On trouva les époux couchés ensemble. Ils furent immédiatement conduits, l'un au fort de Brescou, l'autre à la Tour de Constance, « par des détachements qui se relevaient de poste en poste ». Seul un sergent, porteur des ordres du Roi (les lettres de cachets envoyées contre les deux malheureux), les suivit durant tout le trajet. Les frais de ce voyage furent prélevés, selon les ordres de l'Intendant, sur « le produit des amendes prononcées contre les nouveaux convertis ».

À Brescou Matthieu Serres retrouva le vieil Étienne Durand; et dans la sinistre Tour de Constance Marie eut pour ses meilleures compagnes les huguenotes arrêtées à Vernoux, et Marie de la Roche, dame de la Chabannerie, récemment capturée vers Saint-Pierreville. Avec elles Antoinette Gonin et Marie Vernet, emprisonnées, à la suite des assemblées prophétiques tenues par Dortial en février 1728 et signalées en leur temps. Elles étaient ces « soeurs de la Traverse » auxquelles la lettre du greffier faisait allusion en septembre 1730, en citant, sous la désignation, de « celles de Boutières », Marie Beraud de Gluiras et Madeleine Marion de Saint-Julien-Boutières.

Il n'est pas dans notre rôle de redire ce que fut au cours des années suivantes l'attitude de la prisonnière pour la foi. Sans doute éprouva-t-elle très vite le vif remords d'un mariage désapprouvé par son frère. Elle vit dans sa captivité le châtiment de son acte, et, nous dit M. Bost, « quand le pasteur du Désert, en 732, devint un martyr dont la mémoire était sa force et son honneur, elle voulut probablement effacer le souvenir de cette union qu'elle regrettait ». Nulle part en effet nous ne retrouverons, sous sa plume le nom de Matthieu Serres, qu'elle paraît avoir totalement oublié. En 1746 ce dernier obtint de l'intendant Lenain qu'il demandât sa grâce à Versailles. Saint-Florentin refusa. Pourtant le prédicant Peirot annonçait à Court, en 1750, que Serres venait d'être libéré après 20 ans de détention. Charles Coquerel, dans son Histoire des Églises du Désert, a reproduit l'ordre donné à cet effet par le ministre. L'ancien captif dut s'éloigner du Languedoc dont l'accès lui fut interdit. Sans doute ne revit-il jamais celle qui avait été sa femme pendant quelques rapides semaines.

Marie séjourna 38 années dans la Tour, s'illustrant par sa charité, son invincible constance et sa résignation. Elle fût l'âme de la résistance, et la légende l'a bien compris, qui lui attribue le mot gravé dans la pierre, le « RECISTEZ », dont on ne saurait voir sans émotion les caractères inhabiles creusés dans la margelle épaisse.




Le 19 juillet son frère, stoïque, était à Gluiras. Il venait de trouver son foyer vide en rentrant de son voyage à Saint-Jean-Chambre. Il pleurait sur le sort de son enfant mort, et sur celui de sa soeur désormais captive. Plus que tout commentaire ces faits disent assez par quels drames intérieurs il dut passer.
Et pourtant un peu de lumière revenait ; Anne attendait son troisième enfant. Il naquit le 28 juillet, deux semaines à peine après la disparition de Jeanne. On l'appela Jacques Étienne, du nom de ses grands-parents. De quels soins ne dut pas être entouré ce petit être venu au monde pour remplacer l'aînée trop tôt disparue ! Mais l'orage était trop menaçant pour que l'on ne dût pas envisager la séparation. On laissa quelques moments de repos à la jeune mère pendant qu'on préparait tout pour son départ. Antoine Court lui-même y travailla.

Le mois d'août se passa sans que le pasteur restât immobile. Il parcourut encore ses vallées et ses crêtes, descendit jusqu'à Vals et revint vers Saint-André-de-Creysseilles et Gluiras. Il fut bientôt rejoint par Fauriel qui rentrait de Suisse par Lyon et Yssingeaux, non sans avoir découvert à son passage dans cette dernière ville la félonie du directeur de la poste. Ce peu délicat personnage ouvrait les lettres et remettait en bonnes mains les pièces compromettantes. Le prédicant, sans attendre, mit ses collègues en garde contre ce nouveau danger. Tous préparaient le synode national qui se tint les 26 et 27 septembre suivant à Gamarre. Ce hameau abrite au revers d'une large crête quelques vieilles maisons qui semblent tapies dans les champs et les bois. Le paysage ardéchois perd là son habituelle âpreté pour devenir riant et paisible. On est au calme, loin de tout. L'endroit était d'autant mieux désigné pour une réunion comme celle-ci qu'il joignait à l'avantage de sa situation celui d'être un nid de religionnaires, un de leurs rendez-vous préférés.

Les ouvriers de la première heure et les véritables chefs de la Réforme renaissante se retrouvèrent là pour la dernière fois. Seul Court manquait. Peu à peu les prédicateurs fantaisistes s'étaient tus, les Églises étaient revenues à l'ordre. Elles étaient dotées de cadres solides, et leurs véritables traditions leur étaient rendues. Il n'y avait plus d'inspirés, sinon dans quelques rares retraites d'où ils n'osaient plus sortir, tant ils étaient maintenant décriés. L'avenir lui-même était assuré par les mesures prises pour le recrutement des ministres.

Mais la persécution sévissait avec une grande violence. Les emprisonnements se multipliaient. C'était la rançon de ces succès. Des décisions s'imposaient. Puisque les communications d'une province à l'autre devenaient difficiles et périlleuses, on rendit à celles-ci une autonomie beaucoup plus grande. Elles reçurent le droit d'adresser directement vocation à leurs pasteurs sans en référer au synode national, pourvu que les garanties nécessaires fussent exigées d'eux. On partagea le Languedoc en trois quartiers; et les colloques furent priés de modérer leur sévérité; l'excommunication ne devait plus être lancée qu'en cas de faute grave. Enfin le synode national ne serait plus désormais convoqué chaque année, mais seulement au fur et à mesure des nécessités.

Les premiers réorganisateurs avaient en effet, dans leur passion de l'ordre, décrété l'impossible. Il était temps d'atténuer ce que les précédents règlements avaient d'excessif. L'expérience était là pour y aider. On ne cède rien sur les principes, mais leur application sera désormais plus souple. C'est là tout le sens de ces délibérations.

On confirma Du Plan dans sa mission. Il devenait urgent d'obtenir des secours de l'étranger pour soulager les misères sans cesse provoquées par les amendes infligées aux populations revenues à la foi. Les Églises étaient ruinées et les pasteurs privés de leur traitement déjà trop réduit. On se tourna vers les réfugiés et les nations amies. Mais avec dignité : « Nous supplions toutes les bonnes âmes de prier le Bon Dieu, Père de miséricorde, qu'il ait pitié de nous, qu'il élargisse nos prisonniers, qu'il console nos affligés, qu'il rétablisse nos Églises et qu'il nous tire de la triste nécessité où nous sommes d'importuner nos frères qui sont en liberté ». Voilà le langage des persécutés.
En exécution de ces arrêts Fauriel fut admis le 17 octobre au rang des pasteurs, par le synode provincial. Il avait été consacré pendant son séjour à Lausanne. Le jeune Jacques Boyer reçut de son côté l'autorisation d'aller étudier là-bas.

Quatre jours après, le charitable libraire Duvilard, de Genève, avertissait Court qu'il attendait Anne Durand. Son mari, la voyant maintenant remise des fatigues de sa maternité, avait résolu de la faire passer en terre de refuge. Elle ferait le voyage avec Boyer, mais ses deux enfants resteraient auprès de leur père. Leur santé délicate et la gêne qu'ils apporteraient aux mouvements de leur mère interdisaient de songer à les laisser partir avec elle.

La déchirante séparation eut lieu pendant les derniers jours d'octobre. Les époux ne devaient plus se revoir. Le 5 novembre Anne et son compagnon de route étaient à Genève. Ils écrivirent aussitôt. La lettre mit plus de deux semaines à parvenir et Durand qui revenait de Vals. Il n'avait pas de nouvelles depuis près d'un mois et se désolait et redoutait un malheur. Sitôt qu'il eût reçu la précieuse missive il répondit. Ainsi s'ébauchait cette correspondance, aussi active que le permettaient les lenteurs de la poste, et qui nous fait pénétrer jusqu'au fond de ces âmes d'élite. Anne s'oubliait elle-même pour ne penser qu'à l'oeuvre et aux dangers traversés par son mari. « Béni soit le Seigneur, écrivit celui-ci, de ce qu'il vous a conduits heureusement... », et il priait sa femme de remercier en son nom les amis qui l'avaient accueillie. Il annonçait en outre « qu'entre Fauriel et lui il n'y avait rien de particulier », et que l'on pouvait écrire à l'un pour l'autre, « car leurs affaires étaient fort communes ». « Mon Dieu, que vous êtes bon à notre égard ! poursuivait-il. Tant de bontés et tant de grâces doivent nous engager à le servir avec sincérité, crainte et révérence tout le cours de notre vie ». « Nous serions, l'un et l'autre, des monstres si nous ne nous souvenions toujours des biens que Dieu nous accorde, et des amis qu'il nous suscite ».

Il parle ensuite des démarches tentées à Paris pour entrer en possession d'un héritage considérable. « Notre portion, si Dieu nous faisait la grâce de réussir, irait à deux cent quarante huit mille trois cent onze livres six sols. je vous marque les six sols pour vous faire comprendre qu'on le sait au juste. Nous ne devons pourtant pas mettre là notre confiance, mais au Dieu vivant. Quelque droit qu'on ait, qui est au jugement du monde est toujours incertain ».
Durand ne fit plus allusion dans la suite à ces espérances qui ne se réalisèrent sans doute jamais. S'il était devenu riche, qu'aurait-il fait désormais de sa vie ?

Les troupes parcouraient le Vivarais, mais sans y commettre aucun désordre, bien que certains religionnaires eussent refusé « tout court » « de payer leurs amendes ». « Tout était donc fort tranquille, rien. ne remuait et tout allait son train ». Le pasteur donnait aussi des renseignements sur ses enfants. Jacques Étienne était en bonne santé, « bien logé » chez des amis sûrs. Anne venait d'être légèrement souffrante. Les enfants d'Isabeau Sautel, restés à Craux où la veuve du notaire n'avait sans doute pas reparu depuis son départ à Pont de Dunières, se portaient bien de leur côté.
Ces détails étaient-ils parfaitement exacts ? ou Durand les avait-il donnés seulement pour rassurer l'exilée ? Le jour même où il écrivait, Roger signalait à Court que son collègue, effrayé par les menées du curé de son endroit, s'était abstenu de se rendre au synode du Dauphiné. Le vieux pasteur demandait en outre des instructions sur l'attitude à observer vis-à-vis des parents dont les hésitations empêchaient les fils d'embrasser la carrière pastorale jugée trop dangereuse,

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