Vers la fin de mai 1729 l'affaire de Roux et de
Boyer paraissait réglée. Les deux
prédicants avaient reconnu la faute commise
contre la discipline des Églises. Durand
acceptait pour sa part que ses collègues
leur rendissent « la main d'association
».
Quant au fond du problème, il
serait porté devant le synode national qui
déciderait s'il convenait ou non d'aller
chercher la consécration en pays
étranger. Le pasteur ardéchois
proposait de réunir cette assemblée
vers la fin de l'été; et il demanda
l'avis de Court non sans l'avertir en outre que des
livres avaient été pris pour lui par
le voiturier Rivière. Il ne restait plus
qu'à convaincre Roger de se ranger à
l'avis de ses compagnons, à propos de la
situation des deux nouveaux ministres. Mais
l'apôtre du Dauphiné ne céda
pas et tout se trouva remis en discussion. Durand
aurait voulu descendre en Languedoc pour
conférer avec Court et Corteiz qui revenait
d'un voyage missionnaire aux environs de Tonneins.
De violentes douleurs encore mal guéries
l'empêchèrent de donner suite à
ce projet. Pendant tout l'hiver, « il avait eu
mal aux jambes », conséquence sans
doute de sa vie errante aux conditions
précaires. En outre il « n'osait pas
lever la tête trop librement » depuis
qu'il savait son père en prison. Il ne
fallait donc pas songer à voyager pour
l'instant.
Un colloque tenu en Dauphiné
(juillet 1729) rendit inutile la démarche
envisagée par le jeune pasteur
momentanément immobilisé. On y
confirma la vocation jadis adressée à
Roux et Boyer, mais en demandant que les synodes
provinciaux fussent autorisés à
consacrer eux-mêmes, en raison des
circonstances, les proposants
offrant toutes les garanties nécessaires. Et
l'on fit aussi savoir « à ceux du
Languedoc » qu'ils prenaient leurs
décisions un peu trop librement, sans tenir
un compte suffisant des opinions et des avis des
autres régions.
Durand reprit peu à peu toute
son activité. Il était au
début d'août près de Desaignes.
Malgré le péril, des
assemblées furent bientôt
convoquées. Elles se multiplièrent
rapidement. Depuis longtemps ces contrées
n'avaient plus été visitées.
Saint-Agrève, le Chambon, Saint-Jeures
virent à quelques jours d'intervalle se
célébrer maints exercices publics de
piété. Sans doute les troupes
étaient-elles loin et l'on retrouvait enfin
le calme d'autrefois. L'activité du jeune
pasteur devint fébrile.
Il bénit des mariages en
grand nombre et baptisa maints enfants. Partout les
Églises reprenaient vie. Ces jours de
succès contrastaient singulièrement
avec les semaines d'inquiétude vécues
durant tout l'hiver, et le ministre sut en
goûter toute la joie.
Pourtant, que de blessures ne
cessaient de le torturer dans sa vie intime ! Le
moment était venu où sa compagne
avait dû, la mort dans l'âme, prendre
le désert, elle aussi. Rester plus longtemps
à Craux eût été appeler
la condamnation. Sans aucun doute la jeune femme
avait été dénoncée.
Bien qu'elle fût enceinte, elle quitta la
maison. Son mari était en pleine action, loin
d'elle,
lorsque la petite Anne naquit à
Saint-Cierze, le 15 août.
Son père revint bientôt
auprès des siens, sans cependant s'abstenir
tout à fait de visiter les
communautés voisines de Marcoles ou de
Saint-Pierreville, et sans négliger de
réunir après l'habituel intervalle de
6 mois un synode provincial au cours duquel on
reçut au rang des prédicateurs son
ancien élève Jacques
Boyer.
L'automne approchait. Le
proscrit
était alors aux environs de Saint-Christol.
Des périodes de quelques semaines
s'écoulèrent, au cours desquelles
aucun acte pastoral ne fut accompli, sinon la
bénédiction du mariage de Monteil
avec Judith Salomon. Le procès-verbal fut
mentionné sur le registre en
caractères et en termes grecs. Ceci
poserait, nous l'avons dit, un petit
problème si la lettre de Rouvier, de 1719,
ne nous avait pas signalé le séjour
fait alors par Durand à Zurich, où il
avait étudié.
Le pasteur était le 30
décembre à Saint-Pierreville et le
1er janvier 1730 à Saint-Sauveur.
L'année nouvelle commençait sous
d'assez inquiétants auspices.
Après être passé
vers Cruas, Pranles et Saint-Fortunat,
l'apôtre du Vivarais partit quelques semaines
plus tard pour une tournée prolongée
dans la région de Chalencon, puis de
Saint-Barthélemy-le-Pin, de Gilhoc et du
plateau de Vernoux. Au début de février il y
tenait des
assemblées, malgré le froid rigoureux
qui sévit là-haut à pareille
époque. Le 12 il est à Desaignes; le
21 à Chalencon; le 27 à Gluiras, et
le 28 à Saint-Jean-Chambre. Un mois
s'écoule à nouveau, sur lequel nous
n'avons pas le moindre renseignement et, le 20
mars, nous rejoignons le prédicant à
Pranles. Dix jours après il est aux environs
de Vernoux. Le 15 avril enfin il bénit un
mariage à Saint-Barthelemy-le-Meil et
préside un synode provincial. On y
décide de nommer prédicateur son ami
Fauriel et de l'autoriser à se faire
consacrer « là où il le jugera
à propos » ; puis on donne à
Durand, Bernard et Boyer pleins pouvoirs pour
convoquer et organiser la réception du
prochain synode national qui doit se tenir en
Vivarais; enfin on admet le jeune Lapra parmi les
proposants. L'avenir est de nouveau
assuré.
La vie de toujours reprend pour
les
uns et les autres avec ses difficultés, ses
voyages incessants au cours desquels l'ombre de
l'échafaud se projette sans cesse sur la
route des courageux vagabonds pour la foi. La vie
familiale se réduit pour eux à
l'angoisse continuelle. Ne trouveront-ils pas en
rentrant leur foyer vide ? Mais ils peuvent
être eux-mêmes victimes d'un
piège. Alors leurs parents verront les jours
s'écouler, et les délais fixés
pour le retour seront peu
à peu dépassés, jusqu'à
ce que la fatale nouvelle apporte la
véritable raison du retard...
Les vieux chemins du Vivarais
les
ont vu s'arrêter parfois, harassés, le
coeur déchiré, jusqu'à ce que
la voix intérieure, plus forte que leurs
sentiments pourtant si profonds, les appelât
à reprendre la tâche. Alors ils
repartaient, meurtris et pourtant confiants, vers
les frères qui les attendaient avec
impatience, vers les tièdes qu'il fallait
encourager et raffermir. N'avaient-ils pas le droit
de poursuivre un tel ministère, eux qui en
portaient toute la douleur dans leur âme et
dans leur chair, eux dont la vie était un
martyre anticipé, en attendant le moment
suprême du grand sacrifice ?
Au mois de mai, nouvelle alerte
:
deux femmes ont, à Vernoux, entouré
sur son lit de mort un de leurs coreligionnaires et
l'ont soutenu de leurs lectures et de leurs
prières, malgré le prêtre.
Aussitôt capturées, elles sont sans
autre forme de procès conduites à la
Tour de Constance où elles arrivent le 18.
Le lendemain, Durand bénit trois mariages
à Gluiras, donnant sans le savoir une
réponse à cette iniquité. Il
avait élevé à 314 le chiffre
des actes pastoraux célébrés
depuis le début de son apostolat.
Deux événements
viennent alors émouvoir le jeune pasteur :
l'un a trait à sa vie publique et l'autre
à sa vie familiale.
Antoine Court est depuis neuf
mois
à Lausanne. Il s'est brusquement
décidé à la retraite vers la
fin du mois d'août précédent.
Cette résolution, prise sans que le synode
eût été préalablement
consulté, a quelque peu
déconcerté ses amis. Ceux-ci sentent
profondément le vide laissé
derrière lui par l'organisateur de
génie aux vues pénétrantes,
à l'autorité incontestée. Ils
ne comprennent pas que, pour pouvoir
déployer son activité sur un plus
vaste théâtre et soutenir le
protestantisme renaissant auprès de
l'opinion étrangère, leur chef ne
saurait rester désormais en France. Il est
terriblement recherché et ne peut plus se
montrer. Il est temps qu'il aille recouvrer en
terre de refuge sa liberté d'action, tout en
veillant à la formation des
prédicants que les Églises envoient
maintenant à peu près
régulièrement acquérir
là-bas quelques connaissances
élémentaires.
Court, qui a retrouvé les
siens, poursuit plus vigoureusement que jamais son
oeuvre de reconstruction. Mais en France on le
regrette. Corteiz lui adresse rappel sur rappel; et
même il charge sa femme, « son Isabeau,
», réfugiée à Zurich,
d'insister auprès du déserteur.
Celle-ci écrit en vain à
Étiennette Court. L'ex-pasteur languedocien,
l'homme de tête sait que son devoir est
à présent de rester dans le pays
d'où, mieux qu'autrefois, il pourra diriger
l'immense labeur de ceux qui demeurent sur le champ
de bataille.
Durand, questionné sur les
intentions de son, maître, répond
qu'il ne croit pas à sa retraite
définitive. Mais au fond de lui il demeure
perplexe.
À ce moment les soucis les
plus cruels viennent le troubler. Sa
belle-mère Isabeau Sautel se sentant
menacée à Craux s'est retirée
au Pont de Dunières. Là elle essaie
d'obtenir de sa fille qu'elle parie pour la Suisse.
Or, quoique le pasteur ait envisagé
déjà cette prudente mais douloureuse
solution, le moment n'est pas venu de la
réaliser. Rien n'est prêt et la
malheureuse jeune femme courrait le risque
d'être arrêtée bien avant
d'avoir franchi la frontière.
Sa mère,
dépitée, veut alors obtenir qu'on
fasse renvoyer de Genève une lettre
préalablement envoyée là-bas
par sa fille, et attestant que celle-ci y est
réfugiée. En même temps la
veuve du notaire royal, habile à
gérer ses biens, fait établir
certains contrats par lesquels elle s'engage
à déshériter ceux de ses
enfants qui viendraient à être
condamnés pour cause de religion.
Pour l'honneur d'Isabeau Sautel
il
convient de dire que cette mesure ne tendait pas
à décourager les siens de faire
ouvertement profession de leur foi. En cas de
poursuites et de jugements la régie royale
avait le droit de confisquer le patrimoine des
accusés. Il importait donc de le soustraire
à ses entreprises, et l'acte passé ne
tendait qu'à cela. Les parents restés hors de
danger
sauvegarderaient
la totalité de l'héritage et
trouveraient plus tard le moyen de rendre leur part
à leurs familiers moins heureux.
Durand ne semble pas s'être
rendu compte du, but de cette manoeuvre. La
sévérité de sa
belle-mère le portait à voir dans son
attitude d'autres intentions dont il se plaignit
amèrement. Sans doute entra-t-il
bientôt en contestations avec elle, car il ne
renonçait pas facilement à soutenir
les droits de sa femme.
D'autres regrets s'ajoutaient
à ceux-ci. La lettre du prisonnier de
Brescou reproduite plus haut fait allusion à
la demande adressée au vieillard par sa
fille désireuse de se marier. Étienne
Durand avait répondu favorablement. Ceci se
passait en mars. Or, une note d'Antoine Court,
résumant une lettre de son collègue
du Vivarais (lettre malheureusement perdue),
signale le 31 mai que « Durand soeur
s'était mariée contre le conseil de
son frère ».
La jeune fille, née en 1715,
venait d'entrer dans sa seizième
année, et l'on se mariait souvent à
cet âge, en Ardèche. La future
héroïne de la Tour de Constance
était restée seule à la maison
du Bouchet après la capture du greffier.
Elle devait gérer ses biens, qui n'avaient
pas été saisis puisque leur
propriétaire avait été
envoyé à Brescou hors de tout
jugement régulier. La tâche
était lourde pour Marie, presque encore une
enfant. Elle songea à se mettre en
ménage. Bientôt après elle faisait la
connaissance de Matthieu Serres, cultivateur aux
Poux, près de Saint-Pierreville. Cet homme
qui devait se donner 60 ans en 1745, en avait donc
alors 45 et l'on s'explique la raison pour laquelle
le pasteur déconseillait une union aussi
disproportionnée. Elle n'en eut pas moins
lieu ; mais, afin d'éviter une condamnation
pour mariage clandestin, les conjoints et leurs
parents n'y firent jamais allusion dans la suite.
Qui bénit l'union ? Serait-ce Durand
lui-même ? La Fare, commandant militaire,
l'affirma. La supposition reste vraisemblable, mais
il faudrait admettre que le pasteur se serait
abstenu de mentionner la chose sur son registre
où nous ne retrouvons rien de pareil ni
à ce moment, ni plus tard. Serait-ce
Fauriel, qui commençait alors à
« faire », lui aussi, « des mariages
» ? Quoi qu'il en soit, les dépositions
de La Devèze et de Dumolard ne mettent pas
en doute que la cérémonie n'ait eu
lieu, au désert comme bien on le
pense.
Vers la fin du mois de juin, le
proscrit remonta près de
Saint-Agrève, dominant ses
préoccupations et poursuivant sa tâche
envers et contre tout. En même temps les
professeurs Turretin, Maurice et Via],
fidèles amis de leurs collègues
français, écrivaient de Suisse pour
rappeler le peu d'importance des dissentiments
régnant entre les églises du Vivarais
et du Dauphiné à propos des opinions
diverses émises ici et
là sur la validité de la
consécration de Roux et de Boyer. Il
n'était pas inutile de le
répéter à des hommes
visiblement émus par une question qui leur
semblait porter atteinte à leurs principes
les plus essentiels. L'union avait fait la force
des ouvriers de la restauration du protestantisme
français. Il fallait la maintenir, sans
oublier d'agir avec prudence, « car la Cour
ignorait ou voulait ignorer que les
prédicants et leurs troupeaux fissent corps
dans le royaume ».
Le 11 juillet le deuil entrait dans la famille
du jeune pasteur. Alors qu'il était en.
mission près de Saint-Jean-Chambre, sa
petite Jeanne s'éteignait loin de lui. Elle
n'avait pas encore deux ans, Succomba-t-elle aux
privations de la vie errante à laquelle sa
mère se trouvait désormais
réduite ? On peut à bon droit le
supposer.
Désormais Durand va gravir la
voie douloureuse. Déjà la
captivité l'a cruellement atteint en la
personne de son beau-frère le
galérien, et de son vieux père.
Déjà il a connu l'âpre
souffrance du manque de nouvelles et des durs
combats où la conscience hésite entre
le sacrifice des siens et l'intérêt
supérieur d'une grande cause. Les
épreuves vont désormais se
précipiter.
Trois jours après que le
fantôme de la mort était venu visiter
son foyer, la cruauté des hommes allait le
priver pour toujours de sa soeur qu'il aimait
tendrement : Le Devèze averti de l'union
contractée par la jeune fille donna l'ordre
de la faire arrêter, « afin de
désabuser les religionnaires de faire de
pareils mariages ». On trouva les époux
couchés ensemble. Ils furent
immédiatement conduits, l'un au fort de
Brescou, l'autre à la Tour de Constance,
« par des détachements qui se
relevaient de poste en poste ». Seul un
sergent, porteur des ordres du Roi (les lettres de
cachets envoyées contre les deux
malheureux), les suivit durant tout le trajet. Les
frais de ce voyage furent prélevés,
selon les ordres de l'Intendant, sur « le
produit des amendes prononcées contre les
nouveaux convertis ».
À Brescou Matthieu Serres
retrouva le vieil Étienne Durand; et dans la
sinistre Tour de Constance Marie eut pour ses
meilleures compagnes les huguenotes
arrêtées à Vernoux, et Marie de
la Roche, dame de la Chabannerie, récemment
capturée vers Saint-Pierreville. Avec elles
Antoinette Gonin et Marie Vernet,
emprisonnées, à la suite des
assemblées prophétiques tenues par
Dortial en février 1728 et signalées
en leur temps. Elles étaient ces «
soeurs de la Traverse » auxquelles la lettre
du greffier faisait allusion en septembre 1730, en
citant, sous la désignation, de «
celles de Boutières », Marie Beraud de
Gluiras et Madeleine Marion de
Saint-Julien-Boutières.
Il n'est pas dans notre rôle
de redire ce que fut au cours des années
suivantes l'attitude de la prisonnière pour
la foi. Sans doute éprouva-t-elle
très vite le vif remords d'un mariage
désapprouvé par son frère.
Elle vit dans sa captivité le
châtiment de son acte, et, nous dit M. Bost,
« quand le pasteur du Désert, en 732,
devint un martyr dont la mémoire
était sa force et son honneur, elle voulut
probablement effacer le souvenir de cette union
qu'elle regrettait ». Nulle part en effet nous
ne retrouverons, sous sa plume le nom de Matthieu
Serres, qu'elle paraît avoir totalement
oublié. En 1746 ce dernier obtint de
l'intendant Lenain qu'il demandât sa
grâce à Versailles. Saint-Florentin
refusa. Pourtant le prédicant Peirot
annonçait à Court, en 1750, que
Serres venait d'être libéré
après 20 ans de détention. Charles
Coquerel, dans son Histoire des Églises du
Désert, a reproduit l'ordre donné
à cet effet par le ministre. L'ancien captif
dut s'éloigner du Languedoc dont
l'accès lui fut interdit. Sans doute ne
revit-il jamais celle qui avait été
sa femme pendant quelques rapides
semaines.
Marie séjourna 38
années dans la Tour, s'illustrant par sa
charité, son invincible constance et sa
résignation. Elle fût l'âme de
la résistance, et la légende l'a bien
compris, qui lui attribue le mot gravé dans
la pierre, le « RECISTEZ
», dont on ne saurait voir sans émotion
les caractères inhabiles creusés dans
la margelle épaisse.
Le 19 juillet son frère, stoïque,
était à Gluiras. Il venait de trouver
son foyer vide en rentrant de son voyage à
Saint-Jean-Chambre. Il pleurait sur le sort de son
enfant mort, et sur celui de sa soeur
désormais captive. Plus que tout commentaire
ces faits disent assez par quels drames
intérieurs il dut passer.
Et pourtant un peu de lumière
revenait ; Anne attendait son troisième
enfant. Il naquit le 28 juillet, deux semaines
à peine après la disparition de
Jeanne. On l'appela Jacques Étienne, du nom
de ses grands-parents. De quels soins ne dut pas
être entouré ce petit être venu
au monde pour remplacer l'aînée trop
tôt disparue ! Mais l'orage était trop
menaçant pour que l'on ne dût pas
envisager la séparation. On laissa quelques
moments de repos à la jeune mère
pendant qu'on préparait tout pour son
départ. Antoine Court lui-même y
travailla.
Le mois d'août se passa sans
que le pasteur restât immobile. Il parcourut
encore ses vallées et ses crêtes,
descendit jusqu'à Vals et revint vers
Saint-André-de-Creysseilles et Gluiras. Il
fut bientôt rejoint par Fauriel qui rentrait
de Suisse par Lyon et Yssingeaux, non sans avoir
découvert
à son passage dans cette dernière
ville la félonie du directeur de la poste.
Ce peu délicat personnage ouvrait les
lettres et remettait en bonnes mains les
pièces compromettantes. Le prédicant,
sans attendre, mit ses collègues en garde
contre ce nouveau danger. Tous préparaient
le synode national qui se tint les 26 et 27
septembre suivant à Gamarre. Ce hameau
abrite au revers d'une large crête quelques
vieilles maisons qui semblent tapies dans les
champs et les bois. Le paysage ardéchois
perd là son habituelle âpreté
pour devenir riant et paisible. On est au calme,
loin de tout. L'endroit était d'autant mieux
désigné pour une réunion comme
celle-ci qu'il joignait à l'avantage de sa
situation celui d'être un nid de
religionnaires, un de leurs rendez-vous
préférés.
Les ouvriers de la première
heure et les véritables chefs de la
Réforme renaissante se retrouvèrent
là pour la dernière fois. Seul Court
manquait. Peu à peu les prédicateurs
fantaisistes s'étaient tus, les
Églises étaient revenues à
l'ordre. Elles étaient dotées de
cadres solides, et leurs véritables
traditions leur étaient rendues. Il n'y
avait plus d'inspirés, sinon dans quelques
rares retraites d'où ils n'osaient plus
sortir, tant ils étaient maintenant
décriés. L'avenir lui-même
était assuré par les mesures prises
pour le recrutement des ministres.
Mais la persécution
sévissait avec une grande violence. Les
emprisonnements se multipliaient. C'était la
rançon de ces succès. Des
décisions s'imposaient. Puisque les
communications d'une province à l'autre
devenaient difficiles et périlleuses, on
rendit à celles-ci une autonomie beaucoup
plus grande. Elles reçurent le droit
d'adresser directement vocation à leurs
pasteurs sans en référer au synode
national, pourvu que les garanties
nécessaires fussent exigées d'eux. On
partagea le Languedoc en trois quartiers; et les
colloques furent priés de modérer
leur sévérité;
l'excommunication ne devait plus être
lancée qu'en cas de faute grave. Enfin le
synode national ne serait plus désormais
convoqué chaque année, mais seulement
au fur et à mesure des
nécessités.
Les premiers réorganisateurs
avaient en effet, dans leur passion de l'ordre,
décrété l'impossible. Il
était temps d'atténuer ce que les
précédents règlements avaient
d'excessif. L'expérience était
là pour y aider. On ne cède rien sur
les principes, mais leur application sera
désormais plus souple. C'est là tout
le sens de ces
délibérations.
On confirma Du Plan dans sa
mission.
Il devenait urgent d'obtenir des secours de
l'étranger pour soulager les misères
sans cesse provoquées par les amendes
infligées aux populations revenues à
la foi. Les Églises étaient
ruinées et les pasteurs privés de
leur traitement
déjà trop réduit. On se tourna
vers les réfugiés et les nations
amies. Mais avec dignité : « Nous
supplions toutes les bonnes âmes de prier le
Bon Dieu, Père de miséricorde, qu'il
ait pitié de nous, qu'il élargisse
nos prisonniers, qu'il console nos affligés,
qu'il rétablisse nos Églises et qu'il
nous tire de la triste nécessité
où nous sommes d'importuner nos
frères qui sont en liberté ».
Voilà le langage des
persécutés.
En exécution de ces
arrêts Fauriel fut admis le 17 octobre au
rang des pasteurs, par le synode provincial. Il
avait été consacré pendant son
séjour à Lausanne. Le jeune Jacques
Boyer reçut de son côté
l'autorisation d'aller étudier
là-bas.
Quatre jours après, le
charitable libraire Duvilard, de Genève,
avertissait Court qu'il attendait Anne Durand. Son
mari, la voyant maintenant remise des fatigues de
sa maternité, avait résolu de la
faire passer en terre de refuge. Elle ferait le
voyage avec Boyer, mais ses deux enfants
resteraient auprès de leur père. Leur
santé délicate et la gêne
qu'ils apporteraient aux mouvements de leur
mère interdisaient de songer à les
laisser partir avec elle.
La déchirante
séparation eut lieu pendant les derniers
jours d'octobre. Les époux ne devaient plus
se revoir. Le 5 novembre Anne et son compagnon de
route étaient à Genève. Ils
écrivirent aussitôt. La lettre mit plus de deux
semaines
à parvenir et Durand qui revenait de Vals.
Il n'avait pas de nouvelles depuis près d'un
mois et se désolait et redoutait un malheur.
Sitôt qu'il eût reçu la
précieuse missive il répondit. Ainsi
s'ébauchait cette correspondance, aussi
active que le permettaient les lenteurs de la
poste, et qui nous fait pénétrer
jusqu'au fond de ces âmes d'élite.
Anne s'oubliait elle-même pour ne penser
qu'à l'oeuvre et aux dangers
traversés par son mari. « Béni
soit le Seigneur, écrivit celui-ci, de ce
qu'il vous a conduits heureusement... », et il
priait sa femme de remercier en son nom les amis
qui l'avaient accueillie. Il annonçait en
outre « qu'entre Fauriel et lui il n'y avait
rien de particulier », et que l'on pouvait
écrire à l'un pour l'autre, «
car leurs affaires étaient fort communes
». « Mon Dieu, que vous êtes bon
à notre égard ! poursuivait-il. Tant
de bontés et tant de grâces doivent
nous engager à le servir avec
sincérité, crainte et
révérence tout le cours de notre vie
». « Nous serions, l'un et l'autre, des
monstres si nous ne nous souvenions toujours des
biens que Dieu nous accorde, et des amis qu'il nous
suscite ».
Il parle ensuite des
démarches tentées à Paris pour
entrer en possession d'un héritage
considérable. « Notre portion, si Dieu
nous faisait la grâce de réussir,
irait à deux cent quarante huit mille trois
cent onze livres six sols. je vous marque les six
sols pour vous faire comprendre
qu'on le sait au juste. Nous ne devons pourtant pas
mettre là notre confiance, mais au Dieu
vivant. Quelque droit qu'on ait, qui est au
jugement du monde est toujours incertain
».
Durand ne fit plus allusion dans
la
suite à ces espérances qui ne se
réalisèrent sans doute jamais. S'il
était devenu riche, qu'aurait-il fait
désormais de sa vie ?
Les troupes parcouraient le
Vivarais, mais sans y commettre aucun
désordre, bien que certains religionnaires
eussent refusé « tout court »
« de payer leurs amendes ». « Tout
était donc fort tranquille, rien. ne remuait
et tout allait son train ». Le pasteur donnait
aussi des renseignements sur ses enfants. Jacques
Étienne était en bonne santé,
« bien logé » chez des amis
sûrs. Anne venait d'être
légèrement souffrante. Les enfants
d'Isabeau Sautel, restés à Craux
où la veuve du notaire n'avait sans doute
pas reparu depuis son départ à Pont
de Dunières, se portaient bien de leur
côté.
Ces détails
étaient-ils parfaitement exacts ? ou Durand
les avait-il donnés seulement pour rassurer
l'exilée ? Le jour même où il
écrivait, Roger signalait à Court que
son collègue, effrayé par les
menées du curé de son endroit,
s'était abstenu de se rendre au synode du
Dauphiné. Le vieux pasteur demandait en
outre des instructions sur l'attitude à
observer vis-à-vis des parents dont les
hésitations empêchaient les fils d'embrasser la
carrière pastorale jugée trop
dangereuse,
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