I. Il est douloureux de penser
que la chrétienté a été très dure pour les Juifs. Cette attitude
injustifiable s'explique en partie par leur titre de descendants des
bourreaux du Calvaire, leur dédain de la croix et de l'hostie, et
surtout leur usure souvent excessive. On les appelait « les ennemis du
Christ ».
Le rituel du Vendredi-Saint
contenait ces mots : « Prions aussi pour les Juifs perfides. » Le
synode d'Elvire (306) avait interdit les mariages entre chrétiens et
Juifs, et Théodose II, en 439, avait exclu ces derniers des fonctions
publiques. C'est en Espagne que furent inaugurés les édits qui les
obligeaient à choisir entre le baptême et la mort. Les princes
confisquaient leurs biens ou les expulsaient.
Frédéric Il leur imposa « une
perpétuelle servitude pour les punir de la crucifixion » (ad perpetuam
judaïci sceleris ultionem). Ils durent subir l'humiliation de porter
un
costume spécial ou un morceau d'étoffe distinctif (rouge ou safran sur
l'ordre de Louis IX, jaune sur l'ordre d'Edouard 1er d'Angleterre).
Quand la peste noire ravagea
l'Europe en 1348, les Juifs furent accusés d'avoir empoisonné les
fontaines, et beaucoup furent chassés ou brûlés. On leur reprochait
aussi de faire mourir des enfants chrétiens au cours de certains
rites,
et on leur faisait payer cher ce crime supposé (cf. Lea, History of
Spain, p. 437-469).
En 1182, sous ce prétexte,
Philippe-Auguste les expulsa, heureux de confisquer leurs biens. Ce
genre de persécution fut repris par Louis IX, Philippe le Bel et
d'autres rois de France. Mêmes procédés en Allemagne.
En Angleterre, ils furent durement
pressurés. Matthieu Paris raconte le cas d'un Juif de Bristol, auquel
Jean sans Terre faisait arracher une dent tous les jours jusqu'à ce
qu'il lui eût payé dix mille marks. Le soir du couronnement de Richard
1er, au dire du même chroniqueur, on fit un horrible massacre de
Juifs.
Le dernier acte de leur histoire en Angleterre, an Moyen-Age, fut le
bannissement de seize mille Juifs par Edouard 1er.
En Espagne, les persécutions de ces
infortunés se multiplièrent. Enfin, en 1492, expulsés par Ferdinand et
Isabelle, ils devaient sortir de ce pays au nombre de trois cent
mille.
Le tiers passa au Portugal, mais bientôt après, on les somma de se
convertir et l'on en massacra deux mille.
Les chefs de l'Eglise se montrèrent
parfois durs pour eux. Agobard,
de Lyon, les tint à l'écart. Pierre le Vénérable les censura dans son
traité « contre la dureté invétérée des Juifs ». On relève la même
antipathie chez le fanatique Innocent III (lettre à Alphonse de
Castille, 1205).
Pourtant, des voix autorisées
parlèrent en leur faveur. Saint Bernard, dans une épître à
l'archevêque
de Mayence, recommanda la bienveillance envers eux. Hugues, évêque de
Lincoln, les protégea lors d'un massacre (1190), et ils montrèrent
leur
gratitude à son égard en assistant à ses funérailles (Thurston, Life
of
saint Hugli of Lincoln, p. 277 ss.). Robert Grossetête, son
successeur,
tout en blâmant leur usure, demandait qu'on les convertit au lieu de
les exterminer.
Signalons aussi avec satisfaction la
bulle de Martin V (1419), qui interdisait d'interrompre leur culte, de
leur imposer le baptême ou de les molester. On essaya, avec succès
d'ailleurs, de les convertir par des discussions publiques. La plus
célèbre fut celle de Tortose, en Espagne, qui occupa soixante-huit
séances et dura vingt et un mois (1413-1414). Il en résulta de
nombreux
baptêmes de Juifs. De même, au début du XVe siècle, l'éloquence de
Vincent Ferrer provoqua vingt mille conversions.
Le plus remarquable de ces néophytes
fut le rabbi Salomon Helevi, qui devint archevêque de Burgos (Graetz,
professeur à Breslau, Gesch. der Juden.... 3e éd., onze vol., Leipzig
1888-1894; Rodocanachi, Le Saint-Siège et les Juifs, Paris 1891 ;
David
Schaff, The treatment of the Jews in the Middle Ages, 1903).
Il. Mentionnons encore quelques
sectes panthéistes. Les Amauriens ou Amalriciens tiraient leur nom
d'Amaury, de Bène (près de Chartres), disciple de Scot Erigène et
professeur à Paris. Il enseignait que l'homme en qui l'Esprit habite
n'est pas responsable des péchés qu'il commet. Innocent III le fit
comparaître à Rome et blâma ses vues. Il mourut vers 1204. Ses
disciples, illuminés aux allures prophétiques, qui niaient l'action
des
rites au profit de celle de l'Esprit et qui voyaient dans le pape
l'Antichrist, furent condamnés par le synode de Paris (1209) et le IV,
concile du Latran. D'après Césaire de Heisterbach, quelques-uns furent
brûlés, d'autres incarcérés. L'assemblée de Paris réprouva également
le
panthéisme de David, de Dinant, auteur des Quaternuli ou « petits
chapitres » (cf. Jundt, Hist. du Panthéisme populaire, Paris 1875 ;
Delacroix, Le Mysticisme spéculatifs.., Paris 1900, 1). 32-51 ;
Alphandéry, Les Idées morales.... p. 141-154). - À la fin du XlIe
siècle apparurent, dans les Pays-Bas, des communautés d'hommes et de
femmes, qui reçurent les noms de Béguards et de Béguines. La première
maison de Béguines qui soit mentionnée est celle que fonda, vers 1180
à
Liège, le prêtre Lambert dit « le Bègue ». C'était un établissement
charitable pour les mendiantes désireuses de finir leurs jours dans la
sécurité d'une retraite religieuse, sans se soumettre aux règles sévères
des couvents. D'autres maisons
de ce genre s'ouvrirent en Flandre, où celle de Gand fut une véritable
cité, en France et en Allemagne surtout.
Les femmes gagnaient leur vie en
filant et en soignant les malades, mais aussi en criant dans les rues
:
« Du pain, pour Dieu ! » (Brod durch Gott !). C'est cette mendicité
sans doute qui leur valut le titre de béguines (racine beggen, beg,
demander), à moins qu'on ne doive en chercher l'origine dans le surnom
du fondateur de l'oeuvre.
Dans la plupart des grandes villes,
il se forma aussi des béguinages de dames nobles. De même il y eut,
pour les hommes, des maisons de béguards (cf. le mot anglais beggar,
mendiant). La popularité de ces béguinages (béguinagia) et les
libéralités qu'ils reçurent éveillèrent la jalousie du clergé. On leur
reprocha de n'avoir pas été reconnus par le Saint-Siège, en les accusa
de paresse et d'immoralité. Le synode de Mayence (1261) s'occupa de
scandales survenus chez les béguines ; l'année suivante, celui de
Cologne condamna leur indépendance à l'égard de l'Eglise, et celui de
Vienne, sous Clément V (1311), le désordre de leurs mÏurs et leur
refus
d'adorer l'hostie (Héfelé, T. VI, p. 543).
Leurs noms servirent à désigner les
hérétiques de toutes sortes, eu particulier les Frères et les SÏurs du
Libre Esprit, fort discrédités. Les Béguards disparurent au XVIIe
siècle, fondus dans le Tiers-Ordre de saint François. Quant aux
Béguines, elles se sont maintenues dans les Pays-Bas jusqu'à nos
jours.
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