Il y a actuellement en France 116 quotidiens, 408 hebdomadaires, 88 mensuels d'informations générales nationaux ou régionaux, et 2418 publications spécialisées. En 1982, on décomptait 6 7 millions de récepteurs de radio, 2 1,5 millions de récepteurs de TV et 1,1 million de magnétoscopes.
La même année, chaque jour, 46 % de Français lisaient un quotidien, 71,8 % écoutaient une radio et 68,8 % regardaient la télévision.
On est loin de l'époque où Théophraste Renaudot éditait, en 1641, le premier et unique journal périodique « La Gazette ». Sans parler des époques antérieures ( 15e et 16e siècles) où les nouvelles (qui étaient plutôt des ragots) n'étaient transmises que par quelques « avvisis » ou « canards » (le mot date de ce moment-là) écrits par ces ancêtres des journalistes que l'on appelait « menanti », « nouvellistes » ou « gazetiers ».
C'est dire que le besoin de communication, inhérent à tout être humain, se fait de plus en plus sentir pour des raisons sociologiques, économiques, politiques et même militaires (téléphone rouge).
La puissance des média
Aujourd'hui, personne n'a le droit ou même la possibilité de ne pas être informé. Chacun de nous est journellement agressé par les informations qu'elles se fassent par voie de presse, de radio, de TV, d'affiches ou spots publicitaires. A tel point qu'il faut faire effort pour garder son libre-arbitre. On semble même être tombé dans l'excès, encore qu'il est très difficile de savoir où commence l'excès en matière de communication. L'insuffisance confine très vite à ce qu'on appelle aujourd'hui la « désinformation » - aussi nocive dans un sens que peut être la propagande dans l'autre.
En fait, aujourd'hui, nous sommes devenus une société médiatique, où chaque individu est à l'écoute de ce qui se passe ailleurs et dont l'horizon s'est élargi, concentriquement, aux extrêmes limites de la planète.
L'énorme puissance, sinon la toute-puissance des médias n'est plus à démontrer. Elle saute aux yeux. Grâce à eux, le paysan de l'endroit le plus reculé de Lozère n'ignore plus rien de Wolfgang Amadeus Mozart ou de Malher. Il sait quelle lessive il doit utiliser pour avoir son linge plus blanc. La famine en Ethiopie, l'affaire Grégory, Fabius, Chirac, Barre, Mc Enroe, Platini, Mourousi, le Festival de Cannes, il connaît. Il sait même que la rigidité de l'ordre moral prôné par le Pape est contestée par les marginaux hollandais... Bref, sa culture, au sens le plus large du mot, impliquant la connaissance des autres et des moeurs, s'est très étendue.
C'est le côté le plus évident et apparemment le plus positif de l'importance de plus en plus grande des médias. Vecteurs d'une néo-culture à vocation désormais planétaire : la culture de masse, leur expansion accompagnerait la révolution tranquille des classes moyennes qui ne cesse de s'étendre.
Liberté et information
Mais il y a une manière plus pessimiste de considérer l'événement : ne va-t-on pas en fait vers une standardisation des esprits et les médias ne sont-ils pas le nouvel « opium du peuple » ?
Cette interrogation pose le double problème de la liberté d'informer et de la liberté de s'informer qui sont d'ailleurs étroitement liées car sans la première la seconde n'existe pas.
On touche ici aux rapports de la presse et du Pouvoir, et plus généralement à l'influence réciproque de la presse et de la politique.
La liberté de l'information est une conquête de la démocratie. Elle est inscrite dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 :« Nul ne peut être inquiété pour ses opinions. La libre communication de ses pensées et de ses opinions est un des droits les plus précieux de l'homme sauf à répondre de l'abus de cette liberté dans des cas déterminés par la Loi ».
Elle est inscrite également dans la Constitution des Etats-Unis de 1791 : « Le congrès ne fera aucune loi restreignant la liberté de parole et de pensée ».
On notera qu'il y a une différence entre les deux formulations et que la française est plus restrictive que l'américaine. La déclaration française pose en effet le principe des limitations apportées à la liberté d'opinion. La déclaration américaine n'en fixe aucune. Et ce n'est pas sans raison que l'on a l'impression - de nos jours encore - que la presse américaine est plus « libre » que la presse française.
Cependant, devant les effets désastreux de la propagande nazie des années 30, après la guerre, en 1956, des universitaires américains ont proposé une nouvelle doctrine de la liberté de la presse au nom de la responsabilité sociale assumée par les médias. Déjà en 1947, le rapport de la commission Hutchins sur la liberté de la presse déclarait : « La presse doit savoir que ses erreurs et ses passions ont cessé d'appartenir au domaine privé pour devenir des dangers publics ». On ne saurait donc plus lui reconnaître le droit à l'erreur, car elle remplit un service public. Mais quel dilemme !
A l'époque, le rapporteur pensait aux ravages qu'avait suscités la propagande nazie. Hitler, le premier, avait compris l'importance de la communication prise en main par le Pouvoir et il s'en est abondamment servi par l'intermédiaire de Goebbels et de la Propaganda Staffel, pour faire entrer, peu à peu, dans les esprits, le mythe pernicieux qu'il voulait faire triompher. Ne recommandait-il pas à tous les Allemands possesseurs d'une radio de mettre leur poste à pleine puissance et d'ouvrir les fenêtres... pour que le message soit plus largement diffusé ?
La propagande nazie est l'exemple-type des dangers que fait courir l'absence de liberté de la presse. Le citoyen qui n'a plus lui-même la liberté et la possibilité de s'informer autrement est peu à peu anesthésié et conditionné.
C'est un cas limite que l'on espère ne jamais revoir - encore que dans certains pays totalitaires cela existe toujours - mais on ne saurait se dissimuler que la liberté dont se targue la presse est bien souvent illusoire, même dans les pays démocratiques, et qu'avec l'abus de la publicité (commerciale ou politique) on aboutit sournoisement à une mise en condition de l'opinion.
Il serait vain de le nier : la liberté d'expression n'est pas totale pour de multiples raisons. D'abord, parce que les groupes de pression existent. Ne serait-ce que la clientèle que l'on veut garder ou conquérir ? Il y au minimum une auto-censure qui s'établit parce qu'on veut plaire ou ne pas déplaire à tel ou tel (entreprise commerciale ou groupe politique). On parle beaucoup de la pression du Pouvoir, mais il y aussi la pression du « big business » et des annonceurs.
Information et Pouvoir
Cela dit, il est certain que le plus important dans le domaine de la communication est l'imbrication de la presse et de la politique et, partant, du rôle du Pouvoir.
Le plus grand danger auquel il faut parer est celui de la mainmise, directe ou indirecte, du Pouvoir sur les médias. La séparation des pouvoirs - et la presse en est un, le quatrième dit-on - est la condition même de la démocratie. A régime autoritaire, presse uniforme et asservie. A régime démocratique, presse pluraliste et libre (enfin, en principe).
Ce principe est-il bien respecté en France, pays démocratique ? la réponse diffère selon que l'on considère la presse écrite ou l'audiovisuel.
Pour la presse écrite, on peut répondre « oui » dans l'ensemble. Il n'existe pratiquement pas de journaux inféodés au Pouvoir c'est-à-dire obéissant à ses injonctions, mais des journaux qui soutiennent le pouvoir et d'autres qui le combattent. En revanche, il y a des journaux de parti. Mais chacun peut avoir ses opinions et les exprimer. Ce n'est pas interdit. C'est même inscrit dans les Institutions. Du reste, même les journaux qui soutiennent le Pouvoir se targuent d'une certaine indépendance à son égard. Que l'on se réfère à ce sujet au récent conflit qu'a suscité au « Matin de Paris » l'arrivée de M. Max Gallo, ancien porte-parole du gouvernement.
De plus, la presse écrite est incontestablement pluraliste, et là se trouve respecté le droit du citoyen à s'informer et donc à choisir son information.
Un conservateur n'est pas forcé de lire « l'Humanité » et un communiste « le Figaro ». Ici, il convient cependant d'ajouter une réserve : la possibilité pour l'individu de choisir son information se trouve réduite dès lors qu'il y une situation de monopole. Nous allons le voir dans un instant au sujet de l'audiovisuel, mais c'est vrai aussi pour la presse de province où les grands journaux ont, souvent, une situation de monopole sur la région qu'ils couvrent. Il est vrai que, pour la plupart, ils ont vocation et ambition d'être des « journaux d'information », c'est-à-dire d'être « objectifs », et de ne pas faire de politique. Mais la réalité est un peu différente. Rien n'est pire quelquefois, que de ne pas avoir l'air d'y toucher. L'impact est d'autant plus pernicieux que l'objectif est masqué.
Aussi bien, qui peut dire ce qu'est « l'objectivité » en matière de communication ?
L'exposé neutre des faits, sans commentaire ni interprétation, dira-t-on. Mais il y a tant de façons d'exposer les faits ou même de ne pas les exposer ! Ne pas parler d'un événement est une démarche aussi volontariste et chargée de conséquences que d'en donner clairement une interprétation. C'est ce qu'on appelle la « désinformation ».
C'est une pratique courante dans les journaux d'opinion et aussi au Gouvernement qui focalisent l'attention sur autre chose pour ne pas parler de ce qui les embarrasse.
La télévision, quant à elle - la radio beaucoup moins car il y a de la concurrence - est jusqu'à nouvel ordre un monopole d'Etat, un service public et c'est là que se pose avec le plus d'acuité le problème de l'objectivité, lié au problème de l'influence du Pouvoir.
D'autant plus que l'impact de l'audio-visuel est énorme. Quel est le Président, le ministre, l'acteur, l'écrivain, qui ne souhaite « passer à la télé ? » Un fait est significatif à cet égard : le Parlement ne fait recette et l'hémicycle n'est plein que si le débat est télévisé.
Ce qui est sûr, c'est qu'il y a entre l'audiovisuel et la politique une relation étroite, profonde, et presque structurelle. Une véritable osmose. En fait l'espace audio-visuel est spécifiquement un espace politique, et en définitive, c'est essentiellement par la radio et la télévision que sont transmis les messages politiques. Dès lors, la tentation est grande pour le Pouvoir d'avoir la mainmise sur ce vecteur exceptionnel qu'est la télévision, et il faut bien dire que tous les Gouvernements y cèdent.
L'emprise du Pouvoir sur l'audiovisuel peut se manifester de deux façons : soit par une ingérence permanente dans les activités audio-visuelles, soit par l'exercice d'un pouvoir plus lointain de supervision et de contrôle laissant aux gestionnaires leur liberté de mouvement.
En régime démocratique et libéral, l'ingérence ne saurait être directe et permanente. Elle ne peut être que du deuxième type. La France a été pendant longtemps la parfaite illustration de ce système de dépendance politique de l'audiovisuel dans un contexte libéral. Mais pour être discrète, l'ingérence du Pouvoir n'en a pas moins été très réelle, et même, à partir de 1956, pesante et systématique. Georges Pompidou n'avait pas hésité à dire - ce qui à l'époque avait soulevé un beau tollé - que les journalistes de radio et de télévision n'étaient pas des journalistes tout à fait comme les autres, et qu'ils devaient prendre en compte les intérêts de l'Etat.
Cependant l'ingérence du Pouvoir sur l'audiovisuel, du moins en pays démocratique, a forcément des limites. D'abord parce qu'elle ne peut violer ouvertement le principe du pluralisme. Il faut qu'en apparence du moins le débat politique à la radio et à la télévision soit équilibré. D'où le soin apporté de façon ostentatoire à répartir équitablement les temps d'antenne entre les diverses formations politiques. D'où la création d'une Haute Autorité de l'Audio-visuel pour tenir la balance égale entre ces dernières et veiller à l'objectivité.
D'autre part, quelle que puisse être la docilité du personnel de la télévision, celui-ci, qui est soumis tous les soirs au regard critique du public, est amené, par dignité professionnelle , à se rebeller parfois, et l'on assiste ainsi à des démissions retentissantes. Ce genre de scandale conduit le gouvernement à rabattre de ses prétentions et à accepter un certain partage des zones d'influence entre pouvoir politique et pouvoir professionnel.
Bref, si l'ingérence du Pouvoir politique sur l'audiovisuel est indiscutable, elle ne saurait être totale et devant la prise de conscience de l'opinion d'un état de fait, qui ne peut être que réprouvé, elle ne peut désormais que reculer. En tout cas, on tend vers la suppression du monopole, qui est la cause principale du mal, et vers le pluralisme par l'instauration de la télévision privée. Dans le même temps, on songe à réaliser l'émancipation du service public par l'octroi de garanties d'indépendance statutaires.
Mais il ne faut pas se faire trop d'illusion. Il risque de se passer, pour la télévision, ce qui se passe pour la radio où l'autonomie et l'indépendance des radios dites privées sont toutes relatives puisque, par sociétés interposées, l'Etat est actionnaire et même majoritaire.
De toute façon, le pluralisme ne suffit pas et il ne faudrait pas tomber de Charybde en Scylla, c'est-à-dire de passer de la tutelle de l'Etat à celle des puissances d'argent. C'est pourquoi le Gouvernement a introduit récemment la notion de « transparence » des organes de presse. Pour que le lecteur, l'auditeur ou le téléspectateur ne soit pas trompé, il faut qu'il sache quelle est réellement la source de son information.
André MAZIERES
Ichthus 1985-4 (No 131)