Jusqu'au 5 mars se tient à la galerie photo de l'Ancien Manège une exposition présentant des clichés sur les mennonites du Sonnenberg, près de Tramelan. Ces anabaptistes sont aussi présents à La Chaux-de-Fonds, où ils forment une communauté religieuse vivante, quoique peu nombreuse. Nous sommes allés à sa rencontre.
L'exposition de Xavier Voirol, l'un des auteurs du livre «Sonnenberg - Une communauté mennonite des hauteurs jurassiennes» - propose un regard sur cette communauté du Jura bernois.
Quelle identité?
Ce qui frappe, c'est que rien ne les distingue du commun des mortels. Dans l'esprit du public, les mennonites - ou anabaptistes - sont fortement connotés depuis le film Witness, qui met en scène les Amish d'Amérique du Nord, également anabaptistes. Les Amish refusent le progrès, continuant de se vêtir comme au XVIe siècle, se déplaçant en charrettes. Rien de tel chez les mennonites helvétiques. Si l'identité des Amish est immédiatement perceptible, rien de tel ici. Où se trouve donc l'identité des mennonites de l'Arc jurassien?
A cette question, le pasteur François Caudwell apporte comme il se doit une réponse théologique: l'identité mennonite, c'est la «Nachfolge Christi», autrement dit l'engagement que chaque mennonite prend de suivre le Christ dans tous les actes quotidiens. Dans la salle du culte, figure en bonne place la parole de Jésus: «Vous êtes mes disciples, si .. ». Il ne suffit pas de dire, il faut faire.
Libre détermination?
Pour sa part, un jeune mennonite du Jura bernois relevait, lors d'une rencontre à la galerie de l'Ancien-Manège, l'importance capitale à ses yeux de la «libre détermination». Comme tous les anabaptistes, les mennonites refusent en effet le baptême des enfants. Lorsqu'un jeune intègre la communauté, il s'agit d'un choix mûrement réfléchi.
François Caudwell insiste pour sa part sur le fonctionnement démocratique de la communauté. Mais ce n'est pas une démocratie de type majoritaire. Nous recherchons l'unanimité. Les décisions importantes, comme la nomination d'un responsable, requièrent les deux tiers des voix.»
Quant à la libre détermination, le pasteur relativise: «Aujourd'hui, cet aspect existe aussi pleinement dans les autres religions». Et de relever que les personnes réellement engagées dans leurs paroisses, chez les catholiques ou chez les protestants ne sont finalement pas plus nombreux que les mennonites.
Quelque 250 membres
A La Chaux-de-Fonds, la communauté compte 250 membres et le culte du dimanche réunit régulièrement 120 à 150 personnes. «Les membres sont engagés dans la foi, font preuve de ferveur, mais sans ostentation», indique François Caudwell.
Roger Ummel, président de la communauté chaux-de-fonnière, insiste, lui, sur la notion de partage: «Chez nous, l'entraide est une tradition. D'ailleurs, nombre d'entre nous sont engagés aussi ailleurs, dans la vie associative, politique. Fondamentalement, nous croyons à l'effort collectif». Ainsi, il va de soi qu'un mennonite hospitalisé ne sera pas abandonné à lui-même. A tel point que celui qui ne veut pas être inondé de visites fera dire au pasteur, durant le culte, qu'il n'en désire pas.
Comme le dit Roger Ummel, «un mennonite seul, c'est comme une braise que l'on sort du feu». Cette notion de communauté est si importante qu'il estime que si un mennonite expatrié se retrouve seul, il doit plutôt s'engager dans une autre Eglise. Pour exister, une Eglise doit atteindre une «taille critique», en deçà de laquelle cela n'a plus de sens de parler d'Eglise. Des cas existent, de mennonites engagés dans des paroisses protestantes, là où ils demeurent.
Sur un plan plus général, les mennonites réfléchissent actuellement sur la nécessité de «remettre en valeur une Eglise de paix» et sur la notion de «chrétiens sans défense et sans vengeance».
Le pacifisme des mennonites leur a valu bien des déboires dans le passé. Pratiquement tous refusaient de porter les armes. Mais la liberté existe. Des mennonites font leur service militaire, sans pour autant être exclus de la communauté.
Les mennonites sont aussi connus pour la distance qu'ils prennent avec l'Etat. Ainsi, il leur est interdit de prêter serment. «Mais rien n'interdit de «promettre solennellement, comme l'a fait Ruth Dreifuss au Conseil fédéral», tempère Roger Ummel.
Actualiser sans trahir
«Nous essayons d'actualiser l'Evangile, mais nous cherchons les solutions ensemble, car c'est en tous que l'Esprit est présent.» Les problèmes de la vie moderne exigent des réponses en accord avec l'éthique, dont le fondement se trouve dans la Bible. Mais la Bible ne donne pas des réponses toutes faites. Il s'agit de chercher le consensus «tout en restant à l'écoute de ceux qui nous ont précédés. »
Ainsi des questions délicates, comme celle du divorce. «Il y a trente ans, il n'était même pas question d'en parler». Désormais, la question est abordée ouvertement au sein de la communauté.
Ouverture oecuménique
Autre preuve d'ouverture, les mennonites reconnaissent le baptême donné par une autre Eglise. François Caudwell, de père réformé, a lui-même grandi dans le catholicisme. Son intégration à l'église mennonite est le résultat d'un long mûrissement.
Sur le plan oecuménique, François Caudwell indique que l'Eglise mennonite est la seule, avec l'Armée du salut, à être en dialogue avec toutes les Eglises du canton de Neuchâtel. «Rien ne nous retient d'être en. dialogue avec les autres, si nous sommes fidèles à ce qui nous paraît important».
Pour expliquer la différence du rapport mennonite à Dieu en comparaison avec les autres religions, François Caudwell s'aide d'un petit schéma. «Entre le catholique et Dieu, l'institution sert d'intermédiaire; le protestant, en tant qu'individu, est en relation directe, avec Dieu, chez les mennonites, c'est la communauté qui est en relation directe avec Dieu».
Pierrette Ummel: «Le vrai christianisme, c'est la liberté de choisir»
Epouse d'un mennonite, très active dans la communauté des Bulles sans en être membre, Pierrette Ummel estime que les femmes ne subissent aucune discrimination. Conseillère générale, ex-présidente de la section locale du Parti libéral, Pierrette Ummel témoigne de sa foi avec simplicité et une grande ouverture d'esprit.
Lancée sur le sujet mennonite, elle exprime, précise-t-elle, son «avis personnel» sur des questions délicates en lien plus ou moins direct avec la condition féminine.
Elle insiste sur l'ouverture qu'elle a trouvé aux Bulles. «Le fait que la communauté des Bulles soit proche d'une ville a sans doute favorisé cet esprit», analyse-t-elle.
Les thèmes reliés à la condition féminine sont abordés, notamment au Centre européen de formation de Bienenberg (près de Liestal). Lors de journées féminines des thèmes comme la gestion du temps ou les conflits familiaux ont été discutés.
Evolutions
La plus grande évolution peut-être constatée dans le domaine de la formation. Autrefois, les jeunes filles mennonites ne recevaient aucune formation professionnelle, a fortiori universitaire. De nos jours, les jeunes filles suivent des parcours comparables à ceux de toutes les jeunes filles suisses.
Au cours des dernières décennies, les communautés mennonites ont évolué dans un sens positif. Il y à 50 ans, lui a-t-on raconté, une jeune fille mennonite qui s'était coupé les cheveux avait été considéré comme une «prostituée».
De même, il était interdit d'aller au cinéma, la télévision était mal vue. «Une jeune mennonite qui était allée au cirque s'était sentie dans l'obligation d'aller solliciter le pardon de l'ancien», raconte-t-elle.
Rythme plus lent
Il y avait des débats sans fin pour savoir si oui ou non une femme pouvait porter pantalon, aujourd'hui ce n'est même plus un sujet de conversation.
«En fait, les mennonites ont évolué comme l'ensemble de la société qui les entoure, mais à leur rythme», estime-t-elle. Les degrés d'évolution dépendent étroitement des communautés. Certaines sont plus ouvertes que d'autres.
Lors d'une rencontre discussion à l'Ancien-Manège, dans le cadre de l'exposition de Xavier Voirol, une mennonite de Tramelan s'était dit frappée par la position des femmes telle qu'elle transparaissait sur les photos de Xavier Voirol: toujours en arrière-plan, en retrait ou de dos.
A la communauté des Bulles, les femmes peuvent être nommées «anciennes». Pierrette Ummel, un sourire légèrement ironique aux lèvres, affiche toutefois un certain scepticisme, comme s'il y avait encore loin de la possibilité théorique à la réalisation.
Sujets non discutés
Pour Pierrette Ummel, il est évident que certains thèmes restent tabous. Il n'y a pas de franche opposition, ni même de prise de position officielle, mais une espèce de sourde réprobation non dite.
La non-prise de position évacue en fait tout débat. «Il y a longtemps que les gens ne vont plus demander aux anciens comment se comporter», dans des domaines qui ressortent de la vie privée. Pour sa part, elle aimerait que la communauté réfléchisse collectivement et prenne position sur ces thèmes. «Les membres de la communauté doivent savoir ce que l'Eglise en pense».
Relations amoureuses
Un de ces thèmes, c'est l'union libre et la cohabitation hors mariage. «L'important, dans une relation, c'est la fidélité, pas le mariage proprement dit. La Bible n'exige nulle part le mariage. Pour ma part, je préfère des gens qui vivent en union libre dans la fidélité que dans le mariage dans l'hypocrisie». En réalité, reconnaît-elle, l'union libre est plutôt mal vue, mais il n'y a pas formellement d'interdit.
Un peu comme si la société mennonite, fondamentalement puritaine, ne parvenait plus à assumer clairement cet héritage.
Tout ce qui tourne autour des relations amoureuses est délicat. «La contraception n'est pas un thème abordé au sein de la communauté. Pourtant, c'est évident qu'elle est utilisée. Il suffit de voir que les mennonites n'ont plus comme autrefois des familles de 8, 10 enfants ... ».
Comme d'autres confessions, les mennonites sont désormais confrontés à l'homosexualité. «Pour moi, l'homosexualité est contre nature», dit-elle. «Mais ce n'est pas à moi de m'ériger en juge. Dieu aime tout le monde».
Lors d'une conférence mennonite européenne, les mennonites hollandais ont fait une demande pour installer un stand sous l'étiquette «carrefour gay». Les Français se sont opposés. Les Suisses n'ont pas pris position. «Ce n'est pas très courageux», juge-t-elle.
Autre thème sensible, l'avortement. «Je suis pour ma part opposée à l'avortement. Mais de quel droit j'imposerais mon point de vue? Parfois, un foetus est peut-être mieux au ciel des foetus que mal-aimé dans sa famille»
Pierrette Ummel est allergique à tous les intégrismes. «Le vrai christianisme, c'est la liberté de choisir. Nous pensons que des choses sont mauvaises, ce n'est pas une raison pour imposer notre point de vue. A chacun de choisir son chemin».
Sur Internet
Les mennonites sont très présents sur le net. En majorité, les dizaines de sites que l'on rencontre sur la toile sont américains. Le site helvétique du Cefor (Centre de formation et de rencontre de Bienenberg), bilingue français-allemand, donne accès notamment à toute une série de liens anabaptistes-mennonites en français, allemand et anglais: www.bienenberg.ch.
Léo Bysaeth
Impartial du 2 mars 2000