LES
MARTYRS D'AIGUES-MORTES
DEUXIÈME PARTIE
Sous Louis XV (1715-1768.)
IV. - LES
DERNIÈRES PRISONNIÈRES
(1760-1768)
§ 1. - Premières
libérations (1760-1765)
Il nous reste à raconter huit
années de souffrance, pendant lesquelles
nous verrons Saint-Florentin s'opposer jusqu'au
dernier moment au mouvement qui entraîne le
siècle vers la tolérance et
l'humanité.
L'année 1760 s'ouvrit à la
Tour dans des circonstances heureuses. Marie Durand
annonça à Rabaut que la
délivrance était proche : M. de
Roqualte, le 2 février, avait reçu de
Thomond l'ordre de lui envoyer un état
détaillé des captives, pour le porter
à Paris. Le Major étant absent,
Roqualte avait chargé Marie Durand de
dresser la pièce. Il avait causé avec
la prisonnière, lui avait dit quelques
nouvelles touchant la situation intérieure
du royaume, et avait ajouté qu'il donnerait
dix louis pour qu'on ôtât de la Tour
les honnêtes personnes qui y vivaient et pour
qu'on mît à leur place « des
impudiques ».
À la fin de l'année Anne
Durand était de nouveau à
Aigues-Mortes, revenant cette fois du Vivarais,
où elle était allée
s'établir. Auprès du hameau de Craux
où avait habité sa grand'mère
Sautel-Rouvier, elle avait retrouvé une
partie des biens maternels, et le peu d'argent
qu'elle en avait tiré allait lui permettre
de dégager les biens personnels de Marie
Durand d'entre les mains de « cruels
parents » de celle-ci. Pour
reconnaître ce service et l'en
dédommager, la tante dicta
son testament le 25 octobre 1760
dans l'étude du notaire Crouzet. Elle
faisait héritière universelle Anne
Durand et léguait 500 livres à sa
jeune amie Catherine Goutès dont l'enfance
avait illuminé sa prison. Le notaire
écrivit sur l'acte que la testatrice
était « détenue
prisonnière depuis l'année mil sept
cent trente ». Le même jour Anne
Durand, devant le même notaire, instituait
à son tour sa tante sa légataire
universelle. La mère de Catherine eut
probablement la joie de connaître le legs
fait par Marie Durand à sa fille. Un compte
du boulanger indique qu'elle mourut dans les trois
mois qui suivirent.
Les protestants de l'étranger ne
pouvaient comprendre comment la Tour
détenait encore des prisonnières,
alors que les autres prisons, sauf celle du
Brescou, étaient vides. Le Comité de
Hollande écrivit à Montpellier, en
envoyant 800 livres, que ce serait « la
dernière remise ». Le
correspondant donnait pour étranges raisons
que « le nombre des captives avait
diminué », et que d'après
certains bruits « plusieurs de celles qui
restaient pourraient sortir, mais n'en marquaient
point d'envie ». « Il y en a
même qui y sont depuis trente, quarante
années qui préfèrent rester.
Tout cela ensemble marque bien qu'on ne les
chagrine point... Elles semblent pouvoir se passer
de nos secours ».
À la date où cette lettre
fut écrite (4 déc. 1760), il y avait
en effet dans la Tour six femmes de moins qu'en
1754, comme le constate une liste de 1761 qui passa
à Londres, et qui nomme 20 femmes. Mais
depuis 1758, Anne Falguière-Goutès
seule était morte, et elle avait
été remplacée par Marguerite
Robert-Vincent :
La liste de 1761 ne mentionne pas Anne
Roux ni une certaine Jeanne Darbon, de Beaucaire,
que Thomond fit enfermer un mois en 1761 pour
inconduite. Anne Roux était peut-être
emprisonnée pour le même motif, ce qui
expliquerait le mot de Roqualte relatif aux
« impudiques » pour qui seules
la Tour était faite.
En mars 1761, Anne Soleyrol,
accablée d'infirmités, fit
présenter un placet à
Saint-Florentin. Cette fois le ministre
céda. Comme il n'y avait contre elle que le
jugement de 1738 qui la condamnait à entrer
au couvent de Mende, il « ne put
s'empêcher de penser que c'était
l'avoir punie bien rigoureusement » que
de l'avoir gardée vingt-sept ans à
Aigues-Mortes. Il aurait pu y songer plus
tôt, et notamment en 1749 quand le roi de
Prusse avait demandé sa grâce. Elle
fut remise le 8 mai à son frère
d'Alais qui se porta caution pour elle.
Françoise Sarrut-Caldié mourut la
même année, entre juillet et
août, s'il faut en croire un compte du
boulanger.
La maladie, alors, avait affaibli
d'autres captives, qui s'étaient
endettées. Marie Durand était du
nombre. En avril 1762, elle demandait à
Rabaut quelque secours. Elle venait seulement
d'entrer en possession de son bien, par une
transaction qu'avait signée sa nièce.
Mais sa maison du Bouchet de Pranles était
à demi ruinée et elle voulait
s'assurer, et à Anne Durand, un toit pour le
jour de sa délivrance. En août, 160
livres furent envoyées de Nîmes, et
les Demoiselles de la ville apportèrent
elles-mêmes d'autres charités. Marie
Durand vivait plus que jamais dans
l'espérance. Au début de
l'année, le Major Combelles, un
« politique », qui avait
toujours affirmé aux captives
qu'elles n'auraient leur
liberté qu'en abjurant, osa annoncer
à une prisonnière, qu'il avait
employée comme servante, que ses compagnes
et elle seraient élargies sans condition,
parce que le « Commandant du
roi » y travaillait de toutes ses forces.
Il s'agissait du Duc de Fitz-James, nouveau
Commandant de la province, qui de Paris
s'était déjà mis en rapport
avec Paul Rabaut.
Fitz-James tint ce qu'il avait promis.
Le Duc de Choiseul avait, peu auparavant, fait
libérer un galérien de Nîmes
par le roi, sans en informer Saint-Florentin ;
on pouvait donc essayer maintenant de braver
l'opposition du ministre. Fitz-James (en mai 1762)
commença par libérer de sa propre
autorité deux femmes : Marie
Vidal-Durand et Marguerite Robert-Vincent. Elles
avaient été écrouées en
1737 et en 1759 en vertu d'ordres
émanés de Commandants militaires de
la province ; il estima qu'exerçant la
même charge, il pouvait annuler ces
décisions. Un peu plus tard, il adressa
à Saint-Florentin un Mémoire en
faveur de quatre autres prisonnières dont
nous ne savons pas les noms.
Saint-Florentin, blessé encore du
coup que lui avait porté Choiseul,
répondit que le Roi n'avait jamais
jugé à propos de faire mettre en
liberté aucune des femmes de la Tour, mais
il ajouta cependant : « Je prendrai
volontiers des éclaircissements au sujet des
quatre prisonnières en question ».
Il était persuadé toutefois que rien
ne serait fait par le Roi tant que durerait la
guerre, attendu que les protestants n'avaient
profité des événements
politiques que pour « s'entretenir dans
la fausse idée de tolérance, et
multiplier leurs contraventions ».
Fitz-James porta ce refus à la connaissance
du Major d'Aigues-Mortes qui en fut
« foudroyé », mais
n'en dit rien aux
prisonnières, tellement que Marie Durand
crut favorable la lettre qu'il avait reçue
de Paris.
Les préliminaires de la paix
furent signés à la fin de cette
année 1762. Le Duc de Bedford,
plénipotentiaire anglais, fut prié
par Rabaut de s'intéresser en particulier
aux seize prisonnières. Mais Saint-Florentin
refusa nettement de lui rien accorder.
Les comptes du boulanger, qui ne sont
pas très sûrs, car ils nous
révèlent que les noms des captives
mortes ou libérées n'étaient
pas toujours « rayées au
registre » à la date exacte, nous
apprennent qu'en 1763, et avant août, Anne
Gaussent (1723), Jeanne Auquier-Bastide (1752) et
Anne Roux ont disparu de la Tour. Les deux
premières sûrement sont mortes dans la
prison. Anne Gaussent, prise dans
l'assemblée des Multipliants, était
restée quarante ans captive, et quittait ce
monde à 85 ans.
Les prisonnières se plaignirent
cette année que les
« charités communes » se
fussent extrêmement refroidies. L'une
d'elles, Françoise Barre-Anton, se fit
apporter 75 livres par l'un de ses fils, et lui en
donna quittance devant notaire. L'acte
dressé (29 juillet 1763) contient une
formule plus étrange que celles que nous
avons déjà pu lire : la femme y
est dite : « résidant en la
Tour de Constance en qualité de
prisonnière ».
Marie Durand et Marie Vey-Goutet, les
seules Vivaroises de la Tour, qui ne recevaient
rien de leurs quartiers, demandèrent
à Valence « qu'on
émût pour elles la charité de
« Madame Boissy ». Cette
dernière, femme d'un docteur en
médecine des environs de Vernoux
(Ardèche), était originaire de la
banlieue de Nîmes,
d'où elle avait
apporté à son mari le domaine
d'Anglas, domaine dont le nom resta dans la
famille. La requête de Marie Durand lui
parvint, et elle y répondit par une visite
qu'elle fit elle-même à la Tour en
1763, amenant avec elle son jeune fils, le futur
conventionnel, qui n'avait pas encore sept ans.
Boissy d'Anglas devait épouser une Michel,
de Nîmes, dont la grand'mère
était née dans la Tour d'une
prisonnière huguenote ; il eut donc des
raisons particulières pour rester
fidèle à ce souvenir d'enfance. Il le
fixa plus tard en un récit animé dont
certains détails, que nous ne
relèverons pas, ne sont pas exacts. Il
raconte qu'il vit dans la Tour « beaucoup
de lits placés à la
circonférence de chacune des deux
salles », le feu au centre de chaque
salle, la fumée du bas s'échappant
par le soupirail du haut, celle du haut par
l'ouverture de la plate-forme. Il regarda avec
admiration cette Marie Durand, que venait assister
sa mère, « extrêmement
pieuse, pleine de raison et de lumière, et
pour laquelle les autres prisonnières
avaient une très grande
considération, quoique plusieurs fussent
plus âgées
qu'elle ».
L'année 1764 apporta aux
prisonnières un secours de 500 livres que le
Comité d'Amsterdam, revenant sur ses
intentions de 1760, avait encore consenti à
envoyer. Il restait quinze captives, et la lettre
d'envoi portait ces mots qui marquent la compassion
de ces frères étrangers, impuissants
devant des rigueurs incompréhensibles :
« J'observe que parmi nos soeurs il s'en
trouvé près de la moitié dont
le grand âge annonce leur prochaine
délivrance ».
Ce « grand
âge » de tant de captives
était cause justement, disait-on à
Aigues-Mortes, qu'on ne pouvait les
rendre à la
liberté. Ou bien on craignait qu'elles ne
dussent recourir à la charité
publique, ou bien on ne voulait pas avoir à
leur rendre des biens confisqués depuis trop
longtemps. Marie Durand expliquait tout cela
à Paul Rabaut en termes obscurs. Elle savait
que les « principaux de la
ville », et aussi le Père Gardien
des Cordeliers s'attendaient à voir
réussir les efforts de Fitz-James ; le
greffier d'Aigues-Mortes disait même :
« nous travaillons pour cela ».
Mais on répétait que
« quelqu'un » (l'intendant
peut-être) contrecarrait le Commandant
militaire. Ces secousses constantes rendaient plus
malades des femmes déjà
épuisées : « Notre
santé est fort altérée
à presque toutes, écrivait Marie
Durand. Au nom des entrailles de la divine
miséricorde, donnez-vous tous les soins
possibles pour nous arracher de notre
sépulcre affreux ».
Rabaut n'épargnait rien, et dans
les travaux croissants que lui imposait son
rôle de porte-parole des protestants de tout
le royaume il pensait à ses soeurs de la
Tour. Il fit présenter un placet pour elles
au nouveau Gouverneur du Languedoc, le Comte d'Eu,
quand celui-ci vint présider les
États de la province (déc. 1764).
Neuf mois plus tard, les promesses du Gouverneur
ayant été sans effet, les captives
demandaient à Rabaut, de les lui rappeler.
L'année 1765 s'écoula donc, aussi
vaine que les précédentes, imposant
à Marie Durand une suprême
amertume ; sa nièce, en Vivarais, se
laissa séduire par un catholique et
l'épousa devant le prêtre. Une
consolation vint pourtant à la triste
prisonnière. Un nouveau Lieutenant du roi,
M. de Canetta, vint administrer la place
d'Aigues-Mortes. « Il était aussi
bon que M. de Roqualte », mais il assura
qu'il allait agir plus
vigoureusement que ce dernier, et auprès
d'un Commandant du Languedoc, nouveau
également, le Prince de Beauvau.
.
§ 2. - Le Prince de Beauvau
(1766-1768.).
Le Prince de Beauvau avait alors 45 ans,
c'était un soldat qui avait fait ses
preuves. Catholique fervent, il était aussi
un de ces hommes « sensibles »
que la philosophie du siècle avait ouverts
à une large tolérance. Il vint en
Languedoc présider à Montpellier
quatre ans de suite les États de la
province, accompagné, à ce qu'il
semble, de la Princesse, née Rohan Chabot,
« sensible » comme lui, qui le
secondait dans ses oeuvres de
charité.
C'est à Beauvau que revient
l'honneur d'avoir libéré les
dernières prisonnières
d'Aigues-Mortes. Mais, pour atteindre son but, on
va voir qu'il lui fallut user d'une longue
persévérance, contrairement au
témoignage - souvent reproduit - de son
neveu le Chevalier de Boufflers. Boufflers,
brillant, frivole et scandaleusement libertin, qui
avait 26 ans en 1766, entra plus tard à
l'Académie Française et y
prononça en 1805 l'éloge du Prince.
Il raconta dans cette pièce, en quelques
pages fort belles et dramatiques, comment ayant
suivi son oncle aux États de Montpellier il
arriva avec lui le 11 janvier 1767, devant la Tour
de Constance. Beauvau avait obtenu de
Saint-Florentin la faveur de libérer quatre
femmes. Mais il ouvrit la porte de la prison aux
quatorze prisonnières qui y languissaient.
Le ministre « blâma cette conduite
qu'il traita d'abus de confiance
et enjoignit au Commandant de
réparer sa faute (en incarcérant
à nouveau les femmes) ; autrement il ne
répondait pas de la conservation de sa
place ». La réponse du Prince
à Saint-Florentin, continue Boufflers,
« fut que le Roi était le
maître de lui ôter le commandement que
S. M. avait bien voulu lui donner, mais non de
l'empêcher d'en remplir les devoirs suivant
sa conscience et son humanité. Et les choses
en restèrent là ».
Les souvenirs de la Maréchale
Princesse de Beauvau, recueillis et mis en ordre
par Madame Standish son arrière petite-fille
(1872), reproduisent ce récit, qu'ils
semblent même copier, et y ajoutent quelques
détails précis. Il semble impossible
que Boufflers ait inventé le conflit qui
dressa Beauvau contre Saint-Florentin, et les pages
de la Princesse prouvent que
l'événement était resté
dans la famille une tradition
vénérée. Cependant, si dans
l'ensemble le témoignage de Boufflers
demeure recevable, le tableau saisissant de la
visite de Beauvau à la Tour est une oeuvre
en grande partie imaginée, que le neveu a
écrite pour la gloire de son oncle. Les
faits sont moins beaux, et nous ne pouvons ici que
les rapporter tels qu'ils résultent en
particulier de la correspondance officielle de
Saint-Florentin.
Le nouveau Lieutenant Canetta,
informé dès son arrivée
à Aigues-Mortes des inutiles
démarches de son prédécesseur
en faveur des captives et touché
lui-même de leur situation, prit la peine de
se rendre aux États de Montpellier (janvier
1766) pour dire à Beauvau ce qu'il avait vu,
et le supplier de vider la Tour. Quelques mois
après, il écrivait au Prince et
à la Princesse pour hâter leur
intervention. Il « soulageait alors les
femmes de toutes les faveurs qui
dépendaient de lui », et leur
montra même les lettres qu'il venait de
rédiger. Marie Durand, en écrivant
ces nouvelles au pasteur de Ganges, Gal-Pomaret (16
juin), lui demandait naïvement d'envoyer
à la Tour pour ce bienveillant Commandant
une hémine (mesure) de pois chiches (de la
valeur de quelques sols) qu'elle voulait lui
offrir, afin qu'il voulût bien encore
écrire au Prince avant qu'il ne revînt
en Languedoc. Elle parlait au pasteur, toujours de
la misère qui allait croissant dans la Tour.
La Hollande devait donner, à la fin de
l'année, 600 livres pour Aigues-Mortes et
Brescou, mais le Languedoc se refroidissait
d'année en année :
« Priez Dieu pour nous qu'il fortifie
notre foi et notre espérance. Aidez, s'il
vous plaît, à nous soulager
jusqu'à ce que le Seigneur ait mis fin
à nos peines, soit par notre liberté,
soit par la grande
libératrice ! »
La Tour, au milieu de 1766, enfermait
quatorze femmes dont nous rappellerons les noms et
l'âge, en notant la date de leur
incarcération
|
Marie, Robert-Frizol
|
(1727)
|
74 ans
|
|
Marie Durand
|
(1730)
|
51 ans
|
|
Marie Vey-Goutet
|
(1735-37)
|
67 ans
|
|
Catherine Rouvière-Marcel
|
(1739)
|
76 ans
|
|
Suzanne Bouzige-Bourret
|
(1739)
|
82 ans
|
|
Madeleine Nivard-Savanier
|
(1739)
|
77 ans
|
|
Suzanne Pagès
|
(1739-41)
|
46 ans
|
|
Marie Roux-Chassefière
|
(1745)
|
66 ans
|
|
Clarisse Domergue-Martin
|
(1750)
|
61 ans
|
|
Françoise Barre-Anton
|
(1750)
|
73 ans
|
|
Gabrielle Guigue-Matthieu
|
(1751)
|
78 ans
|
|
Jeanne Bermond
|
(1752)
|
62 ans
|
|
Elisabeth Maumejan-Armaingaud
|
(1752)
|
64 ans
|
|
Madeleine Pilet-Sinsens (Molines)
|
(1752)
|
61 ans
|
En juillet, Beauvau, rentré à
Paris, écrivit à Saint-Florentin pour
le prier d'obtenir du Roi la grâce de
« quelques femmes détenues
à la Tour de Constance » et de
quelques galériens. Le ministre,
répondit par un refus (2 août),
fondé comme toujours sur la fréquence
des assemblées protestantes. Il ne fallait
pas que des libérations
accréditassent « la fausse opinion
d'une tolérance que S. M. n'était
nullement disposée à
accorder ». Mais Saint-Florentin sentait
qu'il ne pouvait plus s'opposer aussi fermement que
par le passé à un mouvement
général qui le pressait chaque jour
davantage, et il accordait cette fois plus qu'il
n'avait jamais fait : « Cependant,
disait-il, S. M. a pensé que s'il y avait
à la Tour de Constance quelque femme
âgée qui consentît à
donner une déclaration par écrit,
portant qu'elle se repent d'avoir contrevenu aux
ordres de S. M., qu'elle en demande pardon, et
qu'elle promet de ne plus tomber dans une
contravention, l'on pourrait lui rendre sa
liberté ».
Quelques jours plus tard, Court de
Gébelin (le fils d'Antoine Court), qui, de
Paris, tenait Rabaut au courant des
événements, l'avisait que l'un des
chefs de la province du Languedoc (Beauvau)
« avait obtenu la liberté des
prisonnières. On y a mis des restrictions,
ajoutait-il, mais cela vaut mieux que
rien ». Cette large interprétation
de la lettre de Saint-Florentin venait de Beauvau
lui-même. Négligeant ce que le
ministre avait exigé touchant l'âge
des captives à libérer, il ne
s'arrêta qu'à
l'engagement que Saint-Florentin avait
réclamé d'elles. Il avertit Canetta.
Celui-ci, à ce qu'il semble, n'obtint
d'abord la promesse stipulée que deux
captives seulement : Elisabeth Maumejan et
Mlle de Sinsens, qui n'étaient pas parmi les
plus âgées. Beauvau alors, de sa
propre autorité, sans en
référer au ministre, envoya à
Canetta l'ordre de relâcher les deux femmes,
qui sortirent de la Tour le 30 septembre. Ce ne fut
qu'après leur élargissement, qu'il
informa Saint-Florentin de sa
décision.
Le ministre lui répondit en
termes fort surpris et un peu amers (21
oct.) : il avait interprété
comme une ferme volonté du roi ce qui
n'était que l'annonce d'une
disposition ; il aurait fallu soumettre
à la Cour une liste des femmes
âgées, y joindre les
déclarations exigées d'elles ;
alors, le roi aurait choisi dans le nombre, et
vraisemblablement d'autres femmes que les deux dont
parlait Beauvau ; après quoi encore les
captives désignées n'auraient
été délivrées que par
un brevet signé du roi. Enfin
Saint-Florentin observait que seuls les Princes du
sang possédaient le droit (que Beauvau
venait d'usurper) de donner des ordres dans leurs
gouvernements quoi qu'ils en fussent absents. Au
surplus il se reconnaissait à demi vaincu,
car il ne réclamait pas que les deux femmes
relâchées fussent reprises. Bien au
contraire, il ajoutait : « C'est la
bonté de votre coeur qui vous a fait
illusion dans les circonstances présentes.
Comme ce sentiment vous fait désirer que S.
M. exerce encore sa clémence envers quatre
autres prisonnières, si vous voulez me
marquer leurs noms, j'en rendrai compte à S.
M. et en même temps des déclarations
par écrit qui doivent avoir
été fournies par
la Delle Sinsens et la nommée
Maumejan et que je vous prie de
m'envoyer ».
Le ton de cette lettre refroidit un
instant le zèle de Beauvau. Il avait fait
annoncer à la Tour que deux autres captives
(qu'il nommait) seraient libérées le
1er novembre, et que deux autres libérations
suivraient encore « dans peu de
jours » (c'était là les
quatre femmes dont parle le ministre). Il
expédia aussitôt un contre-ordre, et
les deux malheureuses furent retenues. Rabaut, qui
le 5 novembre annonce de Nîmes à Court
de Gébelin que deux femmes ont
été élargies quatre jours
auparavant, semble avoir été
trompé par une lettre qui sera partie trop
tôt d'Aigues-Mortes : les comptes du
boulanger ne permettent pas de supposer que deux
captives ont quitté la Tour le 1er
novembre.
Les deux femmes si brutalement
déçues étaient probablement
« Frizole » et Marie Durand,
qui avaient subi la captivité la plus
longue. Voici en effet ce qu'écrivait au
début de 1768 le Major Groslée
à l'intendant, auprès duquel Marie
Durand et Marie Vey se plaignaient amèrement
d'être retenues contre tout droit :
« Il est vrai que la Durand fut avertie
à peu près dans le temps qu'elle dit
que M. le Prince de Beauvau avait obtenu son
élargissement, et pour une nommée
Frizole, et que ces deux prisonnières ont
cru ne l'être plus (prisonnières).
Mais M. de Beauvau ayant adressé, le
courrier suivant, à M. de Canetta un ordre
contraire pour empêcher la sortie de ladite
Durand et Frizole, je m'y
conforma ».
Bien qu'il eût cédé,
le Prince s'estimait sûr de la victoire
finale, et il le déclara à la fin de
1766 à Montpellier, quand il y revint pour
les États, qui s'ouvrirent
le 27 novembre. Le 4 janvier
1767, l'intendant du Languedoc, envoyant à
Saint-Florentin un placet en faveur d'un
galérien religionnaire, lui écrivait
en effet d'un ton très assuré :
« Le Roi pourrait peut-être lui
pardonner, comme il va faire à quelques
femmes ».
Canetta avait promis aux
prisonnières qu'il irait à nouveau
aux États solliciter encore le Prince pour
elles. Il lui apporta donc en décembre 1766
de nouvelles précisions, peut-être
aussi de nouveaux engagements signés par
d'autres captives, et Beauvau, de Montpellier,
expédia à Saint-Florentin les
pièces qui venaient de lui être
remises, en lui désignant encore quatre
femmes, qu'il tenait pour particulièrement
dignes de pitié, ou dont il avait en main la
soumission.
Le ministre lui répondit
aussitôt (3 janv. 1767)
« Le Roi a été
touché de la longue détention que la
plupart de ces femmes ont subie, et que cependant
elles ont méritée par leur
désobéissance à ses ordres et
par leur persévérance dans leurs
erreurs... ». La suite dut vivement
décevoir le Prince, car le ministre se
contentait de confirmer par un brevet
régulier de grâce la liberté
rendue au deux prisonnières que le
Commandant avait fait élargir le 30
septembre précédent. Accorder un
pardon pareil aux quatre femmes dont parlait
maintenant Beauvau, ce serait, disait-il, en termes
toujours pareils, « accréditer la
fausse opinion de la tolérance, qui n'a
déjà fait que trop de
progrès ». Saint-Florentin,
après cette déclaration
catégorique d'apparence, s'ouvrait cependant
à une nouvelle concession. « Pour
prévenir, ou du moins diminuer cet
inconvénient, S. M., toujours portée
à la clémence, a décidé
que dans quatre ou cinq mois on pourrait faire
sortir une de ces
prisonnières, qu'après un intervalle
à peu près semblable on en mettrait
une autre en liberté, et qu'on pourrait en
user de même par rapport aux deux
autres ».
Quand Beauvau reçut cette lettre,
les États du Languedoc étaient clos
depuis trois ou quatre jours (ils
s'achevèrent le 5 janvier), et il est
à supposer qu'il l'avait lue lorsque le 11
janvier, comme le raconte Boufflers, il arriva
à cheval avec son neveu au pied de la Tour
de Constance. Un concierge empressé (le
Major Groslée sans doute) les reçut
à l'entrée, les conduisit par un
escalier tortueux dans la salle supérieure
(où, donc, les captives étaient
réunies). « Le Commandant, dit
Boufflers, eut peine à contenir son
émotion. Je vois encore [ces
infortunées] à cette apparition
subite tomber toutes à la fois à ses
pieds, les inonder de pleurs, essayer des paroles
et ne trouver que des sanglots, puis enhardies par
nos consolations, nous raconter toutes ensemble
leurs communes douleurs. La plus jeune de ces
martyres était âgée de plus de
cinquante ans, elle en avait huit quand elle avait
été arrêtée allant au
prêche avec sa mère, et sa punition
durait encore (il s'agit de Suzanne Pagès,
arrêtée à 19 ans, et qui en
avait alors 46) ».
Boufflers, qui parle de 14
prisonnières, a retenu le chiffre de
captives qui a été donné
à Beauvau au début de 1766. Deux
femmes étaient sorties le 30
septembre ; un compte du boulanger, qui
malheureusement n'est pas détaillé,
laisse deviner qu'une captive est morte en
décembre. Il ne restait donc dans la Tour,
lors de la visite du Prince, que 11 femmes. Un
compte de l'intendance nous apprend que Canetta, le
20 janvier 1767, a fait fournir
le pain « à 9
prisonnières ». Si donc Beauvau a
dit aux malheureuses qui l'imploraient :
« Vous êtes
libres ! », il n'a pas
délivré immédiatement 14
protestantes, il n'a pas même élargi
les quatre dont Boufflers prétend que son
oncle avait obtenu la grâce avant de quitter
Versailles, mais il semble assuré qu'il en a
libéré deux, et il est bien possible,
comme le veut Boufflers, qu'il ait
libéralement fourni d'argent ces deux
dernières - et aussi leurs
compagnes.
Ce fut sans doute ce second coup
d'audace, commandé au Prince par le
spectacle qu'il eut sous les yeux, qui lui valut de
Saint-Florentin la lettre menaçante que
résume - ou cite - Boufflers, lettre que le
Ministre aurait écrite sans la communiquer
au Conseil, et qui n'est pas mentionnée par
conséquent dans les Registres du
Secrétariat.
Il nous plaît de croire que
Beauvau, comme le veut Boufflers, répondit
dignement à Saint-Florentin, se refusant net
à faire incarcérer de nouveau les
deux femmes, et qu'il traça alors la phrase
vigoureuse et vengeresse que son neveu propose
à notre juste admiration.
Quelles sont les trois
prisonnières qui manquaient dans la Tour
à la fin de janvier 1767 (une morte, deux
libérées par Beauvau) ? Elles
doivent être cherchées parmi les cinq
suivantes : Frizole, Catherine
Rouvière, Françoise Barre, Gabrielle
Gigue, et Jeanne Bermond, les quatre
premières très âgées, et
la dernière infirme. Les neuf qui restaient,
parmi lesquelles étaient deux de celles que
nous venons d'énumérer, durent se
soumettre à la loi qu'avait dictée
Saint-Florentin. Beauvau quelle qu'ait
été la pitié qu'il avait pour
elles, ne put les libérer
que lentement, soit de lui-même, soit par
l'intermédiaire du ministre, tout au long
des deux années qui suivirent sa visite, et
quelques-unes moururent pendant cette suprême
et tragique attente. Nous ne savons plus rien
maintenant, de l'histoire de la Tour, que quelques
dates égrenées.
En juin 1767 la mort prit Suzanne
Bouzige ou Madeleine Nivard, toutes deux
étaient très âgées. Le 9
février 1768 Marie Durand et Marie Vey se
croyaient oubliées (et à cette date
Frizole avait disparue de la Tour). Marie Durand
fut libérée le 14 avril. Elle avait
souffert plus de 37 ans. Marie Vey sortit aussi,
mais l'ordre de levée d'écrou ne nous
est pas resté. Le 12 septembre, cinq femmes
vivaient encore dans la prison. Deux moururent
(dont Clarisse Domergue). Beauvau continuait ses
démarches, usant de listes qu'il ne
réussissait pas à tenir à
jour, et quand arrivèrent à
Aigues-Mortes, les brevets du 28 octobre qui
graciaient Suzanne Bouzige et Madeleine Nivard,
Canetta répondit que l'une des lettres
était inutile « puisque celle pour
qui elle était, était morte depuis
dix-huit mois ». En expédiant ces
deux pièces, Saint-Florentin avait
été d'une naïve cruauté,
qui le peint au vif : « Ce n'est
qu'avec beaucoup dé peine,
écrivait-il à l'intendant, que S. M.
s'est portée à faire cette
grâce (à ces femmes). Vous voudrez
bien leur en faire sentir toute l'étendue,
et leur faire recommander de ne pas s'en rendre
indignes par leur conduite, faute de quoi elles
s'exposeraient à une nouvelle
punition ». On se souviendra qu'il
s'agissait de deux protestantes que la date
indiquait comme âgées de 84 et 79 ans,
et comme ayant subi 29 ans de captivité.
Le 11 décembre enfin, sur la
demande de Beauvau, dont le nom reste par
conséquent lié encore à la
dernière libération, le roi accorda
leur grâce à Marie Roux et à
Suzanne Pagès qui seules restaient encore
à la Tour. Elles furent
relâchées le 27 décembre, une
de leurs soeurs ayant quitté la prison
quelques semaines auparavant, sans doute sur ordre
direct du Prince.
Ces sorties successives furent sans
éclat parmi les hommes, comme l'avait
été la vie de fidélité
obstinée des pauvres captives. C'est une
vraie tristesse de ne pouvoir suivre jusqu'à
leur mort, ou jusqu'à leur liberté,
quelques-unes de ces quatorze dernières
victimes d'une politique religieuse que les moeurs
ne supportaient plus. Frizole, par exemple,
mourut-elle à la Tour, ou put-elle revoir
les champs auxquels elle avait été
arrachée quarante et un ans
auparavant ? Saint-Florentin s'était
conduit en politique raffiné en
étendant sur deux années des
grâces qu'il prévoyait
inévitables. Elle passèrent à
peu près inaperçues, même dans
le protestantisme, qui vivait dans la joie de la
tolérance à peu près
acquise.
Il restait à Montpellier, des
envois d'Amsterdam, 220 livres que Rabaut compta
aux trois dernières prisonnières. Un
an plus tard, il remettait, de la part du
Comité de Genève, quatre louis
à Suzanne Pagès et à Marie
Roux-Chassefière. Marie Durand retourna au
Bouchet de Pranles, pour s'y voir contester son
bien par sa nièce apostate. En 1772, Rabaut
obtint pour elle, du Consistoire d'Amsterdam, une
pension viagère de 200 livres. Elle vivait
alors avec Goutète (Marie Vey), se
transportait deux fois par année, à
grand effort, aux cultes du Désert. Elle
mourut au commencement de septembre de l'an 1776,
à 61 ans.
La gloire obscure des
prisonnières d'Aigues-Mortes, et tout
spécialement des femmes de la Tour de
Constance, est de celles qui ne trouvent leur
récompense qu'auprès de Dieu. Ce
serait offenser leur mémoire que de la
cultiver en y mêlant de l'amertume ou une
mauvaise colère. On ne s'étonnera pas
cependant si nous relevons comme une
véritable insulte à leur souvenir
l'attitude d'une femme auteur, Madame Juliette
Adam, qui, cherchant la foi, la foi catholique, est
venue la demander aux murailles d'Aigues-Mortes,
à celles même de la Tour de Constance,
où elle a voulu contempler « la
chapelle de Saint-Louis » qui servait, au
XVIIIe siècle, de « corps de garde
de nuit » pour les soldats
geôliers. Elle ne savait pas sans doute ce
que le catholicisme avait fait de ces murs sous
Louis XIV et sous Louis XV, au temps où
« les Évêques étaient
des diables » ; elle aurait dû
cependant ne pas l'ignorer, et ce n'est pas
là que nous enverrons les âmes en
quête des grandeurs de l'Eglise
romaine.
Mais nous voudrions voir entrer dans ces
salles, sombres et humides, et se pencher sur le
RÉSISTEZ de la margelle, les Français
qui se laissent abuser par tant de fragiles propos
ressassés contre le protestantisme.
On dit qu'il n'est acceptable
qu'à l'esprit des Anglo-Saxons ou des
Germains. Nous n'avons vu ici que des habitants du
Vivarais, du Haut-Languedoc, des Cévennes,
ou des environs de Nîmes, de cette ville
« romaine » comme pas une autre
dans le monde, Rome exceptée. On dit qu'il
est une religion aristocratique, à laquelle
demeurera toujours rebelle l'âme populaire,
et surtout l'âme paysanne.
Nous n'avons suivi dans la Tour à peu
près que de pauvres gens, et des gens de la
terre. On dit que ce christianisme sans rites ou
presque, sans sacrements nécessaires, sans
culte imposant et sans sacerdoce, demeure
impuissant à discipliner la vie humaine.
Nous avons montré,
« tenant » trente et quarante
ans dans ce cercueil de pierre, des huguenotes qui
n'eurent d'autre prédication que la Bible,
d'autre prêtre que Jésus Christ,
d'autre rite que l'agenouillement, d'autre
sacrement que la prière. Elles n'auront pas
souffert en vain si elles apprennent aux
siècles qui ont la liberté, la force
invincible de la foi évangélique.
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