LES
MARTYRS D'AIGUES-MORTES
DEUXIÈME PARTIE
Sous Louis XV (1715-1768.)
II. - LA GRANDE
CRISE
§ 2. - La vie dans la Tour (1730
-1712)
Nous avons dit qu'à la fin de 1723 la
Tour de Constance enfermait 17 prisonnières.
Tous les six mois la liste des femmes
présentes était dressée par
les soins du Major, et envoyée au Commandant
de la province. On a retrouvé la copie de
quelques-unes de ces pièces, mais la plupart
des listes qui nous ont été
conservées ont été
établies soit pour les protestants de
l'étranger par les prisonnières
elles-mêmes, soit pour l'intendant par le
boulanger d'Aigues-Mortes chargé de nourrir
les captives. Une liste du 31 décembre 1736,
nous apprend qu'à cette date il restait 4
des prisonnières de 1723, et que sur les 34
qui, à notre connaissance, ont
été sûrement
incarcérées depuis 1724, il en
demeurait 16. La liste totale porte donc 20 noms,
avec en plus celui de Marion Cannac.
Dès la fin de 1730, quand 28
femmes au moins vivaient dans la prison, la salle
du haut était occupée. Le fait est
garanti par une découverte de 1879. On
déblaya alors une des meurtrières de
la salle, dont la partie en contre-bas était
encombrée de gravats et d'immondices, et
l'on trouva là dans un lambeau de vieille
paillasse, entre autres restes, des souliers de
femme, des souliers d'enfant et des fragments de
lettres datés de 1730. Ces
lettres, comme la forme
élégante des souliers de femme,
prouvaient que les
« bourgeoises » de Nîmes
arrêtées en 1730, avaient
été établies sous les
voûtes les moins humides. Il semble probable,
d'ailleurs, vu le nombre des prisonnières,
que la salle du bas elle aussi était alors
habitée.
La Tour n'avait pas de concierge, et les
prisonnières dépendaient toujours
directement du Major. Tous les trois mois le
boulanger recopiait la liste des captives avec
l'indication totale du pain fourni, mais soit
négligence, soit légère
fraude, il lui arrivait de conserver sur sa liste
des captives mortes ou libérées.
Comme il lui fallait ensuite se transporter
à Montpellier pour y toucher son dû,
et que les bureaux l'y faisaient même
attendre des semaines, il exigea en 1736
d'être payé tous les mois, et le major
Vidal dut faire les avances nécessaires. La
pauvreté des Majors, qu'aggravait la
négligence des commis de l'intendance,
explique comment les familles des
prisonnières obtenaient d'eux - ou de leurs
femmes - certains services qu'on
rémunérait de diverses façons.
Le Lieutenant du roi ne s'opposait pas à
cette bienveillance relative, et Roqualte de Sorbs,
lieutenant depuis 1737, devait s'acquérir la
vive sympathie des huguenotes dont il avait la
garde'
Quelques lettres nous fournissent des
détails sur l'existence que menaient les
détenues. En 1730 la belle-mère de
Suzanne Daumezon-Mauran la félicite pour la
naissance de son enfant, elle lui envoie des draps
et des serviettes, et aussi cinq planches et des
bancs (tréteaux) pour qu'elle se dresse un
véritable lit. Jullian adresse à
Madame la Major (de Saint-Aulas)
une lettre destinée
à sa femme, Isabeau Michel, pour lui dire
« d'attendre constamment, sans
s'inquiéter ». Un peu plus tard,
il l'informe qu'il lui enverra une robe qu'elle a
demandée. Dans un autre billet de 1730
également, qui provient sans doute du
fabricant de bas François, celui-ci apprend
à sa femme qu'il envoie une paire de bas de
soie à « Monsieur
Lafont », sans doute un habitant
d'Aigues-Mortes qui prend soin d'elle, et parle de
cocons de vers à soie qu'il a donnes
à dévider pour Madame la
Major.
La Tour recevait des visiteurs qui
apportaient des vivres ou de l'affection, et les
familles restaient en contact avec les
prisonnières. Isabeau Sautel régla
une succession en présence de l'un de ses
fils. Suzanne Vassas va nous présenter un
cas assez curieux. En 1727 elle avait dicté
un testament où elle abandonnait tous ses
biens à ses compagnes. En 1736 elle en fait
établir un autre, chez un notaire
d'Aigues-Mortes où elle est conduite. Cette
fois elle passe tout son avoir à son
frère et à sa soeur, qui habitent
Marvéjols et lègue à la
prisonnière Jacquette Vigne « ses
hardes, nippes, chemises, meubles et effets, et
même l'argent monnayé qu'elle pourra
avoir dans la Tour au temps de son
décès ». Par
conséquent elle déshérite
Victoire Boulet et Anne Gaussent, qui cependant
sont encore captives. Il faut se représenter
que depuis 1727 elle a reçu des lettres ou
des visites de Marvéjols, que sa famille a
eu souci d'elle, qu'elle a renoué des liens
qu'elle croyait rompus. Il est possible sans doute,
que l'amitié qui l'unissait à ses
deux premières légataires se soit
effacée, mais on peut supposer tout aussi
bien que Suzanne Vassas ne se trouve plus
maintenant dans la même
salle qu'elles, et que c'est
maintenant Jacquette Vigne qui lui rend les
services qu'elle a reçus autrefois des deux
autres. Quant au reste des prisonnières,
toutes ces compagnes auxquelles le premier
testament léguait globalement 200 livres,
Suzanne Vassas juge probablement qu'elles sont,
maintenant, sauvées de leur ancien abandon.
Les protestants du dehors viennent en effet
à leur secours. En 1738, deux Demoiselles
d'Aimargues remettent à la Tour 18 livres,
de la part d'un homme qui nous est inconnu.
« La Vassas » et « La
Durand » « Signées pour
toutes », le remercient de sa
charité.
Dès cette époque, Marie
Durand était en correspondance avec la
Suisse. La veuve de son frère le martyr
vivait à Lausanne, où s'était
fixé déjà Court, et
c'était par Lausanne que passaient les
renseignements qui devaient aboutir à
Benjamin du Plan, dont nous avons parlé,
lequel récoltait alors à travers
l'Europe protestante des fonds destinés aux
Églises de France, et notamment aux
Confesseurs de la foi. Une liste des
prisonnières de la Tour, établie en
1736 ou 1737, et qui fut envoyée à
Londres, avait été
rédigée par Marie Durand. Du Plan,
d'autre part, avait gardé des attaches avec
Alais. Un habitant de cette ville écrivait
en Suisse en 1738 pour parler d'Anne Soleyrol, et
donner aussi (d'après une lettre d'elle) le
chiffre des prisonnières ; elles
étaient alors 24 (y compris Marion
Cannac).
Muni de ces données, du Plan
sollicitait sans cesse.
À Londres, en 1739, il
rédige un appel aux âmes charitables,
décrivant la ville d'Aigues-Mortes,
« si malsaine que la plupart des
habitants y portent le deuil »,
et la Tour, humide, froide et
obscure toute l'année, où les
captives étaient toujours malades.
« Malgré toutes ces
misères, écrivait-il, il y a,
quelques-unes [des prisonnières] qui
subsistent dans cet horrible séjour depuis
dix, quinze, vingt ans, soit par la force de leur
tempérament, soit que Dieu ait voulu les
conserver pour être des exemples vivants aux
autres de piété, de vertu et de
constance ». L'année suivante, du
Plan envoyait à Alais une certaine somme,
destinée à la Tour,
accompagnée d'une lettre spéciale
à l'adresse de Jacquette Vigne et d'Anne
Soleyrol, qui étaient d'Alais comme lui.
Elles regardèrent sa lettre et son envoi
comme une grâce descendue du ciel. Si les
protestants de France faisaient encore trop peu
pour les prisonnières, « Dieu leur
suscitait des bienfaiteurs au delà des
frontières ».
En cette même année 1740,
un don considérable arriva de Genève.
Le Comité de secours établi dans la
ville était particulièrement
informé des femmes de la Tour depuis
l'emprisonnement d'Isabeau Menet. La soeur de
celle-ci, recueillie par un oncle et une tante
après son évasion du
Pont-Saint-Esprit, eut, d'Aigues-Mortes, trois
lettres que sa famille genevoise conserva
pieusement, et qui ajoutent quelques traits
à ceux que nous avons déjà
notés. Isabeau Menet informe sa soeur (fin
1737) qu'elle s'est étroitement liée
avec Marie Durand. Elle lui parle de : son
enfant, qui a six à sept mois et qui vient
de mettre sa première dent :
« Il vous embrasse, dans son innocent
langage ». Elle demande, « un
fichu de soie des plus forts, un mouchoir
d'indienne qui soit beau et carré, avec deux
peignes d'ivoire », ce qui peut indiquer
de sa part un souci de
dignité féminine à certains
égards héroïque, à moins
qu'il ne s'agisse d'un beau cadeau à faire
à la femme du Major ou à celle du
Lieutenant. Jeanne Menet a voulu savoir si sa soeur
avait autant de liberté qu'au
Pont-Saint-Esprit : « Je vous dirai,
répond celle-ci, que nous sommes vingt-deux,
et que nous avons deux heures le matin et le soir
que nous allons dans la basse-cour du Fort, et le
reste du jour et toute la nuit nous sommes
enfermées ». La basse-cour, ce
pouvait être la conque, mais il semble
beaucoup plus probable qu'il faut entendre par
là la cour qui s'étendait entre le
Château et la place des casernes. Le peintre
Leenhardt a donc été à cet
égard inexact, qui nous a montré les
prisonnières réunies sur la
plate-forme de la Tour. Ces quelques mots sont tout
ce qu'Isabeau Menet consent à dire de
« son triste état ».
Elle ne veut pas, en effet, se répandre en
plaintes : « Soyez assurée
que toutes les promesses ni les menaces du monde ne
seront pas capables de me faire abandonner le
dépôt de la foi. Je m'estime fort
heureuse que Dieu me trouve digne de souffrir
persécution pour son saint nom. Ainsi,
j'espère que ce bon Père de
Miséricorde ne me déniera pas le
secours nécessaire pour supporter les
épreuves qu'il lui plaira
m'imposer ».
Une autre lettre, écrite deux ans
après (23 décembre 1739), marque plus
de souffrance. Les effusions pieuses y sont plus
abondantes et plus émues. Mais la
prisonnière reste ferme :
« Qu'importe que nous soyons les
haïs du monde, pourvu que nous soyons de son
bon grain, son froment savoureux qu'il doit mettre
dans son grenier. C'est [il est] notre origine, et
nous sommes le souffle de sa bouche. Allons
à lui, puisqu'il nous a promis qu'il nous
aidera en temps opportun.
Soyons-lui fidèles jusqu'à
la mort, afin que nous puissions acquérir
cette couronne d'immortalité
bienheureuse ». À certaines
expressions de ces lignes, nourries de comparaisons
bibliques, nous croyons reconnaître
l'influence exercée sur la captive par les
anciennes inspirées que gardait encore la
Tour, peut-être par Suzanne Loubier dont elle
avait fait rechercher des parents à
Genève. Les pasteurs du Désert,
formés à Lausanne, dans un milieu
où la piété était plus
sèche, parlaient un langage moins
coloré et moins mystique. Puisque Court
avait combattu les prophètes, et avec
raison, il est juste de relever ce que le
« prophétisme »
conservait à certains égards de
vivace et de salutaire parmi les
persécutés.
Isabeau avait encore avec elle son fils
« qui se faisait bien grand ».
C'est lui peut-être qui a chaussé les
petits souliers retrouvés dans les gravats
et que conserve le Consistoire de
Nîmes.
La prisonnière, en donnant de ses
nouvelles, envoyait à Genève une
lettre de Suzanne Loubier et priait sa soeur de
découvrir dans la ville un parent d'une
autre captive (du Vivarais comme elle), Marie
Vernès. Il s'agissait de Jean-Georges
Vernet, « un des premiers
négociants » de Genève.
Deux ans plus tard il devait demander (vainement),
la libération de sa parente, mais on peut
supposer que cet homme considérable ne fut
pas étranger à l'envoi qui, en 1740,
vint consoler les captives.
Au début de l'année un
« voiturier » apporta à
Nîmes une somme importante sur laquelle 280
livres étaient destinées tant aux
prisonniers de Brescou qu'aux femmes
d'Aigues-Mortes. La nouvelle fut
largement répandue et
jusque dans la Tour, ce qui contraria fort le
Comité de Nîmes chargé de la
distribution. Il souhaitait qu'on usât de
prudence à l'égard des
autorités ; il ne voulait pas que les
dons de Genève dispensassent les gens du
Languedoc de secourir annuellement les
prisonnières ; enfin il trouvait
« qu'il n'y avait pas de
nécessité » que celles-ci
fussent informées de l'origine des secours
qu'elles recevaient.
Tout examiné, on jugea à
propos d'envoyer aux femmes pour 200 livres de
provisions et d'objets divers. Elles
reçurent donc du drap pour elles, du drap
pour les robes des enfants (ils étaient
deux), du lard, du riz, du savon, de l'huile, du
poivre, de l'
« épicerie », des patins
(galoches), du fil à coudre et du coton
filé.
Il y avait alors 31 captives, et en plus
Marion Cannac qui n'était pas tenue pour une
protestante, et si certains objets furent
répartis en 32 paquets, le 32e, était
certainement pour Madame la Major. Un reçu
en forme fut demandé aux détenues,
pour être expédié au
Comité de Genève. Chacune y mit son
nom, Marie Durand écrivant pour celles qui
ne savaient pas signer. Cette liste offre cette
particularité que les femmes s'y
désignent, ou y sont désignées
par le nom familier qu'elles portaient dans la
Tour, en sorte qu'il faut parfois un peu d'effort
pour les identifier, quand elles ne se bornent pas,
comme l'usage languedocien le voulait, à
donner au nom de leur mari ou de leur père
une forme féminine. Ennette est Anne
Saliège, Suzon est Suzanne Loubier, Marie
est Marie Béraud, La Fortune est Marguerite
Roux, femme d'Arnaud dit La Fortune, Jobte est
Jeanne Antérieu, femme de Job Lacour (19
février 1740).
Le 11 avril suivant une liste
était dressée des mêmes
prisonnières, avec leurs noms au complet, et
la date de leur arrestation, liste qu'on a
retrouvée à Amsterdam. Elle fut
dressée très probablement par Marie
Durand, qui devenait la secrétaire des
captives. Cette année même elle tint
la plume pour « Frizole », qui
avait à recommander à sa fille et
à son gendre de vivre dans la paix. Elle
avait écrit également au nom des neuf
prisonnières vivaroises à Mlle
Peschaire, de Vallon, ardente protestante, qui
avait fait demander à l'une d'elles
« si elles avaient besoin de quelque
chose ». Marie Durand répond que
les protestants du Vivarais, depuis dix ans, ont
oublié leurs soeurs, qui sont
obligées de compter sur la charité
des femmes du Bas-Languedoc. Elle supplie clone les
Chrétiens de son quartier, « par
la compassion de Dieu, de rallumer leur zèle
de charité envers les pauvres souffreteux,
et de visiter Jésus-Christ dans la prison en
la personne de ses membres ».
Les détenues étaient-elles
soutenues alors par l'espoir de leur prochaine
liberté ? En 1739, Isabeau Menet se
borne à une vague attente, qui est une
prière. Vers 1741, sans doute, les visions
d'avenir s'éclaircirent quand on sut qu'une
guerre européenne recommençait. Le
Languedoc allait être dégarni de
troupes : les assemblées seraient plus
libres. Les protestants revinrent aux
chimères de 1697 et de 1712. Ils
s'imaginèrent qu'à la paix
l'Angleterre insisterait auprès de Louis XV
en faveur des religionnaires de France. Si les
pasteurs du Désert firent des efforts
énergiques pour maintenir leurs auditeurs
dans le loyalisme le plus strict, le peuple
huguenot sûrement se répandit en
propos hardis, tellement que les
villages, catholiques autrefois ensanglantés
par les Camisards crurent prochain un nouveau
soulèvement. Il est difficile de penser que
cette agitation ne soit pas parvenue jusque dans la
Tour, d'autant que les prisonnières
apprirent certainement qu'en 1742, le roi de
Prusse, allié alors de la France, avait
obtenu la délivrance de quelques
galériens.
Nous ne savons pas, par contre, si elles
furent informées que le même
Frédéric Il était intervenu un
peu auparavant en leur propre faveur. Il avait fait
demander à Louis XV (nov. 1741)
« la liberté de plusieurs
personnes de l'un et de l'autre sexe, qui
étaient en prison dans la Tour de Constance
pour cause de religion ». L'intendant du
Languedoc, consulté, répondit au
Ministre des affaires étrangères en
lui adressant la liste officielle des
prisonnières, pour lui montrer qu'elles
étaient détenues « non pas
pour n'avoir point rempli les devoirs de
catholique, parce qu'on ne leur fait aucune
violence à cet égard, mais pour avoir
contrevenu aux ordres du roi en assistant à
des assemblées de religionnaires très
contraires aux intention et service de Sa
Majesté » ; elles
étaient donc retenues pour rébellion
et non pour hérésie. Cette
distinction fut admise par la Cour, qui ne donna
aucune suite à la requête du roi de
Prusse.
Pour couper court à une
révolte que les catholiques croyaient
possible, l'intendant fit surprendre dans les
Cévennes une assemblée, ce qui
était chose relativement facile. Le 29 avril
1742, à Mouzoulès (près Aulas,
Gard), onze personnes étaient saisies en
plein jour revenant d'un culte. Le 10 juin, Bernage
Saint-Maurice envoyait sept femmes à la Tour
de Constance. L'une (encore) était enceinte
: Anne Treilles-Peyre.
L'intendant lui avait permis de
mettre son enfant au monde « dans quelque
lieu particulier de la Citadelle de
Montpellier ». Le nouveau-né
mourut dans la prison, la femme se déclara
catholique, demanda sa grâce, et l'obtint.
Parmi les six autres condamnées, l'une, Anne
Falguière-Goutès, avait sur les bras
un enfant de six mois (les soldats faisaient de
glorieuses prises) et elle voyait son mari partir
pour les galères. Les autres étaient
Jeanne Bouguès-Nevas, Jeanne
Mahistre-Randon, Isabeau Plantier-Besson, toutes
trois de Bréau, Isabeau Amat-Combernoux et
Madeleine Galary-Nissolle, les deux d'Avèze.
Elles furent écrouées le 27 juin 1742
et leur arrivée porta le nombre des
prisonnières, à ce qu'il semble,
à 38. Jamais la Tour ne retint plus de
femmes à la fois. Le Major, plus tard,
parlait de cette époque en disant
« quarante femmes », et Antoine
Court écrit aussi : « environ
quarante, ».
Cet afflux de nouvelles
prisonnières, au moment où à
Aigues-Mortes se combattaient l'espoir et la
souffrance, y précipita une crise qui se
préparait depuis deux ans et dont il faut
maintenant parler, en revenant un peu en
arrière.
.
§ 3. Les abjurations
(1731-1743)
Tandis qu'Antoine Court et Benjamin Du Plan
intéressaient l'Europe protestante au sort
des prisonnières d'Aigues-Mortes, en France
s'esquissaient les premiers efforts vers des
libérations entrevues. Efforts infructueux
d'abord, mais qui contribuèrent à
modifier l'esprit public. L'entrée à
la Tour en 1730 des
prisonnières de
Nîmes, marque à cet égard un
changement, Les religionnaires de la ville dont les
femmes avaient été condamnées,
étaient assez influents et assez riches pour
tenter du nouveau. Dès 1730 on faisait
solliciter à Paris le Marquis de La Fare
lui-même, par l'Archevêque de Rouen. On
affirma à Nîmes qu'on pourrait obtenir
la grâce des prisonnières si l'on
réunissait 6.000 livres, et une collecte
s'organisa dans la ville et jusque dans les
Basses-Cévennes pour amasser cette somme.
Saint-Florentin donna l'ordre d'arrêter les
audacieux qui avaient dirigé
l'affaire ; mais, de leur côté,
certaines captives avaient osé adresser au
Cardinal de Fleury, alors premier ministre, un
placet où elles imploraient leur
élargissement. L'intendant, que le Cardinal
fit consulter, donna un avis défavorable,
ajoutant que ces femmes ne s'étaient
« pas même mises en état de
mériter leur grâce par leur
conversion ». Cependant, en 1732 les deux
soeurs Amalric sortirent de la Tour, sans que leur
acte d'abjuration ait été inscrit
à Aigues-Mortes.
En 1734, puis en 1738, Jullian
renouvelle en faveur de sa femme des
démarches commencées en 1730. En 1739
il fait remettre un placet au prince de Dombes,
Gouverneur du Languedoc, qui est à
Versailles. Bernage Saint-Maurice, un peu
impatienté, écrit à cette
occasion : « Les condamnés
opiniâtres sont regardés par les
Nouveaux Convertis comme des martyrs de, leur
religion. Leur mauvais exemple rend leur retour
trop dangereux, je l'ai mandé plusieurs fois
à M. de Saint-Florentin ». En
1735, Chabanel, époux de Marguerite Maury,
fait agir le duc de Crussol, de la maison
d'Uzès. L'intendant répond :
« La punition n'a fait aucune impression
sur elle ni sur sa famille ».
Il ne s'offrait donc aux captives qu'un
moyen pour retrouver la liberté :
abjurer, et, comme on va voir, abjurer
sérieusement. Elles demeuraient dans la Tour
libres de prier entre elles, n'étaient
nullement gênées dans la profession de
leur foi, ne voyaient le prêtre que
lorsqu'elles le demandaient, et n'assistaient
à la messe, dans la Chapelle du
Château, que si elles en exprimaient le
désir formel. Pour « vivre en
catholiques » il leur fallait donc se
décider à une démarche
personnelle, que leur conscience ne leur permettait
pas, et que le voisinage de leurs compagnes
fidèles leur rendait plus difficile.
Quelques-unes des captives, cependant,
accablées par la souffrance, se
résolurent à cet effort.
À la fin de 1731, une des
prophétesses arrêtées en
Vivarais, Antoinette Gouin, écrivit à
l'intendant une lettre où, faussant les
faits, elle se disait condamnée par
erreur ; elle se déclarait de plus
catholique et affirmait que le curé
d'Aigues-Mortes, consulté, lui donnerait
« un bon certificat ».
L'intendant laissa dormir la lettre quatre ans, et
ne la retrouva que quand il eut connaissance d'un
placet que cette fille avait adressé au
Cardinal de Fleury. Le curé d'Aigues-Mortes
affirma qu'en effet elle assistait à la
messe et communiait « malgré les
exhortations et peut-être les mauvais
traitements des autres femmes ». Elle eut
sa grâce par Saint-Florentin (nov. 1735),
mais elle avait dû subir une épreuve
de cinq ans au moins.
L'adoucissement des moeurs allait se
marquer par une modération des exigences
catholiques, qui se revêtit cependant
d'apparences rigoristes. En 1737, Bernage
Saint-Maurice reçoit un placet de la Veuve
Liron-Rigoulet, accompagné d'une attestation
vague du curé de
Saint-Laurent-d'Aigouze. Il apprend alors que le
curé a profité de la maladie de son
collègue d'Aigues-Mortes pour venir à
la Tour « y instruire cette
femme », mais que celle-ci est encore
« bonne protestante », et il ne
donne pas suite à la requête.
Bientôt la jurisprudence va
être fixée pour des affaires de cet
ordre. Le nouveau curé d'Aigues-Mortes,
Gilles, demande à Saint-Florentin en 1739 la
grâce d'Anne Sabourin qui est, dit-il,
« bien convertie ». L'intendant
écrit au ministre : « Une
lettre du curé n'est pas suffisante pour
bien établir la preuve d'un retour à
l'Eglise. Il faut justifier d'une abjuration
publique ». Le curé dressa alors
un acte par lequel Anne Sabourin
« entrait dans le giron de l'Eglise de sa
pure et franche volonté, après avoir
abjuré les erreurs de Luther et de
Calvin », et cela en présence, de
Roqualte de Sorbs, d'un Capitaine de la garnison,
du curé, et du Supérieur des capucins
(19 nov. 1739). Bernage, cette fois, insista
auprès du ministre pour que la femme
fût libérée et elle le fut
(avril 1740).
Il était établi maintenant
qu'une abjuration en forme serait exigée des
captives si elles voulaient obtenir leur
liberté. N'était-ce pas après
tout, se satisfaire à meilleur compte que
par le passé ? requérir d'elles,
en une seule fois, ce qu'Antoinette Gouin avait
dû faire cinq ans de suite ? Le temps
d'épreuve n'avait été que d'un
an pour Sabourin ; on pouvait espérer
qu'il diminuerait encore. La nouvelle mesure
était donc un appât pour les
faibles.
Le 15 mars 1741, Elisabeth
Michel-Jullian, pour laquelle son mari avait si
souvent sollicité, signe un acte
d'abjuration dans la Chapelle du Gouverneur, devant
Roqualte de Sorbs et un
prêtre qui se dit « aumônier
du Château d'Aigues-Mortes ».
L'intendant, qui avait été une fois
trompé par un ecclésiastique,
réclama un extrait en forme de cette
abjuration, signé du curé de la
ville, car l'acte, disait-il, « devait
être inscrit sur les registres de la
paroisse ». Il finit par savoir, au bout
d'un an, que le prêtre qui 'avait
signé la pièce, vicaire aux environs
d'Uzès, était le cousin germain de la
prisonnière, et tint pour nulle cette
abjuration, comme ayant été à
demi secrète.
Nous voici en cette année 1742,
dont nous avons dit combien elle fut grave pour les
captives. Elisabeth Michel avait cédé
plus qu'à moitié, cependant elle
renvoya à plus tard le curé
d'Aigues-Mortes qui la pressait de faire le dernier
pas, et d'abjurer devant lui. Une autre femme plia
avant elle. Marguerite Maury-Chabanel abjura le 18
mars, dans la Chapelle du Château. Un mois
plus tard le Major certifiait qu'elle persistait
dans sa conversion. Il disait à cette
occasion : « Il serait à
souhaiter que toutes les autres femmes suivissent
son exemple. Elles feraient d'aussi
zélées catholiques qu'elles font des
entières protestantes ». La
grâce fut signée en mai.
Cette nouvelle libération et
l'entrée à la Tour des
prisonnières d'Aulas et de Bréau,
entraînèrent d'autres volontés
défaillantes, dont le Major n'avait pas
prévu la chute. Elisabeth Michel abjura
devant le curé Gilles le 13 septembre, se
contentant comme dernière résistance
de ne pas signer l'acte, en se donnant pour
illettrée, ce qui était faux. Mais
l'intendant, assez maussade, produisit cette fois,
une autre exigence : il voulut que
l'abjuration fût légalisée par
le Grand Vicaire de Nîmes.
Le curé Gilles fit le nécessaire, et
quand il envoya à Montpellier l'acte
légalisé, il y joignit deux autres
actes d'abjuration, concernant Suzanne
Daumezon-Mauran (11 sept.) et Madeleine
Aberlenc-Pasquier.
Le même curé, formulait
aussi une requête dont il faut lui savoir
gré. La veuve Liron-Rigoulet avait
demandé à Saint-Florentin qu'il lui
fût permis de sortir de la Tour pour demeurer
enfermée dans la ville d'Aigues-Mortes. Le
prêtre appuyait cette supplique.
« Il est vrai, disait-il, qu'elle n'a
donné aucune marqué de retour
à l'Eglise, mais elle, est d'un très
bon caractère ». Elle était
dénuée de tout secours, fort
âgée (70 ans), souffrait beaucoup.
L'intendant finit, sur de nouvelles instances, par
accorder cette demi-grâce, mais trop tard.
Combelles lui écrivit en réponse
à son autorisation tardive (28 fév.
1743) que la veuve était morte trois jours
auparavant : « Voilà le
changement qu'elle sollicitait depuis si longtemps,
arrivé ». Le Major et le
curé étaient plus pitoyables que
l'intendant.
On le vit bien pendant les mois qui
suivirent. Bernage trouva « bien
récentes » les abjurations de
Suzanne Daumezon et de Madeleine Aberlenc, et ne
voulut pas les envoyer au ministre. Il imposa aux
deux femmes une épreuve de « deux
ou trois mois », se contentant pour le
moment de la libération d'Elisabeth Michel.
Le Major osa marquer son mécontentement (13
déc.) ; le curé fit de
même, mais il fallut encore que ce dernier,
deux mois après, s'adressât
directement à Saint-Florentin pour obtenir
les deux libérations, qui furent
signées en avril 1743.
À la fin de l'année une
autre prisonnière encore
quittait la Tour, une des
dernières venues, Isabeau Plantier-Besson,
qui fit valoir qu'elle était catholique
d'origine et que dès son
incarcération « elle avait obtenu
la liberté d'assister aux exercices de la R.
catholique ».
De 1740 à 1743 on avait donc
enregistré à Aigues-Mortes sept
abjurations de prisonnières. Notons que sur
ces sept femmes, quatre étaient de celles
qui avaient été arrêtées
à Nîmes en 1730. Les deux soeurs
Amalric saisies avec elles n'avaient certainement
pas été relâchées en
1732 sans avoir fait quelque promesse à un
prêtre. Il se trouvait donc que
c'étaient les captives les plus
élevées dans leur rang social qui
avaient succombé. Leur abjuration
était d'ailleurs un pur mensonge, car on
retrouve leurs noms ou les noms de leurs enfants
sur les registres des pasteurs du Désert.
Mais elles avaient renié leur foi. Le
curé Gilles pensait que la grâce des
deux femmes trop longtemps retenues en 1743
« contribuerait beaucoup à la
conversion des autres
prisonnières ». Il se trompait.
Les autres gardèrent leur conscience sauve.
Aucune ne suivit, après cette date,
l'exemple douloureux qui venait de leur être
donné. Mais elles souffrirent davantage, en
mesurant le sacrifice que leur
fidélité leur imposait.
Au début de 1743 les
prisonnières s'étant plaintes
à Lausanne de leur misère, Court,
alarmé, s'informa en Languedoc. Le pasteur
Gibert lui répondit pour le rassurer :
« Je n'ai pu comprendre qu'aucune,
d'elles fût dans d'autre
nécessité que celle d'être
libres. Liberté de laquelle elles auraient
bien besoin, car vous savez combien est dur leur
esclavage. Il ne leur faut pas moins qu'une grande
patience pour supporter leur état, patience
qui a manqué à quelques-unes. Aussi
ont-elles fait naufrage quant
à la foi. Et il en est d'autres qui,
à ce qu'on m'a dit, se chagrinent
beaucoup ».
Ce fut en ces mois que Jacquette Paul-V.
Blanc, la seule des Nîmoises de 1730 qui
fût demeurée absolument fidèle,
dicta son testament, malade, et trop malade pour
pouvoir le signer, entre les deux guichets de la
Tour où elle s'était
traînée (5 août 1743). De ce
temps aussi (26 déc.) date la
dernière lettre que nous possédions
d'Isabeau Menet. Ses lignes confirment le
témoignage de Gibert. Elle ne demande, aucun
secours, elle parle même de hardes et d'un
écu que Suzon Loubier envoie à
Genève à sa propre soeur qui y
habite. Mais la lettre, d'une douleur contenue, est
poignante. La pauvre femme était veuve
alors, et le savait. Son mari, condamné aux
galères en même temps qu'elle, y
était mort en 1742. Son enfant
n'était plus dans la Tour ; Isabeau
Menet-Fialais l'avait remis à son propre
frère, venu du Vivarais pour le chercher, et
elle demandait à sa soeur de Genève
de « tirer cet enfant vers
elle ».
« C'est la seule cause
disait-elle, que je le livra à mon
frère, car je peux dire après Dieu
qu'il m'était d'une grande consolation
à mon entour, quoique
jeune ».
Elle rendait grâce à Dieu
de l'avoir préservée, elle,
« de tant de fléaux et de
dangers » qu'elle ne détaillait
pas, et lui demandait de consoler son
Église. À plusieurs reprises, d'une
main que l'on sent lasse, et qui bientôt sera
celle d'une démente, elle se recommande aux
prières de sa soeur et aux prières de
l'Eglise : « car j'en ai grandement
besoin, aux afflictions où je me vois
réduite. Le Seigneur me fasse la grâce
de prendre le tout, venant de sa main ».
Tel était le langage qu'on
parlait dans la Tour de Constance quand au
début de 1744 un nouvel intendant, Le Nain,
succéda à Bernage Saint-Maurice dans
l'administration de la province.
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