LES
MARTYRS D'AIGUES-MORTES
DEUXIÈME PARTIE
Sous Louis XV (1715-1768.)
1. - LA RESTAURATION
DU PROTESTANTISME
Les années 1715-1718, marquent pour le
protestantisme languedocien une étape
nouvelle. La guerre camisarde a été
si cruelle et la répression si dure que la
masse des Nouveaux Convertis veut ignorer les
prophètes qui subsistent encore, et les
rares prédicants qui travaillent à
côté d'eux. On recourt au prêtre
catholique pour les baptêmes, les mariages,
les inhumations, et si l'on garde quelque
espérance, on ne sait à quoi ni
à qui la rattacher. Cependant quand Louis
XIV meurt (1715), le Régent qui gouverne
pour Louis XV enfant est si peu dévot qu'on
suppose un instant qu'il va rétablir
l'Édit de Nantes. Bâville
disparaît en 1718 du Languedoc, et on est
assuré que son successeur,
Bernage, ne pourra pas dépasser sa froide
dureté.
LA TOUR
DE CONSTANCE, entourée encore en 1821 de la
Conque à demi-ruinée
(d'après une gravure du
temps)
Mais un événement discret s'est
produit, dont les conséquences seront
immenses. Un jeune prédicant du Vivarais,
Antoine Court, est venu exercer son zèle
à Nîmes et dans les
Basses-Cévennes. Il s'est associé
étroitement à un prédicant
cévenol, Pierre Corteiz, et ils ont
entrepris de rétablir l'ordre dans le
protestantisme. Ils installent des
« anciens » dans des
Églises locales, tiennent des Synodes
où les quelques prédicants qui
survivent sont soumis à une
discipline ; ils sont décidés
à éliminer peu à peu du milieu
d'eux les femmes prédicantes et les
prophètes ; et ils recrutent dans la
jeunesse de futurs prédicateurs, dont
l'activité sera conforme à la
piété réglée du vieux
protestantisme de France. Court et Corteiz se
tiennent en relations constantes avec les pasteurs
de Genève et de Zurich, et se font autoriser
par eux. Ils ne sont plus des prédicants
mais des « pasteurs » et ils
forment d'autres « pasteurs du
désert ». Le peuple huguenot,
ramené lentement à sa tradition,
deviendra chaque année plus résistant
en face du catholicisme qui s'est cru
victorieux.
La Tour de Constance est demeurée
aujourd'hui, des Cévennes à la mer,
le symbole de cette triomphante obstination. Nous
avons dit son histoire sous Louis XIV. La vie de
ses prisonnières sous Louis XV est plus
connue ; moins mouvementée, elle est
peut-être plus douloureuse en raison de sa
longue monotonie.
En août 1718, une assemblée
religieuse est surprise près de Florac
(Lozère). On s'y étonne fort de la
venue d'un prédicant, car depuis quelques
années le pays est
tranquille ; aussi le Commandant militaire
Roquelaure décide-t-il de sévir.
Usant des pouvoirs particuliers qu'il
possède comme l'intendant, il rend un
jugement sur pièces, et envoie à la
Tour de Constance une veuve, Anne Boudon, V.
Saint-Jullian. L'année suivante on
arrête dans les rues de Saint-Jean-du-Gard
une inspirée. Anne Saliège
« qui crie :
Pénitence ! ». L'intendant et
le Commandant militaire sont d'avis qu'aucune
Ordonnance royale ne permet de la condamner
régulièrement et ils demandent pour
l'enfermer à la Tour une lettre de cachet
à Versailles. En 1720, éclate une
affaire plus sérieuse. Aux portes de
Nîmes, les pasteurs Court et Corteiz ont
réuni une assemblée que les soldats
dispersent. On fait 50 prisonniers. La plupart sont
destinés à être
déportés à la Louisiane, mais
trois femmes sont conduites à Aigues-Mortes
sur l'ordre de Roquelaure. Deux d'entre elles
avaient déjà passé ensemble
dix ans au Donjon de Carcassonne : Catherine
Guidès (de Montpellier) et Antoinette
Boisset, V. Quissac (de Nîmes). Cette
dernière ne demeura pas longtemps dans la
Tour. Elle y mourut en 1720 après avoir
légué par testament tous ses biens
à Catherine, Guidès, « sa
bonne amie ». Bernage avait
profité du convoi et du bateau qui menaient
à Aigues-Mortes les trois
prisonnières, pour faire transférer
à la Tour deux autres captives de la
Citadelle de Montpellier, deux
« inspirées » dont
l'une, Marie Chapelle, « roulait les
prisons depuis plus de dix ans ».
La Tour de Constance allait donc
à nouveau s'emplir, Mais cette fois son nom
devait être dénoncé à
toute l'Europe protestante. Antoine Court, qui
était alors à
Genève, y fit imprimer une relation des
événements de 1720 pour affirmer
à la Suisse et à la Hollande que la
persécution se poursuivait en France, et
cette fois contre des chrétiens sans armes.
Il parlait, dans son langage, inhabile, des trois
femmes (cinq en réalité) qui en
entrant dans la Tour en avaient trouvé deux
ou trois autres « abandonnées de
tout le monde, livrées à la vermine,
destituées d'habits, semblables à des
squelettes ». « Elles leur
partagèrent leurs hardes et leur linge,
s'embrassèrent et se consolèrent
réciproquement, et promirent à la
face du Ciel qu'elles mourraient plutôt que
d'abandonner la cause de Dieu ». L'Europe
évangélique désormais allait
s'intéresser au sort des captives, et
celles-ci, du jour où elles eurent parmi
elles des femmes animées de l'esprit de
Court et de Corteiz, furent plus fermes et plus
calmes dans leur prison.
Court avait affirmé dans sa
publication que les huguenotes
arrêtées n'étaient plus des
« fanatiques ». C'était
s'avancer un peu, car les inspirées
constituaient alors la majorité parmi les
prisonnières. En 1721, une femme de Lunel,
Jeanne Estaque-Delort, fut envoyée à
Aigues-Mortes en raison de ses relations avec les
prophètes, et en 1723 l'arrestation à
Montpellier des
« Multipliants », réunis
pour leurs rêveries dans une véritable
salle de culte, augmenta encore à la Tour le
nombre des illuminées. Bernage, pour cette
affaire, condamna à la prison
perpétuelle quatre femmes : Anne Robert
V. Verchant, deux prophétesses
itinérantes, Suzanne Loubier (de
Nîmes) et Jeanne Mazauric des
Cévennes, et la veuve d'un matelassier de
Montpellier, Anne Gaussent, V. Cros. Après
le prononcé de son
jugement, il annonça en Cour qu'il
expédiait encore à Aigues-Mortes les
deux filles de Jeanne Estaque-Delort, une autre
femme de Lunel, Victoire Boulet-Comte, et une
inspirée arrêtée depuis peu
dans les Cévennes, qui était
née en Vivarais et avait été
emprisonnée à Carcassonne (Isabeau
Mounier, de Saint-Agrève). Le chiffre des
prisonnières se trouva porté à
dix-sept.
Les deux jeunes Delort furent
bientôt libérées. Leur
mère, en 1724, fit son testament dans
l'étude d'un notaire d'Aigues-Mortes
où elle fut conduite. Elle réussit
à intéresser en sa faveur le ministre
d'État nouveau, Saint-Florentin, qui
succédait à son père comme
préposé aux affaires religieuses.
Mais quand le ministre expédia l'ordre du
roi qui lui donnait sa liberté, la femme
étai [ morte depuis quelques mois (1726).
Saint-Florentin signalait ses débuts par une
grâce. Cependant son nom jusqu'en 1766
reviendra sans cesse comme celui d'un tenant
impitoyable de la politique de Louis XIV.
La prédicante Isabeau mourut
à la Tour en 1725, donnant à sa fin
« des marques d'une bonne
chrétienne ». Un gentilhomme
d'Alais, Benjamin du Plan, qui était alors
à Genève, écrivit à
cette occasion à Court :
« Dieu veuille fortifier les autres. Ne
les oubliez pas ! » Court, en effet,
se souvenait d'elles. Il invita les synodes
à constituer des fonds en faveur des
Confesseurs, et il se tint en relations
étroites avec une Association de secours qui
venait d'être créée à
Genève au bénéfice des
protestants de France. Le nombre des
prisonnières religionnaires augmentait
régulièrement, à mesure que
les pasteurs du Désert étendaient
leur action dans la province.
Au début de 1725, en Vivarais,
une assemblée fut surprise à Gluyras.
Le commandant La Fare fit transporter à la
Tour, en un long voyage, trois femmes, dont Marie
Béraud (de Gluyras), aveugle depuis
l'âge de quatre ans (elle en avait 50
environ). L'incarcération se fit avec une
telle négligence que l'on ne savait plus
quelques années plus tard, à la Tour,
la date exacte de l'arrivée des trois
femmes, ni qui avait signé l'ordre
d'écrou. Marie Béraud, dès son
arrivée, tomba malade et dicta son testament
« le long de la galerie » qui
reliait au château la salle basse où
ses compagnes et elles devaient vivre. Elle se
souvint dans cet acte de ses deux amies du
Vivarais, mais aucune d'elles ne reçut les
pauvres legs qu'elle leur destinait, car l'aveugle
leur survécut. En 1728, du Vivarais encore,
viennent deux prisonnières, Marie
Vernès et Antoinette Gouin, toutes deux de
la Traverse (Saint-Fortunat). Elles ont
été compromises dans un mouvement
prophétique extrêmement violent qui a
agité tout un hameau, et toutes deux sont
des inspirées.
Une prisonnière, Jeanne
Bruniquel, arriva du Castrais en 1726,
condamnée pour avoir assisté à
un culte au Désert. Les
Hautes-Cévennes fournirent un contingent de
trois femmes qui avaient été saisies
en Vivarais se dirigeant sur Genève (1727)
et qui, à ce qu'il semble, ne
restèrent pas longtemps dans la
Tour.
Les Basses-Cévennes et le
Bas-Languedoc furent plus largement
représentés alors parmi les captives.
Quelques prises ne furent pas longtemps maintenues.
Une femme Anne Coupade-Cazalis, qui accoucha dans
la Tour, fut reconduite à Montpellier
dix-neuf mois plus tard avec son
enfant au sein (1728). Mais d'autres huguenotes
furent strictement gardées. En 1726 le Major
reçoit Jacquette Vigne, des environs
d'Alais : dix ans plus tard on ignore par quel
ordre elle est détenue. La même
année le Commandant La Fare condamne
à la détention perpétuelle
trois femmes de Valleraugue, (Gard), dont
Marguerite Angliviel-André qui sera encore
détenue en 1737. Le 2 décembre 1727
un jugement de Bernage frappe de la même
peine trois femmes de Saint-Césaire,
près Nîmes, et la fille de l'une
d'elles qui a seize ans. L'une des coupables,
« vieille et infirme », resta
au fort de Nîmes pour en sortir au bout de
quatorze mois, mais les autres entrèrent
à la Tour, et l'une d'elles, Marie Robert,
V. Frizol, devait y vivre quarante ans.
Une autre prisonnière, Suzanne
Vassas (de Marvéjols, Lozère), fut
arrêtée dans des conditions plus
curieuses. Elle revenait de Berlin où sa
famille s'était réfugiée,
quand elle fut appréhendée en
Languedoc, déguisée en homme. Une
lettre de cachet l'envoya à la Tour. Six
mois plus tard, malade, elle y dictait son
testament, entre « les deux
guichets » de la salle basse (31
août 1727). On devine d'après cet acte
que la prisonnière, qui a 27 ans, est alors
débordante de reconnaissance et de
pitié pour celles de ses compagnes qui l'ont
soutenue, exhortée, et qui vont, croit-elle,
l'aider à mourir. Elle ne pense qu'à
elles, leur lègue 200 livres à
toutes, et l'ensemble de ses biens va à deux
captives : Victoire Boulet-Comte et Anne
Gaussent-Cros. Ces deux dernières sont deux
femmes de la secte des Multipliants, dont sans
doute l'ardente piété lui aura
été particulièrement
secourable.
À cette époque la
misère était certainement grande
à la Tour. Les prisonnières
étaient officiellement réduites
« au pain et à la
paille ». Le pain était fourni par
un boulanger de la ville, qui recevait 3 sols par
jour pour la livre et demie qu'il remettait
à chaque prisonnière. C'était
le Major d'Aigues-Mortes qui veillait à la
distribution. Il se plaignait de ne rien recevoir
pour sa peine, obtenait de temps à autre une
gratification, demandait vainement un
« geôlier » qu'on ne lui
accordait pas, et dut se contenter de quelques
rations de pain supplémentaires dont il
nourrit une servante qui lui était
indispensable « par rapport aux
prisonnières ». C'était
aussi le Major qui avait la charge de fournir la
paille pour les paillasses des lits.
Mais il devait insister auprès de
l'intendant pour obtenir les crédits
nécessaires. En 1726, les seize
prisonnières, disait-il « n'ont ni
paille ni paillasse, par rapport à
l'humidité qui cause que tout se
pourrit ».
Deux ans plus tard il renouvelait sa
demande, et dans les mêmes termes :
« La Tour est si humide que tout y
pourrit ». Pour lui les
prisonnières d'ailleurs n'offraient aucun
intérêt. « C'est des mauvais
sujets, disait-il (1726), qui ne méritent
pas qu'on lui fasse du bien », Il est
possible, d'ailleurs, qu'à cette date les
captives, abattues par le malheur, et
agitées par les bizarreries et sans doute
aussi les prédictions des inspirées,
aient eu des heures de révolte ou d'aigreur
qui n'ont point édifié le major
Saint-Aulas. L'écho de ces misères
morales, s'ajoutant aux souffrances physiques,
parvint jusqu'à Antoine Court qui, en 1726
précisément, intervint du dehors avec
son autorité de pasteur. Il écrivit
aux captives une lettre d'exhortation.
« Il nous est revenu, leur
dit-il, que la paix n'est pas tout à fait
établie parmi vous, et je ne dois pas vous
cacher que cela donne un grand scandale à
tous ceux qui ont l'oeil fixé sur vous pour
soulager vos peines... Au nom de Dieu, nos
chères soeurs, que les choses n'aillent plus
ainsi... Aimez-vous non seulement comme des soeurs,
mais comme des personnes qui souffrent pour une
même cause ». Court s'adresse
particulièrement ensuite aux
prophétesses, mais par une attention
délicate il ne les nomme pas, et c'est
à toutes qu'il conseille de
« nourrir leurs âmes des choses
solides, de la Parole de Dieu, de ne plus courir
après les chimères dont elles doivent
avoir si souvent éprouvé la
vanité... »
Les testaments de Marie Béraud et
de Suzanne Vassas nous ont appris que la
charité chrétienne n'était pas
éteinte au coeur des captives. Quand Marie
Vernés testa à son tour (1729), elle
pensa, elle aussi, à une prisonnière
qu'elle ne nomma pas, mais qu'elle savait devoir
trouver parmi ses compagnes, et elle légua
« son entière
dépouille » « à
la personne charitable qui la servirait au temps de
son décès ».
II. - LA GRANDE
CRISE
§ 1. - Les
Prisonnières (1730-1741)
On pouvait juger dès 1730 du
succès qu'avait obtenue dans le Languedoc
protestant la restauration méthodique
inaugurée par Court et Corteiz. Les pasteurs
voyaient venir à eux les Nouveaux Convertis
bourgeois ; baptêmes
et mariages se célébraient souvent
« au Désert ». Antoine
Court avait alors quitté le royaume, mais de
Lausanne il allait organiser plus
énergiquement encore les secours moraux et
matériels qui des pays
évangéliques seconderaient l'oeuvre
entreprise en France.
Rien n'avait été
changé dans la législation barbare
qui privait les religionnaires de toute existence
civile. L'intendant Bernage Saint-Maurice (qui
allait succéder à son père),
le Commandant militaire La Fare restaient
armés des mêmes foudres.
Néanmoins des souffles nouveaux se font
sentir. Tandis que la Tour va voir s'entasser dans
ses murs plus de captives qu'elle n'en a jamais
enfermées, des efforts plus audacieux seront
faits pour obtenir leur libération, efforts
qui laissent deviner que dans certains milieux
catholiques un mouvement s'esquisse en faveur de la
tolérance. La lutte sera d'abord si rude que
les prisonnières auront à subir une
violente crise, où les plus faibles
succomberont.
Vers l'année 1730, dans la
région du Vivarais, éloignée
de Montpellier et difficile à surveiller, le
pasteur Pierre Durand exerçait une action
décisive qui exaspérait les
curés. Le Commandant militaire y frappa
quelques rudes coups pour intimider le pasteur et
ses ouailles. Deux femmes de Vernoux qui avaient
exhorté à la mort une de leurs
coreligionnaires en présence même du
prêtre furent aussitôt conduites
à Aigues-Mortes, sur un ordre de La Fare qui
était alors à Paris. L'une d'elles,
Marie Tracol-Jullian, était enceinte ;
elle fit dresser son testament à la Tour,
dès son arrivée, et mit au monde
quinze jours plus tard (3 mai
1730) une fille qui fut baptisée
Isabeau-Constance. La même année fut
arrêtée vers Saint-Pierreville, Marie
de la Roche, Dame de la Chabannerie. Quatre ans
plus tard, malade, elle testait « dans la
galerie qui conduit à la Tour de
Constance », énumérant dans
ses legs des meubles ou des vêtements de
prix, laissant une certaine somme à son
fermier de la Chabannerie (paroisse de
Fay-le-Froid, Haute-Loire), Jacques Guilhot, qui
est probablement un prédicant
sédentaire qui nous est connu par ailleurs,
et donnant aux deux inspirées, Suzanne
Loubier et Marie Vernès « les
entiers effets, bardes et
dépouilles » qu'elle
possédait dans la prison.
La demoiselle de la Roche était
connue du pasteur Durand. Ce fut contre la famille
de ce dernier que les autorités du Vivarais
tournèrent leurs plus violents efforts. Son
père, habitant du Bouchet de Pranles, qui
avait 73 ans, fut conduit au fort de Brescou en
1729. L'année d'après, la soeur du
pasteur, Marie Durand, fut arrêtée
avec son mari Matthieu Serre. Serre alla à
Brescou, Marie, Durand à la Tour de
Constance. Elle n'avait pas encore seize ans. Les
circonstances de son arrestation, comme aussi
divers autres témoignages, ne permettent pas
de douter qu'elle n'ait été alors
mariée au Désert et mariée par
le ministère de son frère, ce qui
aggravait son cas. Dès qu'elle fut à
Aigues-Mortes elle reçut de Brescou une
lettre où son père et son mari lui
disaient leur affection. Son père lui
recommandait de dire, avec David :
« Tant plus de mal il me vient, Tant plus
de Dieu il me souvient », et son mari la
remettait aux mains de Mlle de la Chabannerie, lui
demandant « de la croire comme
si elle était sa
mère ». La femme, du pasteur
Durand, Anne Rouvier, dut à la fin de 1730
se réfugier en Suisse pour éviter
d'être arrêtée, et le Commandant
du Vivarais se vengea de cette évasion en
saisissant alors la mère de la fugitive.
Isabeau Sautel, V. Rouvier qui fut amenée
à Aigues-Mortes en avril 1731.
Isabeau Sautel avait alors aux
galères un fils, condamné depuis 1719
comme prédicant. Assez
intéressée, en personne prudente et
habituée aux affaires, elle régla
soigneusement la succession de son mari et la
sienne propre dans divers actes de 1731 et de 1739
que les notaires d'Aigues-Mortes
enregistrèrent. Elle ne devait jamais revoir
son hameau de Craux (Saint-Etienne de
Serres) : le pasteur Durand fut pris en 1732,
pendu à Montpellier, et sa belle-mère
et sa soeur portèrent le poids de l'honneur
qu'il s'était acquis en Vivarais. Marie
Durand, de son côté, ne voulut plus
être que la soeur du pasteur martyr, et ne se
donna jamais pour avoir été
mariée. Elle acquit par la fin glorieuse de
son frère une notoriété
à l'étranger, et dans la Tour une
autorité qui allèrent croissant
à mesure que s'ajoutaient l'une à
l'autre les 38 années de sa
détention.
En 1731 encore, une femme de Marcols,
Marie Vernet-Monteils, fut arrachée au
Vivarais au cours d'une promenade militaire, et
envoyée à la Tour par lettre de
cachet. Elle testa en 1736 dans une chambre basse
du château du Gouverneur et mourut à
la fin de l'année.
La mort de Durand n'avait pas
découragé ses compagnons, et les
Assemblées continuèrent dans les
montagnes qu'il avait si audacieusement parcourues.
Mais rien n'était plus
difficile, disaient les autorités, que de
trouver des témoins disposés à
porter témoignage en justice contre des
religionnaires. En mars 1735, un officier du
Vivarais qui avait mis la main sur quatre
accusateurs de bonne volonté, décida
l'intendant à ouvrir une large
procédure contre une Assemblée tenue
près de Beauchastel. L'instruction dura deux
ans ; plusieurs des inculpés
s'évadèrent des prisons du
Pont-Saint-Esprit. Le jugement fut rendu à
Montpellier sur pièces par Bernage
Saint-Maurice : il envoyait à la Tour,
pour leur vie, Marie Vey-Goutet (de
Saint-Georges-les-Bains), Isabeau Menet-Fialais
(habitant Beauchastel) et Jeanne Menet, soeur de
cette dernière. Le mari d'Isabeau Menet et
le père de Marie Vey étaient
condamnés aux galères. Jeanne Menet
put, après le jugement rendu,
s'échapper du Pont-Saint-Esprit et gagna
Genève. Sa soeur et Marie Vey durent partir
pour la Tour. Mais quand un officier vint les
prendre, il apprit qu'elles avaient toutes deux un
enfant au sein ; ces enfants étant
nés en prison pendant la détention de
leurs mères, et il fallut
réquisitionner pour elles « une
chaise » (juin 1737).
Quelques mois avant l'écrou des
deux jeunes femmes, deux protestantes du Vivarais
avaient été
incarcérées, mais avec plus de
hâte, comme coupables simplement d'avoir fait
bénir leur mariage par un ministre : Marie
Verilhac-Sauzet (habitant Pranles) et Marie
Vidal-Durand (de Meyras, près Vals).
En 1739 deux pasteurs furent surpris en
Vivarais et blessés à mort pour avoir
essayé de s'enfuir. Une femme de Lamastre,
Louise Peyron, qui avait du bien, avait logé
l'un d'eux, Morel dit Duvernet. Elle fut
conduite à Tournon,
enfermée dans un cachot en même temps
que le cadavre du pasteur, et condamnée par
Bernage à une prison perpétuelle dans
la Tour d'Aigues-Mortes (fév. 1740).
Le renouveau huguenot donna lieu au
Bas-Languedoc à des exécutions
pareillement brutales dont l'année 1730
marque également le retour.
Un jugement expéditif de La Fare,
rendu sur pièces (3 avril 1730), condamna
d'un seul coup neuf femmes de Nîmes à
la Tour de Constance à la suite d'une
assemblée tenue par le pasteur Roux au Mas
des Crottes. Les soldats avaient cette fois
appréhendé des protestantes d'un rang
social relativement élevé, dont les
maris étaient dans le négoce ou
l'industrie. Deux d'entre elles étaient
enceintes. Nous nommerons toutes les
condamnées, que nous retrouverons plus tard
Suzanne Daumezon-Mauran, femme d'un voiturier elle
accoucha à la Tour le 17 août d'un
fils, dont la marraine fut Jeanne Lestrade, femme
du major Saint-Aulas ; Isabeau
Amalric-François et Suzanne Amalric-Peyre,
deux soeurs dont les maris étaient, l'un
fabricant de bas, l'autre facturier de
laines ; Olympe Liron-Rigoulet, femme d'un
marchand bourgeois ; Marguerite
Maury-Chabanel, fille d'un riche
propriétaire et femme d'un marchand ;
Isabeau Michel-Jullian, femme d'un maître
calendreur d'étoffes ; Jacquette
Paul-Blanc, nièce d'un ancien pasteur
d'Aigues-Mortes et femme d'un marchand
bourgeois ; enfin une fille, Anne Sabourin,
que nous savons n'avoir pas été sans
ressources. La neuvième condamnée,
Suzanne Durand-Bastide, était dans un
état de grossesse si avancé qu'il lui
fut permis à Nîmes d'aller accoucher
dans sa maison, d'où elle put
s'échapper pour fuir à Genève.
Après cette rude épreuve,
les protestants de la plaine parurent plus
tranquilles, mais les Cévennes
remuèrent, et le prophétisme reparut.
On arrêta en 1732 à Cazilhac
(près Ganges) deux inspirés
« hurlants et tremblotants, faisant comme
s'ils paraissaient ivres », Jean et
Pierre Cambon, et leur soeur Marie, qu'une crise
avait jetée à terre. L'intendant
demanda à la Cour l'autorisation de ne pas
ouvrir une procédure contre ces
« fanatiques », de peur de
« réchauffer les idées des
Cévenols » en leur rappelant les
temps camisards. Il fit envoyer, par ordres du roi,
les hommes à Brescou et la fille à
Aigues-Mortes.
En 1734 une assemblée fut
surprise près d'Alais. Une jeune fille
d'Alais, Anne Soleyrol (16 ans), fut
condamnée à être
enfermée au couvent de Mende. Mais elle s'y
montra si rebelle aux instructions catholiques que
deux ans plus tard l'Évêque et
l'intendant demandèrent qu'elle fût
transférée à la Tour de
Constance. Elle y entra en janvier 1737,
« fort heureuse de se trouver là
parmi des soeurs en Christ ».
Les cultes ayant ensuite repris dans la
plaine, avec un nouvel élan, une nouvelle
exécution parut nécessaire. Le
dimanche 28 juin 1739 des soldats de Nîmes
arrêtèrent sur la colline de
Mourrefrech une vingtaine de femmes et d'enfants.
Un jugement rendu deux mois après envoyait
dix femmes à la fois à Aigues-Mortes.
Toutes étaient de condition modeste :
Marguerite Aberlenc-Pasquier, Catherine
Rouvière-Marcel, Suzanne Bouzige-Bourret,
Antoinette Cabiac-Pasquier, les quatre
mariées à des faiseurs de bas ;
Madeleine Nivard-Savanier, femme d'un maçon
Catherine Vigne-V. Leydet, veuve d'un teinturier
Marguerite Roux-Arnaud, femme
d'un revendeur d'eau-de-vie. Les soldats n'avait
pas arrêté cette fois de femmes
enceintes, mais deux des condamnées
étaient fort âgées :
Jeanne Antérieu-Lacour, mariée
à un tisserand, avait 77 ans, et
Espérance Durand-V. Coulon, veuve d'un
cardeur de laine, était octogénaire.
Une dernière condamnée, Judith
Puech-V. Trouilhet, avait manifesté dans le
Fort de Nîmes « le désir de
se réunir à l'Eglise ».
Elle avait 62 ans. On la garda donc
« pour l'instruire ». Elle lut
graciée le 20 janvier 1740, et quatre jours
plus tard les neuf autres étaient
transférées à la Tour, sous la
garde de dix soldats.
Le même jugement avait fait
enfermer au couvent de la Providence, de
Nîmes, sept jeunes filles dont deux n'avaient
que huit ans. Une autre, Suzanne Pagès, qui
en avait dix-neuf et s'en donnait quatorze,
était infirme, et devait appuyer sur une
jambe de bois « une jambe cassée
dont la plaie coulait constamment ». Ses
parents très pauvres ne purent rien fournir
au couvent pour sa pension ; aussi, comme en
1741 « elle ne donnait pas de marque de
conversion », l'intendant, sur la
proposition de l'Évêque, obtint-il de
la Cour une lettre de cachet pour
l'incarcérer à Aigues-Mortes. Elle
avait alors vingt et un ans, en paraissait seize,
et la supérieure du Couvent, dans une phrase
où l'on sent percer du respect, disait
d'elle : « Cette fille a toujours eu
la droiture de ne rien feindre pour se procurer son
élargissement ».
Avec toutes les prisonnières dont
nous venons de relever l'entrée successive
à la Tour, il s'en trouvait une autre en
1741, et depuis onze ans, qu'il faut distinguer
d'elles. Marion Cannac, de Lacaune (Tarn),
était d'origine
protestante, mais sa famille l'avait fait enfermer
« pour libertinage » dans un
couvent de Montpellier, puis à
Aigues-Mortes. Elle prononçait
« les paroles les plus infâmes et
les jurements les plus horribles », et
les huguenotes ne la tenaient pas pour une des
leurs.
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