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écrit: TA PAROLE EST LA VERITE (Jean 17.17) Cela me suffit... |
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écrit: TA PAROLE EST LA VERITE (Jean 17.17) Cela me suffit... |
LE LAOSDécouverte
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Avant de les mettre en route, Khoun-Borom dit aux sept rois, ses enfants : Vous vivrez paisiblement en bons voisins, les aînés ne querellant pas leurs cadets... Partez et souvenez-vous que vous êtes nés du même sein ». (4)
UN PEUPLE EN MARCHE
Le Laos devait rester longtemps fermé
à l'influence sans cesse croissante de
l'Europe moderne en Extrême-Orient.
Isolé derrière la
chaîne annamitique, au coeur de l'immense
forêt indochinoise, il demeura en marge des
grands courants économiques et
culturels ; même le Mékong, seule
voie naturelle d'accès, opposait ses rapides
successifs à une intrusion
étrangère. Il fallut le camion, puis
l'avion pour violer cette citadelle
médiévale et la
contraindre à
l'échange. Par cette double voie le
progrès pénétra au Laos ;
l'ère de la technique et de la culture
occidentales s'y installe actuellement. Le Laos se
réveille brusquement d'une torpeur
séculaire où il
végétait, pour reprendre sa marche en
avant. Le souffle fier du nationalisme le pousse
irrésistiblement dans la grande aventure. La
présence d'un grand passé l'anime
à nouveau et il se relève des ruines
et des blessures profondes reçues de son
frère siamois, ces guerres et ces
déportations massives du 19e
siècle.
Ainsi, pour bien comprendre le Laos et
le Laotien d'aujourd'hui, il faut le suivre dans
cette marche progressive de la
société traditionnelle vers une
société moderne.
LE LAOS TRADITIONNEL ET
RELIGIEUX
Cette âme laotienne, dans son
intimité, nous la découvrons dans ce
milieu traditionnel qui l'a enfantée, et
où elle grandit.
Ce monde païen semble former un
grand tout homogène où
s'entre-répondent et
s'interpénètrent toutes les
manifestations de la vie humaine : religion,
coutumes, instruction, travail, fêtes,
politique, etc. Une notion de l'existence
essentiellement communautaire cimente les parties
de cet édifice païen en une
entité indissociable. Le Laos vit, pense,
agit conformément au groupement humain
auquel il appartient : la famille, le village,
la nation, la race...
Dans un village de brousse, la
population s'est groupée pour entendre
l'Évangile. Elle est
intéressée, saisie même, le
missionnaire pose alors la question décisive
de la conversion et de la foi en
Jésus-Christ. « Missionnaire,
impossible de répondre maintenant pour tous,
laisse-nous réfléchir et
décider en conseil de village. »
La perspective était communautaire, pour une
décision in corpore, et non personnelle. Un
Laotien invité à la foi vous
répondra : « Notre roi et nos
chefs sont bouddhistes, pourquoi changerais-je moi
seul ? »
Malgré les ferments qui
travaillent aujourd'hui le peuple, soyez
confiants ; le Laotien reste pacifique et
hospitalier. Le soir venu, ne craignez pas de vous
aventurer dans l'enceinte du village. La couche de
l'étranger vous attend à
l'extrémité de la pièce
commune éclairée et parfumée
d'un « cabon » résineux.
Ayez seulement soin de ne pas franchir la limite
conventionnelle, violant ainsi la partie familiale
de l'habitation. Là sont
édifiées les parois sacrées
des deux uniques chambres du logis, celle des
époux et celle des jeunes filles.
Après le repas, le Laotien vous offre la
sécurité et le repos sous son toit de
chaume... Et vous vous endormez dans ce grand
silence des nuits laotiennes hantées de
présences invisibles et malfaisantes, de
temps à autre déchirées par le
martèlement métallique des bonzes
sonneurs en veille rituelle pour saluer la pleine
lune.
Comme tout homme, le Laotien est un
être religieux. Chez lui le sentiment
religieux s'affranchit avec peine des
réalités et des
intérêts matériels. Il n'y a
pas de penseurs laotiens, encore moins
d'ascètes comme les fakirs hindous. Non, il
préfère les rites faciles à
d'austères disciplines, les formules
superficielles aux expériences spirituelles
profondes. Il se sent à son aise dans les
fêtes bruyantes et tapageuses où il
peut donner libre cours à sa
gaîté naturelle. Mais ce masque
souriant cache l'inquiétude et
l'asservissement intérieurs.
L'animisme
L'animisme constitue en effet le fond de
sa conscience religieuse. Le Laotien vit
enveloppé de présences spirituelles
protectrices ou malfaisantes ; et c'est
souvent la crainte, la terreur même. Ne
sont-elles pas les véritables responsables
des malheurs survenus dans sa vie, sa famille, son
village, sa rizière ? Il les voit
partout et pour tout. « La nuit..
affirme-t-il, les chiens voient les esprits, et ils
aboient et pleurent. » À Mahaxay,
un jeune éléphant trompa la vigilance
de son cornac pour se précipiter dans la
Sé-Bang-Faï, profonde en cet endroit.
Il refusait obstinément d'en sortir, et se
laissait submerger pour réapparaître
à nouveau ; son corps énorme
faisait écumer l'eau tandis que le jeune
cornac, agrippé à son cuir
épais, le harcelait ; un
indigène, accouru comme nous sur le pont de
bambous, nous explique enfin, convaincu :
« Inutile, c'est l'esprit de la
rivière qui le retient pour le
noyer ! » Mais finalement l'animal
furibond sortait, brisant sur son passage les
fragiles barrières des jardins
étagés sur la berge. Dans un village,
un nouveau-né vient d'être cause de la
mort de la mère : « Sans nul
doute, il est possédé d'un mauvais
esprit ! Il faut laisser mourir ce petit
être malfaisant », réclame,
impitoyable, la coutume. Ailleurs, une femme se
meurt, étendue sur la natte
tressée ; l'échelle craque, un
visage inquiet interroge : « Ta
femme est très malade, mon pauvre ami !
Mais, tu sais, je connais le responsable, Boun Mi,
le vieux chasseur ; il lui a jeté un
sort ; je l'ai vu l'autre soir revenir des
rizières et faire le tour de ta
maison ; il parlait aux esprits à voix
basse sans voir personne... Le soir même ta
femme tombait malade ». On appelle le
sorcier, qui naturellement confirme ce
verdict ; la rumeur court le village, on
s'indigne, on s'alarme, on chasse impitoyablement
l'accusé ; il fuira avec ou sans
famille pour venir grossir les rangs de cette
classe honnie et redoutée des parias
laotiens ; il est
« phipop »,
possédé d'un mauvais esprit ; ou
soi-disant possédé, car beaucoup de
vengeances et de jalousies empruntent cet
artifice : une rizière
convoitée, une place briguée... et le
voisin gênant est ainsi
écarté.
Cette crainte des esprits exerce ainsi
sur le peuple, même sur les
évolués et les membres des
autorités, une véritable tyrannie
spirituelle et sociale. Ne parlons toutefois pas
trop facilement de stupides superstitions :
l'apôtre Paul ne signale-t-il pas une lutte
victorieuse du chrétien
contre « les esprits méchants dans
les lieux célestes » ?
(Eph. 6.12).
Il n'est pas rare au Laos d'assister
à des scènes d'exorcisme ou de danses
aux démons. Beaucoup s'initient aux
disciplines occultes et se proposent comme
intermédiaires entre l'homme et ces
puissances invisibles. Ces prêtres de Satan,
outre leur livre d'initiation rudimentaire,
s'entourent de tout un appareil d'objets rituels,
de fétiches, d'amulettes, propre au service
démoniaque. À Thakhek, face à
la station missionnaire, sous un arbre bouddhique
sacré, se trouve la maisonnette
dédiée aux « esprits
protecteurs » de la ville. Je vois
toujours ce Laotien préposé à
leur service venir régulièrement les
« nourrir »... Et l'arbre
sacré de Bouddha cachait sous sa frondaison
mystérieuse et accueillante cette
idolâtrie superstitieuse. Tout le drame
religieux du Laos tient dans cette
scène.
Le bouddhisme
En effet, si l'animisme constitue le
fond de la conscience religieuse laotienne, le
bouddhisme en est le bienveillant modérateur
et le vernis superficiel.
Siddarta Gautama, appelé plus
tard Bouddha, c'est-à-dire
l'illuminé, vécut aux Indes au 6e
siècle avant notre ère. Il se trouva
ainsi contemporain des derniers prophètes de
l'Ancien Testament lors du retour de la
captivité babylonienne, Aggée et
Zacharie. L'illumination spirituelle tant
recherchée, il la reçut enfin lors
d'une méditation solitaire sous un arbre. Sa
doctrine est plus philosophique que
religieuse ; elle est en fait
foncièrement humaine et athée :
« Soyez à vous-mêmes votre
propre flambeau et votre propre secours »
demande-t-il à ses disciples ! Elle
prétend résoudre par la
négative le problème de la vie et de
la souffrance. Sa ligne essentielle semble se
dégager de cette seule proposition : Le
désir de vivre engendre la vie en une
succession ininterrompue d'existences, de
réincarnations ; or à la vie est
liée la souffrance : affranchis-toi
donc du désir de vivre et, libre de cette
nécessité, tu le seras aussi de la
souffrance, et tu te perdras enfin dans l'infinie
béatitude du
« Nirvana ».
Mais très vite, les disciples
firent du maître un dieu, avec son
cérémonial et ses prêtres, et
l'enseignement philosophique abstrait et
desséchant s'enrichit de belles maximes
morales. Le bouddhisme reçu par le peuple
semble se limiter à ces deux
éléments subséquents : le
dieu Bouddha et sa morale. C'est ainsi,
vraisemblablement, qu'il fit la conquête de
tout l'Extrême-Orient ; il y compte
actuellement quelque 500 millions
d'adhérents.
Depuis de longs siècles, le
bouddhisme participe à la vie
laotienne : ne trouvons-nous pas deux bonzes
à l'origine légendaire du
Vieux-Laos ? Et depuis lors, leur nombre s'est
multiplié. Sur les chemins
du pays, vous les rencontrez constamment, ces
prêtres drapés
« d'or ». Leur visage uniforme
et impénétrable ne laisse pas de vous
troubler ; sur ces masques jaunes et
figés, aucune lumière, pâle
reflet de quelque flamme intérieure ;
il semble que l'âme s'est
définitivement éteinte.
« C'est là le drame du bouddhisme
laotien, affirmait récemment un missionnaire
vétéran, il a éteint pour
jamais tout besoin spirituel dans l'âme de ce
peuple. »
Le bouddhisme laotien est un bouddhisme
facile et populaire, très souvent corrompu
par les superstitions animistes. Amputé de
sa haute discipline philosophique, il se confine
dans les rites et la morale. « Tu ne
tueras point, tu ne commettras point
d'adultère, tu ne voleras point, tu ne
mentiras point, tu ne t'enivreras
point », en sont les cinq
préceptes fondamentaux,
régulièrement et allégrement
enfreints du reste !
Les bonzes vivent en confréries
sous la direction du chef, l'agna khou ou thiaou
vat. Ils passent leur temps en occupations
rituelles, lectures, prières,
récitations, sonneries, ils
reçoivent, et donnent aussi à leur
tour un enseignement scolaire sommaire ; ils
veillent à l'entretien de la pagode, ou s'en
vont, en file indienne, quêter leur
pitance ; à moins que le zèle
des fidèles ne la leur apporte à la
bonzerie même afin de gagner quelque
mérite ou
« boun ».
Ce mot significatif devint aussi par
extension l'appellation laotienne donnée aux
fêtes, organisées souvent par les
soins de la pagode pour y drainer encore la
générosité religieuse. Il
n'est pas rare de voir, outre les présents
de tous genres, arriver en grande pompe des
châsses toutes garnies de guirlandes en
billets de banque ; au son du khène,
entourées de « danseurs aux
démons » ivres et bruyants, elles
sont transportées en cortèges dans
les rues avant de gagner le temple.
Les fêtes
Elles sont nombreuses les fêtes au
Laos, elles correspondent si parfaitement à
la mentalité de ce peuple. N'invitent-elles
pas à la joie, aux plaisirs, aux rires, au
délassement, à la musique enivrante
et à la gaie boisson ? Toutes les
circonstances de la vie peuvent être
occasions de fêtes : récoltes,
mariages, enterrements, rites occultes,
cérémonies bouddhiques, phases
lunaires, manifestations sportives,
événements à la Cour. Elles se
déroulent presque invariablement sous le
signe doré d'un bouddhisme paternel et
accommodant. Ainsi, cette présence
religieuse a consacré aux fêtes
laotiennes leur nom de
« boun », ou,
littéralement traduit, de
« mérite ». Au Laos
faire la fête est méritoire ! Le
paradis est décidément d'un
accès facile et agréable pour ce
peuple ! Et le Bouddha accroupi, au sourire
éternel, ferme
silencieusement les yeux sur les transgressions
tapageuses de ses austères
préceptes...
La cour du temple est bientôt
aménagée en un lieu de
réjouissances et de
« mérites ». Au centre,
les bonzes ont édifié un vaste toit
de chaume pour abriter l'idole du Sage ; trois
ou quatre sièges dorés
reçoivent les chefs religieux qui
s'entre-répondent les préceptes du
maître-dieu. Devant eux, les fidèles
se pressent, les bras chargés de leurs
« bouns », présents en
nature ou en espèces, puis, les mains
distraitement jointes, ils approuvent sans
entendre... entrent et sortent à leur aise.
Dehors s'allument les lampions multicolores et la
place de jeux et de danse, serrée dans
l'enceinte sacrée, ne tarde pas à
regorger d'une foule masquée ou parée
de ses plus beaux atours. La pleine lune regarde
silencieusement à travers les arbres
immobiles et la nuit suffocante résonne
bientôt du brouhaha de la fête. Ici on
prie, on s'enivre, on danse, on joue à
l'argent, et très vite les
« bonnes oeuvres » s'enlisent
dans l'orgie et les pratiques superstitieuses. Car
les esprits aussi sont de la fête :
regardez-les passer dans la joute bouddhique des
pirogues sacrées ; à se mesurent
les riverains de plusieurs villages ; et ce
sont des cris, des huées alors que les bras
se tendent sur la rame ; chaque équipe
a eu soin de prendre à bord la huchette aux
esprits protecteurs du village car, n'est-ce pas de
leur présence toute-puissante que
dépendra la victoire ?
C'est sur ce bouddhisme
intégré à toutes les
manifestations de la vie laotienne que le
gouvernement appuie son autorité. Il en a
fait sa religion, la religion nationale ; mais
ceci doucement, car nous sommes au Laos !
Partout des pagodes sortent de terre ;
même dans les régions montagnardes
essentiellement animistes, hostiles à la
religion du Gautama, les bonzes
détestés sont imposés aux
populations (en maints endroits, nous arrivons trop
tard !). Les écoles monastiques des
grands centres, Paksé, Savannakhet, etc.,
s'agrandissent et se peuplent.
« Le Bouddhisme est la
religion de l'État, et le roi en est le Haut
Protecteur », stipule la Constitution
laotienne moderne du 11 mai 1947.
LE LAOS
MODERNE
Ce réveil
« politico-religieux »
participe donc à un vaste mouvement
nationaliste. Entrer au Laos actuellement, c'est
entrer dans une société en pleine
transformation. Une révolution pacifique
s'opère irrésistiblement et gagne les
villages les plus reculés. Le Laos se
détache peu à peu de longs
siècles de stagnation politique et
économique pour inscrire son nom parmi les
nations modernes.
Ce Laos en marche du lointain
passé vers l'avenir inconnu s'éveille
aux strophes simples et décidées de
son chant national :
- Notre race Lao a jadis connu en Asie une grande renommée.
- Alors les Lao étaient unis et s'aimaient.
- Aujourd'hui encore ils savent aimer leur race et leur pays et se groupent autour de leurs chefs.
- Ils ont conservé la religion de leurs pères et savent garder le sol des aïeux
- Ils ne permettront pas que quelque nation vienne les troubler ou s'emparer de leur terre.
- Quiconque voudrait envahir leur pays les trouverait résolus à combattre jusqu'à la mort.
- Tous ensemble ils sauront restaurer l'antique gloire du sang Lao et s'entr'aider aux jours d'épreuve.
Une telle crise de croissance tend à scinder la société en deux classes : les primitifs et les évolués. Toutefois, il ne semble pas qu'il y ait rupture ; non, le Laos traditionnel et le Laos moderne font bon ménage autour de la personne de leur souverain S. M. Sisavang-Vong.
Réorganisation du
Royaume
Formé dans les écoles
européennes, ce roi a eu cependant la
sagesse de respecter la structure politique et
sociale de son pays avec sa pyramide
hiérarchique des pouvoirs ; il y
substitua simplement à son sommet une
formule politique moderne. Ainsi, à la base,
restent le « probanc », chef de
village, le « tassing », chef
de cercle, le « chao muong »,
chef de district, le « chao
khoueng », chef de province, tandis qu'au
sommet s'est organisée une royauté
constitutionnelle : son roi entouré de
neuf conseillers (Conseil du Roi), son Conseil de
Ministres, et son Assemblée Nationale
composée de députés
élus au suffrage universel. En outre, trois
représentants laotiens rattachent le Laos
à l'Assemblée de l'Union
Française à Paris en qualité
d'État libre et associé.
Réciproquement des conseillers,
mandatés par la France, assistent encore le
Souverain, les ministres et les chefs de provinces
laotiens (Constitution du 11 mai 1947).
Un mouvement d'une pareille envergure
représente une réalisation d'autant
plus surprenante que le degré d'instruction
de la population est généralement
très bas. L'entreprise est prodigieuse,
peut-être trop considérable. Il s'agit
en effet de créer en quelques années
la structure d'un État moderne : son
gouvernement politique, ses chambres et ses trois
pouvoirs ; son administration et ses multiples
services, finances et contributions, contrôle
de l'habitant, postes et télégraphe,
douanes, travaux publics ; son
économie, agriculture, commerce,
industrie ; son organisation scolaire, sociale
et médicale ; sa police, son
armée, etc.
Il faut des hommes et des hommes
préparés pour répondre
à des besoins aussi vastes et multiples. Une
élite intellectuelle se lève, mais
ses rangs sont encore clairsemés. C'est
pourquoi une véritable offensive scolaire
s'organise et s'intensifie ; elle gagne
maintenant la plupart des centres de brousse. Il
faut une nouvelle génération
préparée aux nouvelles
destinées du pays. Sera-t-elle à la
hauteur d'une tâche aussi
considérable ?
Quoi qu'il en soit, il reste absolument
remarquable qu'un pays aussi arriéré,
primitif même, cherche et réussisse en
si peu de temps à trouver des chefs,
à constituer des cadres, à former le
personnel nécessaire au fonctionnement de
cette énorme machine politique,
économique et sociale que représente
un pays civilisé.
Soyons justes, la France semble bien le
principal artisan de ce magnifique essor ; son
aide concrète et fidèle est tout
à son honneur. Inutile par ailleurs de se
dissimuler qu'un mouvement de cette envergure ne
s'opère pas sans heurts, sans accès
de vanité ridicule, sans concussions
aussi ; mais il reste avant tout la
surprenante révélation de la
vitalité et des possibilités de ce
peuple méconnu.
La guerre
Cette remarquable émancipation se
développe en pleine période de
conflit ; c'est à peine croyable. En
effet, depuis le 9 mars 1945, le drame de la guerre
se prolonge, interminable et démoralisant.
Les Japonais attaquèrent alors subitement
les garnisons franco-laotiennes repoussées
en brousse jusqu'à l'armistice avec le Japon
survenu quelques mois plus tard. Pendant ce temps
des unités Vietminh s'organisèrent
dans le Nord pour poursuivre la lutte à leur
compte. Les villes furent néanmoins
rapidement reconquises l'année suivante par
les forces franco-laotiennes et le pays se couvrit
de postes fortifiés pour parer à
l'infiltration sporadique d'irréguliers
Vietminh. Ils furent parfois soumis à
l'épreuve de sévères coups de
mains. Jusqu'au printemps 1953, les zones les plus
productives et les plus populeuses restèrent
aux mains du gouvernement royal alors que la plus
grande étendue forestière du
territoire échappait à son
contrôle effectif. Mais, le 10 avril 1953,
une formidable attaque Vietminh menée par
plusieurs divisions de classe était
déclenchée contre le nord du pays. Il
est difficile d'en prévoir actuellement
l'intention et l'issue. La guerre au Laos est
entrée dans une nouvelle et cruelle
phase.
La conscription ne cesse d'atteindre un
nombre croissant de jeunes des villes et des
villages. Ce recrutement massif entraîne avec
lui des perturbations profondes. En effet, s'il est
possible que ces contacts humains et cette
discipline militaire constituent un enrichissement,
il est en tout cas certain que cette existence de
soldat est responsable d'un sérieux
fléchissement moral de la population ;
elle fausse la formation et
l'éducation de toute une
génération ; elle
précipite la fin de traditions fortes et
ancestrales, gardiennes morales d'un peuple.
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Influence de l'Occident
À cela s'ajoute l'invasion de la
technique et de la culture occidentales,
particulièrement dangereuse pour un peuple
non préparé à
l'assimiler ; elle apporte en effet des
facilités qu'il n'a pas conquises et
payées du prix de son travail, des courants
de pensées qui ne sont pas issus des
entrailles de son génie propre, bref, tout
un style de vie importé qui ne saurait
correspondre à son épanouissement
naturel et spécifique. Elle laisse
derrière elle une classe intellectuelle
vaniteuse et parvenue, athée et
amorale ; une classe sans fondements
solides.
Toutefois, comparé au Noir, le
Laotien semble devoir infiniment moins pâtir
de ce choc avec l'Occident ; n'a-t-il pas
vécu plusieurs fois de semblables
bouleversements au cours des siècles ?
Aussi, le visage de ce peuple reste-t-il, au fond,
immuable, et sa personnalité,
inchangée.
SILHOUETTES
LAOTIENNES
On ne saurait comprendre la
mentalité laotienne sans dépeindre
encore certains traits de son caractère.
Indéfinissable, le Laotien est à la
fois très décevant et très
attachant. Son sens moral et sa notion de
l'existence nous déroutent, nous autres
Occidentaux ; et cependant, vivre avec lui, ne
fussent que quelques mois, c'est ne plus l'oublier.
Une corde a vibré que lui seul pouvait
toucher ; parler du Laotien, c'est revivre une
atmosphère, un charme particuliers à
ce peuple.
Mais s'il nous attire par sa douceur, sa
cordialité, son hospitalité, son
imperturbable sourire en toute occasion, son
comportement plein d'humour en face d'une vie douce
et amie, il nous réserve par contre la
pénible découverte de traits de
caractères communs, du reste, au monde
oriental. Cette absence chez lui des vertus
fondamentales qui sont la richesse morale d'un
homme ne laisse pas de vous troubler : le sens
de la responsabilité, du
désintéressement, du
dévouement, de la parole donnée, de
la pitié, de l'affection naturelle, lui
semble étranger. Il vit sans
« prochain » auquel le lient
des devoirs précis et enrichissants.
Même dans l'Eglise, ces vertus
spécifiquement chrétiennes ne se
manifestent que très lentement. Ne nous
scandalisons pas d'emblée, mais sachons
plutôt reconnaître à quel point
notre Occident fut au bénéfice de
l'influence de l'Evangile... jusque sur nos bancs
d'école ; nos livres de lecture en sont
imprégnés... j'en ouvre un au hasard
à l'instant pour tomber
sur une page de Pascal ! Seulement, nous avons
souvent déjà renié ce qu'ils
n'ont pas encore cru ! Ne méprisons
donc pas ces Orientaux pareillement
dépourvus ; moulés par une
éducation païenne, ils en portent les
marques tragiques et indélébiles
jusque dans l'Eglise.
C'est ce brave évangéliste
qui, désireux de réaliser quelque
argent, envisage de vendre sa bicyclette, don de
son église pour
l'évangélisation.
C'est tel autre professant qui se voit
attribuer une part à la répartition
de la viande pour recevoir un nombre correspondant
d'invités lors du cours biblique tout
proche ; le jour venu, notre ami avait tout
simplement vendu cette viande au
marché !
C'est une femme chrétienne qui
tombe malade à la mort ; par une
grâce manifeste, elle est
épargnée. « Missionnaire,
j'ai compris que si Dieu m'a aussi miraculeusement
guérie, c'est pour me pousser à
nouveau à visiter les familles de
l'église. » Quelle joie, une
consécration renouvelée ! Deux
jours après : « Missionnaire,
j'ai visité plusieurs familles, hier,
aujourd'hui... le missionnaire ne pourrait-il pas
m'indemniser par quelques kilos de laine de
kapok ? »
Gardons néanmoins confiance, car,
dans l'Eglise, de magnifiques caractères
infirment ces cas décevants ; dans
l'Eglise, dis-je, mais pas dans la
société païenne,
semble-t-il.
Ainsi, pas de véritable
préoccupation du prochain, pas de
miséricorde. Non loin de Paksé, le
gouvernement a repris des mains françaises
la responsabilité médicale des
lépreux. Ils vivent là une
quarantaine, relégués dans un lieu
malsain, en pleine brousse, quasi
abandonnés, sans soins ; c'est à
peine si du riz leur est apporté pour ne pas
mourir ; l'infirmier laotien chargé
d'une visite médicale hebdomadaire n'arrive
que très rarement auprès de ses
frères désespérés, car
il a impunément vendu pour lui les
médicaments en chemin.
La reconnaissance n'a pas cours au Laos,
c'est un contre-sens !
« Missionnaire, il est vrai, vous m'avez
rendu ce grand service, mais c'est à vous de
m'en savoir gré, car je vous ai ainsi
donné l'occasion de faire un Boun
méritoire pour le paradis de
Bouddha ! »
Une veuve rentre au foyer après
une absence de dix jours... Elle arrive
auprès de ses nombreux enfants... mais,
voici... rien ne se passe, pas l'ombre d'une
démonstration affective, comme si l'absence
avait distendu la corde sensible de
l'affection ; et cependant, ils les aiment
leurs enfants. Entre conjoints, cette carence
affective est plus manifeste encore.
L'imprévoyance et l'insouciance
laotiennes restent proverbiales ; elles vous
désarment et vous ne pouvez que rire de bon
coeur. Nous arrivons dans un village par une
lumineuse journée de juillet ; une
galerie toute remplie retient amis et voisins de
tous âges dans de
tranquilles discussions.
« Eh ! amis, personne ne travaille
aujourd'hui ? Et le labour des
rizières ? Le temps presse,
qu'attendez-vous donc ? »
« Missionnaire, nous attendons... la
pluie, pour détremper le
sol ! » Un jour, deux jours,
qu'importe, le temps est pour nous, il n'en faut
jamais forcer le cours, mais bien plutôt se
laisser doucement pousser par lui.
Pour indiscipliné qu'il soit
à l'ouvrage, le Laotien n'est pas paresseux.
Avant l'aube, le village s'éveille au
battement sourd et cadencé du pilon à
riz ; il faut décortiquer la provision
nécessaire... pour la journée
seulement ! Puis, c'est la cuisson sur
l'âtre, des heures durant ; la famille
attend là, devant la braise fumante ;
l'occupation est suffisante, nous cuisons le
riz ! Une fois le repas. achevé, alors
seulement la femme fera courir la navette sur son
métier rudimentaire, et avec quel art, pour
y disposer les multiples couleurs de son
tissage ; alors seulement l'homme saisira son
arbalète pour s'enfoncer dans la grande
forêt, tandis qu'un groupe d'enfants
pousseront devant eux un troupeau de boeufs dans
quelque clairière herbeuse.
Découvrir ces horizons nouveaux
chargés d'ombres et de
lumières ; rencontrer sur sa route un
peuple presque légendaire à la
mentalité si riche et
déconcertante ; éprouver, au
sein d'un paganisme foncièrement
indifférent, et privé d'aspirations
profondes, la solitude spirituelle ; sentir
autour de soi une indéfinissable
atmosphère de xénophobie et
d'insécurité ; tout cela vous
enthousiasme et vous trouble à la fois
dès votre arrivée en Indochine, au
Laos. Et vous vous sentez étranger,
indésiré même... et pourtant
non, une famille vous attend, vous reçoit,
la famille de Dieu.
Quelle émouvante rencontre que de
pouvoir retrouver dans ces contrées perdues
l'accueil de l'Eglise. La communion spirituelle en
Christ avec des hommes si différents reste
une expérience incomparablement belle ;
les découvrir et les aimer comme de
véritables frères dans la foi,
rachetés eux aussi par le sang de
Jésus-Christ.
Oui, le miracle s'est produit au Laos.
Là-bas aussi le Saint-Esprit a
bouleversé des consciences,
régénéré des
vies ; là-bas aussi le Seigneur
édifie son Église. Elle est
là, vivant témoignage de la puissance
de l'Évangile de Dieu en faveur de tous les
peuples.
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