LA
VIE DE JÉSUS
CHAPITRE II
L'activité
publique de Jésus.
B.
L'activité de Jésus en
Galilée.
66. Les sadducéens et les
pharisiens.
Jésus est sur le point de quitter les
localités qui ont été
jusqu'ici le théâtre de son
activité. Il se dirige d'abord vers
Jérusalem. Ce voyage n'est pas encore le
dernier, mais les yeux du Sauveur voient clairement
le but vers lequel il s'avance : la croix
à laquelle il doit être
attaché, pour délivrer le monde du
péché, de la mort et de la puissance
du diable. Il entre dès maintenant dans la
voie douloureuse. On pourrait se demander :
Qui donc aurait le triste courage de faire souffrir
cet aimable et doux Sauveur, qui allait de lieu en
lieu faisant du bien, guérissant les
malades, prodiguant ses divines consolations aux
âmes fatiguées et
chargées ; dont les mains bandaient les
plaies et dont les pas n'étaient
guidés que par un miséricordieux
amour ? Qui donc voudrait faire souffrir celui
dont les lèvres distillaient la grâce,
proclamaient le pardon des péchés.
aux âmes angoissées et
annonçaient la paix aux coeurs
brisés ? La multitude du peuple lui
était attachée et les foules
l'acclamaient partout où il passait.
On devrait donc croire que ses
compatriotes le couvriraient de leurs corps et
l'environneraient d'un mur vivant s'il courait
quelque danger ou si quelque injustice le
menaçait. Eh bien ! Il a dû
souffrir, et cela non de la part des païens,
car Pilate ne l'eût jamais livré
à la mort, s'il n'y eût
été poussé contre sa
volonté ; mais de la part des Juifs, de
la part de son peuple ! Et cela du fait non de
la populace, ni des pécheurs grossiers ou
des athées, mais du fait des hommes
pieux, de tous ceux qui étaient reconnus
comme tels par le peuple, du fait des
pharisiens ! Il faut que nous
examinions attentivement ces faits étrangers
pour comprendre le combat que le Sauveur eut
à livrer, surtout aux pharisiens. Jetons,
pour cet effet, un coup d'oeil sur la situation des
partis religieux à cette époque.
Le peuple juif avait, à la
vérité, perdu sa liberté et
son indépendance politiques sous la
domination romaine. La famille des Hérodes,
par exemple, ne devait le trône qu'à
la faveur de l'empereur romain. Toutefois, dans les
choses religieuses, la nation jouissait d'une
pleine liberté et d'une indépendance
illimitée. Bien que le pays fût
divisé en plusieurs principautés,
dans les affaires religieuses, ces
différentes provinces étaient
placées sous une même autorité
spirituelle à laquelle tous
obéissaient avec un zèle ardent pour
la loi et la gloire de Dieu.
Le grand conseil ou sanhédrin
s'appuyait sur deux institutions qui embrassaient
toute la vie religieuse de la nation : le
temple et la synagogue. Le service du
temple était fait par les
prêtres ou sacrificateurs ; celui
de la synagogue par les scribes. Le
personnel du temple se recrutait seulement par
droit de naissance, et appartenait exclusivement
à la famille d'Aaron. Ceux qui n'en
faisaient pas partie, comme c'était le cas
pour Jésus, par exemple, ne pouvaient pas
aspirer à la sacrificature. Au fond, tous
les sacrificateurs n'étaient que des
représentants et comme les employés
du grand prêtre ou souverain sacrificateur,
dont la mission spéciale était de
représenter Israël devant Dieu.
Parmi les sacrificateurs, il
s'était formé, au temps de
Jésus, un groupe d'hommes qui
s'étaient emparés de toute
l'autorité, et s'appelaient
sadducéens, c'est-à-dire fils
de Zaddoc, parce qu'ils prétendaient
descendre de cette famille. C'est à eux que
Dieu rend ce témoignage, à
l'époque de la corruption
générale d'Israël.
« Ils ont fait ce que j'avais
ordonné et ne se sont point
égarés lorsque les enfants
d'Israël se sont égarés, comme
se sont égarés les autres
lévites »
(Ezéch. XLVIII, 11). Les
sadducéens avaient hérité de
la haute position et de l'honneur de leurs
ancêtres, mais non de leur
piété et de leur
fidélité au Dieu de l'alliance. Ce
qui les distinguait, c'étaient leurs
sentiments païens revêtus de formes
judaïques. Extérieurement, ils
admettaient le contenu des Écritures ;
autrement ils n'auraient pas pu conserver leur
position ; mais en réalité, ils
n'admettaient généralement pas la
révélation. Ils ne croyaient ni
à la résurrection, ni à
l'existence des anges, ni à la providence.
Le vrai motif de leur incrédulité
était leur matérialisme, leur
attachement aux biens de la
terre, leur amour des jouissances. Le temple et le
culte leur servaient uniquement à conserver
leur situation vis-à-vis du peuple. C'est
dans ce même but qu'ils entretenaient des
relations amicales avec leurs dominateurs
païens, tandis qu'avec leurs compatriotes ils
étaient réservés et
orgueilleux.
Leur activité se bornait
généralement à
l'intérieur de Jérusalem. Ils ne
portaient aucun intérêt à ce
qui se faisait dans les provinces. On ne les
rencontre hors de la capitale que dans les
occasions extraordinaires. Les sadducéens
étaient des moqueurs riches, des
libres-penseurs, qui avaient renoncé depuis
longtemps aux espérances d'Israël. Afin
de n'être pas dérangés dans
leur existence agréable, ils souhaitaient le
maintien de la paix, et faisaient leur possible
pour éviter la guerre. Leur devise
était : « Vivre et laisser
vivre. » D'après eux, lorsque
l'homme meurt, tout est fini. Le ciel et l'enfer,
la vie éternelle et le jugement, autant de
chimères inventées pour pouvoir mieux
dominer le peuple.
Les sadducéens se regardaient
comme des hommes éclairés, de fortes
têtes, à la sagesse desquels personne
ne pouvait résister. C'étaient des
mondains cultivés. Ils qualifiaient
de superstitions toute croyance que les sens ne
pouvaient contrôler, et regardaient avec
mépris cette plèbe, qui ajoutait
encore foi à la Parole de Dieu
révélée par Moïse et les
prophètes. Les libres-penseurs de notre
époque ressemblent en tout point aux anciens
sadducéens. ils ont les mêmes
sentiments, parlent le même langage et
tiennent la même conduite. Ils proclament
avec une incroyable hardiesse, comme fondement de
toute religion, qu'on ne saurait croire ce qu'on ne
voit pas. Et ils ne se doutent pas de la folie de
semblables paroles. Car c'est
précisément le monde invisible qui
est l'objet de la foi. La
foi est une vive représentation des choses
qu'on espère et une démonstration de
celles qu'on ne voit point
(Héb. XI, 1).
Les gens cultivés ne croient plus
à la Parole de Dieu. C'est avec les feuilles
de figuier de leur culture, qu'ils cachent la
nudité de leur incrédulité. On
n'a pas encore vu d'esprits, donc il n'en existe
pas. Avec leurs lunettes, ils cherchent Dieu dans
l'univers ; ils ne le trouvent pas, donc il
n'y a pas de Dieu. Ils dissèquent le corps
humain avec leurs scalpels ; ils n'y trouvent
pas d'âme ; donc il
n'y a pas d'âme. Et comme il n'y a point de
Dieu, l'homme ne peut pas être
créé à son image, il n'est
donc qu'un animal comme les autres, seulement un
peu plus parfait. L'homme a raison de suivre ses
penchants ; dès lors le
péché n'existe pas : ce qu'on
nomme ainsi n'est pas un mal, car l'homme ne fait
que suivre les impulsions de la nature qui ne
saurait l'égarer.
Leur parle-t-on de la communion avec
Christ ? ils répondent que c'est
là une rêverie qui a fait tourner plus
d'une tête lucide. Les entretient-on de la
repentance et de la conversion ? selon eux,
cela peut être nécessaire pour
certaines personnes ; quant à eux,
qu'on les laisse tranquilles sur ce chapitre.
Est-il question du retour de Christ ? ils
répondent qu'on l'attend depuis dix-huit
siècles, et que tout restera tel que cela a
existé depuis l'origine du monde. Leur
met-on devant les yeux la mort et le jugement, le
ciel et l'enfer ? « Quelles
singulières idées se fait-on,
disent-ils, d'un Dieu qui s'irrite et punit ?
S'il existe réellement, il ne peut
être que très bon et très doux,
à peu près comme le souverain
sacrificateur Héli, qui ne voyait pas de
mauvais oeil les crimes de ses fils. Le Dieu
d'amour ne saurait punir ; il est beaucoup
trop bon. »
Les sadducéens de tous les temps
ne voulant pas voir la lumière de
l'Évangile, montrent que leurs
prétendues lumières et la
prétendue élévation de leurs
esprits, s'allient très bien, dans la
pratique, avec leur sens charnel. Ils n'ont pas de
hautes pensées et ne poursuivent pas un
noble but : « Mangeons et buvons,
demain nous mourrons »
(l Cor. XV, 32), telle est leur
maxime. Les jouissances de ce monde, voilà
l'objet de leurs recherches.
On peut voir par tout ce qui
précède, que le véritable
combat contre le Sauveur ne venait pas du camp des
sadducéens. Ils se sentaient sans doute
gênés par les paroles et les oeuvres
de Jésus, mais ils ne lui permettaient pas
de les déranger dans leurs
jouissances ; ils le laissaient
dédaigneusement de côté. Quant
à le haïr, il leur manquait pour cela
l'énergie morale. Ils pouvaient bien
être employés comme troupes
auxiliaires dans la guerre contre Jésus,
mais n'étaient pas ses vrais
adversaires ; ils laissaient ce rôle aux
pharisiens.
La mission que les sacrificateurs
remplissaient comme
administrateurs du service
divin, était dévolue aux
scribes et aux docteurs de la loi,
dans les synagogues établies depuis le
retour de la captivité de Babylone. Ces
maisons de prières remplaçaient
jusqu'à un certain point le temple pour les
Juifs éloignés de leur patrie. C'est
là qu'était le centre de leur vie
religieuse, que les fidèles se
réunissaient pour rendre à Dieu le
culte public et que le Sabbat se
célébrait ; là on
acquérait la connaissance de
l'Écriture. Tandis que les seuls descendants
d'Aaron pouvaient fonctionner dans le temple, il.
était permis à quiconque
éprouvait le besoin ou était capable
d'exercer une influence religieuse sur ses
frères, de prendre la parole dans les
synagogues, sans y être appelé par une
vocation officielle. De là vient que
Jésus et ses disciples annoncèrent
souvent la Parole de Dieu, dans celles qui
étaient établies en
Palestine.
Parmi les docteurs de la loi, les
pharisiens avaient la haute main, comme les
sadducéens parmi les sacrificateurs.
Seulement, tandis que les sadducéens,
grâce à leurs sympathies pour le
paganisme, frayaient volontiers avec leurs
dominateurs romains, les pharisiens étaient
pleins de zèle pour l'indépendance de
la nation. Tandis que les sadducéens, dans
leur incrédulité, faisaient bon
marché de la révélation, les
pharisiens tenaient énergiquement à
la religion de leurs pères. Et
précisément cette lutte contre
l'incrédulité païenne, qui
tendait à s'infiltrer dans la vie du peuple,
leur donnait une grande influence sur leurs
compatriotes. Toutefois, leur zèle pour la
foi de leurs pères ne provenait pas d'une
véritable piété, ni du besoin
de la communion du Dieu vivant, mais plutôt
d'un attachement égoïste à la
vie religieuse d'Israël telle qu'ils la
comprenaient, de manière à mettre en
avant leurs propres personnes et à soumettre
le peuple à leur domination. Ceci explique
que les pharisiens, dans tous leurs actes de
dévotion, n'avaient pas les yeux
exclusivement attachés sur Dieu, mais
veillaient soigneusement à paraître
saints devant les hommes, afin de se
légitimer comme les gardiens vigilants de la
nation, par une observation stricte et en
même temps publique de la loi divine. Car,
sans le respect et l'appui de leurs concitoyens,
ils étaient impuissants.
Ce qu'il y a surtout de particulier dans
la piété des pharisiens, c'est
qu'elle était indépendante de la
régénération, du pardon des
péchés et du
Saint-Esprit. Quant à la
régénération, même les
plus pieux d'entre eux n'en avaient aucune
idée. C'est ce qui parait par l'entretien de
Jésus avec Nicodème, auquel il
dit : « En vérité, en
vérité, je te dis, que si un homme ne
naît de nouveau, il ne peut voir le royaume
de Dieu »
(Jean III, 5).
Mais, lorsqu'on refuse de faire cesser
les accusations de la conscience, en acceptant le
pardon des péchés par la pure
grâce de Dieu, on est obligé de les
calmer par d'autres moyens. C'est pourquoi, afin
d'apaiser leur conscience, les pharisiens
s'adonnaient avec une extrême
ponctualité à l'observation
extérieure, des prescriptions
mosaïques, surtout à celles qui ont
trait à la pureté et à
l'impureté légales. Ainsi, dans
toutes les ordonnances auxquelles ils pouvaient se
soumettre sans le secours de la grâce
régénératrice, ils
étaient d'une exactitude rigoureuse. Il est
vrai que les meilleurs d'entre eux ne se
contentaient pas de cette piété tout
extérieure, et cherchaient à
accomplir parfaitement la loi de Dieu ; mais
l'impossibilité d'atteindre ce but par leurs
propres forces, les jetait dans des combats
semblables à ceux que Paul, ce ci-devant
pharisien, décrit au chapitre Xlle de son
Épître aux Romains. Seulement,
c'étaient là de rares exceptions. La
foule des pharisiens cherchaient à
émousser le tranchant de la loi, en faisant
complètement abstraction de son
côté spirituel, qui exige
l'obéissance du coeur pour n'en retenir que
les obligations extérieures.
Il résulte de là que le
véritable nerf et là racine de la
piété pharisaïque étaient
la propre justice. Ils voulaient être
justes devant Dieu par leurs propres vertus, et
atteindre à la perfection par leurs propres
efforts. La haute opinion qu'ils avaient
d'eux-mêmes, leur orgueil, le contentement
qu'ils éprouvaient en considérant
leur vie, les empêchaient de remplir les
conditions indispensables de l'entrée au
royaume des cieux : la pauvreté en
esprit, la miséricorde, la faim et la soif
de justice. Leur hypocrisie était le fruit
naturel de cette piété
extérieure, et celui-ci était la
source du respect dont ils jouissaient de la part
du peuple. Dans tout ce qu'ils faisaient, les
pharisiens voulaient plaire aux hommes beaucoup
plus qu'à Dieu. Leurs observances
étaient pour eux un moyen de se concilier la
considération publique et de la conserver.
Leur religion, privée de
tout attrait du coeur, était un corps sans
âme. Leur hypocrisie ne consistait donc pas
à vouloir paraître pieux dans leur vie
extérieure, car la vraie
piété, la foi naïve en Dieu,
tend aussi tout naturellement à se traduire
par des actes. Ce qui remplit le coeur doit
s'exprimer par la bouche et se manifester dans la
conduite.
Mais l'hypocrisie des pharisiens
consistait en ceci : c'est que leur bouche
parlait de choses qui étaient fort
éloignées de leur coeur ; c'est
que leur vie était pleine des formes de la
piété, dont ils se bornaient à
faire parade aux yeux des hommes, tandis que leur
coeur restait absolument étranger à
Dieu. Ainsi, aux yeux de Celui qui sonde les
coeurs, les pharisiens étaient
assurément des hypocrites, et ils furent
plus d'une fois sévèrement repris de
Jésus à cause de ce vice. Nous leur
ferions cependant tort en les accusant de vouloir,
de propos délibéré,
paraître au dehors autres qu'ils
n'étaient au-dedans. Nous nous tromperions
également, si nous croyions qu'ils
étaient regardés par le peuple comme
des hypocrites. Les pharisiens se
considéraient eux-mêmes comme les
meilleurs et les plus nobles des hommes, et leurs
concitoyens les tenaient pour tels.
Ils étaient d'ardents patriotes,
et nourrissaient le patriotisme de tous les Juifs
en leur donnant l'espoir d'un règne
messianique brillant, mais purement terrestre et
charnel. Ils attisaient, par tous les moyens,
l'irritation et la haine de la nation contre les
dominateurs romains. Grâce à leur
action, elle regardait comme le comble de
l'ignominie d'être soumise, elle, le peuple
de Dieu, au joug d'une autorité
païenne. Si l'on se demandait quels furent les
hommes qui avaient le plus sincèrement
à coeur le bien-être, la gloire, la
prospérité du peuple, qui
travaillaient avec le plus de zèle à
ennoblir leurs concitoyens, il faudrait
répondre sans hésiter, que ce furent
les pharisiens. Ils constituaient la noblesse du
peuple juif. En tous cas, ils étaient
regardés et respectés comme tels par
la population. De là leur puissance et leur
influence. Les emplois publics étaient
donnés pour la plupart aux pharisiens, bien
que les sadducéens n'en fussent pas
complètement exclus. Il y en avait
même quelques-uns dans le Sanhédrin
(Act. XXIII, 6).
Pour conserver leur influence, ils
étaient obligés d'inspirer au peuple
les sentiments dont ils étaient
eux-mêmes animés. Ils ne pouvaient
indiquer d'autre voie pour aller à Dieu que
celle qu'ils suivaient, ni inspirer d'autre
piété que celle qu'ils pratiquaient.
Et comme cette voie était erronée,
Jésus les traitait d'aveugles conduisant
d'autres aveugles. Et lorsque son regard de Sauveur
s'abaissait sur ceux qui étaient ainsi
conduits, il avait pitié de cette foule, qui
était comme des brebis dispersées qui
n'avaient point de berger. Son
miséricordieux amour pour son peuple, le
portait à lui montrer que la voie dans
laquelle on le conduisait était fausse, et
à le prémunir contre la funeste
direction des pharisiens.
Mais autant le Sauveur met de
sérieux et déploie d'énergie
à exhorter ses disciples et tous les membres
de son peuple à se préserver du
levain des pharisiens, autant il montre de
zèle dans ses rapports personnels avec
ceux-ci, pour gagner leurs âmes et les
ramener dans le chemin de la vie. C'est seulement
lorsqu'ils ont décidément
repoussé l'expression de son tendre amour,
qu'il leur dénonce tout le sérieux de
ses jugements. Mais ce sont
précisément les manifestations de cet
amour dont les pharisiens prennent occasion, non
seulement pour s'éloigner du Sauveur, mais
encore pour le repousser avec une hostilité
avouée et une haine mortelle.
Lorsque le coeur des sadducéens
s'endurcit dans son opposition à l'amour de
Jésus, cela tient la plupart du temps
à ce que ces hommes sont dépourvus de
tout sentiment moral, et sont devenus insensibles
et indifférents à toute espèce
de réveil spirituel, inaccessibles à
tous les attraits de la grâce et du
Saint-Esprit. Ce sont les sadducéens qui
disent dans leur coeur : « Il n'y a
point de Dieu », et regardent avec
mépris tout ce qui s'enquiert de lui et
cherche à lui plaire, C'est là un
dédain passif. Au contraire, le
dédain des pharisiens est actif, car
il consiste à fermer les coeurs au pressant
amour du Sauveur. C'est qu'ils ont à
conserver un trésor qu'ils se croient
obligés de préserver avec le plus
grand zèle : C'est leur
piété, qu'ils ont obtenue par
leurs propres efforts ; c'est leur
justice, qu'ils ont acquise par leurs
sacrifices et par leurs bonnes oeuvres, Plus on est
convaincu de satisfaire de cette manière aux
exigences de la loi de Dieu,
plus on est jaloux de défendre son
trésor, dans la pensée que l'on rend
service à Dieu.
Ce qui met le comble à leur
indignation et à leur prétendu
zèle pour la gloire de Dieu, c'est
d'entendre le Seigneur se donner lui-même
comme le Fils unique de Dieu. Par exemple,
lorsqu'il dit. « Celui qui m'a vu, a vu
mon Père »
(Jean XIV, 9) ; « Moi
et mon Père nous sommes un »
(Jean X, 30). Ces déclarations
les remplissent d'une haine mortelle. Tout ce que
Jésus dit et fait les scandalise. Que celui
qui est né dans la bassesse doive être
le Fils de Dieu, cela leur parait un
blasphème digne de mort. Que ce même
personnage réclame la repentance, la
conversion, la foi en lui et la sanctification,
cela confond toutes leurs idées sur Dieu et
sur leur propre dignité. Ils repoussent avec
indignation la pensée de se laisser
affranchir par le Fils de Dieu, car ils ne veulent
pas reconnaître leur assujettissement
politique ; et quant à l'esclavage du
péché, ils refusent d'en entendre
parler. En un mot, l'orgueil des pharisiens est
abaissé par l'apparition et par toutes les
manifestations de la vie de Christ, et ils
s'opposent de toutes leurs forces à ce que
cette humiliation pénètre dans leurs
coeurs.
Plus le Sauveur déploie de
zèle, et montre de divin amour pour sauver
leurs âmes, plus ils mettent d'orgueil
à résister à cet amour, et
plus leur haine s'enflamme contre celui qui
condamne en toute occasion leurs vertus et leur
justice, et mine la considération que leurs
bonnes oeuvres leur auront acquise auprès du
peuple. Plus ils sentent clairement qu'il s'agit
d'être pour ou contre le Seigneur, et qu'il
n'y a aucun moyen de concilier cette antinomie,
plus ils sont décidés à
s'écrier : « Nous ne voulons
pas que celui-ci règne sur nous »
(Luc XIX, 14). Plus ils reconnaissent
l'impossibilité d'infirmer le
témoignage que Jésus se rend à
lui-même devant le peuple, de lui arracher la
couronne de sa divinité, de nier sa parfaite
sainteté et sa puissance miraculeuse, plus
ils s'arrêtent fermement à la
pensée du seul moyen de sauver, à
leurs propres yeux et aux yeux de leurs
concitoyens, l'éclat de leurs vertus :
« Il faut qu'il meure ! »
« Il est à propos qu'un seul homme
meure pour le peuple et que toute la nation ne
périsse pas »
(Jean XI, 50).
Le nom de pharisien est tombé,
parmi nous, dans un profond
mépris. Cependant les
sentiments, les dispositions morales de ces hommes
sont encore vivants aujourd'hui dans la
chrétienté, bien que
désignés sous des
dénominations plus favorables. Comme on se
laisse facilement aller à
déblatérer contre ces affreux
pharisiens, tandis que le plus détestable
des pharisiens règne dans notre propre
coeur !
Aujourd'hui comme alors, l'homme naturel
croit pouvoir subsister devant Dieu sans avoir
besoin de repentance, ni de conversion, ni de foi
en Jésus, par la simple observation
extérieure de ses commandements, par le seul
éclat de son honnêteté et de
ses vertus. Aujourd'hui comme alors, le coeur
humain est inquiet, se trouve malheureux, et
cherche sa paix, non auprès de celui qui
nous a réconciliés avec Dieu par son
sang, mais dans les feuilles de figuier des
exercices de piété. Aujourd'hui comme
alors, il repousse la grâce de Dieu, afin de
pouvoir se persuader qu'il n'a commis aucune faute.
Cette grâce réussit-elle cependant
à enfoncer un aiguillon dans ce coeur
satisfait de lui-même, à
réveiller cette conscience endormie ?
Si l'homme ne veut pas se laisser reprendre par
l'Esprit de Dieu, il arrache l'aiguillon, en
s'efforçant de se justifier à ses
propres yeux, en faisant parade de sa propre
honnêteté et de la dignité de
la nature humaine. Mais ces inutiles efforts
n'adoucissent nullement la blessure du coeur ;
ils l'enveniment au contraire, et y allument
finalement une haine déclarée contre
Christ. Aujourd'hui comme alors, voilà ce
qu'il faut considérer, si l'on veut
comprendre la lutte des pharisiens contre le
Sauveur.
.
67. Le Fils de l'homme.
Il y a un seul médiateur entre Dieu et
les hommes, Jésus-Christ homme, qui s'est
donné lui-même en rançon pour
nous
(1 Tim. Il, 5. 6.). Pour ramener les
hommes à Dieu, il fallait que le Sauveur
réunît en lui la divinité et
l'humanité. Il est véritablement Dieu
engendré du Père de toute
éternité, et véritablement
homme, né de la vierge Marie. Fils de
Dieu ! Par le fond le plus intime de son
essence, Jésus repose dans le sein de la
Trinité. « Il est la splendeur de
la gloire du Père et l'image empreinte de sa
personne
(Héb. I, 3). Celui qui l'a vu
a vu le Père
(Jean XIV, 9). Il est un avec le
Père » .
« Mon Seigneur et mon
Dieu ! » c'est ainsi que Thomas
l'adore
(Jean XX, 28), et Jésus
accepte cette confession comme la vraie expression
de la foi en lui. Avant la création du
monde, il était auprès du Père
dans la gloire céleste
(1 Jean I, 2). Saint Jean dit de
lui : C'est lui qui est le vrai Dieu et la vie
éternelle
(I Jean V, 20). Paul rend de lui ce
témoignage, qu'il est Dieu au-dessus de
toutes choses, béni éternellement
(Rom. IX, 5).
Si Jésus était un simple
homme, il n'aurait pas pu racheter
l'humanité pécheresse.
« Personne ne pourra en aucune
manière racheter son frère ni payer
à Dieu sa rançon ; car le rachat
de leur âme est trop cher et il ne se fera
jamais
(Psaume XLIX, 8). « Et si
même Dieu avait consenti à accepter le
sang de ce seul homme pur comme une rançon
pour l'impur, le sang de cet homme pourrait tout au
plus racheter un autre homme, mais non toute
l'humanité pécheresse. Mais Christ
étant véritablement Dieu, le sang
qu'il a répandu en sa qualité
d'homme-Dieu a une vertu universelle et
éternelle. Ce n'est qu'un souverain
sacrificateur venu du ciel, qui pouvait
réconcilier le monde pécheur avec le
Dieu saint
(2 Cor. V, 19) et purifier notre
conscience des oeuvres mortes
(Héb. IX, 14).
D'un autre côté, si le Fils
de Dieu devait réconcilier le monde avec
Dieu, il fallait nécessairement qu'il
fût homme, puisque sans effusion de sang il
n'y a point de rémission de
péché. Or, Dieu ne peut ni souffrir
ni mourir, ni par conséquent répandre
son sang. Il fallait donc qu'il se fit homme, afin
de pouvoir souffrir et mourir à notre place.
C'est pourquoi, bien qu'il fût en forme de
Dieu et n'ait point regardé comme une
usurpation d'être égal à Dieu,
il s'est anéanti lui-même en prenant
la forme de serviteur, et ayant paru comme un
simple homme, il s'est abaissé
lui-même, s'étant rendu
obéissant jusqu'à la mort, et
même jusqu'à la mort de la croix
(Philip. II, 6-8). Comme les enfants
des hommes qu'il voulait sauver, participent
à la chair et au sang, il y a aussi
participé, afin que par sa mort il
détruisit celui qui avait l'empire de la
mort, c'est-à-dire le diable, et
délivrât tous ceux qui par la crainte
de la mort étaient toute leur vie assujettis
à la servitude
(Héb. II, 14. 15).
Le Sauveur était
véritablement homme. C'est d'une vie
complètement humaine
qu'il a vécu sur la terre. Rien de ce qui
est de l'homme ne lui est resté
étranger, excepté le
péché. Car il nous était
convenable d'avoir un tel souverain sacrificateur,
qui fût saint, innocent, sans souillure,
séparé des pécheurs, et
élevé au-dessus des cieux
(Héb. VII, 26). En effet, en
sa qualité de Fils de l'homme, il s'est
élevé au ciel et s'est assis à
la droite du Père. Le Fils de Dieu n'a pas
revêtu la nature humaine comme on s'enveloppe
d'un manteau. Il s'est fait homme. La Parole a
été faite chair
(Jean I, 14). Et la nature divine et
la nature humaine n'ont pas été
juxtaposées en lui, de manière que ce
soit tantôt la nature divine et tantôt
la nature humaine qui apparût - de même
sa passion et sa mort sont, l'une et l'autre, tout
à fait divines et tout à fait
humaines.
Nous nous trouvons ici en
présence d'un insondable mystère
qu'aucune intelligence humaine ne saurait scruter.
Certainement le mystère de
piété est grand : Dieu
manifesté en chair
(1 Tim III, 16).
Le fait que l'existence du Sauveur a
toutes ses racines dans son éternelle
communion avec le Père, donne seul sa vraie
signification à l'expression de Fils de
l'homme, par laquelle il se désigne
lui-même Il s'en sert, lorsque les esprits
commencent à être divisés
à son sujet, beaucoup plus
fréquemment qu'il ne le faisait dans les
premiers temps de son activité
publique ; ce qui semble marquer un
progrès dans la révélation
qu'il fait de lui-même. Il est vrai qu'il
s'applique cette dénomination dans l'appel
qu'il adresse à Nathanaël
(Jean I, 51), dans son entretien avec
Nicodème
(Jean III, 13. 14), pendant son
deuxième séjour à
Jérusalem, alors qu'il justifie, devant les
pharisiens, la guérison de l'impotent de
Béthesda opérée le jour du
sabbat, ainsi que dans quelques autres
circonstances. Toutefois, plus il se met
lui-même à l'avant-plan dans sa
prédication du royaume des cieux, plus il
insiste sur le fait que la participation à
ce royaume et la valeur d'un homme devant Dieu
dépendent des relations dans lesquelles on
se trouve avec la personne de Jésus, plus
aussi la désignation de Fils de
l'homme revient fréquemment dans ses
discours.
Il est impossible qu'il ait seulement
voulu dire, par cette expression, qu'il est un
enfant des hommes comme tous les autres.
Ce qui le prouve déjà,
c'est qu'il ne se nomme jamais un enfant des
hommes, ni un fils d'homme, mais toujours le
Fils de l'homme. Représentons-nous la
singulière impression que ferait un individu
qui n'est et ne veut rien être de plus qu'un
simple homme, et qui insisterait continuellement
sur sa qualité d'homme ! Il ressort de
là que Jésus occupe, parmi les
hommes, une situation toute particulière, et
que c'est sur celle situation qu'il veut attirer
l'attention en se nommant Fils de l'homme.
Comme « Messie » il est le but
de l'histoire d'Israël, et la
réalisation de toutes ses
espérances ; comme Fils de l'homme, il
est le but de l'histoire de l'humanité et
l'accomplissement de toutes les espérances
de notre race. Il ne veut pas être seulement
un Christ juif : tous les peuples, tous les
hommes dirigent leurs regards vers lui. Il est le
pain qui donne la vie au monde. Il est
l'attente des hommes pieux de l'Ancien Testament et
l'Époux de l'Église ; mais il
veut recueillir cette Église d'entre toutes
les nations. C'est en lui que toute âme
trouve son repos ; mais ceux qui le
méprisent s'exposent au jugement qui
frappera tous les peuples.
Le Sauveur s'applique la
dénomination de Fils de l'homme sans
l'expliquer. Lui seul en fait usage. Personne
d'autre ne le nomme ainsi. Il est vrai
qu'Étienne, en mourant, dit voir le Fils de
l'homme assis à la droite du Père.
Mais il veut évidemment renvoyer à
cette grande parole qui a conduit le Seigneur
à la mort, et par laquelle il s'annonce
comme le juge de ses ennemis, et tout ensemble
comme le libérateur de ceux qui l'ont
confessé devant Caïphe
(Matth. XXVI, 64). Jésus se
nomme le Fils de l'homme devant ses disciples,
surtout lorsqu'il veut insister sur son abaissement
et sa forme de serviteur, et les familiariser avec
la perspective de ses souffrances expiatoires.
Devant le peuple et dans ses discours publics, il
se sert de cette expression lorsqu'il proclame sa
dignité de Roi et de Juge. Ces deux
idées sont contenues dans cette
dénomination. Il n'est donc pas exact de
dire que Jésus se l'est appliquée
pour rappeler la prophétie de Daniel
(VII, 13. 14), qui parle de la venue
du Messie comme de l'avènement du Fils de
l'homme apparaissant sur les nuées du ciel,
et de son éternelle royauté sur tous
les peuples de la terre.
Le rapport de ce nom avec la
prophétie de Daniel est facile à
saisir, et il est reconnu avec joie par le peuple,
surtout par les docteurs de la loi et par les
pharisiens. Car Israël rêvait
précisément d'un puissant
règne messianique, qui dominerait sur tous
les royaumes de ce monde. Mais lorsque le Seigneur
parle du signe du prophète Jonas, et
déclare que le règne de Dieu doit
être fondé sur ses propres souffrances
et sur sa mort, alors il prêche à des
sourds. Même les disciples ne le comprennent
que difficilement. Et cependant ces deux choses
sont comprises dans sa mission de Sauveur :
les souffrances expiatoires et la puissance royale,
qui sont annoncées dès le
commencement dans l'Ancien Testament. C'est ce que
nous trouvons au
Psaume VIIIe v. 5, et surtout dans
le prophète Ezéchiel, que Dieu
interpelle plus de quatre-vingts fois par ce nom,
afin de lui rappeler sans cesse sa faiblesse et sa
petitesse, et dont il fait cependant, par sa
grâce et sa force divine, un invincible
instrument de sa sainte volonté.
Jésus réunit donc ces deux faces de
sa mission de Sauveur dans l'expression de Fils
de l'homme.
Pour bien comprendre la signification
que Jésus attache à cette
dénomination, il faut se reporter à
la première prophétie
prononcée par l'Éternel dans le
Paradis : « Je mettrai de
l'inimitié entre toi (le serpent) et la
femme, entre ta postérité et la
postérité de la femme. Cette
postérité t'écrasera la
tête, et tu la blesseras au talon
(Gen. III, 15). » Il est
nécessaire qu'il y ait une lutte entre la
semence ou la descendance de la femme, et le diable
et ses enfants. Mais le héros victorieux,
c'est Jéhovah lui-même, le Dieu
fidèle de l'Alliance, le Dieu
miséricordieux, qui s'approche de l'homme
par une révélation miraculeuse, et
qui, dans son immense amour, a pris à
tâche de l'arracher à sa
misère. C'est lui qui conduit la lutte, mais
par les enfants des hommes, par la descendance de
la femme, en s'unissant toujours plus intimement
à eux, jusqu'à ce que les temps
étant accomplis, il apparaisse
personnellement dans la série des enfants
des hommes pour se faire piquer au talon par le
serpent, et pour détruire les oeuvres du
diable
(1 Jean III, 8) par ses souffrances
et sa mort en Golgotha. Dès ce moment son
oeuvre se poursuit jusqu'à ce que,
après une complète victoire, il
revienne sur les nuées du
ciel avec une grande puissance et une grande
gloire, pour établir le royaume
éternel de Dieu.
Entre les deux dénominations de
Fils de l'homme et de Fils de Dieu, il n'y a aucune
espèce de contradiction. Cela ressort
déjà de la confession de Pierre
à Césarée de Philippe.
Jésus demande à ses disciples :
« Qui disent les hommes que je suis, moi
le Fils de l'homme ? » Et Pierre
répond : Tu es le Christ, le Fils du
Dieu vivant, et Jésus confirme cette
confession. Ainsi le Fils de l'homme est le Fils de
Dieu
(Matth. XVI, 16). L'apparition
historique du Fils de Dieu est le Fils de l'homme,
et le fondement de l'essence éternelle du
Fils de l'homme est le Fils de Dieu. La puissance
par laquelle il exerce son activité
salutaire, lui vient de sa qualité de Fils
de Dieu, et la possibilité pour le Fils de
Dieu de pénétrer dans la vie humaine,
comme libérateur et comme juge, lui vient de
sa qualité de Fils de l'homme. Seulement, la
mission du Fils de l'homme n'est pas
épuisée par son activité
libératrice. Par ses souffrances expiatoires
d'une part et par le pardon des
péchés d'autre part, les
pécheurs doivent être
réintégrés dans leur
état originel d'enfants de Dieu. Alors le
développement de l'homme, qui constituait sa
tâche dès le commencement, mais qui a
été interrompu par la chute, peut
être repris à nouveau. Telle est la
mission du Fils de l'homme : conduire
l'humanité affranchie jusqu'à la
perfection.
L'homme a été
créé à l'image de Dieu, il a
reçu son souffle. Il était, comme
lui, une personnalité spirituelle,
consciente et libre. Son esprit pouvait embrasser
les choses divines et invisibles et vivre dans la
communion de son Créateur. Comme image
personnelle de Dieu, l'homme devait, par une libre
détermination, transformer son innocence ou
sainteté naturelle en une sainteté
morale. L'accord inconscient de sa volonté
avec la volonté de Dieu devait devenir, pas
sa victoire sur une tentation, un accord conscient
et voulu, et cette victoire lui aurait donné
le pouvoir de ne point pécher à
l'avenir. Par cette union consciente de sa
volonté avec la volonté de Dieu,
l'esprit de l'homme, ce souffle qu'il avait
reçu de Dieu, aurait exercé une
puissance incontestée sur toute sa vie
morale, et par elle, sur toutes ses facultés
physiques.
Dans la mesure où l'esprit de
l'homme eût vécu dans une communion
d'amour avec Dieu, et eût par là fait
des progrès dans la lumière
céleste et dans la force divine, dans la
même mesure, le corps fût devenu le
docile instrument de l'esprit et eût
été ennobli, glorifié et
élevé à un plus haut
degré de spiritualité. Exempt de
maladies, soustrait à l'empire de la mort et
de la corruption, l'organisme devait parvenir par
degrés à un état de
pureté céleste. Par l'union constante
de sa volonté avec la volonté de
Dieu, l'homme eût exercé sur la
création la domination dont le
Créateur l'avait investi. Dieu avait
placé l'homme dans le jardin d'Eden pour
le garder et le cultiver. Celte
culture marquait la soumission de la nature par
rapport à l'homme, cette garde lui
conférait le pouvoir d'éloigner
d'elle toute espèce de danger. Or, le danger
qui menaçait la nature, résidait
précisément dans son union avec
l'homme, son seigneur, et dans la dépendance
où elle était vis-à-vis de
lui. Si l'homme était resté dans
l'obéissance au commandement de Dieu, il
aurait préservé la nature de la
malédiction dont elle fut frappée
à cause du péché qu'il commit,
et il aurait ainsi favorisé le
développement auquel elle aussi était
destinée. L'influence spirituelle et
glorieuse que l'esprit de l'homme aurait
exercée sur son corps formé de la
terre, aurait agi sur la nature de manière
à mettre toujours plus complètement
ses forces au service de son Maître et ainsi
toute la terre serait devenue un
théâtre de mieux en mieux
préparé pour l'établissement
du royaume de Dieu.
Ce développement a
été interrompu par la chute.
Dès lors, l'homme séparé de
Dieu devenait incapable de remplit sa tâche.
Son esprit, éloigné de Celui qui est
la source de la vie, perdit sa domination sur son
âme et sur son corps, il fut asservi à
la chair et devint chair
(Gen. VI, 3). À partir de ce
moment, le corps de l'homme fut assujetti à
la maladie, à la mort, à la
corruption. La terre, arrosée de ses sueurs,
produisit des ronces et des chardons. Le
péché, qui avait séparé
l'homme d'avec Dieu, divisa aussi les hommes.
Chacun d'eux suivit ses propres voies ; la
paix et l'amour devinrent étrangers à
leurs coeurs ; les relations sociales
s'altérèrent en se prolongeant, et la
terre devint une vallée de larmes.
Mais ce mal peut être
réparé ; la
postérité de la femme, même
étant blessée au
talon, écrasera la tête du serpent. De
la série des descendants de la femme, doit
sortir le héros, qui remportera la victoire
sur le serpent et sur son règne, par les
amères souffrances auxquelles il se
soumettra. Ainsi l'homme était
préservé du désespoir, car la
promesse de Dieu ouvrait devant lui la perspective
de pouvoir être un jour délivré
de tous les maux qu'il avait attirés sur lui
par son péché. C'est sur ce
libérateur, sur cette
postérité de la femme, sur ce Fils de
l'homme, que furent désormais
dirigés, les regards de toute la race
future. Le temps de l'accomplissement de cette
prophétie n'étant pas
déterminé, la première
génération des hommes attendait avec
une vive espérance l'apparition de ce
libérateur. Lorsqu'un fils naquit à
Lémec, il crut voir en lui l'objet de la
promesse, le nomma Noé et dit :
« Celui-ci nous soulagera de notre oeuvre
et du travail de nos mains, sur la terre que
l'Éternel a maudite »
(Gen. V, 29). Puis le souvenir de
cette promesse fut tenu en éveil par
diverses institutions. C'est à quoi
était particulièrement destiné
l'établissement permanent du Sabbat.
Lorsque, Israël avait
travaillé pendant six jours avec son Dieu et
se reposait en lui le septième jour, il
devait se souvenir que ce Dieu voulait encore
réaliser au profil des siens la promesse
faite dans le Paradis, en leur ménageant un
jour de fête pendant lequel ils seraient
nourris sans travailler. De même, le pays
devait jouir tous les sept ans du repos d'Eden, par
l'exemption de toute culture ; et après
sept semaines d'années, venait la
cinquantième, l'année du
Jubilé
(Lév. XXV, 11), l'année
des réparations, dans laquelle la
propriété était rendue au
pauvre qui l'avait aliénée, la dette
quittée au débiteur et la
liberté rendue à l'esclave. Cette
année du Seigneur était un
avertissement qu'Israël devait être le
peuple de l'Éternel, une famille d'enfants
de Dieu, et écarter toujours de nouveau de
son sein tout ce qui était en contradiction
avec cette sainte vocation. Mais l'année du
Jubilé d'Israël commençait le
jour de la fête des expiations et ne pouvait
être célébrée qu'avec
elles. Cette année était donc la
promesse d'une expiation complète et
gratuite de tous les péchés, de tous
les délits et de tous les maux qui en sont
la conséquence. C'est de cette année
que Jésus parle dans la
synagogue de Nazareth
(Luc IV, 18-21) et dont il annonce
qu'elle est accomplie en sa personne.
Parmi tous les enfants des hommes, il
n'en était apparu aucun jusqu'alors qui
eût vécu comme Jésus dans une
intime et constante communion avec Dieu, aucun en
qui la nature humaine eût été
sans tache, aucun qui eût eu le droit de
s'appeler homme, dans le sens le plus profond de ce
mot ; aucun, par conséquent, qui
eût été capable d'accomplir sur
la terre la tâche assignée au premier
homme. Maintenant le Fils de l'homme, qui
avait été promis, est venu.
Jésus est cette postérité de
la femme, qui, par la vertu de la
réconciliation opérée en
Golgotha, efface le péché,
anéantit tous les maux qu'il entraîne,
la souffrance, la maladie, la mort et
rétablit la félicité du
Paradis. Mais il est venu aussi pour reprendre le
développement de l'homme interrompu par le
péché, pour glorifier sa vie
corporelle et spirituelle, et pour le rendre
participant de la nature divine. C'est lui qui
recommence le travail dont l'homme avait
été chargé dans le Paradis, et
qu'il avait abandonné ; travail qui
consiste à faire de toute la terre le
théâtre où Dieu établira
son royaume et de toute la vie des individus, des
familles, de la société, de
l'humanité tout entière l'instrument
de la fondation de ce royaume.
Jésus est la
postérité, de la femme, non seulement
parce qu'en lui sont accomplies toutes les
prophéties de l'Ancienne Alliance et toutes
les espérances d'Israël, mais encore
parce que c'est à lui que s'attend toute la
race humaine, parce que c'est lui qui apaise les
soupirs et comble les voeux de tous les
coeurs ; lui qui, dans tout le cours de
l'histoire, remporte sur la puissance du mal la
victoire promise ; lui enfin qui conduit
l'humanité à sa perfection et la
couronne de gloire et de délivrance :
Voilà pourquoi il est le Fils de
l'homme.
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