IL Y A SAUVEUR
ET SAUVEUR
PREMIÈRE PARTIE.
VII. SUFFIT-IL DE
RECOMMANDER LE PATRIOTISME?
Ce n'est pas nous qui chercherons à
contester ce que le patriotisme a de
nécessaire et de beau. Nous aussi nous
voudrions unir notre faible voix au concert des
citoyens qui s'efforcent de réveiller
l'amour du pays, de nourrir le dévouement
individuel à la chose publique. Nous aussi
nous verrions avec joie les particuliers donner une
riche part de soins, de temps et d'argent, à
cette cause commune, à cet
intérêt général, qui
doit émouvoir et occuper chaque membre de la
société, puisque chacun souffre de
ses revers ou jouit de ses succès en une
certaine mesure. Oui, c'est une tâche
obligatoire, c'est un devoir certain autant
qu'honorable, pour chacun de nous, de payer de
toutes façons un tribut
généreux à l'État,
à la patrie, à la
société. La société
peut-elle fleurir, peut-elle vivre, si les
éléments qui la composent,
c'est-à-dire les citoyens, prétendent
s'en détacher et s'y soustraire, habiles et
ardents à se réfugier dans un
étroit et honteux égoïsme? On se
souvient de la fable sur l'estomac et les membres:
les membres avaient refusé de travailler
pour l'estomac, et pour prix de leur opposition ils
se sont desséchés et perdus avec
l'estomac. Ainsi en arrive-t-il
aux citoyens qui s'isolent les
uns des autres, et tous de leur mère, la
patrie.
Joignons-nous donc à
quiconque s'applique avec sincérité
à raviver l'esprit public, à
réchauffer le désintéressement
civil, toutes les vertus qui constituent le civisme
et le patriotisme. Encourageons-nous sans cesse les
uns les autres à servir le pays et le
peuple, non-seulement avec probité, avec
intégrité, mais avec
générosité; à concourir
spontanément et libéralement aux
charges, aux devoirs qui pèsent sur les
citoyens naturellement ou extraordinairement;
à secourir ceux surtout de nos concitoyens
qui réclament à juste titre
l'assistance de l'État, sa protection, sa
judicieuse et tutélaire intervention.
Rivalisons d'empressement à
débarrasser la route vers l'avenir de tous
les obstacles que notre patrie pourrait y
rencontrer. Gardons-nous enfin de vouloir vivre aux
dépens du pays, aux frais des contribuables;
de nous disputer les fonctions et les places, de
les changer en sinécures, ou de les remplir
indignement.
Mais, alors même que nous
serions parvenus à ranimer le vrai
patriotisme, à le répandre et
à l'affermir; parvenus à
détruire beaucoup d'abus et à
corriger beaucoup d'esprits, beaucoup de
consciences et de coeurs: aurions-nous
réussi à sauver la
société? Cette grande réforme
suffirait-elle?
Nous n'hésitons pas à
penser le contraire, nous qui mettons le civisme
à un si haut prix, Nous le nions, parce que
la société actuelle souffre par
d'autres endroits encore que
l'esprit public et la vertu civile.
Notre société souffre
aussi du côté de l'esprit de famille,
par le défaut des vertus domestiques, des
vertus paternelles et filiales. Or, tout le
patriotisme du monde serait impuissant pour
relever, pour régénérer la
famille, pour faire respecter ses devoirs. et ses
affections.
Regardez-y de près, et vous
verrez qu'un même ver, un même vice
ronge notre société dans ses rapports
de famille et dans ses rapports de cité, ait
foyer domestique et au milieu de la commune. Ce
vice, c'est la répugnance au
dévouement, c'est l'impuissance du
sacrifice. On donne, on se donne, il est vrai, plus
volontiers à sa famille qu'à son
pays; parce que l'on jouit plus rapidement du bien
que l'on fait aux siens, que des services que l'on
rend à la patrie. Mais dans l'enceinte de la
famille, chacun pense encore trop à soi,
beaucoup plus à soi qu'aux siens; de
même qu'en consacrant au pays une partie de
ses facultés ou de sa fortune, chacun
songé infiniment plus à sa position
personnelle qu'à la grandeur publique. Des
deux côtés donc, même maladie!
Mais aussi même remède!
Si c'est par la renaissance de la
piété que l'on peut espérer de
réformer la famille, c'est par le retour de
l'esprit religieux que l'on doit chercher à
réveiller et à ennoblir le
patriotisme. Il ne suffit pas, tant s'en faut, de
vanter, de pratiquer même la vertu civique;
il faut faire intervenir Dieu
dans nos relations publiques. il faut que les
citoyens, ceux mêmes qui aiment le plus leur
pays, se souviennent sans cesse qu'il est au-dessus
de leur cité une cité divine,
au-dessus de la patrie terrestre une céleste
patrie. Il faut qu'ils sachent que ceux-là
servent le mieux les hommes qui regardent Dieu
comme leur maître et leur souverain.
Ceux-là sont capables, en effet,
non-seulement d'accomplir tous leurs devoirs avec
fidélité, mais de se sacrifier
eux-mêmes sans regret.
Contempler la cité divine, la
patrie céleste, du sein de notre existence
présente, voilà le moyen d'être
à la fois bon patriote et digne membre de
famille. Voilà le moyen aussi
d'éviter les égarements où se
perdent parfois de sincères amis du pays,
soit en négligeant leurs obligations
domestiques, en abandonnant femme et enfants, soit
en se remplissant d'une aveugle antipathie contre
les autres nations, contre les autres portions du
genre humain.
.
VIII. SUFFIT-IL
D'ÉTENDRE L'ÉDUCATION PUBLIQUE
?
Ceux-là font un excellent raisonnement
qui disent : L'avenir d'un pays dépend de la
jeunesse et de l'enfance; pour rendre le pays plus
heureux un jour, élevons les enfants et les
jeunes gens de manière à ce que tous,
une fois arrivés à l'âge
d'homme fait, ils se plaisent à servir leur
patrie avec un dévouement joyeux. Ils
concluent qu'il importe
d'étendre et de fortifier
l'éducation publique; ils veulent que tous
les citoyens, s'ils ne reçoivent pas la
même dose d'instruction, y puissent du moins
prétendre; ils espèrent amener ainsi
le règne définitif, non-seulement de
l'égalité, mais d'une concorde
fraternelle.
Dans ce désir il y a plus
d'une pensée raisonnable et
généreuse. Oui, c'est le voeu des
plus nobles âmes que de
généraliser et de populariser la
saine instruction et la bonne éducation.
C'est pour l'État, pour ceux qui le
gouvernent, un devoir impérieux que de
mettre les lumières et le savoir à la
portée de toutes les intelligences. Une
dette des plus sacrées, que notre temps
s'attache visiblement à payer aux classes
inférieures de la société,
c'est de répandre de toutes parts les
éléments d'une connaissance utile et
solide, d'une science vivante et réelle;
c'est de donner à chacun ce qui convient
à sa condition, à sa vocation, ce qui
l'éclaire suffisamment et l'améliore
assez pour qu'il s'acquitte honorablement de sa
profession et devienne un membre honnête de
la cité où il vit.
Sur cet article si important, quel
dissentiment sérieux pourrait-il
s'élever? Et néanmoins nous devons
dire que ce n'est point assez de
généraliser l'instruction populaire
et d'organiser l'éducation
publique.
Ce n'est point assez, parce qu'il y
a instruction et instruction, parce qu'il y a
éducation et éducation : en d'autres
termes, parce que tous les genres
d'éducation ou d'instruction ne sont pas
bons.
Que veut-on obtenir, en
définitive, par la multiplication des
lumières et par la réforme de
l'éducation ? Évidemment, on veut
obtenir des citoyens plus
désintéressés; on veut obtenir
une plus grande somme de dévouement. Mais si
les lumières que l'on s'efforce de
multiplier portent à l'égoïsme,
et si l'éducation, que l'on regarde comme la
meilleure, dispose à l'intérêt
personnel, aura-t-on fait un pas décisif
vers le but proposé? Nullement, on sera
retombé par une autre pente dans le
même abîme.
Or, il est aisé de montrer
que l'instruction et l'éducation., telles
qu'on les conçoit et répand
d'ordinaire, ne développent pas l'esprit de
sacrifice dans l'âme des jeunes
générations.
il est aisé de voir que
l'unique mobile, excité dans leur âme,
est un mobile personnel, un principe d'action plus
ou moins intéressé. On les pousse, on
les exhorte à se distinguer, à
s'élever les uns au-dessus des autres,
à écraser leurs rivaux sous
l'éclat de leurs triomphes, à briller
et à jouir de leurs succès, à
paraître avec une satisfaction glorieuse sur
la scène du monde. N'est-ce pas là
nourrir l'amour-propre aux dépens de tout
autre amour? Et faut-il s'étonner que des
êtres qui ont appris à se
préférer à tout le reste, ne
songent pas plus tard et ne parviennent jamais
à se dévouer à leurs
frères? Tel on sort de l'école, tel
on vivra dans la grande société.
Égoïste sur les bancs de
l'école, on ne pourra guère
être désintéressé dans
les rangs de la société.
Habitué à ne penser
qu'à soi, qu'à son bien-être,
et à son contentement
personnel, on aura d'infinies peines à se
préoccuper d'autrui, à se consacrer
au bien et à la félicité des
autres hommes.
Tout cela est incontestable et, nous
l'espérons, ne sera pas contesté.
Nous nous hâterons cependant d'ajouter que
nous sommes loin de confondre une pure et
généreuse émulation avec la
rivalité vulgaire. Nous savons que le
Créateur a déposé en nous
cette semence de l'émulation, ce germe de
l'honneur. Ce germe, cette semence,
fécondée exclusivement, peut produire
beaucoup de mal, et il importe d'en Modérer
le développement par l'influence d'autres
mobiles, d'autres éléments de vie et
de progrès. C'est dire qu'il faut diriger
l'honneur vers ce qui est vraiment honorable, vers
le désintéressement, et encourager
l'émulation par ce qui exige et donne
à la fois le plus de courage, par le
dévouement. C'est dire encore qu'il faut
appuyer et contre-balancer l'éducation
publique par l'éducation
intérieure.
Par éducation
intérieure, nous entendons non-seulement
celle que l'enfant reçoit dans une famille
pieuse et unie, mais celle qu'il reçoit de
Dieu même dans son propre coeur, par la
prière, par la réflexion, par
l'énergie secrète de la puissance
religieuse : non-seulement l'éducation
domestique, mais aussi l'éducation
religieuse.
Complétons l'instruction
populaire et l'éducation publique par cette
éducation domestique et religieuse, par
cette instruction intérieure; et nos voeux
et nos espérances s'accompliront
merveilleusement.
Négligerons-nous, au contraire, comme
surannée, comme inutile, comme dangereuse
peut-être, cette force qui s'acquiert sous la
discipline de la famille et de la religion , sous
l'oeil des parents et de Dieu;
dédaignerons-nous cette puissance qui
apprend à respecter et à
obéir, à se soumettre et à se
renoncer, à s'abstenir et à se donner
soi-même : alors cessons de faire des voeux
stériles et d'espérer un avenir
meilleur pour notre chère patrie.
L'avenir sera meilleur, mais
à cette condition unique que l'âme de
nos enfants, un jour adultes, aura
été solidement
améliorée. Cependant vous rejetez ce
qui seul peut l'améliorer
véritablement! Cependant vous vous moquez de
ce qui peut seul leur communiquer l'habitude et le
goût du bien, l'habitude de la bienfaisance
et le goût du
désintéressement!
Votre but est excellent, je le
répète : vos moyens le sont-ils aussi
? ou plutôt ne sont-ils pas opposés
à votre but, en contradiction manifeste avec
leur fin ? Vous désirez la concorde et
l'union, et en même temps vous poussez la
jeunesse aux passions qui engendrent et enveniment
les divisions et la guerre. Vous déplorez
l'égoïsme, ou , comme vous dites,
l'individualisme; en même temps que vous
enflammez l'amour-propre, ou que vous attisez la
vanité. Vous voudriez rapprocher tous les
citoyens autour du drapeau de la liberté,
à l'ombre d'une pacifique
égalité ; en même temps que
vous asservissez les coeurs au joug de la
vanité et de la fausse ambition!
Il faut tout dire, amis. Vous
demandez avec raison que chacun soit
élevé selon sa vocation; mais vous
vous méprenez à tel point sur la
véritable vocation des hommes, que parfois
vous n'hésitez pas à vouloir
élever de la même manière les
deux sexes, comme si leurs destinées
n'étaient pas essentiellement distinctes.
Vous songez à faire de la femme tout ce que
peut devenir l'homme, jusqu'à un personnage
public.
Élever ne signifie rien, si
ce n'est faire faire à l'être humain
des progrès continus dans la voie
tracée par Dieu même. Or, Dieu n'a pas
assigné la même voie à tous les
hommes.
instruire, primitivement, veut dire
armer et munir. Or, de quelles armes avons-nous
besoin surtout? De celles qui nous peuvent
défendre contre nos convoitises, contre nos
passions mauvaises. Votre plan d'éducation
fournit-il de pareilles armes? Songez-y bien, car
le repos de la patrie, votre propre repos en
dépend.
Une seule chose est
nécessaire à l'avenir du pays,
dites-vous : une bonne éducation publique.
D'accord : mais quand est-elle bonne ? Est-ce quand
elle exclut, tantôt l'éducation de la
famille, tantôt l'éducation
religieuse? Est-ce quand elle veut donner les
mêmes éléments de savoir et de
croyance, les mêmes destinées
extérieures et intérieures, aux
hommes et aux femmes, à toutes les classes,
à tous les âges? Encore une fois,
c'est là le noeud dû la question ; et
selon que vous le délierez, vous aurez ou
raison ou tort de soutenir que,
pour régénérer la
société, il suffit d'étendre
l'éducation et de populariser l'instruction.
Quelque parti que vous preniez, souvenez-vous du
moins qu'étendre n'est pas encore
améliorer, que populariser n'est pas encore
perfectionner.
.
IX. SUFFIT-IL
DE RÉCLAMER L'ORGANISATION DU
TRAVAIL?
Ce terme d'organisation du travail est
terriblement vague. Supposons qu'il signifie ceci :
faire en sorte que tout ouvrier, quelle que soit sa
profession, ait toujours une occupation qui suffise
à l'entretenir, lui et les siens. En ce cas,
qui sera chargé de fournir constamment cette
mesure de travail et de salaire ? L'État, la
cité, la commune, ou telle autre
association... Mais l'État a-t-il le pouvoir
de faire cela toujours? Par quels moyens, par
quelles institutions, le pourra-t-il, non promettre
seulement, mais accomplir? Les particuliers, les
travailleurs de tons états, travailleurs de
l'esprit ou du corps, intellectuels ou manuels,
ont-ils d'ailleurs le droit d'exiger que la commune
les occupe à leur gré, et les
rétribue suivant le mérite qu'ils se
reconnaissent eux-mêmes? Comment la
cité se procurera-t-elle les fonds
nécessaires pour occuper et salarier tout le
monde? Où placera-t-elle, où
fera-t-elle consommer tout ce qui aura
été produit et exécuté
à ses frais? L'État est-il capable
d'être à la fois entrepreneur et
ordonnateur de tous les travaux
possibles, propriétaire et
commerçant pour tous les produits
imaginables ? Et alors même qu'il en
fût capable , réussirait-il à
contenter tous les ouvriers ensemble et tous les
consommateurs? parviendrait-il à fonder la
paix sociale, dont cette organisation du travail
passe pour l'unique source, pour la seule condition
et le seul instrument?
On le voit, rien de plus
compliqué, rien de plus obscur et de plus
difficile qu'un pareil problème.
Essayons d'indiquer
brièvement ce qu'il présente de clair
à nos yeux et de légitime.
C'est une très juste
prétention, d'abord, que tous les hommes
publics s'intéressent activement et
cordialement au sort des classes laborieuses. Ce
sort, il faut l'améliorer sans retard; et il
n'y a que deux manières de le faire, mais
deux manières qu'il faut employer ensemble.
Premièrement, il est nécessaire de
donner de l'occupation, et, par elle, le pain
quotidien; en second lieu, d'éclairer et de
purifier l'âme et les moeurs, et, par
conséquent, de donner le pain de la vie
spirituelle : voilà la double oeuvre de
l'amélioration populaire. Nourrir l'esprit,
quand la volonté individuelle ne s'y oppose
pas, est plus facile que de nourrir le corps : les
biens de l'esprit, la vérité et la
justice, sont infinis et inépuisables,
tandis que les biens matériels, les fruits
de la terre et de l'industrie humaine, sont
bornés et s'épuisent aisément.
Comment donc, supposé que le bon vouloir n'y
manque pas, pourra-t-on assurer à chacun
de quoi l'occuper et de quoi
satisfaire à ses plus pressants
besoins?
À cette question, partout on
cherche quelque réponse. soyons certains que
l'on trouvera des solutions satisfaisantes : la
nécessité est mère de
l'industrie, et Dieu, qui manifeste sa
volonté par la nécessité,
éclaire ceux qui cherchent
sincèrement. Déjà l'on examine
avec sollicitude ce que peuvent faire les
départements et les communes, ce que doivent
tenter les associations particulières. Des
travaux agricoles et industriels, des ateliers, des
ouvroirs, plus d'une autorité municipale en
a su former, pour soutenir les travailleurs en
chômage, pour secourir les citoyens
nécessiteux; et d'autres magistrats sauront,
suivre cet exemple en bien d'autres
endroits.
Nous voyons agiter aussi, avec la
même sollicitude, les questions qui se
rattachent aux banques de prêt et de
crédit, aux institutions propres à
faciliter les emprunts que les ouvriers pauvres
sont forcés de faire pour se livrer à
l'exercice de leur profession. On discute ardemment
les moyens capables de favoriser la circulation de
plus en plus abondante du capital, cet
élément indispensable de l'industrie.
Il s'établit de tous côtés des
caisses d'épargne, de prévoyance, de
retraite, de secours, de ressources enfin, qui
aident l'ouvrier dans les situations diverses
où les chances du travail et de l'âge
le peuvent placer. L'effet de ces efforts
réunis sera nécessairement que les
bons travailleurs auront chaque
jour moins de peine à se procurer les
instruments de leur travail, et ses fruits
légitimes ; qu'ils arriveront au capital et
à la propriété, au
bien-être et à la
prospérité; ou qu'ils sauront du
moins se dérober à la misère
et à ses suites lamentables.
Est-ce à dire que tant de
changements puissent s'opérer en un jour ?
Mille obstacles divers sont encore à
surmonter; mais Dieu veut qu'ils soient
surmontés, et ils le seront.
Mais quand même ils auront
été vaincus, la paix
régnera-t-elle? Le crédit et le
bonheur fleuriront-ils ?
N'évitons pas cette demande,
car elle touche à la cause principale du
désordre actuel, à celle qui, plus
que toute autre., empêche cette organisation
tant souhaitée du travail.
Il ne suffirait pas, en effet,
d'entreprendre partout autant de travaux qu'il en
faudrait pour occuper et nourrir quiconque veut et
peut travailler. Il faudrait de plus organiser ceux
qui sont appelés à travailler; et
voilà l'essentiel! Non-seulement il est
beaucoup de travailleurs qui, tout en devisant sans
se lasser du droit au travail, voudraient vivre
agréablement sans jamais travailler; mais il
en est un plus grand nombre encore qui font un
mauvais usage du salaire gagné à la
sueur de leur front. Combien d'ouvriers qui, loin
d'économiser ou seulement d'employer au
profit de leur femme et de leurs enfants , courent
tout dépenser au cabaret, au jeu, et qui,
revenus au logis, se bornent à battre femme
et enfants, lorsque ceux-ci
demandent du pain! Ainsi, à
côté des travailleurs paresseux, se
trouvent les travailleurs dépravés.
Pour les uns comme pour les autres, il est donc
plus urgent d'organiser l'ouvrier que d'organiser
l'ouvrage. il faudrait donc se hâter de
reformer leur esprit et leur coeur, en les
adressant à l'ouvrier céleste,
à celui qui créa les mondes, au
père de celui qui daigna être le fils
d'un charpentier.
Celui-là leur apprendrait
à bien travailler, à se laisser
travailler au dedans par l'amour du bien, à
regarder leur profession comme une mission
imposée par Dieu, à regarder Dieu
comme l'assidu témoin de leur
activité, et presque comme leur compagnon
d'oeuvre. Celui-là leur montrerait comment
le travail humain peut attirer la
bénédiction et les solides
succès; car il leur enseignerait,
non-seulement à travailler, mais à
prier; non-seulement à rechercher le gain et
le bien-être, mais à se reposer, mais
à employer le jour du repos, les heures de
délassement, au progrès de leur
intelligence et de leur conscience, au
progrès et au salut de leur
âme.
Un travailleur de l'esprit a dit que
le génie est la patience. Oui, la patience
est la meilleure partie du génie, le vrai
génie du travail; et c'est elle surtout qui
manque à notre temps. Nous ne savons pas
attendre, nous sommes pressés de
réussir, il nous en coûte
incroyablement de nous confier dans le temps, sans
lequel néanmoins rien de durable ne se
peut élever, puisque sans
lui nul fruit ne saurait mûrir.
Aussitôt que
l'élément de la patience, de
l'espérance, serait rentré dans le
coeur de l'ouvrier, l'organisation véritable
des travaux commencerait. Dès ce moment la
confiance renaîtrait à tous les
étages de la société, et avec
elle une abondance de demandes et d'offres de
travail, une abondance de capitaux et de
marchés. Le riche, le propriétaire,
le patron ne verraient plus un ennemi
acharné dans le pauvre, dans le
prolétaire, dans le travailleur : ils se
rapprocheraient de lui comme d'un frère,
prêt à l'assister et à le
secourir, à le changer à son tour en
patron, en propriétaire, en riche. L'argent
cesserait de se resserrer ou de s'enfuir; le
crédit l'appellerait sur tous les points de
l'activité et de la circulation
financière. La haine et la colère,
l'envie et la jalousie, la peur et la terreur, la
vengeance et l'antipathie, toutes ces passions si
indignes d'une créature de Dieu, auraient
fait place à toutes les formes de la
sympathie, à toutes les
démonstrations d'estime et de bienveillance
mutuelle.
Telles seraient les merveilles d'une
saine organisation des travailleurs. Mais,
répétons-le, celle-là commence
par le dedans, et non par le dehors; par le coeur
et non par les bras. Celle-là regarde
l'ouvrier, non pas comme une machine, mais comme un
être intelligent et moral, comme un
instrument entre les mains de Dieu, un instrument
destiné à faire le bonheur de
là société, autant que le sien
propre, destiné surtout
à louer et à bénir le nom et
la puissance du patron de cet immense atelier qui
s'appelle tantôt univers ou humanité,
tantôt royaume des cieux ou
éternité, mais qui, partout et
toujours, est un laboratoire de bonté et de
perfection, un champ de lumière et de
charité.
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