IL Y A SAUVEUR
ET SAUVEUR
PREMIÈRE PARTIE.
IV. SUFFIT-IL
DE DÉCRÉTER LA FRATERNITÉ
?
Si, pour régénérer les
peuples, ce n'est point assez de
décréter la liberté et
l'égalité, il suffit bien moins
encore de décréter la
fraternité. La fraternité n'est pas,
d'abord, comme la liberté et
l'égalité, un droit, une
faculté appartenant à, tout homme,
c'est un devoir intérieur, auquel ne peut
correspondre aucun droit extérieur; c'est un
devoir que Dieu prescrit à ma conscience,
mais que Dieu seul est fondé à lui
prescrire, un devoir que nul individu, nul
gouvernement, nulle puissance humaine ne saurait
lui imposer. Personne, en effet, n'est assez fort
pour me contraindre à vous aimer comme un
frère. L'affection n'est pas susceptible
d'être ordonnée et imposée :
elle s'inspire, elle se gagne, elle se donne
librement et spontanément. Voulez-vous, que
je vous aime, que je vous estime, montrez-vous
aimable et estimable; sachez captiver et
enchaîner ma sympathie, en me
témoignant de la bienveillance; c'est
à force d'être intéressant et
bon que vous vous emparerez de mon
intérêt et de ma confiance.
On ne peut donc, à vrai dire,
décréter la fraternité, parce
qu'elle est un sentiment d'amour et une
obligation purement religieuse.
Mais, en même temps, on doit s'efforcer de
l'inspirer à tous les membres d'une
société.
Je sais que bien. des gens vous
disent : Les hommes sont naturellement bons et
affectueux, naturellement sociables, naturellement
disposés à une sympathie fraternelle;
et il n'est pas nécessaire de les changer et
de les modifier pour les porter à pratiquer
entre eux l'aimable fraternité!... À
cette assertion, sans cesse
répétée, je ne
répondrai que ceci: Aurait-on besoin de
recommander la fraternité, de la prescrire
officiellement, de l'inscrire en caractères
gigantesques sur les murs de la cité, sur
nos édifices publics, si nous étions
tous naturellement disposés à nous
aimer les uns les autres, comme autant de membres
d'une famille étroitement unie? Non, certes.
Si ce dévouement réciproque
était gravé dans nos coeurs et y
vécût avec force, personne ne
s'aviserait de le commander aux citoyens, de
l'ériger en dogme politique. C'est parce que
notre moi penche infiniment plus vers
l'égoïsme que vers le
dévouement, qu'il faut l'incliner du
côté du dévouement, qu'il faut
le détourner de sa pente naturelle, qu'il
faut le retourner et le redresser.
Qui le redressera? qui le
retournera, ce coeur rempli d'amour-propre, mais en
même temps appelé à pratiquer
l'amour fraternel ? Qui le saura disposer à
aimer le prochain autant que lui-même?
Voilà toute la question, et notre sauveur
sera celui qui saura nous plier
à une constante soumission au doux et
fécond empire de la
fraternité.
Des esprits généreux
essayent aujourd'hui, par des moyens divers, de
faire revivre cette inclination dans nos âmes
engourdies. Ils peignent de couleurs
séduisantes tantôt la
solidarité, tantôt la bienfaisance ou
l'assistance. Leurs efforts, cependant, sont
rarement suivis d'un succès durable :
d'où cela vient-il ?
C'est qu'apparemment ils n'entendent
bien ni la solidarité ni la
bienfaisance.
Ils n'appuient pas la
solidarité sur le profond et sérieux
sentiment de la responsabilité.
Ils n'asseyent pas la bienfaisance
sur la profonde et sérieuse obligation de la
charité.
Leur fraternité ne repose pas
avant tout sur ce fortifiant devoir de la
reconnaissance envers Dieu.
L'esprit de famille, dont ils
voudraient remplir les individus, les peuples,
l'humanité entière, est privé
du plus puissant mobile de l'union de famille, du
désir de plaire et d'obéir au chef de
la famille; ils voient des frères partout,
mais nulle part un père; ou, s'ils n'osent
pas nier l'existence du père des hommes, du
moins ne travaillent-ils guère en son nom,
sous son regard et pour sa gloire.
Or, c'est une marche tout
opposée qu'il convient de suivre.
Si nous souhaitons que l'on s'aime
fraternellement,
hâtons-nous de nous ressouvenir que nous
avons tous le même père, le même
juge et le même bienfaiteur.
Si nous désirons que les
riches assistent généreusement les
pauvres, que les pauvres témoignent de la
gratitude et de la confiance à ceux qui les
ont assistés, hâtons-nous de nous
rappeler quelle reconnaissance nous devons à
celui qui nous assista le premier, et sans le
secours permanent duquel nous n'aurions ni le
mouvement ni l'être.
Si nous voulons que les hommes se
soutiennent les tins les autres et se supportent
amicalement, que les petits ne vouent plus de haine
aux grands, que les grands ne prodiguent plus le
mépris aux petits; si nous voulons que
l'envie et la jalousie, la morgue et le
dédain, et tant d'autres passions
disparaissent, pour faire place à une
sympathie réciproque; hâtons-nous de
nous souvenir que chacun est responsable,
non-seulement pour soi-même, mais pour
autrui, mais pour quiconque il rencontre sur le
chemin de sa vie.
Recommandons la fraternité et
surtout pratiquons-la. Recommandons celle qui est
véritable, et pratiquons bien celle qui est
la bonne. La bonne, la véritable, la
praticable, c'est celle qui part de la
responsabilité individuelle; c'est celle qui
sait ce qu'elle doit à Dieu, ce que Dieu
veut dans les relations communes des hommes; c'est
celle qui s'adresse avec prédilection aux
coeurs et aux âmes, et non pas seulement aux
souffrances des corps, aux
détresses physiques;
c'est, enfin, celle qui s'inspire et s'alimente de
l'amour de Dieu.
On aura beau faire de magnifiques
discours sur la solidarité des citoyens et
des nations; on ne produira qu'un vain bruit, tant
que l'on ne songera pas en même temps
à réveiller la responsabilité,
à ranimer la charité spirituelle,
à retracer la paternité divine. On
aura beau discuter des plans sur l'organisation de
la fraternité, de l'assistance, de la
bienfaisance; on ne fera qu'une besogne honorable,
mais vaine, si l'on ne réussit pas en
même temps à remuer, à
préparer les coeurs, de manière
à les faire concourir spontanément
à ces oeuvres de secours et de
prévoyance publique.
Il est ici-bas une foule innombrable
de misères, pour le corps comme pour
l'esprit : il faut donc ouvrir à la
miséricorde les coeurs qui doivent tour
à tour soulager ou être
soulagés. La passion souveraine de nos
âmes, l'égoïsme, sous telle ou
telle forme, il faut donc la remplacer par la
compassion ; l'antipathie, il faut la remplacer par
la sympathie; et l'indifférence, par
l'amitié. Est-ce en décrétant
la fraternité du haut d'une tribune, que
l'on touchera ce but si élevé, si
difficile à atteindre?
.
V. SUFFIT-IL
D'ACCORDER À TOUS LE DROIT AU BONHEUR ET AU
PROGRÈS?
Il est incontestable que ce droit appartient
à tout être humain,
parce qu'il est évident que Dieu,
c'est-à-dire, la bonté sans bornes et
la perfection sans limites, veut que chacune de ses
créatures devienne véritablement
heureuse, c'est-à-dire avance dans une voie
infinie de progrès et de
félicité. Il est donc juste que ceux
qui marchent à la tête de la
société, soit par leur génie,
soit par leurs vertus, soit même par leur
fortune, reconnaissent chez lès moindres
citoyens ce droit naturel, ce droit de
céleste origine.
Mais cette reconnaissance, à
elle seule, est-elle propre à nous rendre
tous heureux et à nous placer sur la route
de la perfection humaine?
Que faut-il encore, après
cette simple déclaration de
droit?
Il faut deux choses : d'abord,
savoir ce que c'est que le bonheur et le
progrès; s'aider ensuite mutuellement
à réaliser le progrès,
à trouver le bonheur.
Savoir en quoi consiste le bonheur,
où réside le progrès,
voilà la première
nécessité, et celle aussi que l'on
néglige tant de mieux
éclaircir.
Le bonheur! Tous nous en sommes
avides, et cependant si peu d'entre nous le
possèdent. Ne serait-ce pas parce que nous
le mettons ordinairement où Dieu ne l'a pas
placé? Nous le cherchons dans les
jouissances matérielles et dans les
satisfactions de la vanité, nous le mettons
à rassembler des biens temporels, à
ajouter un champ à un autre, un écu
à un autre, à étaler nos
richesses, à faire parade de nos honneurs et
de nos mérites, le notre
esprit et de nos connaissances, de notre valeur et
de notre réputation; nous le mettons
même à nous perdre dans une mer de
distractions et de plaisirs purement sensuels et
trop souvent semblables aux jouissances
grossières des animaux les plus immondes.
Telles sont les sources, les choses auxquelles nous
demandons d'enchanter ou d'embellir notre
existence.
Au contraire, Dieu nous crée
pour que nous demandions le bonheur à une
autre sorte de biens, aux biens de l'âme, aux
choses du ciel, aux forces impérissables de
l'esprit et du coeur, de l'esprit
éclairé et du coeur purifié
par la lumière même de Dieu. Non que
l'usage des biens de la terre et des honnêtes
plaisirs du monde nous soit interdit, non: ces
biens, ces plaisirs viennent aussi de Dieu. Mais ce
qu'il nous défend, c'est de
préférer les satisfactions du corps
aux joies de l'âme, c'est de négliger,
d'abandonner, de mépriser peut-être,
les satisfactions de la conscience, les
délices du dévouement pour celles de
la chair. Ce que Dieu nous déconseille et
nous interdit, comme contraire à notre
nature, à notre destination
véritable, c'est de subordonner tellement
les joies spirituelles aux jouissances
matérielles, que les biens spirituels
deviennent pour nous l'accessoire, et les biens
matériels le principal. Dieu, puisqu'il nous
aime, ne peut pas vouloir que notre coeur s'attache
essentiellement et uniquement aux tristes
contentements de l'égoïsme, aux choses
passagères ou mensongères
de cette vie. Dieu, parce qu'il
nous aime divinement, doit vouloir que notre coeur,
libre et affranchi des misères terrestres,
se donne et se dévoue aux objets dignes de
lui.
Il en résulte que, si tant
d'hommes sont malheureux, c'est pour avoir
cherché le bonheur où Dieu ne l'avait
pas mis. Il en résulte aussi que le droit au
bonheur ne peut se réaliser ici-bas que dans
les conditions où Dieu l'a renfermé.
Il en résulte enfin que l'on ne sera heureux
qu'en jouissant des biens matériels et
temporels avec reconnaissance, avec
tempérance, et qu'en plaçant
au-dessus d'eux, à une distance
considérable, les biens spirituels et
éternels, les douceurs de l'âme, les
trésors de la conscience, la paix de
Dieu.
Le vrai bonheur, nous l'avons dit,
c'est la triple paix avec Dieu, avec les hommes,
avec soi-même. Or, c'est l'âme, et non
le corps, qui procure cette incomparable
paix.
Il en est de même du
progrès. Que d'idées fausses et
trompeuses règnent aussi là-dessus!
Combien on discute dans le vide sur le but du
progrès, sur ses moyens et ses
résultats! Combien de personnes s'imaginent
que le progrès social et individuel consiste
principalement, et peut-être exclusivement,
dans l'accroissement du bien-être
matériel, dans l'augmentation rapide et la
diffusion générale du bien-vivre, de
la prospérité et du luxe, d'une
instruction superficielle, superficielle en tout,
excepté en ce qui concerne les sources de
jouissance physique. Le
développement de l'aisance, de la richesse,
la popularisation de la vie. agréable et
frivole, tel serait le progrès, si l'on en
croit ceux qui font résider le bonheur dans
le plaisir.
L'auteur de l'humanité
pouvait-il regarder cela comme le vrai
progrès, comme un progrès digne de
ses créatures? Dieu, sans doute, porte
l'homme et l'aide même à s'entourer
graduellement de tout ce qui rend l'existence plus
sûre, plus aisée, plus riante;
à goûter les avantages de l'industrie
et du commerce, de la propriété et de
la société. Dieu veut que nous ayons
soin du corps, que nous le préservions des
maladies, que nous combattions ses souffrances.
Dieu veut que nous travaillions à assainir
la terre, à la féconder, à
l'embellir, à la transformer à notre
image, à l'image de ce créateur
même, qui a déposé en nous
l'idée de l'utile et du beau. Mais avoir
souci du corps uniquement, mais se
préoccuper avec une sorte de fureur des
satisfactions sensuelles, des appétits
physiques, du boire et du manger; mais oublier que
l'âme doit passer avant le corps, que le
bien-être de l'âme ne tient pas au
bien-vivre du corps, que le perfectionnement de
notre véritable être consiste souvent
à savoir dédaigner les plaisirs de la
chair, à les fuir, à les remplacer
même par des douleurs; mais tout ceci est-ce
avancer, ou comme on dit à présent,
progresser? Non; c'est là renverser l'ordre
éternel des choses; car c'est donner au
progrès matériel la place qui
appartient au progrès moral. Le premier
rang, en effet, doit être
accordé au progrès de l'âme et
du coeur, au progrès dans la
vérité et dans la charité. Le
premier rang est dû au bien-faire, le second
seulement au bien-être. Le bien-faire
n'exclut pas le bien-être; tandis qu'il
arrive ordinairement à ceux qui recherchent
le seul bien-être de ne plus
s'inquiéter du bien-faire : ils songent avec
sollicitude à l'avenir, mais ils oublient
l'éternité ; et, chose consolante,
à force de perdre l'éternité
de vue, souvent ils n'aperçoivent plus
même le présent le plus
rapproché. C'est qu'ils voient toutes choses
d'en bas et parfois à l'envers.
Mais ce n'est pas encore assez que
de bien savoir en quoi consistent le vrai bonheur
et le vrai progrès; il faut de plus que nous
nous entr'aidions pour devenir tous, et plus
heureux, et plus parfaits. S'entr'aider,
s'entre-soutenir, s'assister réciproquement,
par un continuel échange de services mutuels
et de bonne intelligence, par la charité
enfin, voilà ce qu'il importe d'ajouter
à la promulgation de ce vague droit au
bonheur et au progrès.
Si, loin de songer sans cesse
à l'exercice de son droit personnel, chacun
de nous considérait bien plutôt le
devoir de contribuer au bonheur des autres, de
concourir à leur perfectionnement physique
et moral, aurions-nous encore besoin de promulguer
un pareil droit? Quand, d'un autre
côté, la plupart des citoyens oublient
le devoir de rendre heureux leurs concitoyens, vous
aurez beau promulguer ce même droit ; vous
aurez mille peines inutiles pour
le mettre en vigueur : partout il rencontrera, dans
l'égoïsme particulier, d'insurmontables
obstacles. Les intérêts individuels,
l'égoïsme isolé, tel est
l'ennemi; et qui de nous, plus ou moins, n'a pas
passé du côté de ce puissant
ennemi?
Le désintéressement,
le dévouement, dans la sphère des
individus et dans les régions du pouvoir,
telle est l'arme avec laquelle il est possible de
le combattre, de nous combattre nous-mêmes.
Dans les régions du pouvoir : que l'on
s'efforce là de gouverner et d'administrer
au meilleur marché possible, afin que les
citoyens pauvres aient moins d'impôts
à payer, et puissent employer le fruit de
leur travail à l'amélioration de leur
vie matérielle, à s'instruire eux et
leurs enfants, à s'élever par
l'aisance une vue plus exacte et plus haute sur le
monde, sur Dieu, sur la destinée humaine.
Dans la sphère des individus : que l'on y
tende à diminuer les misères du corps
et de l'âme, les maladies et l'ignorance, la
famine et la superstition ou
l'impiété, la nudité et les
vices, les passions brutales et les hontes
secrètes du coeur. Là surtout il faut
s'associer, comme il faut travailler à part,
s'associer pour prévenir les souffrances,
à l'aide de la prévoyance et de
l'économie, à l'aide surtout du
travail, le plus fructueux des dons; s'associer
pour secourir et soulager les souffrances qui n'ont
pas été prévenues, au moyen
d'établissements appropriés aux
divers genres d'épreuves et de malheurs.
Chaque individu peut ici, et doit
même payer son tribut; tous, jusqu'aux plus
indigents, sont en état de
donner quelque chose, et de contribuer en quelque
manière au bonheur commun et au
progrès public. Le plus pauvre ne peut-il
pas donner l'exemple d'une résignation
courageuse, d'une patience héroïque
autant que modeste; et par cet exemple, ne peut-il
pas relever l'âme d'autres
nécessiteux, et en même temps inviter
et obliger les personnes mieux partagées
à le secourir et à le consoler? Ce
n'est pas en menaçant, ce n'est pas en
grondant, en jurant, en maudissant; c'est en
bénissant, c'est en persuadant, en priant,
en conseillant, que l'infortuné touche et
intéresse ceux qui sont plus heureux; et
c'est de la sorte qu'il sert aussi son pays. Son
pays n'a-t-il pas besoin de paix avant tout? Et
cette paix pourrait-elle naître et fleurir
où la colère ne règne d'un
côté, que pour provoquer de l'autre,
tantôt la peur, tantôt la vengeance
?
Des deux côtés,
ramenons donc la justice et la bienveillance,
l'équité et la bienfaisance. Le
sentiment de la responsabilité, et celui de
la reconnaissance envers Dieu, sont donc
également nécessaires. Il est donc
indispensable que chacun, pauvre ou riche, savant
ou ignorant, sente combien il est responsable du
bonheur et du progrès des autres hommes, ses
frères, et comprenne qu'il ne mérite
pas d'être heureux, s'il néglige de
contribuer à la félicité de
ses frères. Il est indispensable enfin que
nous nous rappelions tous que Dieu ne nous a
donné la vie et promis le bonheur
qu'à la condition de nous consacrer à
l'existence et au repos de tous ceux qui nous
entourent.
.
VI. SUFFIT-IL
DE PROMULGUER LA SOUVERAINETÉ Du
PEUPLE?
Nous ne ferons certes pas difficulté de
reconnaître que toute nation, arrivée
à l'âge de majorité politique,
à la juste possession des libertés
civiles comme des droits naturels, que toute
nation, investie de sa pleine et propre
souveraineté, n'a pas d'autre souverain
au-dessus d'elle. Une telle nation, ne
dépendant que d'elle-même, se
gouverne, se juge, s'administre elle-même et
par elle-même; elle règne,
non-seulement par elle-même, mais pour
elle-même, pour son bien, pour le bien commun
et public, pour le bonheur et le progrès de
tous ses membres.
Rien de plus inviolable, de plus
inattaquable que cette simple et claire
vérité. Suffit-il, cependant, pour
rendre le peuple vraiment souverain, de proclamer,
de sanctionner sa souveraineté ? Suffit-il
d'organiser dans toute son extension cette
même souveraineté, pour donner au
peuple paix et prospérité?
D'abord, il faut pouvoir
l'organiser; et si on le veut pouvoir, que
convient-il de faire?
Comme tous les citoyens ensemble ne
peuvent pas être gouvernants, juges,
administrateurs, représentants de la nation,
il faut élire, choisir et
préférer, c'est-à-dire
désigner par voie de suffrage les plus
dignes et les plus capables. Or, le droit
d'élection impose deux sortes de devoir.
Le premier de ces devoirs se
rapporte à l'esprit et à
l'instruction; le second regarde la conscience et
le coeur. Le premier exige que tout électeur
soit assez éclairé, pour savoir au
juste à qui il accorde sa confiance,
à qui il délègue sa part de
souveraineté, qui il charge de le
représenter et de le gouverner: il exige
donc que tout électeur, non-seulement sache
lire, écrire, compter, mais possède
bon nombre d'autres connaissances sur les personnes
aptes à ces fonctions, sur les choses
propres à occuper le pouvoir. Le second
demande que tout électeur, en
déposant son bulletin dans l'urne
électorale, consulte l'intérêt
général du pays, le bien public, et
non son avantage privé et caché; il
demande que l'élection ne soit pas un
marché, une transaction individuelle entre
le citoyen qui élit et le citoyen qui
désire être élu; qu'elle ne
devienne pas, pour l'un un moyen d'obtenir telle
faveur, pour l'autre un instrument d'ambition ou de
cupidité; il demande donc que
l'élection s'accomplisse au grand jour et
comme en présence de Dieu, avec un double
désintéressement, avec un commun
patriotisme.
La présence de Dieu, au
milieu de toutes les opérations auxquelles
le suffrage universel donne naissance; en d'autres
termes, l'invisible souveraineté de Dieu,
voilà ce que nous devons regarder comme le
complément nécessaire de la
souveraineté deu peuple.
La voix du peuple est la voix de
Dieu, dit-on. Oui, elle l'est toutes les fois que
c'est Dieu qui inspire le peuple,
le dirige et le soutient. Mais l'était-elle,
quand les Juifs attachaient à la croix le
Juste de Nazareth? Le peuple en lui-même, par
cela seul qu'il 'se compose d'individus faillibles,
n'est pas infaillible. Dieu seul n'est pas sujet
à se tromper. Lors donc que le peuple se
laisse animer et conduire par Dieu, il s'approche
de l'infaillibilité divine et semble en
participer. Or, quand se laisse-t-il, conduire
ainsi? Quand il prend pour règle de ses
actions, pour mobile de ses volontés, la
justice, l'éternelle et immuable justice de
Dieu. Cette parfaite et indéfectible
justice, telle est donc la souveraine absolue d'une
nation vraiment libre et sage!
Mais si chaque citoyen doit devenir,
non-seulement un homme libre, mais un homme juste,
ne faut-il pas que la responsabilité de son
rôle public soit constamment présente
à son esprit? Devant la patrie et surtout
devant Dieu, il aura à répondre de la
manière dont il aura voté,
jugé, administré, gouverné.
Dieu lui a conféré le droit
d'intervenir dans les destinées du pays:
qu'à son tour il fasse intervenir sans cesse
le nom et la loi de Dieu dans les mouvements de sa
conscience et de son coeur. Qu'il ouvre l'oreille
et l'âme, non aux meneurs
égoïstes, de la foule, mais à
l'équitable et bon conducteur d'une nation,
au conducteur spirituel et charitable de
l'humanité, au céleste souverain du
monde.
C'est par la souveraineté de
Dieu qu'il importe de limiter et
de soutenir, d'appuyer et de contenir la
souveraineté du peuple.
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