IL Y A SAUVEUR
ET SAUVEUR
PREMIÈRE PARTIE.
I. SUFFIT-IL DE
PROCLAMER LES DROITS DE L'HOMME ET DU
CITOYEN?
Commençons par honorer ceux de nos
pères qui ont proclamé ces droits
immortels! Rendons hommage à leur
mémoire ! Ils ont élevé une
solide barrière contre le despotisme, de
quelque prestige qu'il puisse
s'entourer; contre le règne des
privilèges, contre le régime des
grâces, c'est-à-dire des injustices!
Désormais il ne sera plus possible de
méconnaître et d'outrager les
libertés dont Dieu fait présent
à tout homme, la dignité naturelle du
citoyen, le droit commun à tous les enfants
de la même patrie, l'autorité de la
justice originaire et l'empire de la loi primitive.
L'individu est pleinement assuré de sa vie
morale et politique, en possession de ses titres
à l'indépendance de la conscience et
au respect de l'honneur. L'égalité
devant la patrie, si elle n'est pas encore
réalisée partout et en tous sens, est
du moins reconnue comme un droit
inaliénable, comme une
propriété imprescriptible, comme
là qualité propre et sacrée du
citoyen.
La déclaration de ces droits
était nécessaire, et reste acquise
aux nations. Mais suffit-elle au bonheur d'un
peuple, au bonheur des citoyens? Vous allez voir
qu'elle demande un complément
indispensable.
En effet, que faut-il pour qu'un
droit puisse s'exercer? Ne faut-il pas, du
côté de ceux sur qui il doit
être exercé, l'accomplissement d'un
devoir?
Si vous ne respectez pas mon droit,
si vous cherchez à en gêner l'usage,
mon droit devient nul. Si je ne songe pas à
vous aider dans l'usage de votre droit, si je me
moque de vos justes prétentions, si je vous
empêche d'aller et de venir à votre
gré, de faire une franche profession de vos
opinions et de vos croyances, si je néglige
ou m'abstiens d'accomplir le
devoir qui correspond à votre droit, ce
droit, si légitime qu'il soit, devient
illusoire et vain. Ainsi, ne faut-il pas
accompagner la déclaration des droits d'une
déclaration des devoirs? Oui, il le faut
pour bien des raisons, et je n'en citerai qu'une
seule.
Nous sommes tous, cela est
incontestable, beaucoup plus disposés
à appliquer nos droits qu'à remplir
nos devoirs, à faire valoir nos titres
personnels qu'à respecter les titres
d'autrui. Cette disposition tient à notre
égoïsme naturel, égoïsme
que nul homme de bon sens ne songe à nier.
Qu'arriverait-il donc, si les membres d'une
société étaient tous
uniquement occupés d'exercer leurs droits?
si, loin de se faire de mutuelles concessions, ils
ne pensaient qu'à se montrer
impérieux et exigeants les tins envers les
autres? En naîtrait-il cette paix,
privée et publique, le but à la fois
et le signe d'une bonne constitution sociale? Non,
c'est la guerre qui en résulterait
infailliblement, et de toutes les guerres la plus
horrible et la plus odieuse!
Que si chacun de nous est
naturellement porté à proclamer,
à imposer ses droits, il est
nécessaire de rappeler chacun à ses
devoirs, c'est-à-dire, au respect des droits
d'autrui. oui, nous avons tous besoin d'un
contrepoids et d'un appui, dans la pratique de nos
libertés : d'un contrepoids, sans lequel
nous tombons du côté où nous
penchons ordinairement, du côté de nos
exigences personnelles; d'un appui, sans lequel
nous inclinons à
mépriser les
légitimes prétentions des autres, le
droit du prochain, Sans cet appui, sans ce
contrepoids, nulle garantie solide, nulle
durée, ni pour nos droits, ni pour les
droits d'autrui. Nul ordre durable : puisque, si je
ne rougis pas d'abuser de mes droits, mon voisin ne
craindra pas d'outrepasser les siens : je le
blesse, il me blessera, et personne ne sera plus
protégé, et rien ne sera plus
respecté.
Aujourd'hui donc, comme nous n'avons
plus à redouter que la tyrannie d'un seul ou
de plusieurs nous ravisse nos droits naturels, ce
qu'il importe, c'est de faire en sorte qu'une
déclaration des devoirs contre-balance et
soutienne en même temps la déclaration
des droits. Je dis contre-balance : car, dès
qu'il n'y aura plus d'équilibre, ou
plutôt, dès que les devoirs ne
l'emporteront plus, en nous et dans la patrie, sur
les droits; dès lors, soyons-en certains, il
n'y aura plus qu'une suite de calamités
civiles. Je dis soutienne ensuite, parce; que tout
ce qui n'est pas mesuré et limité, en
fait d'oeuvres et d'institutions humaines, manque
de fondement et de force.
Ce qui importe aujourd'hui, c'est de
nous souvenir de nos devoirs! Les droits se
souviendront d'eux-mêmes et très
spontanément : notre coeur les oubliera
d'autant moins qu'il est plus disposé
à oublier ses obligations.
Évidemment, pour
guérir, pour sauver la
société, c'est cette
déclaration des devoirs qu'il est urgent de
répandre.
Or, qui la répandra le plus
promptement et le mieux? De celui qui nous parlera
au nom des hommes, ou de celui qui nous parlera au
nom de Dieu ?
Puisque tous les hommes sont plus ou
moins égoïstes, ils semblent mal
reçus et peu fondés à nous
prêcher le devoir. Cette prédication,
pour être persuasive et efficace, doit
être faite par un Être infiniment
dévoué, c'est-à-dire par Dieu
même. C'est Dieu qui nous a
conféré nos droits, c'est donc Dieu
qui est particulièrement autorisé
à nous prescrire des devoirs. Comme il nous
a tout donné, il est aussi en droit de nous
demander quelque chose. Et ce qu'il nous demande,
n'est-ce pas de respecter les justes
prétentions de nos semblables, d'aimer le
prochain ? C'est lui qui vient nous prescrire nos
devoirs, de par son sublime privilège
d'autour du monde et de créateur des
hommes.
De sorte que cette
déclaration de devoirs n'est, en
réalité, qu'une déclaration
des droits de Dieu.
Compléter la
déclaration des droits de l'homme par la
déclaration des droits de Dieu, voilà
ce qui suffit. Au contraire, proclamer les droits
de l'homme, à l'exclusion des droits de
Dieu, voilà ce qui ne suffit pas. Cette
dernière proclamation, au lieu de ramener la
paix en nous et hors de nous, n'aurait visiblement
d'autre effet que l'anarchie des âmes et des
États, que la haine sociale et un
bouleversement universel. Aussi celui-là
seul sera notre bienfaiteur, notre sauveur, qui
saura faire revivre le culte du
devoir, le respect des droits de Dieu' qui saura
faire triompher, dans la vie des individus et dans
la vie publique, le sentiment d'obligation et de
reconnaissance sur la passion de jouir et de
commander, ou le désintéressement sur
l'égoïsme. Une constitution purement
politique pourra-t-elle opérer ce miracle et
nous procurer un tel bienfait? Un
législateur purement humain sera-t-il
capable de nous rendre un service pareil?
.
Il.
SUFFIT-IL DE DÉCRÉTER LA
LIBERTÉ !
Rien de plus précieux, rien de plus
séduisant que la liberté. Toutes les
nations qui ont paru avec éclat sur la
scène de l'histoire, tous les individus qui
ont cherché à vivre honorablement,
plaçaient la liberté au premier rang
des biens terrestres. Ils ne voulaient
dépendre que d'eux-mêmes, ne se
gouverner que par eux-mêmes, ne grandir que
pour eux-mêmes. Être aux pieds d'un
tyran, aux ordres d'une caste, à la merci
d'un privilège quelconque, être dans
la servitude enfin, voilà ce qui
répugne le plus à tout coeur noble,
à tout esprit élevé; et
voilà pourquoi nous devons garder avec
vigilance le dépôt de la
liberté civile et politique.
Il y a plus : puisque la
liberté est chose si précieuse, ne
faut-il pas faire en sorte que chacun la
possède? Sans doute. Mais, pour que chacun
la possède, suffit-il que
nos législateurs la décrètent?
Suffit-il qu'ils déclarent à la face
du public, par les voies les plus solennelles.
Chaque homme, quelle que soit sa condition, est
libre, et chaque citoyen doit être son propre
maître ? Ce décret suffit-il? Parce
que tous sont libres, en théorie et en
droit, sur le papier, tous le sont-ils en
réalité et de fait, en chair et
os?
Non, évidemment : car nous
sommes organisés de telle façon que
nous pouvons être à la fois libres
comme citoyens, et esclaves comme hommes
!
Nous sommes esclaves comme hommes,
quand nous servons, non pas la justice, non pas la
sainte volonté de Dieu, mais nos passions
personnelles et notre égoïsme. Nous
sommes non-libres, nous sommes de misérables
serfs, lorsque nous obéissons aux caprices
d'un penchant, aux convoitises des sens, aux
calculs de la cupidité, aux emportements de
l'orgueil, et de la haine, de la vengeance ou de la
colère; lorsque nous nous livrons
complaisamment aux impulsions fatales d'un
désir coupable ou d'un vice grossier. Nous
sommes esclaves, lorsque nous ne savons ni nous
contenir, ni nous abstenir, ni nous
posséder, ni nous gouverner. Nous sommes
esclaves, quand nous sommes incapables de suivre
les bonnes inspirations, celles qui mènent
au désintéressement et au
dévouement, à l'amour et à la
charité, à la paix et à
l'inaltérable sérénité
du coeur.
Sommes-nous libres, chaque fois que
nous prétendons dominer et tyranniser les
autres, les forcer de penser et
d'agir absolument comme nous pensons et agissons;
chaque fois que nous refusons de nous soumettre aux
lois reconnues par nos concitoyens et
peut-être votées ou faites par
nous-mêmes; chaque fois que nous insultons
les autorités de notre pays, élues ou
sanctionnées par notre propre suffrage?
Sommes-nous libres, alors que nous nous refusons
à respecter, à protéger la
liberté de nos concitoyens; ou que nous nous
efforçons de la confisquer à notre
profit, sous prétexte de la défendre
et de la mieux assurer ? En tous ces cas si
fréquents, nous ne sommes qu'instruments
dociles des plus aveugles passions. Loin de
commander, de résister à nos mauvais
désirs, nous avons subi, et peut-être
célébré avec joie leur funeste
et pesant empire. Nous nous appelons
fièrement des hommes libres, mais nous
sommes réellement le contraire, nous sommes
des esclaves.
L'histoire de l'humanité en
fait foi : plus un homme est vraiment libre, mieux
il respecte la liberté d'autrui, la loi qui
protège les libertés
générales et le droit commun! Moins
une âme haute veut dépendre du monde
et des hommes, plus elle se plaît à
dépendre volontairement de Dieu et de sa
conscience, de son meilleur moi!
indépendance d'un côté,
soumission de l'autre. Qui refuse de servir Dieu,
servira nécessairement les passions qui
préparent des souffrances, le mal qui
engendre des malheurs ! Telle est la condition de
notre nature. Il faut obéir à
quelqu'un, relever de quelqu'un,
car nul n'est tout-puissant, nul n'est souverain
absolu. La vraie liberté consiste à
choisir le bon maître à servir la
bonne cause, à s'incliner avec amour devant
le créateur des cieux et de la terre. Il ne
peut y avoir aucune honte à suivre un pareil
chef. Il y a bonheur et bénédiction,
pour les individus et les peuples, dans une voie si
sage et si simple, dans une voie si féconde
en oeuvres de charité et
d'utilité.
Concluons-en que
décréter la liberté à
elle seule, au lieu d'affranchir d'abord ceux que
l'on appelle à sa jouissance, ne suffit
point pour sauver une société. C'est
allumer de nouvelles passions, tandis qu'il fallait
éteindre auparavant les anciennes passions,
en les remplaçant par l'amour
dévoué de Dieu et des hommes.
Concluons que le véritable libérateur
du monde, qui commence par améliorer ceux
qu'il veut affranchir, procède mieux, et
sait mieux émanciper. Mettre un instrument
de cette importance entre des mains qui ignorent
quel usage il en faut faire, ne vaut pas
l'enseignement préalable de l'usage
même de la liberté. Si nous voulons,
par conséquent, que chaque citoyen soit
aussi une personne libre, montrons-lui que l'on ne
le peut devenir qu'à la condition
d'être moral et religieux, respectueux envers
les bonnes lois et les bonnes moeurs, soumis
à la bienfaisante volonté du
Législateur invisible. Apprenons-lui
à aimer la liberté légale,
sage, progressive, celle qui ne prétend pas
s'imposer aux autres, mais qui veut les servir
avec
désintéressement, avec sympathie.
Habituons-le à regarder ses passions, son
égoïsme, comme un tombeau, non
seulement pour sa propre liberté, mais pour
le repos de sa patrie; à considérer
l'obéissance aux éternels desseins du
Tout-Puissant, la piété, comme
l'unique élément et l'indispensable
condition de la liberté! Si une
liberté sans piété est
insuffisante et même malfaisante, une
liberté réglée et soutenue par
la piété peut seule suffire et
devenir salutaire.
.
III.
SUFFIT-IL DE DÉCRÉTER
L'ÉGALITÉ ?
Ainsi que la liberté,
l'égalité est une des plus brillantes
conquêtes du monde moderne, et une
conquête dont rien désormais ne nous
pourra dépouiller. Une seule et même
loi, un seul et même droit pour tous les
citoyens, pauvres ou riches, célèbres
ou inconnus : voilà ce qui domine les codes
des sociétés nouvelles, ou sert de
base à leurs institutions. Cette
égalité-là, il est juste de la
proclamer et de l'appliquer de plus en plus ; car
elle est la justice même,
l'équité même.
Mais de même que la
véritable liberté n'est pas la
faculté de faire tout ce qu'on veut et comme
on veut, ainsi l'égalité
véritable n'est pas un brutal nivellement de
tous les genres d'inégalités et de
diversités. Le bon sens qui ne
diffère pas de la justice, le bon sens que
Dieu nous a donné pour nous
diriger dans les affaires de la
vie, n'exige-t-il pas que l'on distingue les
inégalités illégitimes et
pernicieuses des inégalités
légitimes, naturelles ou personnelles, de
ces inégalités impossibles à
détruire, parce qu'elles ont
été établies par l'auteur
même de la nature? Reconnaissons donc deux
sortes d'égalité : l'une,
chimérique et subversive, c'est
l'égalité qui repousse toute autre
différence que celles de l'âge et du
sexe, et qui voudrait prescrire à chacun la
même portion d'aliments, le même genre
d'existence ou de travail, peut-être le
même costume et la même taille; -
l'autre, réelle, désirable et
bienfaisante, c'est-à-dire celle qui
'accepte, à côté de
l'unité de loi et de l'identité de
droit, la diversité des individus et des
familles, la variété des forces et
des moyens, la dissemblance des carrières et
des travaux, la disproportion des biens et des
fortunes.
Pourquoi faut-il maintenir cette
seconde espèce d'égalité,
autant qu'il faut condamner la première?
Parce qu'il est impossible qu'une
société subsiste sans certaines
inégalités; parce que Dieu, en
remplissant le monde et l'humanité de
variétés et de contrastes, a voulu
manifestement que l'inégalité
fût un des éléments de la
création.
Quelques exemples feront presque
toucher au doigt cette importante, mais simple
vérité.
Pour qu'une nation soit
gouvernée, et il n'y a point de
société sans gouvernement, ne faut-il
pas des magistrats, des administrateurs,
des fonctionnaires de plusieurs
ordres? Ces magistrats ne doivent-ils pas
être investis d'une autorité
déterminée, dit droit d'ordonner, de
commander à ceux d'entre leurs concitoyens
qui ne sont pas revêtus des mêmes
fonctions? Voilà donc une longue
série de supériorités ou
d'inégalités. Que si nous
déclarons qu'en vertu du principe
d'égalité nous n'obéirons pas
à ces magistrats; qu'étant nos
égaux, ils n'ont point de privilège,
point d'empire sur nous; qu'enfin tous les hommes
Sont également capables, et de se gouverner,
et de régir l'État : où en
sera la patrie ? ou en sera la paix qu'elle
désire si ardemment? que deviendra la
société?
Dans une famille, il y a le
père et la mère; Dieu et la nature
veulent qu'ils disposent du sort des enfants
mineurs. Si ces enfants, entendant mal le principe
d'égalité, se rient des ordres de
leurs parents et s'estiment aussi habiles qu'eux,
et aussi sages : qu'en arrivera-t-il de cette
famille?
Partout vous rencontrez des hommes
mieux doués, plus adroits, plus savants que
beaucoup de leurs semblables; partout aussi
quelques hommes qui s'élèvent
au-dessus des autres par leurs vertus, leurs
mérites, leur zèle pour Dieu et pour
l'humanité, par leur
désintéressement ou par leur
piété.
Ces hommes-là,
peut-être malgré eux, se distinguent
de tout ce qui les entoure, et exercent une
heureuse influence sur leurs voisins. Vous appuyant
sur un faux principe d'égalité; vous
venez les attaquer et les repousser. Nous ne
voulons plus de ces
distinctions-là,
dites-vous. Ces hommes se retirent; mais en mettant
un terme à leur influence, vous privez la
patrie de ce qui faisait sa lumière et sa
prospérité, son repos et sa gloire.
Où donc conduirez-vous, la patrie? En
méconnaissant les services rendus, en
méprisant les titres justement acquis, en
condamnant l'action légitime de la
bienfaisance et du génie, de
l'expérience et du dévouement, vous
croyiez mettre en pratique le principe de
l'égalité : vous vous trompiez, vous
cédiez à un déplorable
mouvement de jalousie ou d'envie, vous vous rendiez
coupables d'une ingratitude puérile ou
révoltante.
Vous le voyez donc, il ne suffit pas
de décréter l'égalité
civile et politique: il importe d'y joindre
l'ambition d'une égalité plus haute,
de l'égalité devant Dieu.
Qu'entendons-nous par cet amour de
l'égalité devant Dieu? Rien autre
chose que le besoin d'être, autant qu'il se
peut, agréable à Dieu; par
conséquent, le besoin de rivaliser dans
l'accomplissement du devoir.
Or, comment pouvons-nous aspirer
à cette égalité spirituelle?
Dieu lui-même ne cesse de nous le dire : par
la modestie et l'humilité, par la justice et
la charité.
Celui-là sera le premier
devant Dieu, qui aura voulu être le dernier
devant le monde. Celui-là régnera qui
n'aura cherché qu'à servir.
Celui-là sera couronné de gloire, qui
se sera abaissé volontairement et
joyeusement renoncé.
Ne faisons pas aux autres ce que
nous désirons qu'ils ne nous fassent pas!
Dans ce conseil réside aussi le secret de la
vraie égalité: le pratiquer, c'est
nécessairement respecter tout ce qui est
respectable; c'est regarder comme instituées
par Dieu les autorités et les
supériorités, soit naturelles, soit
sociales. En effet, si vous étiez du nombre
de ces autorités, de ces
supériorités, vous ne voudriez pas
qu'on vous méconnût et qu'on vous
empêchât de remplir vos
fonctions.
Alors nus ne serons pas
équitables et justes seulement envers les
inégalités avouées par la
justice, envers la personne et le bien des autres,
envers leur dignité, leur mérite ,
leur vocation; nous ne serons pas moins charitables
et dévoués. Dieu ne veut-il pas que
nous aidions nos supérieurs à
s'acquitter clé leur devoir, ceux-ci
à exercer la magistrature, ceux-là
à diriger les diverses branches de
l'administration, d'autres à se livrer
à des professions utiles ou honorables,
à édifier leurs semblables, à
les guérir, à les secourir, à
les servir de telle ou telle façon ? Dieu ne
veut-il pas que nous ayons pour ces
inégalités, non-seulement de la
tolérance, mais de la bienveillance; non de
l'indulgence uniquement, mais une sympathie
agissante ? Notre bonheur, le bonheur public,
dépend de ce concours fraternel et de cette
touchante harmonie.
C'est donc l'acquisition de cette
vertu-là qui importe aux citoyens libres.
Là où elle ne domine pas, soyez-en
persuadés, l'égalité n'est
plus qu'une exigence
appuyée sur un droit, à la
vérité, mais toujours près de
dégénérer en un principe de
trouble et de discorde, et de plus en plus
incompatible avec les meilleurs
éléments d'union et de
progrès.
Oh ! si nous pouvions nous
pénétrer de cette
vérité que l'on n'est l'égal
d'un homme libre qu'en s'efforçant
d'être l'homme le plus vertueux, un
fidèle observateur des lois divines, le
disciple le plus obéissant de la conscience
droite et de la justice éternelle; si nous
parvenions tous à comprendre que la vraie et
durable égalité consiste d'abord
à se tenir tous agenouillés devant un
seul maître, à s'incliner tous
volontairement devant ceux que ce maître
invisible a chargés de le
représenter, qu'il a choisis naturellement
ou civilement pour nous commander : oh! alors, nous
n'aurions qu'un coeur et qu'une âme, qu'une
volonté et qu'une conscience ; alors, nous
aurions concorde, paix et
félicité!
Mais ce sentiment peut-il être
allumé en nous et nourri par la simple
proclamation de l'égalité civile et
politique ? Il faut pour cela une autre influence,
bien autrement pénétrante. Il faut la
vive conviction de notre commune faiblesse, et
celle du besoin universel de la miséricorde
divine.
Celui qui saura nous donner cette
conviction sérieusement , nous rendra un
service inestimable : il. complétera
l'oeuvre inachevée de nos constitutions
sociales; il nous portera, nous poussera à
la conquête de l'égalité morale
et spirituelle, de l'union devant la justice
divine, conquête nécessaire
à l'utile influence de
l'égalité devant la loi humaine, de
l'unité du droit civil.
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