L'ÂME DES GALÉRIENS POUR
LA FOI
Les
trois frères Serres
(1)
Un arrêt du Parlement de Grenoble, en date
du 24 mai 1686, prononça la peine des
galères contre les trois frères,
Pierre, David et jean Serres, originaires de
Montauban, arrêtés au moment où
ils allaient franchir la frontière de
Savoie. David fut condamné à
perpétuité, Pierre et jean pour dix
ans. Tandis que leurs parents faisaient
adhésion à l'Église romaine,
comme la presque totalité des protestants de
Montauban, les trois fils, plus courageux qu'eux,
avaient préféré l'exil
à l'apostasie. L'extrait suivant d'une
lettre de Jean Serres nous montre, pris sur le vif,
le déchirement douloureux qui se produisit
dans cette famille huguenote, comme chez tant
d'autres :
« Nos parents ont
resté dans le royaume et ont
préféré la possession d'un peu
de bien, dont Dieu peut les priver lorsque bon lui
semblera, au bonheur de partager avec
Jésus-Christ ses afflictions et ses
opprobres, pour partager ensuite avec ce même
Sauveur la gloire de son éternité
bienheureuse... Autrefois ils couraient bien dans
la carrière du salut. Dieu m'est
témoin que je ne me suis en rien
épargné pour leur représenter
leur devoir. »
Les trois frères devaient être
âgés, au moment de leur condamnation,
Pierre de 27 ans, David de 21 ans et Jean de 18
ans. Ils furent enchaînés sur trois
galères différentes, la Fortune, la
Favorite et la Marquise. Leur culture
intellectuelle, l'élévation de leur
caractère et leur piété
profonde leur méritèrent une grande
place dans le respect et l'affection de leurs
compagnons d'infortune. Dans une lettre à
Louis XIV, l'évêque de Marseille les
dénonçait avec les autres arrivants
de 1686, comme « fort opiniâtres et ne
donnant aucune marque de conversion ». Et le
roi répondit à l'évêque
que « pour les obliger à faire
abjuration, il voulait qu'on les
empêchât d'être visités
par des personnes qui les fortifieraient dans leurs
sentiments ». Une seconde
dépêche, empruntée aux Archives
de la Marine, comme la précédente,
prouve que Louis XIV ne fut pas étranger aux
violences de la bastonnade, destinées
à punir les galériens protestants
pour leur attitude irrévérencieuse
pendant la célébration de la messe.
« Sa Majesté, y était-il dit, a
été informée que les
religionnaires ne se conforment pas à
l'usage qui est établi à leur
égard et à celui des Turcs sur la
posture dans laquelle ils doivent être
pendant la messe et autres exercices de religion.
Son intention est que vous donniez ordre aux bas
officiers de les y obliger et les punir, et que
vous vous informiez auprès des
aumôniers de ce qui se passe sur ce sujet.
»
Ce fut donc avec l'approbation du
Roi et avec la collaboration des Pères de la
Mission, que la bastonnade sévit sur les
galères de Marseille, avec d'horribles
raffinements de cruauté.
Nous possédons une
précieuse lettre de Pierre Serres où
il raconte au pasteur de Saint-Benoît, de
Lausanne, ce qu'il éprouva pendant et
après la terrible exécution :
« Je vous dirai que cette
douleur, dont on ne peut parler que par
expérience, est quelque chose de bien aigu
et de bien pénétrant, lorsque c'est
une grande douleur telle que celle que j'ai sentie.
Elle pénètre jusqu'aux os, jusqu'au
plus profond du corps et de l'âme... Mon
coeur me défaillit à la fin de chaque
bastonnade, et mon âme, comme on dit en
commun proverbe, fut sur les bords de mes
lèvres, ce me semblait, pour abandonner sa
misérable cabane, qu'elle voyait
détruite comme une place qui n'est plus en
état de résister, après qu'on
y a fait plusieurs brèches et qu'on continue
à la battre en ruine. »
Il convient d'emprunter un extrait à la
touchante lettre que Pierre Serres adressa à
ses amis, le 8 octobre 1700, après sa
flagellation :
« Je vous écris, les
menottes aux mains, et les cicatrices de mon divin
Jésus, empreintes sur mon dos... C. et un
autre y ont passé avant moi, avant
obéi après quatre coups de
bâton. Le Major est venu à moi ; il
m'a dit des sottises, auxquelles j'ai
répondu en peu de mots, mais d'un air
tranquille, qu'il fît sa charge. Ma
résolution l'a animé contre moi ; il
a donc fait déployer sur moi les plus rudes
coups du monde : je me suis vu l'âme sur le
bord des lèvres. Il m'a voulu faire plier en
faisant cesser ; mais, persistant dans ma
résolution, il s'est acharné. Ma
constance, qui a fait exemple aux autres, leur a
donné coeur ; mais, je me trompe, c'est la
grâce céleste. Que j'ai de
grâces à rendre à mon Dieu, de
la faveur inestimable qu'il m'a faite de souffrir
pour les intérêts de sa gloire ! Que
tout le peuple chrétien l'en loue avec moi !
C'est à quoi je vous invite,
bien-aimés du Seigneur ; mais surtout,
âmes fidèles, demandez-lui pour moi le
don de la persévérance, afin que je
soutienne jusqu'au bout, sans quoi tout le reste
serait sans fruit et me couvrirait d'une confusion
éternelle. »
Dans les extraits qui suivent, Serres raconte
ses expériences religieuses dans
l'hôpital de Marseille, où il fut
transporté après la bastonnade. Les
annales du bagne n'ont pas de plus belles pages. La
perspective de subir une seconde fois ce cruel
supplice dans l'état d'extrême
faiblesse où il était réduit,
fut pour lui l'occasion de tentations très
vives.
« Je me disais à
moi-même que je ne pouvais pas m'assurer de
résister jusqu'à la mort, sous les
rigueurs d'un supplice où la vie ne semblait
être ménagée que pour prolonger
le tourment et faire mourir de plusieurs morts
avant que de mourir en effet.
« Je rassemblais, d'autre
part, tout ce que j'avais de lumières et de
force d'esprit pour me raidir contre le torrent de
la fureur. J'appelais à mon secours la foi,
l'espérance et la charité.
J'envisageais dune part les promesses de Dieu, et
de l'autre ses menaces. Je me disais que
j'étais en% spectacle à Dieu, aux
anges et aux fidèles, qui avaient tous les
yeux sur moi et qui me disaient tous ensemble :
« Tiens ferme ce que tu as, de peur qu'un
autre ne te ravisse ta couronne »; que je
l'étais aussi au démon et à
tous ses suppôts, qui, de leur part,
faisaient aussi des efforts incroyables, ou pour me
persuader qu'il n'y avait pas grand mal à
faire ce qu'on voulait de moi, ou pour
m'épouvanter par l'idée des tourments
et de la mort même dont on me menaçait
; que ceux-là se ré- jouissaient par
avance, persuadés de la bonté de Dieu
que je remporterais une glorieuse victoire, et que
je devais les considérer déjà
comme s'ils venaient au devant de moi peur me
féliciter d'un succès si heureux, et
pour me recevoir à leur bénite
troupe, pendant que leur divin Chef, à leur
tête, me disait en me prenant par la
main:
« Viens, fidèle
serviteur ; tu as été fidèle
en peu de chose, je veux t'établir sur de
plus grandes ; entre en la joie de ton Maître
» ; que ceux-ci, au contraire (les
démons), employaient toutes sortes
d'artifices et se servaient même de mes sens
pour me faire illusion et pour me faire perdre de
vue toutes ces belles idées, afin de me
faire tomber dans leurs pièges, grossissant
ou diminuant les objets par rapport à la fin
qu'ils se proposaient, faisant de
l'éternité un néant ou un
point imperceptible, et du temps un tout digne de
tous mes attachements ; que je ne pouvais jouir de
ce temps que par la vie. et qu'ainsi je devais la
ménager ; que cette vie était si
précieuse que Dieu, lui-même, qui en
était l'auteur, avait donné à
tous les hommes une horreur naturelle et
très légitime pour tout ce qui
pouvait l'anéantir; qu'à la
vérité il y avait du mal à
faire ce que je devais faire pour la sauver, mais
qu'au fond, Dieu dont la miséricorde est
infinie, était trop bon pour le vouloir
tenir en compte ; qu'il aurait égard
à ma fragilité ; que je n'en devais
point douter, à moins de vouloir croire que
tous ceux qui avaient eu la faiblesse de lever le
bonnet étaient damnés, ce qui n'avait
non seulement nulle certitude, mais pas la moindre
probabilité. Hé ! si cela
était, bon Dieu 1 que deviendraient tant de
bonnes âmes que la seule crainte des
supplices avait fait plier? - Arrière de
moi, Satan ! Loin de moi les conseils de la chair
et du sang ! vous ne me persuaderez jamais que le
mal soit bien et le bien mal, et qu'il faille
pécher pour que la grâce abonde !
»
... « Comme j'étais
dans cette profonde méditation et dans ce
tumulte de pensées contradictoires, on vint
nous assurer qu'il y avait ordre de nous renvoyer
à la galère dès que nous
serions un peu remis, pour rouvrir nos plaies
encore toutes sanglantes, la Cour voulant
absolument ou que nous obéissions à
ses ordres, ou que nous expirassions sous le
bâton. Cette nouvelle augmenta grandement mon
trouble ; mais ce trouble, qui passa comme un
éclair, fit là son dernier effort.
»
... « Mon âme,
disais-je en moi, pourquoi t'abats-tu, et pourquoi
frémis-tu dans moi? Attends-toi à
Dieu, car, le le célébrerai et le
glorifierai encore. Oui, Seigneur, je te
glorifierai encore ; tu m'as créé, tu
m'as racheté, tu viendras, s'il te
plaît à mon aide, et je me sentirai
assez de force et assez de courage pour mourir pour
ton nom. Je te dois bien ce sacrifice de mon corps
et de mon âme, puisque tu as souffert pour
moi des tourments encore plus cruels. Et me servant
de; mêmes paroles que j'avais
employées au moment qu'on m'étendit
sur le coursier, tandis que je me couvrais la
tête avec le drap (car je sentis couler une
grande abondance de larmes de mes yeux, qu'on
aurait pu regarder comme les témoins de ma
faiblesse je dis au Seigneur mon Dieu, avec
beaucoup de confiance et toute la soumission
possible : - Me voici prêt, ô Dieu. Il
est écrit de moi que je fasse ta
volonté. Quand tu me tuerais,
j'espérerais toujours en toi. Je t'abandonne
mes intérêts, ou plutôt je
m'abandonne moi-même sans réserve aux
soins de ta Providence. Permets, si tu le veux,
qu'on coupe, qu'on taille, qu'on tranche et qu'on
meurtrisse cette chair rebelle ; mais ne souffre
jamais, quelque douleur qu'elle sente, que je te
manque de fidélité et que je
scandalise mes frères, ceux que tu as
rachetés par le sang de ton Fils, que tu as
honorés de sa croix qui ont presque tous les
veux sur moi, pour voir si je confirmerai par mon
exemple les paroles d'exhortation que je leur ai
adressées pour le même sujet, afin
qu'ils fissent honneur à la
vérité de notre Sauveur, ton
bien-aimé. »
« - Ce fut là la
véritable pluie qui apaisa la violente.
tempête dont je venais d'être battu, et
qui me fit ensuite trouver un calme et une
tranquillité bien grandes. Je mis dans mon
coeur ces paroles, comme si Dieu venait
immédiatement de les faire entendre à
mes oreilles : « Ne crains rien des choses que
tu as à souffrir car Je suis avec toi ; je
ne te délaisserai point et ne t'abandonnerai
point. Ne crains point, vermisseau de Jacob, je
serai toujours avec toi ».
« Les murmures de la chair
s'étouffèrent. Je ne sentis plus
d'inquiétude ni de crainte. Je
détournai tout à fait les yeux de mon
esprit de mes faiblesses, pour ne m'occuper, que de
la grâce de Dieu, de ses promesses et de
l'obéissance aveugle que je lui devais, sans
consulter la chair et le sang. »
(2)
Lorsqu'il quitta l'hôpital des
forçats, Pierre Serres ne fut pas
ramené sur les galères, mais
enfermé dans un des cachots du château
d'If. L'intendant des galères, le marquis de
Montmort, avait sollicité du Roi ce
transfert. La réponse de Louis XIV,
mérite d'être conservée :
« J'ai lu
au Roi tout ce que vous m'écrivez au sujet
des nommés Carrière et Serres,
religionnaires zélés et qui se font
une application de maintenir les autres dans leurs
erreurs. Sa Majesté a estimé à
propos de les faire enfermer dans le château
d'If, où elle veut qu'ils soient
traités avec la
sévérité qu'ils
méritent. Vous aurez soin de faire
brûler tous les livres et exhortations qu'on
a trouvés. »
(3)
Après avoir lu ces lignes, il est
difficile de soutenir que le Roi ignorât le
surcroît de peines infligées aux
galériens huguenots. C'était avec son
approbation qu'on les transférait des
galères dans les cachots. Toutefois, dans
cette même lettre, le Roi se plaignait «
qu'on maltraitât trop fréquemment
quelques-uns d'eux ». Il
préférait évidemment la
sévérité des cachots humides
et noirs à la brutalité des
bastonnades. L'une de ces pénalités
avait l'inconvénient d'une très
grande publicité, tandis que les prisonniers
subissaient l'autre loin de tous les
regards.
Quatre ans plus tard, nous trouvons
encore, sous la plume de Pierre Serres, une lettre
admirable, qui prouve que sa foi n'avait pas
varié, même au milieu des horreurs des
cachots du Château d'If.
« Mes maux sont grands, mes
faiblesses plus grandes, mais parmi tous ces maux
et toutes ces faiblesses, j'espère dé
demeurer plus que victorieux par celui qui m'a
aimé. Dans mes plus grandes douleurs, plus
je souffre, plus j'ai d'amour pour la
vérité qui me fait souffrir. La
religion à laquelle mon salut est
attaché me console de tout, et rien ne
saurait me consoler de sa perte. Les
galères, les chaînes, la faim, la
soif, les rigueurs du froid, les ardeurs de la
campagne, la vermine, la puanteur, le
mépris, les injures, en un mot la rigueur
des ennemis et la fureur des hommes, se
présentent à mes yeux sous la forme
du plus agréable objet du monde,
Voilà ce que tu endures, me dis-je en
moi-même, pour la gloire de on Sauveur. Ces
chaînes représentent celles qu'il a
portées pour toi. La faim, la soif, la
nudité étaient les moindres de ses
maux. Tes sueurs, tes travaux, tes coups, tes
souffrances ne sont qu'un tableau imparfait de ce
que ce divin Maître jésus a souffert
pour ton salut. Les crachats, les épines,
les croix, les clous, le fiel, la lance et tout le
triste apprêt de sa mort sanglante, sont bien
différents de ce que tu endures, soit dans
le nombre, soit dans la grandeur. Mais quand tu
serais conforme à ton Sauveur dans tout ce
qu'il a souffert en son corps, tu n'en serais que
plus glorieux. »
Les frères cadets de Pierre Serres furent
dignes de leur aîné. David Serres en
particulier, se fit, par sa piété et
son, zèle, une place éminente au
milieu de ses compagnons d'infortune. Après
avoir essayé de l'inculper d'intelligence
avec les ennemis de l'État, le gouverneur M.
de Montmort se plaignit, dans une
dépêche à Louis XIV, qu'il ne
savait comment s'y prendre avec un homme « qui
passait pour être l'un des plus
zélés huguenots qui fussent aux
galères ». Le roi, qui ne trouvait pas
indigne de lui de s'occuper de châtier le
zèle d'un misérable galérien,
faisait écrire à son sujet la
dépêche suivante, qui, à son
insu, est devenue un titre d'honneur pour David
Serres. « L'intention du Roi est que le
nommé Serres, qui est dans les prisons de
l'hôpital des chiourmes et qui s'était
érigé en prédicant, soit
enfermé dans la citadelle de Marseille, et
vous en trouverez ci-joint l'ordre »
(4)
Cet ordre fut exécuté
avec la plus grande rigueur. À défaut
de crime d'État, dont on n'avait, pas
trouvé de trace, on accusait David Serres de
s'être efforcé de maintenir fermes
dans la foi ses compagnons de martyre, et
c'était là, aux yeux du Roi, un crime
impardonnable. Jean, Serres, qui parvint à
pénétrer jusqu'à son
frère, décrivait ainsi le cachot
où il fut enseveli : « Mon cher
frère est dans un très mauvais
cachot, privé entièrement du jour, et
si humide que ses habits pourrissent sur lui. C'est
une grande merveille que Dieu lui conserve la vie
dans une si affreuse caverne qui est à 17 ou
18 pieds sous terre ». Il ajoutait qu'un autre
galérien, M. de Lensonnière,
partageait la captivité de son frère,
« qu'ils faisaient leur ordinaire ensemble, se
consolaient mutuellement par de pieux entretiens...
et vivaient fort contents et très soumis
à la volonté de Dieu
».
Si étonnante que paraisse
cette affirmation, elle est d'accord avec les
lettres qui nous sont parvenues de David Serres. Il
y raconte une. visite de M. de Ménonville,
commandant du fort, qui lui demanda s'il ne voulait
pas prendre enfin quelque résolution pour en
sortir.
- Il y a dix-sept ans,
répondit le prisonnier, que ma
résolution est prise.
- Et quelle est cette
résolution ?
- C'est, répliqua Serres,
d'attendre patiemment la volonté du Seigneur
et de souffrir toutes choses plutôt que
d'abandonner ma religion.
Sur quoi, le commandant ne manqua
pas de le traiter d'opiniâtre et
d'entêté. « je lui
répondis en deux mots, ajoute Serres, que je
préférerais ma religion et Con salut
à ma liberté et à ma vie
même; qu'ainsi ce serait inutilement qu'on me
presserait là-dessus. » Un ami du
commandant qui l'accompagnait, ayant dit à
Serres qu'il pourrait faire son salut dans la
religion romaine aussi bien que dans le
protestantisme, le prisonnier lui répondit :
« je suis fort éloigné de le
croire. Si je l'avais cru, je n'aurais pas souffert
ce que je souffre depuis dix-sept ans. Il a
dépendu de moi de ne pas venir en
galère, et d'en sortir par le changement de
religion, après y être venu; car
croyez-vous que je voulusse souffrir par plaisir ?
».
Jean, le plus jeune des trois frères
Serres, entré à l'âge de
dix-sept ans aux galères, ne faiblit pas
plus que ses aînés devant les rigueurs
de la persécution. L'activité
intelligente qu'il déploya, lui aussi, au
service de ses compagnons d'infortune, lui attira,
comme à eux, l'emprisonnement. Leurs amis du
Refuge pouvaient bien les comparer aux trois jeunes
Hébreux dans la fournaise.
Les trois Serres furent
libérés en 1713 et 1714, lors de la
double amnistie obtenue de Louis XIV par
l'intervention de la reine Anne, d'Angleterre. On
ignore dans quel pays (Hollande ou Angleterre) ils
trouvèrent un asile. L'aîné,
Pierre Serres, avait été 28 ans au
bagne, bien qu'il n'eût été
condamné qu'à dix ans.
.
Les
trois gentilshommes poitevins
Les Églises du Poitou furent
représentées en particulier sur les
galères par trois gentilshommes,
arrêtés au moment où ils
essayaient de sortir du royaume. Entre eux
existaient des liens d'amitié dont nous
avons le témoignage dans les lettres qu'on
nous a conservées. Ils s'y exhortent
à la constance et à la
fidélité et furent fidèles
jusqu'à la mort.
Sur Barraud de la Cantinière,
voici ce que nous apprend une relation
contemporaine : Arrêté dans
l'île de Rhé, alors qu'il essayait de
sortir du royaume « pour sa conscience »,
il fut condamné aux galères
perpétuelles. Après huit mois
d'emprisonnement à Tours, il fut
attaché à la chaîne et arriva
au bagne de Marseille, où il souffrit «
tout ce qu'il y a de plus cuisant et de plus 1
accablant : le bâton, les doubles
chaînes et la vogue. Il supporta ses maux
avec une patience et une douceur qui
frappèrent d'étonnement ses ennemis.
Pendant que la maladie accablait son corps, son
âme s'élevait à Dieu, son
protecteur et son sauveur. Le 13 juin 1693,
après sept années de galères,
il fut rappelé auprès de Dieu. Son
ami Lensonnière annonçait sa mort en
ces termes dans une lettre au ministre La Place :
« Aujourd'hui Dieu a enlevé dans sa
gloire celui dont les hommes n'étaient pas
dignes. Il a été sa portion en la
terre des vivants; il est maintenant le comble de
sa félicité ».
À sa correspondance nous
empruntons deux courts extraits. Il y parle d'une
mission faite sur la galère où il
était enchaîné :
« On nous prêchait
trois fois le jour, et ces messieurs les
prédicateurs ne perdirent pas un moment pour
porter leurs auditeurs à faire grande
confession et pénitence. Nous n'avons pas
manqué d'y être attaqués, et
moi en particulier, par un des plus illustres ;
mais Dieu m'a fait la grâce de
résister à cette tentation comme
à beaucoup d'autres depuis que je suis dans
cette cruelle servitude. Ces prédicateurs du
siècle, avec leurs discours fleuris et leur
morale fardée, sont bien plus capables de
confirmer un fidèle dans les
vérités qu'il a apprises que de l'en
détourner. »
Il ajoutait au sujet de ses amis
« Le cher M. de
Laubonnière est toujours dans son
sépulcre des vivants, et même
très incommodé depuis longtemps. Il
se recommande à, vos saintes prières.
M. de Lensonnière m'a aussi prié de
vous assurer de son obéissance. Ce sont
là mes deux, chers camarades et de
véritables héros de la petite
république chrétienne des
forçats, aussi bien que nos trois illustres
frères, MM. de Serres, qui sont de
Montauban. Nous avons aussi un appelé M.
Lefèvre, un très habile homme et d'un
'grand zèle, qui est dans le fort
Saint-Jean. »
Pierre Butaud, sieur de Lensonnière,
était un gentilhomme de la paroisse de
Givré. Mis à la chaîne à
Marseille, il devint bientôt l'un des chefs
reconnus de l'association d'aide mutuelle que
formaient les confesseurs des galères. Il
correspondit avec les Églises
étrangères pour en obtenir des
secours. Son influence sur ses compagnons de
captivité lui valut une place
spéciale dans la haine de l'intendant des
galères, M. de Montmort. L'historien Larrey
raconte qu'il le fit comparaître pour
l'obliger à dénoncer les bienfaiteurs
des galériens protestants. Comme celui-ci,
en, homme d'honneur et en chrétien, se
refusait à ce métier de
délateur, Montmort commanda à un de
ses hoquetons de le flageller. Celui-ci, ayant
refusé de faire cet office qui était
celui du bourreau, il prit lui-même une
canne, dont il donna plusieurs coups à ce
pauvre gentilhomme, puis il le fit mettre dans un
cachot du fort Saint-Nicolas, où il fut le
compagnon de captivité de David Serres, dont
il disait, dans une lettre à l'un de ses
amis : « Il nous ravit par son
érudition et par sa piété
». Il succomba en 1707, aux souffrances et aux
privations de cette longue captivité.
François-Louis Kerven, seigneur de
Laubonnière, montra une fermeté et
une patience égales à celles de ses
amis, qu'il rejoignit au fort Saint-Nicolas. On
essaya de vaincre sa constance en faisant
intervenir auprès de lui sa soeur et
l'abbé des Mahis, ministre apostat. Mais il
n'était pas de ceux qui retournent en,
arrière.
« Béni soit Dieu,
notre bon Père, - écrivait-il
à sa femme, - bien-aimés et
chéris de mon âme, qui me donne encore
l'occasion de vous assurer de l'amour que j'ai pour
lui, et de la fidélité inviolable que
je lui veux garder jusqu'au dernier soupir de ma
vie, comme j'en ai assuré M. le
Supérieur de l'Oratoire qui m'est venu voir,
et ce soir M. l'Aumônier. Oh ! que j'aime mon
Dieu et sa vérité! je les confesserai
tant que je pourrai parler. Priez pour moi, je vous
en conjure, fidèle femme, fidèle
amie, qui m'avez aimé et qui m 'aimez
tant.
« J'ai toujours la
fièvre... Je suis prêt à
déloger quand il plaira à mon
Sauveur, en la miséricorde duquel je
m'assure. Je vous embrasse d'une sincère
amitié et prie Dieu qu'il vous comble de sa
grâce.
« Console-toi, ma
fidèle et bien-aimée femme, tu as
fait pour ton cher mari peut-être plus que
jamais femme n'a fait, et jamais aussi femme n'a
été plus aimée. N'offensons
point notre bon Père. Soyons toujours soumis
à sa sainte, volonté. Le Seigneur
vous bénisse 'et vous conserve 1 je ne puis
vous écrire davantage, les intimes de mon
âme. Mille amitiés à tous mes
bons parents et amis. »
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