ALFRED SAKER
Pionnier Missionnaire au Cameroun
de 1845 à 1876
EXPANSION
En cette année 1859, il eut deux grandes
joies : en avril, son fidèle ami et adjoint,
M. Joseph Fuller, fut consacré pasteur, et
en juin, sa femme lui revint
d'Angleterre.
En 1862, M. Saker, accompagné
de plusieurs amis, fit l'ascension du pic
volcanique qui domine tout le sud du Cameroun, et
nota de précieuses observations sur la
nature et la richesse du sol, la
végétation, le climat, les habitants,
les possibilités d'irrigation, en vue du
développement futur de la
mission.
Les quelques années qui
suivent sont marquées par le progrès
régulier et continu des postes de Bethel et
de Victoria, grâce au labeur incessant, dont
chaque jour ramène au zélé
serviteur de Dieu plus qu'une part d'homme ; mais
il fait face à toutes les besognes ; aucune
tâche ne le rebute. Aussi son oeuvre est-elle
prospère. Et puis des renforts sont enfin
venus et le secondent dans toutes ses
activités. C'est d'abord M. Robert Smith,
puis M. Q. W. Thomson, fiancé de la
deuxième fille de M. Saker, et Miss Goodson,
le bras droit de Mme Saker, et qui deviendra
bientôt Mme Smith.
La station de Bethel en particulier
prospère à un tel point qu'en
quelques années elle a complètement
changé d'aspect. De grands bâtiments
en briques remplacent les anciennes constructions
fragiles de bois et de paille. Le coteau sur lequel
s'élèvent ces bâtiments est
entouré d'une solide palissade. L'enclos est
disposé en jardins où abondent fleurs
et fruits : une large avenue de manguiers ombreux
conduit jusqu'à la plage où
s'élèvent des hangars pour les canots
et une scierie. En face de ces hangars, sur l'eau
placide, se dandine mollement sur son ancre une
petite chaloupe construite par M. Saker
lui-même, aide de ses jeunes
apprentis.
Dans la vallée subsiste la
précieuse briqueterie avec son four et, plus
loin, sur le bord d'un ruisseau côtier, une
plage est réservée pour les bains et
une buanderie.
Dans le village indigène, les
changements sont plus remarquables encore, parce
qu'ils témoignent d'un travail spirituel
très profond. La répugnante maison du
sorcier a disparu. Le bosquet du diable
résonne aux bruits d'un labeur
honnête, et non plus aux cris d'agonie et de
terreur de victimes torturées, auxquelles
souvent il avait fallu porter secours ; d'autres
antres maudits sont désormais déserts
et les grossiers fétiches, naguère
encore tant redoutés, sont devenus les
jouets des enfants. Des moeurs plus douces, et
surtout plus pures, inculquées un peu
à la fois par l'exemple et l'influence de
l'Évangile, remplacent l'inexorable loi de
la vengeance du sang et rachètent la femme
indigène de son esclavage. Les mariages
monogames chrétiens se multiplient, des
foyers chrétiens se fondent. Tout cela est
la plus belle floraison de semailles
opérées dans le dénûment
et le danger.
Sur le plan matériel, les
chrétiens indigènes ont appris de M.
Saker à manier la truelle et se sont
construit des maisons en briques. Ils ont fait,
sous sa direction, des portes, des fenêtres,
des meubles pour les maisons missionnaires et ont
ensuite mis à profit pour eux-mêmes
leur dextérité nouvellement acquise.
Les rois et les chefs, et même leurs humbles
sujets, ont aussi voulu moderniser leurs
habitations, et ont fait appel à ces
nouveaux ouvriers qui, pour faire face à
toute cette besogne, ont dû, à leur
tour, embaucher et former leurs propres apprentis.
Ainsi l'impulsion créatrice donnée
par M. Saker se propage et s'intensifie.
L'imprimerie est une
véritable ruche. La plus jeune des Saker y
aide son père en qualité de prote, de
typographe, exerçant en même temps
d'autres multiples attributions. La scierie, la
briqueterie et le chantier réclament encore
l'attention de M. Saker qui, ayant
créé lui-même ces diverses
activités, en demeure l'animateur et le
pouvoir dirigeant.
Et, comme toujours, la
journée de travail débute au lever du
jour sous le regard de Dieu. À six heures du
matin, une cloche rassemble les ouvriers dans la
chapelle pour la prière matinale; louange et
adoration sont les thèmes dominants du
service. Qui peut calculer l'influence
exercée sur ces âmes en formation par
l'habitude ainsi inculquée de se tourner
vers Dieu avant de commencer la journée ?
C'est probablement une des raisons, et non la
moindre, du succès de M. Saker.
En plus de cette assemblée
quotidienne, véritable culte de famille
matinal, les réunions de semaine
consistaient en une prédication le lundi et
le jeudi, une réunion de prières les
mardis et vendredis et, le mercredi, des cours
d'études bibliques où tous
étaient admis, véritable
pépinière où se
préparaient les conversions, les vocations,
où chacun apportait son fardeau et en
recevait l'allégement - oeuvre
féconde pour l'accroissement de
l'Église, la préparation
d'évangélistes et de moniteurs de
l'école du dimanche.
Le jour du Seigneur est
marqué par une intense activité
spirituelle; les hommes de la communauté
chrétienne indigène se rassemblent
dès l'aube à la mission. Là,
ils se partagent en groupes qui, sous la direction
de frères plus anciens, plus
expérimentés, s'en vont tenir des
réunions dans les postes avancés des
environs. Georges Nkwe, ancien esclave affranchi,
avait assumé les fonctions de pasteur de
l'important quartier général
qu'était devenu Bethel. C'était lui
qui présidait les cultes si M. Saker se
trouvait empêché.
À sept heures a lieu le
premier service. À onze heures,
l'école du dimanche réunit jeunes et
vieux et les évangélistes revenus de
leur tournée du matin. L'une des classes les
plus intéressantes est celle des femmes non
converties, qui se distinguent par leur
accoutrement rudimentaire. C'est une jeune
mère douala, chrétienne
éprouvée, qui leur fait la
classe.
Le service de l'après-midi,
à trois heures, se tenait en anglais et on y
voyait souvent quelques capitaines de vaisseau ou
des marins européens en cabotage sur la
rivière. L'assemblée se composait en
majorité de familles doualas, père,
mère et enfants, proprement vêtus,
respectueux et recueillis, d'indigènes
encore sauvages, en pagne, curieux mais à
moitié convaincus seulement et que leur
indécision rendait silencieux et
attentifs.
Au service en anglais
succédait un service en douala. Tous les
indigènes y restaient et d'autres
inconvertis se joignaient à eux.
Après cette réunion,
toute la jeunesse se rassemblait dans l'enclos de
la mission et, sous l'ombre généreuse
d'un gros manguier, chantait des cantiques
accompagnés sur l'harmonium. Le soir venu et
les lampes allumées, tout ce petit monde
remplissait la maison de M. Saker. Aux enfants, on
expliquait le bon berger des grandes images
bibliques ; pour les plus grands, c'était la
lecture et l'application de la Bible, avec chants
et prières. Comme ils l'aimaient, les
enfants, cette heure intime, toute à eux,
dans la maison du missionnaire ! Quel
crève-coeur lorsqu'il fallait quand
même, mais le plus tard possible, s'acheminer
vers le retour !
En mars 1866, la sourde
rivalité qui avait toujours existé
à l'état endémique entre les
deux chefs Akwa et Bell, s'envenima en conflit
déclaré et comme l'enclos de la
station se trouvait à
l'extrémité du territoire d'Akwa et
n'était séparé de celui de
Bell que par une vallée encaissée, il
se trouvait enclavé entre les
belligérants, exposé aux rafales de
mitraille que ceux-ci s'envoyaient à l'envi.
Les sujets d'Akwa et même parfois ses
guerriers, venaient pourtant s'y réfugier.
Bell s'en irrita et résolut d'en
déloger et les indigènes et les
missionnaires. Il fit donc hisser un canon au
sommet de la colline et le braqua sur la station
dans l'intention de la détruire. Dans sa
fureur, il força la dose de poudre, si bien
que le canon fit explosion et que Bell
épouvanté résolut de laisser
dorénavant les missionnaires vivre en
paix.
C'est pendant cette période
d'épreuves et de dangers que le Seigneur
reprit à Lui le premier converti de M.
Saker, Johnson, son fidèle ami et
collaborateur pendant vingt-deux années de
labeur ardu et encore inachevé. Ce fut une
lourde perte pour la mission, étant
donné la haute valeur morale et spirituelle
de cet éminent chrétien. Son
influence parmi ceux de sa race lui avait valu leur
respect et même celui des officiers de marine
britanniques et américains qui visitaient la
mission de temps à autre et avaient reconnu
le caractère élevé et l'oeuvre
efficace de Johnson.
Pendant toutes ces années, M.
Saker avait continué assidûment sa
traduction de la Bible. Il ne se passait pas de
jour qu'il n'y consacrât plusieurs heures,
remaniant constamment ses premières
versions, les recommençant même au fur
et à mesure que sa connaissance du douala se
complétait et se perfectionnait. Enfin, au
début de 1872, il pousse ce cri de triomphe:
'La dernière page du Livre Sacré
vient de sortir de presse. je l'ai devant moi,
imprimée en caractères faciles
à lire. Ainsi, le grand oeuvre de toutes ces
longues années est terminé et je me
sens comme un oiseau longtemps en cage, qui vient
de recouvrer sa liberté et peut enfin
prendre son essor à travers l'espace. J'en
ai tant de joie que les mots me manquent pour
l'exprimer ! »
L'impression sur place de ces
versions successives, d'autres livres de classe et
de cantiques à l'usage de la mission, lui
avait fourni l'occasion d'initier de jeunes
indigènes aux secrets de l'imprimerie et
ceux-ci, à leur tour, auraient dû le
décharger de bien des travaux secondaires,
de même que les charpentiers auxquels il
avait enseigné le travail du bois. Mais il
arrivait trop souvent qu'aussitôt en
possession du métier, ces jeunes gens
allaient louer leurs services dans les villes de la
côte et une bonne partie du travail
matériel retombait sur M. Saker qui devait
sans cesse recommencer à former des
apprentis. Par contre, les ouvriers qui restaient
auprès de lui étaient sa joie et sa
gloire. Leurs enfants, vêtus et
élevés par leurs mères sous la
direction de Mme Saker, remplissaient
l'école. Chaque foyer chrétien
était un centre de rayonnement de
l'influence de l'Évangile. Les mères
avaient, avant leur mariage, appris à la
maison missionnaire à faire le ménage
et à soigner les malades, et, non contentes
de tenir leurs maisons comme des modèles
d'ordre et de propreté, suivaient encore
l'exemple de Mme Johnson et de Mme Saker quand il y
avait des orphelins ou des abandonnés
à recueillir et à élever,
précieuses recrues pour le Royaume de Dieu.
.
NOUVELLES CRITIQUES
Cette belle oeuvre aurait dû exciter
l'admiration unanime, éveiller
l'émulation de beaucoup ; eh bien, il se
trouvait, parmi ceux qui l'observaient de loin, de
trop loin sans doute, des esprits étroits
qui la critiquaient sans comprendre qu'elle
était l'aboutissement d'une vie
entière d'abnégation totale et de pur
désintéressement, que M. Saker
était de ces absolus qui pratiquent le
précepte apostolique : Ce n'est pas moi qui
vis, c'est Christ qui vit en moi; et qu'ayant
dépouillé tout égoïsme et
recherche de soi, il s'était fait
l'instrument docile par quoi l'intelligence, la
puissance créatrice de l'Esprit divin
avaient pu se manifester au-delà des
possibilités humaines.
.
LA MÉTHODE
En répondant à ces critiques, il
expose sa méthode : « Quant au travail
matériel, ce que j'en fais, je le
considère comme tout à mon plus grand
honneur. Et ce n'est pas du temps perdu,
étant donné que je me trouve dans un
pays où n'existe aucune industrie, parmi une
population totalement ignorante de 'tous les
métiers élémentaires. je n'ai
du reste qu'à montrer aux apprentis comment
travailler, donner ici un conseil, là manier
les outils pendant quelques minutes pour leur
apprendre à s'en servir. Quant aux
bâtiments construits pour la mission,
où serions-nous tous si nous n'avions jamais
eu pour nous loger que les misérables et
malsaines paillottes indigènes ? La
mortalité parmi nous a diminué au fur
et à mesure que ces maisons plus solides et
plus salubres ont été construites, et
comment nous les procurer, si ce n'est en les
construisant nous-mêmes avec patience et
persévérance et dans le double but
d'inciter les indigènes à en faire
autant pour eux-mêmes et de leur enseigner
comment s'y prendre ?
D'aucuns prétendent que ces
occupations matérielles ont nui à
notre travail spirituel et que j'aurais dû
aller de lieu en lieu, Bible en main, prêcher
l'Évangile au peuple sur les routes. Mon
système à moi est différent.
J'estime qu'il faut aller trouver chaque individu
chez lui, sympathiser avec ses épreuves et
ses souris, faire naître en lui l'idée
d'une existence meilleure et des moyens de la
réaliser. Puis, lorsque son attention est
éveillée, lui parler de la vie
supérieure dont nous sommes déchus,
mais que l'amour de Dieu veut restaurer pour nous
si nous voulons l'écouter et lui
obéir.
Qui mesurera la valeur d'une
leçon si simple, donnée de coeur
à coeur par une âme
éclairée à une âme
encore enténébrée ? Et si
cette leçon est inculquée d'une
façon pratique en faisant la
démonstration d'une meilleure manière
de cultiver et de construire, qu'importe ? Cette
méthode manque d'éclat, de
sensationnel, agit sans bruit, mais fait une oeuvre
solide et profonde, d'une portée
considérable. Partout où Dieu nous a
permis de travailler pour Lui, les premières
difficultés ont été
surmontées et nous avons désormais un
groupe permanent de chrétiens
fidèles. Cependant, tant que nous serons
entourés de païens, l'oeuvre doit
progresser de la même manière,
c'est-à-dire de maison en maison, de coeur
en coeur, si l'on veut réussir. Pour moi, le
travail spirituel consiste à atteindre le
coeur de chaque créature humaine
individuellement. Peu importe comment j'y parviens.
C'est ainsi qu'opéraient jésus et,
après lui, les apôtres dans la
diversité de leurs moyens, profitant aussi
des rassemblements publics chaque fois qu'ils en
avaient l'occasion, comme sur la Montagne du
Sermon, au bord du lac où se fit le repas
miraculeux.
Le succès de la
méthode d'évangélisation
préconisée et employée par M.
Saker éclatait surtout dans la
qualité des chrétiens de Bethel.
C'étaient des gens de toute confiance; il
avait ainsi groupé autour de lui une
phalange d'hommes sur lesquels il pouvait compter
en cas de besoin; à n'importe quel moment il
pouvait en dépêcher un ou plusieurs,
du bureau ou de l'atelier, pour présider une
réunion de prières, conduire à
Dieu une âme inquiète ou assister
à un débat du Conseil des Chefs de la
région, pour leur donner, comme ces derniers
le disaient eux-mêmes « l'opinion de
Dieu sur la palabre. » C'est surtout dans ces
occasions-là que Georges Nkwe, l'ancien
esclave affranchi, était précieux. Si
pressée que fût sa besogne à la
forge ou à l'établi, il
répondait à l'appel
péremptoire du roi: 'Envoyez-nous Nkwe nous
donner l'avis de Dieu,' et quittait tout pour aller
siéger au conseil, écouter des heures
entières les interminables harangues des
chefs, entendre les pour et les contre et
résumer pour eux ce que devait être
l'opinion de Dieu sur la question en litige. Cet
homme simple de coeur et humble d'esprit fut
souvent l'instrument de Dieu pour le bien dans ces
étranges conclaves, et c'était le
témoignage le plus éclatant qui
pût être rendu à
l'élévation de caractère de
cette communauté chrétienne que la
déférence des chefs indigènes
encore sauvages pour le jugement des anciens et
notables de l'Église.
Bethel n'était pas le seul
centre de rayonnement de l'Évangile. M.
Thomson, le gendre de M. Saker, s'occupait du poste
créé dans le village de Bell, M.
Joseph Fuller, de celui de Hickory Town, et M.
Robert Smith, de ceux échelonnés le
long de la rivière vers le nord. En outre,
un jeune indigène gagné à
l'Évangile à Bethel s'en était
allé fonder, dans une province
éloignée, un poste
d'évangélisation qui
prospérait au-delà de toute
espérance.
Avant ainsi établi solidement
un Quartier Général à Bethel,
doté le Cameroun d'une langue écrite
et d'une traduction de toute la Bible en cette
langue, formé des collaborateurs capables de
le décharger de bien des routines, M. Saker
entrevit enfin la possibilité de
réaliser un autre de ses rêves de
pionnier, rêve relégué
jusque-là à l'arrière-plan de
ses préoccupations, mais qu'il n'avait
cessé de garder vivant en lui comme une
vision d'avenir; celui de pénétrer
plus avant dans l'intérieur de l'Afrique et
d'évangéliser à outrance. Il
remonta dans ce but jusqu'aux sources des
rivières tributaires du Cameroun, visitant
les villages égrenés en chapelet le
long de leurs rives. Pour cette nouvelle
entreprise, il n'eut au début que le bateau
rudimentaire qu'il avait construit lui-même;
mais, en 1875, M. Thomas Coats, de Paisley en
Écosse, lui fit cadeau d'une chaloupe
à moteur qu'il avait baptisée Helen
Saker en témoignage d'admiration pour la
vaillante compagne du vaillant pionnier. Ce fut une
grande joie pour eux.
En 1876, les provinces nord du
Cameroun furent affreusement ravagées par
une terrible épidémie de
vérole. Des villages entiers furent
anéantis. M. Saker se rendit sur les lieux
et eut la douleur de constater les effroyables
dégâts subis par des populations qu'il
avait depuis peu commencé
d'évangéliser. Par bonheur, le
fléau ne s'étendit pas jusqu'aux
territoires du bas Cameroun et le poste de Bethel
fut épargné. Dieu veillait sur cet
établissement et, plus d'une fois, comme
nous l'avons vu, en détourna les dangers qui
le menaçaient.
.
LE SECRET
On pourrait se demander quel est le secret de
cette vie triomphante, de ces magnifiques
réalisations, de ces délivrances
miraculeuses ? Comment M. Saker pouvait-il tenir
toute une horde de guerriers
frénétiques en respect rien qu'en
levant le bras ? Comment a-t-il
résisté aux privations, au
dénûment, survécu aux jours et
aux nuits d'intempéries, exposé en
pleine mer sur un canot ? Comment a-t-il
réussi à fixer une langue dont il ne
savait pas le premier mot en arrivant et à
traduire toute la Bible en cette langue ? Comment
a-t-il pu à ce point transformer la
mentalité et les moeurs des Africains avec
lesquels il a pris contact, qu'il en a fait des
hommes dignes de ce nom, au caractère
intègre, respectés et heureux?
Comment a-t-il pu tenir malgré les
défaillances de son Comité, fournir
un si constant effort, triompher de tant de
difficultés ? D'où lui venaient cette
endurance à toute épreuve, cette
patience jamais lassée, cette force de
rayonnement qui inculquait l'idéal
chrétien à ceux qui l'approchaient,
ce pouvoir créateur qui lui fit
réaliser Bethel, Victoria, tous les autres
postes disséminés dans la brousse,
véritables têtes de ponts de la
civilisation chrétienne la plus authentique
et la plus solide et dont les notabilités
anglaises vinrent parfois
s'émerveiller.
Son secret, il nous le
révèle lui-même dans son
journal intime. « Mon coeur, écrit-il,
semble dire à tout instant du jour :
"Père Céleste, garde ma main dans la
tienne" ». Voilà la source de sa vie,
l'inspiration de son oeuvre ; c'est cette
étroite dépendance du Dieu immanent,
cette position acceptée et maintenue
d'instrument docile par lequel Dieu peut accomplir
ses desseins conçus de toute
éternité pour sa créature,
l'homme, noir ou blanc. C'est cette
abnégation totale de soi qui veut
n'être rien afin que Dieu puisse être
tout, le vouloir et le faire selon son bon plaisir.
C'est cela qui avait permis à M. Saker
d'oeuvrer sans trêve pendant trente-deux ans,
dans un climat redoutable, au milieu
d'épreuves et de dangers qui auraient
d'emblée abattu sans retour une constitution
plus robuste.
.
DÉCLIN
Mais maintenant, il a soixante-deux ans. Il
commence à sentir la fatigue. Ses forces
physiques menacent de le trahir, réclament
des ménagements et, en 1876, il se
décide à se rendre en Angleterre pour
prendre quelque repos. Hélas, il ne pourra
plus revenir en Afrique ! Pourtant, il en garde
l'espoir et, en attendant que lui reviennent assez
de forces, il conserve pour les missions un
intérêt passionné qu'il veut
communiquer à des successeurs possibles.
Aussi visite-t-il les églises d'Angleterre
pour parler des Africains, les faire aimer,
susciter des vocations missionnaires. Ainsi trois
années se passent à continuer le bon
combat dans le déclin de sa
vitalité.
Pendant l'automne de 1879, il se
rendit à Glasgow pour assister à une
conférence des délégués
des églises baptistes, et, au cours d'une
réunion dans la salle St. Andrew, il eut une
fois encore l'occasion de rendre témoignage
à la merveilleuse grâce divine qui
l'avait aidé à mener à bien
son oeuvre pour le Seigneur en Afrique. Ses
dernières paroles furent un appel et un
testament ; il léguait à d'autres la
tâche qu'il ne pouvait plus
achever.
« Si l'Africain est notre
frère, plaidait-il, n'allons-nous pas lui
donner de notre substance ? Oh ! conclut-il d'une
voix vibrante d'enthousiasme et de regret qui
émut toute l'assemblée, si j'avais
seulement encore une vie à dépenser
là-bas ! Voyez les champs qui blanchissent
pour la moisson ; il y a des multitudes qui vivent
toujours dans les ténèbres. C'est le
Fils de Dieu qui nous appelle pour aller annoncer
Son Évangile à toute créature,
et nous avons sa promesse qu'Il sera avec nous
jusqu'à la fin. Que Sa
bénédiction repose sur vous et sur
les âmes à sauver!»
.
LA FIN
M. Saker rentra malade de Glasgow et dut
s'aliter. Il fut souffrant tout l'hiver et dut
renoncer à visiter les églises qui
réclamaient sa présence.
Le 8 mars 1880, son état
s'aggrava soudain; sa femme, pieusement, veillait
sur lui avec des soins délicats ; mais lui,
intrépide jusqu'à la
témérité, et ne voulant pas
faiblir, s'habilla et descendit de sa chambre au
salon. Il déclinait visiblement, et
cependant, il voulait vivre encore et parlait
à son docteur d'un retour prochain au
Cameroun où l'attendait la tâche
inachevée. Mais dans la nuit du 12 mars, il
s'éteignit doucement, et Dieu, le tenant
toujours par la main, le conduisit cette fois dans
Sa demeure céleste et lui dit : « Cela
va bien, bon et zélé serviteur. Tu as
été fidèle en toutes choses .
. . viens maintenant prendre part à la joie
de ton Seigneur. »
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui
luttent, ce sont
Ceux dont un dessein noble emplit
l'âme et le front,
Ceux qui, péniblement,
gravissent l'âpre cime,
Ceux qui marchent pensifs,
épris d'un but sublime,
Ayant devant les yeux, sans cesse,
nuit et jour,
Ou quelque saint labeur, ou quelque
grand amour.
Londres, Octobre, 1944.
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