ALFRED SAKER
Pionnier Missionnaire au Cameroun
de 1845 à 1876
CRITIQUES
Un autre souci qui pesa lourdement sur son coeur
lui vint des critiques malveillantes auxquelles il
fut en butte tout le temps de son ministère
de la part de personnes incapables de comprendre ce
qu'étaient la vie et les difficultés
d'un pionnier missionnaire en Afrique à
cette époque. Sans intention de se
justifier, mais pour tâcher d'éclairer
leur jugement, il leur écrivit par
l'intermédiaire d'un ami: "Depuis
près d'un an que ma femme est absente, je
dois vaquer en personne aux soins du ménage,
enseigner à un jeune garçon à
faire le pain - le cuisinier que Mme Saker avait
avant son départ, sait tout juste faire
bouillir mes ignames et un morceau de viande
salée. Ces mets et, de loin en loin, "une
poule au pot," constituent tout le prétendu
"luxe gastronomique" de Bethel. Faut-il ajouter que
je m'octroie une tasse de thé quand j'en
possède, mais que récemment j'ai
dû m'en passer pendant quatre mois ? Quand le
thé manque, je bois de l'eau sucrée,
et quand le sucre est fini, il me reste l'eau. Dieu
merci, l'eau ne manque jamais, mais encore faut-il
l'aller chercher en été à un
kilomètre et demi de la station!
L'école construite dans le village voisin
l'a été de mes propres mains, car il
est impossible de trouver de la main d'oeuvre ; et
un bâtiment de 12 m. x 25 m. ne surgit pas du
sol d'un simple coup de baguette ! À Bethel,
les déprédations et destructions
opérées par les indigènes la
nuit doivent être réparées
dès le lendemain matin. C'est une constante
épreuve de patience qui absorbe beaucoup
d'énergie. Pou; m'assister dans tous ces
travaux manuels de la routine quotidienne, j'ai la
bonne fortune d'avoir près de moi M.
Johnson, qui est un brave homme et un
bûcheur. Ai-je mérité,
dites-moi, qu'on m'accuse d'indifférence, de
négligence ou de paresse ?
.
L'OEUVRE CONTINUE
Cette année-là se termina
heureusement. Il reçut le 23 décembre
la visite de son bon ami, le Dr Prince, qui lui
apporta une caisse expédiée par Mme
Saker, contenant des chaussures, du thé, du
papier, et surtout des lettres qui lui apprirent la
naissance d'une petite fille au mois d'août
(1847).
Le 27 décembre il accompagne
le Dr Prince à Clarence pour présider
la distribution de prix de l'école
missionnaire de cette station, et note tout le
réconfort spirituel et physique qu'il a
reçu de ce séjour parmi des
chrétiens européens.
Au début de 1848, une maison
fut construite pour y loger M. Johnson et sa
famille, et, vers le milieu de la même
année, le Dr Prince dut quitter la station
de Clarence à Fernando Po pour raisons de
santé. M. Saker se trouva donc seul pour
desservir les deux postes de Clarence et du
Cameroun, que séparait un détroit de
30 km. Il réclama des aides qui furent
aussitôt acheminés par le
Comité de Londres. Le voyage devait durer
trois mois.
Entre-temps, M. Saker s'acharnait
à ses livres. Il reçut une presse
à imprimer, don de ses anciens amis de
Devonport, et put bientôt réaliser son
ambition de préparer des manuels scolaires
pour Béthel. En plus de cela, il menait de
front tout un programme d'activité
religieuse dont le résumé suivant
donnera une faible idée : Il prêchait
deux fois le dimanche et une fois la semaine.
|
Lundi soir :
|
réunion des moniteurs
réunion des
mères
réunion missionnaire
|
|
Mardi :
|
réunion de prières
|
|
Mercredi :
|
grande assemblée de toutes les
classes de l'école, enfants et
adultes
|
|
Jeudi :
|
étude biblique dans la maison de
M. Saker
|
|
Vendredi :
|
conférence publique
|
|
Samedi :
|
préparation des services du
dimanche
|
Trois fois par semaine : lundi, mardi et
mercredi, de 10 heures à 1 heure, il
recevait les âmes inquiètes qui
cherchaient leur voie et avaient des questions
à élucider. Les mêmes jours, de
5 à 6, il accueillait tous ceux qui
n'avaient pu venir le matin.
Entre-temps, il faisait des visites
pastorales à domicile, se multipliait au
chevet des malades, servait de docteur à
toute la région, surveillait et guidait les
jeunes apprentis à l'imprimerie, leur
préparait des textes scolaires et bibliques,
continuait ses études de douala et ne
pouvait s'asseoir à un repas sans qu'on
vînt le déranger.
L'année 1849 lui ramena sa
femme. Sa solitude avait pris fin. Avec
allégresse, il nota
l'événement sous la rubrique 'Grande
bénédiction' Deux missionnaires, M.
et Mme Newbegin, étaient arrivés en
même temps pour renforcer l'équipe de
Fernando Po. Ce fut l'occasion pour M. Saker de
prendre un peu de repos bien gagné. Il alla
passer quinze jours en pleine mer, sur le bateau de
la mission, se refaire un peu au grand souffle des
vivifiantes brises marines.
À son retour, il dut quitter
pour un temps les Doualas qu'il chérissait
parce qu'il avait fait parmi eux ses
premières armes, et desservir
l'église plus considérable de
Clarence jusqu'en mars 1850. Il y avait
déjà sept ans qu'il peinait sans
répit sur ce rivage au climat si meurtrier
qu'on l'a appelé « le tombeau des
Blancs. » La Mission Presbytérienne
Unifiée lui offrit de le transporter
gratuitement en Angleterre. Il accepta et partit.
À peine de retour dans sa patrie, il apprit
que son remplaçant au Cameroun, M. Newbegin,
était mort à la tâche le 17
avril.
Ainsi, il n'y avait plus un seul
Européen sur les champs de missions en
Afrique. Les membres du Comité de Londres
qui les soutenaient de leurs prières et de
leurs deniers, s'inquiétèrent des
sacrifices en vies humaines déjà
consentis et de ceux à envisager pour
l'avenir et furent un moment tentés
d'abandonner l'entreprise. Mais . . . ils ont
compté sans M. Saker. Lui, il s'est
dévoué, exilé, il a tout subi:
la faim, le froid, la maladie, la solitude,
l'isolement, le dénûment, les dangers,
tous les aléas des premiers jalonnements
d'une oeuvre à créer de toutes
pièces, et c'est encore lui qui les empoigne
pour les remettre debout. Il leur adresse une
lettre puissante de foi indomptable, qui retentit
comme une sonnerie de clairon:
« Vous avez perdu du monde,
écrit-il ; mais gagne-t-on jamais des
batailles sans effusion de sang ? Parfois les
résultats se font attendre. » Or, Dieu,
dans sa providence, nous a déjà
donné environ cent quarante convertis
éprouvés. Il y a huit instituteurs
indigènes qui, à l'occasion,
s'efforcent aussi d'amener des âmes à
Dieu. L'instruction qui se donne aux enfants se
répand autour d'eux au plus grand profit de
la masse. À Clarence, la transformation
opérée par l'Évangile est
d'une valeur incalculable. Au Cameroun, des
âmes ont été sauvées,
des églises se sont groupées et le
désert est en voie de devenir un
véritable jardin du Seigneur. Et c'est
grâce à vous que tout ce travail
s'accomplit ; vous en êtes la source, vous en
fournissez les moyens. Ces résultats ont
coûté bien des souffrances, bien des
sacrifices, bien des vies, mais qui peut dire que
ce fut les payer trop cher ? Les vies
étaient consacrées : Dieu les avait
acceptées et les a employées à
sa manière et pour sa gloire. Allons-nous
donc nous décourager ? Si Dieu nous
éprouve aujourd'hui, humilions-nous devant
Lui et efforçons-nous de mettre à son
service de nouveaux sacrifices plus purs et plus
entiers. Vous allez conclure que je devrais sans
délai reprendre le chemin de l'Afrique ?
À cela, je n'ai qu'une réponse : je
suis prêt ! »
Cet émouvant rappel, ce
« Debout les Morts ! » ne retentit pas en
vain. Les membres du Comité vacillant se
rallièrent comme un seul homme à ce
lutteur intrépide qui voulait rentrer dans
la lice parce que l'oeuvre conçue en lui
comme un ensemble restait inachevée, parce
qu'il n'avait pas fini de donner ce qui lui restait
de forces, de ressources et de vie.
Il s'en retourna donc souffrir la
disette, la solitude, affronter les dangers, subir
les maladies, les attaques des
éléments hostiles, se mesurer avec la
superstition et les ténèbres, la
mauvaise foi et la cruauté, défricher
la terre et les âmes, pleurer des deuils
aussi, car l'une de ses filles, Alice, mourut
presque subitement peu de temps après ; mais
il s'en retourna avec sa foi intacte, avec sa foi
accrue d'un nouveau triomphe, et qui, d'avance,
faisait siennes toutes les victoires du Christ :
« Prenez courage, car j'ai vaincu . . .
»
Il se rembarqua pour l'Afrique le 25
octobre de cette année-là. Sa femme
l'accompagnait. Ils laissaient en Angleterre leurs
trois filles ; l'aînée de 10 ans, la
seconde de 3 ans, et un bébé de onze
mois. Cette séparation fut douloureuse, mais
ils avaient consacré leur vie au service du
Seigneur et lui faisaient confiance qu'il
protégerait les enfants.
Pendant les trois années
suivantes, M. Saker se multiplia pour faire face
à toutes les tâches, à tous les
problèmes que présentaient les trois
stations de Clarence, de Bimbia et de Bethel. C'est
cette dernière qui était la plus
prospère. Il note seize baptêmes en
une année et beaucoup de demandes
d'admission dans l'Église, quatre mariages
chrétiens. Aussitôt convertis, les
indigènes manifestent un grand désir
de s'instruire. Le petit temple est comble à
chaque service. L'école fonctionne bien ;
les élèves et leurs parents arrivent
en foule avant cinq heures du matin pour entendre
expliquer la Parole de Dieu et pour prier. Les
enfants restent jusqu'à dix heures. À
cinq heures après-midi, nouvelle
réunion des adultes pour la lecture et la
prière. À sept heures, on se
rassemble chez M. Johnson souvent jusqu'à
onze heures ou minuit. Parfois, il faut renvoyer
les gens chez eux ! … Labeur, leçons, chants
et prières, ces quatre mots résument
toute notre vie au Cameroun, » écrit M.
Saker.
Les tempêtes et tornades, les
termites et l'humidité avaient fortement
endommagé les premiers bâtiments de la
mission et M. Saker dut envisager la
nécessité de reconstruire avec des
matériaux plus durables. Le Cameroun, pauvre
en pierre à bâtir, est par contre
riche en argile. À défaut de pierre,
pouvait-on faire des briques? Il en façonna
quelques-unes, qui réussirent, puis
construisit un four où l'on pouvait en cuire
quatre mille en une fois ; mais pour cela, il
fallait de la main d'oeuvre. Or, depuis la
première installation au Cameroun, il
n'avait pas été possible de se faire
aider par les Doualas moyennant salaire; ils
prétendaient que travailler était le
sort réservé aux esclaves. M. Saker
et Johnson avaient donc dû abattre
eux-mêmes toute la besogne autant par
nécessité que pour montrer l'exemple,
mais n'avaient récolté que des
sarcasmes. D'autre part, dès que les
villageois se décidaient pour Dieu, leurs
chefs les expulsaient de la communauté de
crainte qu'ils ne révolutionnent sa
manière de vivre. Dans leur détresse,
ils venaient demander conseil à M. Saker.
Tout d'abord, il ne put que les diriger sur
l'exploitation de la terre et la vente des
récoltes. C'est ainsi qu'il introduisit au
Cameroun la culture du coton, de la canne à
sucre et des arbres fruitiers, ce qui ouvrit de
nouveaux marchés. Or, voici qu'il pouvait
maintenant employer les bannis à faire des
briques. Bientôt cinq familles furent
occupées à ce travail, produisant
2000 briques par semaine. C'était un
véritable triomphe qu'il devait à
Dieu et à l'influence de Sa Parole. Sans
l'Évangile, personne ne voulait travailler;
grâce à l'Évangile, on pouvait
construire des maisons, des ponts, transformer le
désert en champs fertiles, parce que les
indigènes chrétiens avaient
répudié leurs anciens
préjugés. Le travail n'est pas le
moindre facteur de civilisation, et c'est une des
gloires de M. Saker d'en avoir fait
reconnaître la dignité à des
populations qui l'avaient jusque-là
considéré comme une opprobre.

L'église à Douala
bâtie par M. Saker.
Maintenant qu'on avait des briques, il fallait
du ciment pour les faire tenir ensemble. Pionnier
jusqu'au bout, M. Saker se met à fouiller
les environs en quête de quoi faire de la
chaux ou du ciment. Il ne trouve que des
déchets de coquillages. « Je vais
envoyer le canot ramasser une cargaison
d'écailles d'huîtres, écrit-il,
et, après cela, qui peut entraver le travail
? Si le Seigneur me donne la santé, tout ira
bien. » Et tout alla bien, car le Seigneur
était avec lui. En quelques années,
les maisons des missionnaires, la chapelle, les
salles d'école, furent entièrement
rebâties et demeurèrent longtemps un
monument du savoir-faire, de
l'ingéniosité inventive et de la foi
profonde et agissante de cet éminent
serviteur de Dieu.
.
FERNANDO SAKER
La naissance d'un fils, en mai 1851, apporta aux
Saker une rare joie qui n'alla pourtant pas sans
beaucoup d'inquiétudes, car ils ne purent
épargner au nouveau-né les
fièvres et les maladies inhérentes
à ce climat hostile. D'autre part, le
ravitaillement était souvent un grave
problème pour la station de Bethel. Les
grandes personnes pouvaient, à la rigueur,
s'accommoder de quelques privations ; mais il vint
un temps, pendant l'année 1852, où il
fut impossible de trouver aucun aliment qui
pût convenir au bébé. M. Saker
alors se rendit en canot à Fernando Po dans
l'espoir d'y acheter quelque nourriture aux marins
qui parfois descendaient dans l'île.
C'était un voyage long et hasardeux, la mer
étant mauvaise dans le détroit. Il en
revint avec une seule boîte de biscuits;
c'est tout ce qu'il avait pu se
procurer.
Pendant son absence, Mme Saker avait
réussi à endormir l'enfant
tourmenté par la faim. Lorsqu'elle entendit
le canot aborder sur la plage, elle sortit sans
bruit au-devant de son mari pour lui parler dehors
afin que le son des voix n'éveillât
pas l'enfant et sa faim inassouvie.
Précaution vaine ! Le bébé fut
bientôt réveillé et se mit
à dévorer force biscuits avec
délices, tandis que ses parents, de chaque
côté du berceau, le contemplaient les
larmes aux yeux, encore tout secoués
d'être passés brusquement de
l'angoisse la plus cruelle à la joie d'une
nouvelle délivrance.
Une des difficultés, et non
des moindres, était la distance entre les
principales stations à desservir et le fait
qu'elles étaient séparées par
un détroit dangereux où se
déchaînaient de fréquentes et
violentes tempêtes. M. Saker était
obligé de tenir toujours le gouvernail
lui-même, et encore ici, ses études de
jeunesse sur la navigation lui furent d'un secours
appréciable. Mais souvent il lui arrivait
d'être retardé en mer par vents et
marées, de subir les furieux assauts des
éléments contraires, les averses
tropicales, d'être trempé jusqu'aux os
pendant des heures. Une nuit même il fut
enlevé par un coup de vent et jeté
à la mer. Ses compagnons de voyage ne
s'aperçurent pas tout de suite de sa
disparition. Repêché, il dut rester
exposé aux vents de la nuit pendant huit
heures, jusqu'à ce que le soleil du
lendemain ait fini par sécher ses
vêtements sur son dos.
Il convient de noter ici que,
pendant les absences de son mari, Mme Saker
était seule à Béthel pour
veiller sur la station au milieu d'une peuplade
qui, à tout moment, et sous le moindre
prétexte, pouvait devenir agressive.
À cette situation précaire
s'ajoutaient ses responsabilités envers sa
propre famille, celles de sa grande
maisonnée d'enfants indigènes,
orphelins et autres, recueillis dans la maison
missionnaire, et les inquiétudes que lui
causait le sort de son mari quand il tardait
à rentrer de ses expéditions qui,
elle le savait trop bien, ne manquaient jamais de
redoutables imprévus. Heureusement, comme
son mari, elle possédait cette
qualité de courage tenace qui ne
s'épuise pas en une action d'éclat,
mais appuyé sur Dieu, tient bon jusqu'au
bout pendant de longues patiences et fait les vrais
héros de la foi.
|