ALFRED SAKER
Pionnier Missionnaire au Cameroun
de 1845 à 1876
DÉBARQUEMENT
AU CAMEROUN
La tentative réussit.
Un chef, Deido, vassal du roi Akwa, offrit aux
visiteurs un terrain et une hutte indigène,
qu'ils acceptèrent, et le 10 juin, 1845, M.
Saker quitta définitivement Clarence et
débarqua au Cameroun pour y commencer ce qui
allait être le grand oeuvre de sa
vie.
Il emmenait avec
lui son fidèle Thomas Horton Johnson, bien
que celui-ci eût fait tous ses efforts pour
le dissuader de pénétrer au Cameroun
et le convaincre qu'il y serait mangé. - Oh
non ! je suis bien trop maigre ! avait
répondu M. Saker. Désarmé par
cette répartie, Johnson décida
d'emboîter le pas et Dieu l'en bénit
en lui donnant par la suite beaucoup d'enfants
spirituels dans son pays d'adoption.
.
LE
PIONNIER
Leur débarquement sur
ce rivage peuplé de Doualas faillit
déclencher une guerre entre le chef vassal,
Deido, qui leur avait offert asile, et le roi Akwa,
jaloux de ce qu'un Européen se fixât
sur un domaine autre que le sien 1 M. Saker,
à peine arrivé, fut donc
obligé, au péril de sa vie,
d'affronter les belligérants pour les
réconcilier. Il y réussit et Akwa lui
assigna, sur son propre territoire, un emplacement
où installer des bâtiments
missionnaires.
Le 22 juin, 1845,
M. Saker inaugura son oeuvre au Cameroun et le
compte-rendu de ses activités ce
jour-là donnera une idée de ses
efforts pour faire pénétrer
l'Évangile chez les Doualas. Levé de
grand matin, il rassembla les chefs et le peuple
dans le village du roi Akwa, pour leur annoncer la
bonne nouvelle. Tout ce monde écouta la
parole divine pendant deux heures. À 9
heures du matin, il réunit les enfants et
quelques adultes dans sa maison et, pendant plus de
trois heures, aidé de Johnson, il les
exhorta par groupes. À midi et demie, il se
mit en route pour le village du roi Bell, pour y
tenir une première réunion, mais ne
put grouper que douze personnes peu attentives.
S'étant aperçu qu'elles
étaient sous l'influence du rhum, il les
quitta au bout d'une demi-heure pour passer dans le
village de Joss. Ici l'auditoire fut nombreux et
bruyant. Au retour, il visita encore une
agglomération qu'il n'avait pas d'abord
remarquée entre celles d'Akwa et de Bell et
tint là une réunion mémorable
; les indigènes reçurent son message
comme une terre altérée. En
terminant, il invita les enfants à se rendre
à l'école le lendemain, et les
adultes à venir aussi s'instruire concernant
le grand Sauveur dont il venait de leur parler.
Las, mais heureux, il rentra chez lui à la
tombée de la nuit.
Le jour suivant,
l'école commença de fonctionner; mais
il n'y avait de place que pour vingt enfants.
« J'espère bientôt construire une
salle capable d'en recevoir quatre cents, »
écrit-il. Et encore : « je suis
entouré de villages très
peuplés. » Ainsi se trouvait,
d'emblée, abondamment exaucé le
souhait de M. Saker de travailler parmi les masses
pour en atteindre un plus grand nombre. L'occasion
se présentait enfin, la porte était
grande ouverte. Allait-il être à la
hauteur de la tâche et conquérir ce
pays pour son Roi ?
Le 28 juin 1845,
Mme Saker et leur fille, accompagnées de
Miss Stuart, le rejoignirent. À eux quatre,
ils composaient tout le personnel de la nouvelle
station missionnaire, qu'ils convinrent d'appeler
Béthel.
.
PEINES ET
TRAVAUX
Les difficultés
commencèrent à surgir; d'abord M. et
Mme Saker étaient obligés de veiller
toutes les nuits. à tour de rôle sur
leurs précieuses possessions ; puis la
nourriture était rare ; chaque famille
indigène ne cultivait que le strict
nécessaire pour ses propres besoins, et n'en
cédait une parcelle qu'en échange
d'articles qui lui faisaient défaut, tels
que tissus, tabac, pipes, etc. D'autre part,
pendant de longs mois, M. Saker ne put obtenir que
la palissade dont il persistait à entourer
la station fût respectée : au fur et
à mesure qu'il les fixait, piquets et fils
de fer disparaissaient la nuit
suivante.
Et encore, il
fallait se procurer de l'aide pour le
ménage, et pour cela, gagner la confiance
des parents afin qu'ils consentissent à
laisser leurs enfants vivre dans la maison
missionnaire. Il y en eut d'abord quatre, trois
garçons et une fillette, auxquels il fallut
tout enseigner. Heureusement, ils purent
bientôt rendre quelques services, tels que
charrier l'eau, qu'il fallait aller chercher
à un demi-kilomètre de là,
passer en canot de l'autre côté de la
baie pour échanger quelques marchandises
contre un peu de nourriture, seul moyen souvent de
s'en procurer, et encore ne trouvait-on que des
ignames, de grosses bananes, et des papayes. Les
Saker n'avaient souvent rien d'autre à se
mettre sous la dent que ce dernier fruit, plus
abondant parce que moins prisé des
indigènes.
En six mois de
patience et de travail acharnés, M. Saker
avait réussi à pénétrer
dans quelques villages voisins, remontant le fleuve
sur trente kilomètres jusqu'à Mungo.
Son nom passait de bouche en bouche ainsi que
l'histoire merveilleuse qu'il racontait, 'la
palabre de Dieu' comme disaient les villageois ; en
sorte qu'il était parvenu rapidement
à gagner beaucoup d'influence auprès
du vieux roi Akwa et de ses chefs. Ceux-ci
appelaient M. Saker 'père' et lui
témoignaient beaucoup de respect. Mme Saker
aussi les étonnait par son calme courage. Un
jour, voulant s'amuser à l'effrayer, le roi
leva le bras sur elle comme pour la frapper, mais
elle ne broncha pas.
- Toi pas peur ?
questionna-t-il, intrigué.
- Non,
répondit-elle; si j'avais peur, je ne serais
pas venue ici.
Il éclata
alors en vociférations, déclarant
qu'une femme exempte de crainte est une
anomalie.

... les bénissait-il
?
Il mourut peu de temps
après, ce qui occasionna un conflit pendant
lequel le courage des Saker fut mis à une
rude épreuve. Sentant sa fin prochaine, le
vieux roi avait chargé M. Saker de veiller
sur ses possessions pour les protéger contre
le pillage jusqu'à ce que
l'aîné de ses fils ait eu le temps de
venir de l'intérieur réclamer sa part
d'héritage. Les autres fils,
déjà sur place,
décidèrent de tout rafler et la
fureur guerrière et meurtrière des
plus hardis se déchaîna contre la
maison missionnaire qui se trouvait sur le
territoire d'Akwa. Ils l'entourèrent en
dansant des contorsions belliqueuses, criant et.
brandissant lances et coutelas. M. Saker sortit,
referma la porte sur sa femme et sa fillette et,
debout sur le seuil, sans armes, seul, il affronta
la foule hurlante et tapageuse. L'oeil prompt, il
ne perdait pas de vue un seul mouvement des
assaillants ; chaque fois qu'ils se ruaient vers la
maison, M. Saker tendait le bras vers eux, comme
pour prévenir le danger (peut-être les
bénissait-il ?), et, chaque fois,
subjugués, ils reculaient comme
repoussés par une force
invisible.
Ces heures
terribles s'écoulaient lentement. Les
guerriers firent trêve un instant et, ayant
tenu conseil sur les étranges circonstances
qui les déconcertaient,
décidèrent d'incendier la maison. Ils
allumèrent des fagots dont ils tiraient des
torches vives qu'ils jetaient vers la maison ; mais
la même silhouette impavide et le bras
levé les tenaient toujours à
distance.
Heureusement, la
délivrance approchait. Les capitaines des
vaisseaux qui passaient sur la rivière
aperçurent la fumée des bûchers
et, craignant soudain pour la vie des
missionnaires, armèrent en hâte leurs
matelots et vinrent en canot s'informer de ce qui
se passait sur le rivage. À les voir
débarquer, les assaillants
s'enfuirent.
Quel soulagement
pour le vaillant serviteur de Dieu ! Il rentra
aussitôt rassurer sa femme et sa fillette.
Cette dernière, épouvantée du
danger où elle voyait son père,
n'avait cessé de pousser des cris
déchirants, et une fois seulement pendant
toute cette effroyable journée Alfred Saker
était rentré une seconde pour la
consoler en se montrant vivant ; mais à
l'instant même où il fermait la porte,
une hache, lancée avec vigueur et
précision, la fendait en trois morceaux.
Pendant de longues années, cette porte,
réparée, fut conservée en
témoignage d'une délivrance
miraculeuse.
Suivirent cinq
mois d'inquiétudes et de dangers continuels.
Les Saker étant sur territoire du roi
décédé et dans une de ses
maisons, les héritiers voulaient les en
chasser de force, mais aucun d'eux n'en avait
l'audace et chacun se contentait de faire main
basse sur tout ce qu'il trouvait à sa
portée.
À quelque
temps de là, un navire de guerre anglais
amena des officiers de marine qui, au nom de Sa
Majesté Britannique, nommèrent roi le
fils aîné du défunt monarque.
Cette décision fut acceptée par les
autres fils d'Akwa et ramena l'ordre et le calme
parmi ces populations troublées. Le jeune
roi put ainsi inaugurer son règne dans la
paix.
.
L'OEUVRE
Il n'était pas rare
que Mme Saker dût s'absenter de Béthel
pour aller porter secours à l'équipe
de Clarence. D'autre part, en février 1847,
elle dut retourner en Angleterre pour tâcher
de raffermir une santé déjà
fort ébranlée. La solitude,
l'isolement où M. Saker se trouva ainsi
confiné lui furent très
pénibles, comme en témoigne son
journal intime. Il ne se passait pas de jour qu'il
n'y écrivît quelques mots de tendresse
en pensant à sa femme lointaine. N'ayant
auprès de lui aucun Européen à
qui ouvrir son âme, il se confiait à
son journal où nous pouvons le suivre pas
à pas dans le dur labeur qui, jour
après jour, s'amoncelle devant lui comme une
montagne à transporter. Pressé,
haletant, il passe d'une besogne à l'autre,
harcelé de problèmes matériels
qui auraient pu et dû lui être
épargnés ; mais ils faisaient partie
intégrante et inéluctable de la vie
de sacrifices et de privations, voire de
dénûment, des pionniers missionnaires
à cette époque : « je passe en
revue, écrit-il, la tâche gigantesque
qui se dresse devant nous, la salle d'école
et la maison de l'instituteur à construire,
les traductions, l'impression, toutes les autres
routines de la semaine à mener de front, et
les dimanches si chargés ! Qui peut y
suffire ? je contemple ma faiblesse, mes membres
douloureux, mes nerfs à vif, ma constitution
minée par la fièvre. Que faire?
Broyer du noir? Non, jamais! Faisons encore ce que
nous avons fait jusqu'ici : recherchons l'aide
divine. J'ai Johnson avec moi. Il est capable et de
bonne volonté. . . .
».
Malgré ces
soucis, Alfred Saker étudiait
assidûment le Douala pour en fixer la
grammaire et pouvoir, le plus tôt possible,
donner l'enseignement scolaire en cette langue.
Dès janvier 1846, il avait réussi
à préparer deux livres de classe pour
ses écoles et, vers la fin de cette
même année, il exprimait ainsi le
désir qui lui tenait tant à coeur :
« J'espère vivre assez longtemps pour
traduire et imprimer toute la Bible en douala.
»
Voilà donc
l'oeuvre maîtresse qu'il s'est
imposée, où le ramène le
moindre loisir et qui domine toutes ses
préoccupations comme le thème
principal de ce vaste concert d'activités
multiples, parce qu'elle est nécessairement
la base de toute évangélisation: la
traduction et l'impression de la Bible en douala.
Et, pour y parvenir, il se lève à
quatre heures du matin, travaille à
l'atelier avant le déjeuner, puis s'attelle
à ses traductions ou ses livres
d'école, en temps et hors de temps. Nous
lisons dans son journal : « Douala avant le
dîner, douala après dîner et
encore deux heures de douala ce soir. » Plus
loin: « Neuf heures de douala aujourd'hui.
» Et ainsi presque chaque jour. De
fâcheux contretemps interrompaient parfois ce
travail intensif : « La serrure de notre
barrière a été volée en
plein jour. Passé toute une heure à
inventer une fermeture à l'épreuve
des larrons. Relevé la maison qui
s'affaissait par suite d'une tornade.
Préparé services pour demain. Ai
dû en outre m'occuper de la cuisine et faire
tout le ménage. En tout, dix-huit heures de
labeur sans répit. » Cette description
est typique d'une de ses journées. Il les
termine pourtant dans le sentiment qu'il n'a pas
fait assez et s'écrie : « Oh, pourquoi
est-il nécessaire de dormir ?
»
Seul à la
brèche, il luttait contre des
difficultés. qui auraient fait
fléchir de plus fortes épaules et
qu'aggravait encore l'apparent oubli où
l'avaient laissé ses amis de Londres. Les
bateaux anglais à destination de cette
côte étaient fort rares et il aurait
fallu que le comité organisât des
relations suivies par l'entremise des capitaines de
la marine marchande qui commençait à
commercer avec les tribus riveraines. Depuis trois
ans qu'il était en Afrique, Alfred Saker
n'avait jamais été ravitaillé
en vêtements, chaussures, médicaments
et autres provisions indispensables, bien qu'il en
eût fait la demande à plusieurs
reprises.
Le 19 avril de
cette année 1847, un vaisseau venait de
mouiller tout près de Béthel.
Johnson, dépêché aux nouvelles,
ne rapporte même pas une lettre: «Quelle
déception ! écrit M. Saker. Que
vais-je devenir sans vêtements ? Ma
dernière ressource c'est de m'envelopper
dans mon grand manteau épais et lourd, et de
m'enfermer. Mes chaussures ne supporteraient plus
une heure de marche ! »
Le 26 avril:
« Un autre bateau vient d'arriver de
Liverpool. Ni lettres ni colis ; aucune nouvelle de
nos amis ! Il me faut supporter cette nouvelle
déception, comme toutes les autres, avec le
sourire ! »
Le 29 avril, il
aperçoit au large the Dove qui arrivait de
Fernando Po. (Ce bateau était resté
au service des missionnaires). Johnson, de nouveau
envoyé aux nouvelles, revient à sept
heures du soir, et lui apprend la mort de M.
Fuller, membre de l'équipe de la
Jamaïque en mission à Clarence, mais ne
rapporte ni lettres d'Angleterre, ni colis, ni
vêtements, ni chaussures, ni
médicaments. Que faire ? L'espoir qui
l'avait si longtemps soutenu semble
s'évanouir, comme le navire qui s'en
retourne dans la nuit, et il écrit : «
Le bateau parti, je me suis senti vraiment
abandonné. » Cette plainte
émouvante touchera bien des coeurs,
même insensibles.
Le jour suivant,
tant bien que mal, il trouve moyen de se
confectionner une paire de pantalons, mais «
quant aux souliers, écrit-il, c'est une
entreprise qui dépasse mes capacités.
» Puis il note sa santé chancelante et
il se prend à grelotter dans les pluies et
les vents d'équinoxe; mais, au-dessus de
tout ce désarroi matériel, surnage
constamment sa principale préoccupation, ses
études et traductions en dialecte local :
« Premier mai, neuf heures de douala. 2 mai,
dix heures de douala. J'ai maintenant plusieurs
chapitres du Nouveau Testament prêts pour
l'impression. Comment vais-je pouvoir les faire
imprimer ? Si seulement j'avais une imprimerie sur
place ! 5 mai, levé à quatre heures
du matin : neuf heures de douala.
»
Le 9 juin, il
enregistre qu'il a terminé la traduction de
l'Évangile selon St. Matthieu. Le 26, il a
terminé celui de St. Marc. À ces
rapides progrès, on peut juger de son
acharnement.
Entre-temps, le
22 mai, 1847, on lui fait savoir que des colis
à son adresse viennent d'arriver sur le
bateau l'Héroïne, et il a la joie de
recevoir enfin les articles qu'il avait
demandés trois ans et demi auparavant. Il
est vrai qu'à cette époque il n'y
avait encore ni avions ni même aucune
navigation à vapeur. Tout joyeux, il
s'empresse de partager ses nouveaux trésors
avec son grand ami, le Dr Prince de Fernando Po.
Puis, il se lance dans de hardis projets,
entreprend de construire une école dans le
village de Bell, où l'on puisse tenir des
réunions et des classes et aussi loger
Johnson et sa famille. Cela déchaîne
une nouvelle guerre de jalousie, le jeune Akwa
s'étant imaginé que M. Saker allait
quitter son territoire et s'installer sur celui de
son rival. Heureusement, M. Saker se trouvait
à Bethel lorsque le roi, suivi d'une horde
en tumulte, armée de fusils et de lances,
envahit les alentours de la maison missionnaire. M.
Saker sortit à sa rencontre, l'invita
poliment à entrer et lui offrit un
siège ; mais le vacarme était tel
qu'on ne pouvait comprendre quels griefs avaient
soulevé cette populace. Le roi, hors de lui,
se répandait en injures, et quand il eut
épuisé son vocabulaire anglais,
plutôt restreint, il continua en douala.
Resté calme et attentif, M. Saker finit par
s'asseoir et prit du papier et de l'encre.
- Toi quoi faire
? interrogea le roi.
- Je vais écrire dans
un livre tout ce que tu dis, répliqua M.
Saker.
- Non, non ! Toi
pas écrire ma palabre, hurla le roi, soudain
épouvanté. Et il se précipita
pour retenir la main qui maniait la
plume.
Pendant une
accalmie, entre deux bordées de menaces et
de jurons, M. Saker réussit à
entrevoir la cause de toute cette effervescence
:
- Personne te
prendre à nous, continuait le roi. Nous
battre pour toi. Pourquoi toi aller vivre chez Bell
? Toi pas pouvoir partir. Terre ici à toi.
Toi être tikki (héritage) pour nous
mon père légué toi à
nous !
Ayant enfin vomi
sa colère, le roi s'en fut avec sa suite,
sans coup férir.
Le lendemain, il
apprit que des matériaux continuaient
d'arriver dans le village de Bell, et revint
à la charge avec des renforts,
espérant trouver le missionnaire sorti afin
de se venger de lui en saccageant sa maison; mais
ce dernier veillait et les tint encore en respect.
Le jour suivant, Akwa revint encore, mais seul,
cette fois, et pour faire la paix avec M. Saker.
Or, au lieu de lui offrir des excuses, il lui
extorqua non pas quelques mètres, mais toute
une pièce d'étoffe ! M. Saker
céda parce qu'il y vit l'occasion d'exiger
de son côté une concession de
l'irascible souverain, et obtint enfin que la
station missionnaire fût entourée
d'une palissade et que celle-ci fût
respectée par les indigènes. D'autre
part, comme il ne se transférait pas
lui-même au village de Bell, il lui fut
permis d'y continuer la construction de
l'école.
Cette
année-là, vers la mi-juillet, M.
Saker apprit indirectement que sa femme et sa
fille, parties du Cameroun en février,
étaient arrivées saines et sauves en
Angleterre en mai. C'était toujours un souci
de moins. Mais il en avait bien d'autres ! La
nourriture était devenue rare. Les canots
envoyés en quête de provende
revenaient vides et les ressources de Fernando Po
auxquelles, en temps ordinaire, on aurait eu
recours, étaient inaccessibles et
probablement inexistantes par suite d'une guerre
qui ravageait l'île. En ce dimanche de
disette, M. Saker prêcha sur la Providence de
Dieu manifestée au prophète Elie
à Kerith et à Sarepta (1 Rois, XVII,
2-16). À deux heures après-midi,
pendant un répit entre deux réunions,
le capitaine du voilier Mary vint lui apporter une
lettre du Dr Prince l'informant qu'il lui envoyait
deux cents ignames par ce bateau. C'était
assez de victuailles pour trois semaines.
Toutefois, le capitaine ajouta que le
bâtiment, arrêté à la
barre, devait attendre une marée favorable
et ne pourrait remonter la rivière avant un
ou deux jours.
Le lendemain,
lundi, il ne restait à la station que
quelques biscuits pour le premier déjeuner,
et après cela, la perspective d'assiettes
vides et d'un jeûne prolongé
jusqu'à l'arrivée du Mary. Or, vers
le soir de ce lundi, la femme de Smith, le premier
indigène converti qui se fût
marié suivant le rite chrétien,
apporta un régime de bananes et dix petits
ignames. Ainsi se trouvait pleinement
justifiée la confiance de M. Saker en la
providence divine qu'il avait prêchée
la veille. Il appela Johnson pour. lui montrer ces
ressources
inespérées.
- Ah, exclama
celui-ci, vous avez plus de foi que moi ! C'est
bien vrai ce que vous disiez hier: il ne faut
jamais douter !
Le mois d'octobre
suivant, M. Saker tomba gravement malade et,
pendant plusieurs semaines, fut trop faible pour
vaquer à ses occupations ; pourtant, tels
étaient son amour et sa sollicitude pour
l'oeuvre entreprise qu'il se faisait transporter au
hangar aménagé en atelier et qu'il
réussit à fabriquer lui-même
une presse d'imprimerie pour préparer sur
place les épreuves des traductions qu'il
voulait faire imprimer à Bimbia. 'De cette
façon, conclut-il, mes longues semaines de
souffrance et de faiblesse n'ont pas
été complètement perdues.
Même les services du jour du Seigneur n'ont
pas non plus été
négligés: je ne m'en suis
absenté que tout un dimanche, pendant lequel
Johnson et Peter Nicholls m'ont
remplacé.
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