Un
livre pour les femmes mariées
CHAPITRE IV
Le fardeau du diable est pesant et son joug
malaisé.
(Concerne Justine
"Jaquemin")
Le fardeau du diable est pesant et son joug
malaisé.
Il y avait trois mois que Mme Dubois
était à Paris; on se trouvait en
décembre, et les rigueurs de l'hiver
commençaient à se faire sentir,
lorsque Mme de Mallens, revenant un jour d'un
comité de bienfaisance dont elle faisait
partie, dit à sa femme de charge : «
Tenez, ma bonne Dubois, voici de l'ouvrage pour
vous. On m'a confié le soin d'une pauvre
famille qui s'est adressée à notre
association. Allez, voyez; vous me ferez votre
rapport, et si ces gens méritent qu'on
s'intéresse à eux, je les visiterai
moi-même, et je les recommanderai. » En
finissant, Mme de Mallens tendit une lettre
à la gouvernante. Ces pages sales,
chiffonnées, sentant le tabac, contenaient
un de ces récits de
misère, une de ces
pressantes demandes de secours, telles que les
riches compatissants en reçoivent à
Paris par centaines.
Il s'agissait d'une femme malade, d'un
mari sans travail, d'un loyer à payer, d'une
famille nombreuse privée de pain, de feu, de
vêtements.
Une triste expérience avait
appris à Mme Dubois qu'il faut souvent
rabattre la moitié de ces détails,
sous peine d'accorder au mensonge et à
l'inconduite l'aumône due à la
pauvreté honnête; elle savait
qu'à Paris, plus que partout ailleurs, il
faut se donner la peine de voir par ses yeux; et
bien que la matinée fût
avancée, qu'il neigeât, elle mit ses
socques) Prit son parapluie, et partit pour la rue
des Brodeurs, adresse indiquée par les
signataires de la lettre, les époux
Jaquemin, nom inconnu à Mme Dubois.
Après trois quarts d'heure de
marche, Mme Dubois entra dans la sombre rue des
Brodeurs; elle arriva devant une petite porte de
chétive apparence, traversa dans sa longueur
un corridor noir, monta à tâtons les
rampes d'un escalier dégradé, et
demeura immobile, arrêtée par le
tumulte qui se faisait entendre au-dessus
d'elle.
- Le misérable! criait une voix
féminine; sait-il apporter un morceau de
pain à ses enfants?
N'est-ce pas la famine qu'il
nous amène, toutes les fois qu'il revient
ici?
- Ça, c'est vrai, dit une autre
voix de femme.
- Ne me pousse pas! interrompit un
troisième interlocuteur, dont le mâle
accent vibrait de colère.
- Te pousser!.. te pousser! Ah bien oui!
faudra mettre des gants. pour parler à
Monsieur !
Un immense éclat de rire
accueillit cette saillie.
- Ne me pousse pas! je te le
répète !
- Un fainéant! continua la voix
de femme, un ivrogne!.. un...
- Vois-tu, femme, encore un mot, et tu
sentiras...
- Eh ! va toujours!
s'écrièrent deux ou trois voisines;
as-tu peur?.. Allons, dis-lui. son fait !..
- Un sans coeur!
- Femme, femme!
Un brigand, un lâche !
Ici la voix fut tout à coup
interrompue; l'on entendit cinq ou six coups,
vigoureusement appliqués; des cris, des
pleurs éclatèrent, et un homme
s'élança dans l'escalier, qu'il
descendit quatre à quatre, non sans
renverser à moitié Mme Dubois,
tremblante de frayeur.
Après un instant employé
à se remettre, la
gouvernante monta, regarda le
numéro de la chambre, (c'était celui
qu'indiquait la lettre,) et entra.
Une femme échevelée, les
habits sales et déchirés, se
lamentait assise sur un escabeau; autour d'elle
s'empressaient quelques voisines, la figure
animée du plaisir que causent les
émotions violentes; les unes consolant la
malheureuse battue, les autres renouvelant ses
griefs contre le coupable; peu cherchant à
mettre la paix, et toutes s'efforçant de
prolonger ce qui était pour elles un
spectacle plein d'intérêt.,
Une petite fille de sept ans, trois
petits garçons à peu près nus,
regardaient leur mère d'un air stupide. La
chambre était à peine
éclairée par une croisée qui
donnait. sur l'arrière-cour de la maison.
Une table, un poêle en fer, un grabat, puis
un autre lit plus petit, ou plutôt un tas de
paille recouvert de chiffons, en formaient tout le
mobilier. Le jour était si faible, qu'on
distinguait mal les objets, et l'air si
étouffé, si impur, que Mme Dubois en
perdit presque la respiration.
À sa vue, les voisines
s'écartèrent un peu; la femme se
retourna, cette figure réveilla comme un
vague souvenir dans la mémoire de Mme
Dubois.
- Je viens de la part de Mme de Mallens,
dit-elle : voici une lettre
que vous avez écrite au comité de
bienfaisance....
La femme laissa échapper cette
exclamation à Mme Dubois! »
Sa voix frappa la gouvernante, elle
s'avança, examina ce visage flétri,
arrêta un instant ses regards sur ces yeux
caves; puis :
- Justine! murmura-t-elle avec
émotion, ici, dans cet état!
Les voisines se rapprochèrent,
elle espéraient une scène nouvelle,
une reconnaissance, quelque chose de plus amusant
qu'une dispute, de plus rare surtout; leur attente
fut trompée.
- Mesdames, dit avec politesse, mais
avec fermeté Mme Dubois, veuillez nous
permettre de demeurer seules. Elle les reconduisit,
et la porte fermée derrière elles ne
leur laissa que le triste plaisir de se moquer du
grave maintien de Mme Dubois.
- Justine! répéta presque
involontairement la gouvernante; vous, ici ! vous,
mon enfant! vous, excitant à plaisir votre
mari par des paroles grossières! vous,
donnant au public le scandaleux spectacle de vos
querelles! Et Mme Dubois joignit les mains avec
douleur.
Justine était retombée sur
son escabeau.
- Oh! Justine ! vous retrouver dans une
pareille misère! dans un pareil
désordre!... ces enfants à
demi-vêtus! pas un meuble...
Mme Dubois promena ses regards dans la
chambre, puis les ramenant sur Justine toujours
muette, toujours le front baissé : «
Pauvre enfant! » murmura-t-elle; et elle lui
prit affectueusement les mains.
- C'est cet homme! s'écria tout
à coup Justine en relevant la tête
avec véhémence, c'est cet homme! il
est la cause de tout; sans lui, je travaillerais,
je nourrirais mes enfants, mais avec un dissipateur
comme celui-là, que faire?... Un homme qui,
s'il le voulait, nous soutiendrait tous; il n'y a
pas un ouvrier menuisier qui le vaille... mais non,
il préfère courir, boire, et
m'assassiner de coups. Ici Justine fondit en
larmes.
- Ah ! pour cela, interrompit Mme
Dubois, je vous arrête; j'étais dans
l'escalier, je n'ai pas tout entendu, c'est vrai;
je ne connais pas M. Jaquemin, je ne sais s'il est
emporté; mais ce que je dois vous dire,
Justine, c'est que vous l'avez pousse à bout
: vous ajoutiez l'injure à l'injure, il vous
imposait silence, vous ne vous en montriez que plus
excitée, tout cela eu présence de
témoins,
detémoins qui jetaient
l'huile sur le feu. Justine, vous avez semé
le vent, vous avez moissonné le tourbillon;
(1) ce n'est que
justice, mon enfant.
- Autrefois nous nous querellions aussi,
mais il en revenait vite, et après, nous
nous aimions mieux qu'avant... maintenant tout est
changé, tout va de mal en pis.
- Autrefois, reprit Mme Dubois, oui, je
le crois, mon enfant; autrefois vous vous laissiez
entraîner par le diabolique plaisir de
chercher des émotions dans le dissentiment;
votre affection résistait à ces
chocs, le chagrin d'avoir été un
instant désunis semblait accroître
votre tendresse, n'est-ce pas? mais ces
scènes, rares d'abord, se sont
fréquemment répétées;
ces altercations ont laissé plus d'amertume
dans vos coeurs, un désir moins pressant de
pardonner. "Vous avez pu passer des heures, puis
des jours, puis des semaines sans revenir l'un
à l'autre; et maintenant les querelles
succèdent aux querelles, sans que le regret,
sans que l'affection vous rapprochent. N'est-ce pas
là votre histoire, Justine?
Justine soupira et baissa les
yeux.
- Pourtant, je l'aime, reprit-elle, il a
bon coeur;mais cette
ivrognerie, Cette faiblesse de caractère, ce
désordre!... d'ailleurs, il me trompe, j'en
suis sûre, s'écria-t-elle avec
emportement. Oui, il s'amuse avec d'autres pendant
que je pleure ici, pendant que ces innocents
meurent de faim !
- Justine, prenez garde, il est votre
mari ; devant Dieu vous avez juré de le
respecter.
À ces mots, les joues, le front
pâle de Justine se couvrirent subitement
d'une rougeur éclatante. Mme Dubois
s'arrêta, regarda Justine, et
involontairement :
- car... vous êtes mariée,
poursuivit-elle.
- Non ! fit Justine presque sans
voix.
Il y eut un silence solennel, puis
:
- Une jeune fille que son Sauveur avait
appelée... qui connaissait
l'Évangile! reprit Mme Dubois comme se
parlant à elle-même.
Justine fondit en larmes.
- Mon enfant, mon enfant, comment en
êtes-vous venue là! Et vous voulez que
cet homme vous soit fidèle ! que la paix
règne dans une telle union !... et vous
pensez que Dieu peut vous bénir... vous,
lui, vos enfants! Ah ! Justine, Justine, rien ne
m'étonne plus.
- Oh! Madame, s'écria Justine
à demi-suffoquée par les sanglots, et
saisissant la main de
sonancienne amie : je vais
tout vous dire. J'ai quitté
Saint-Agrève, voilà ce qui m'a
perdue. Ah! si vous étiez restée
près de nous!
- Le Seigneur ne vous abandonnait pas,
interrompit doucement Mme Dubois, vous pouviez le
prier.
- Je l'ai fait... mais pas assez
peut-être. J'avais envie de voir le monde; ma
cousine, qui habitait Paris, m'écrivit de
venir la rejoindre, elle me promettait une place;
je me rappelai vos conseils, ils
m'arrêtèrent un instant; et puis, avec
la crainte de Dieu, me dis-je, on peut se bien
conduire partout; mes parents ne
s'opposèrent que faiblement à mon
départ, et je quittai
Saint-Agrève.
La place que m'avait procurée ma
cousine était mauvaise; on y avait des gages
élevés, c'est vrai, mais les autres
domestiques faisaient de la dépense, et il
fallait faire comme eux.
- Il fallait? demanda Mme
Dubois.
- Hélas! Madame, j'essayai
quelque temps de demeurer simple, on se moqua de
moi, ma maîtresse la première : elle
était impérieuse, pleine de caprices;
mon service fini, il ne me restait pas une minute
pour prier; quand j'en aurais eu le désir
d'ailleurs, ma tête n'y était
plus.
- Ni votre tête, ni votre coeur,
pauvre Justine.
- Mon temps se passait à coiffer,
à habiller Madame; elle recevait beaucoup de
monde, je n'entendais jamais parler que de
toilette, de bals, d'Opéra... d'autres
choses... plus mauvaises...
- Mais il y a des temples protestants
à Paris, il y a des pasteurs; ne
pouviez-vous le, Dimanche au moins...
- Oh ! le Dimanche j'étais bien
plus occupée que les autres jours, parce que
Madame donnait à dîner; et puis cette
agitation, ce tourbillonnement m'empêchaient
de réfléchir; toutes les fois que le
souvenir de vos paroles me revenait à la
mémoire, que je retournais à des
pensées sérieuses, on voyait cela sur
ma physionomie et l'on riait de moi, ou bien l'on
s'efforçait de me distraire.
Un jour qu'elle était de mauvaise
humeur, Madame me renvoya. Après quelques
semaines de recherches pendant lesquelles je
dépensai mon argent, je trouvai une place
inférieure à la première et
plus mondaine encore. Je continuai à me
livrer à la dissipation; toutes les fois que
je le pouvais j'allais au théâtre, au
bal; mon ouvrage s'en ressentait, mon
caractère aussi : je fus
congédiée.
Quelque temps auparavant j'avais fait la
connaissance de Victor; je l'avais rencontré
dans une partie de plaisir, il m'avait offert de
tue conduireau spectacle; le
Dimanche nous dansions ensemble, je le retrouvais
partout. Il me parla de mariage; mais avant de
m'épouser il voulait, disait-il, gagner une
petite somme qui nous permit de nous établir
d'une manière convenable. J'étais
sans ouvrage.... dans l'abandon.... et.... alors
.....
Justine s'arrêta.
- Alors, pauvre malheureuse enfant, vous
avez oublié qu'il y a un Dieu, un Dieu qui
est Dieu de près, que nous pouvons invoquer
dans la détresse; un Dieu qui «
n'éteint pas le lumignon fumant ; »
(2) et au lieu de
l'appeler à votre secours, de rompre avec la
tentation, de retourner à pied, s'il le
fallait, dans votre village, vous avez
cédé, vous êtes
tombée.
- Ah! Madame, au, commencement Victor
m'aimait, il prenait soin de moi, il ne me quittait
pas.... mais à présent !
- Au commencement aviez-vous la paix
dans le coeur? pouviez-vous prier? pouviez-vous
placer votre bonheur sous la protection de
l'Éternel ?...
- Non, murmura Justine; j'étais
par moments comme enivrée, comme folle de
joie, mais souvent triste. J'avais peur. Alors
Victor me procurait mille
plaisirs, celui du théâtre surtout, je
le préférais aux autres, mais j'en
sortais agitée, et le lendemain tout me
déplaisait autour de moi.
Il fallait vivre pourtant: j'essayai de
coudre pour les magasins, cela n'allait
guère; Victor ne travaillait que par
boutades, nous faisions des dettes, ces petits
vinrent; notre misère croissait. Victor
s'était accoutumé à moi, il
n'avait plus sa tendresse des premières
années, il me quittait durant des jours
entiers; lorsqu'il rentrait et que je lui montrais
ces enfants affamés, il gardait le silence
et repartait; quand je lui reprochais ma honte, il
se fâchait et me brutalisait.
Il y a eu des haut et des bas dans notre
situation; Victor a quelquefois gagné de
quoi nous Soutenir, quelquefois il m'à
reprisé 'en affection, mais cela n'a
guère duré, et à cette
heure.... à cette heure nous voici
arrivés au dernier degré de
l'infortune; on n'entend plus ici que des
querelles, que des jurements : Victor se livre
à tous ses vices; moi.... mes pauvres
enfants.... nous allons être perdus !
Le coeur de Mme Dubois débordait.
Que de choses elle aurait en à dire sur ces
dissensions, sur ces malheurs, inévitables
conséquences de relations condamnées
par la loi divine; que de choses sur cette lie
amère, boueuse, qu'on trouve au fond
detous les plaisirs mondains;
que de choses sur cette influence
démoralisante du théâtre; du
théâtre, qui représente la vie
comme elle n'est pas, qui crée dans
l'âme des désirs insensés, qui
accoutume le spectateur à rire du vice au
lien d'en pleurer, à l'admirer s'il est
audacieux, à le plaindre s'il est touchant;
du théâtre, qui excite le besoin de
tout ce qui est étrange et qui inspire le
dégoût de tout ce qui est simple; que
de choses à dire sur le triste chemin
qu'avaient fait faire à Justine sa
légèreté, son mépris du
danger, son oubli de la prière ! Mais il
fallait aller au plus pressé.
- Écoutez-moi, reprit Mme Dubois;
Jésus est le même hier, aujourd'hui,
éternellement. Vous ayez souffert de vos
fautes, vous en souffrirez encore, mais Il vous
tend toujours les bras. Sauvez votre âme,
celle de vos enfants. Vous n'avez pas deux partis
à prendre - quitter Victor ou
l'épouser. Tant que vous vivrez par votre
libre volonté dans l'impureté, Christ
ne vous recevra pas. Vous êtes à
l'entrée d'une route qui mène
à la dernière dégradation, et
qui y mène vite. Réfléchissez,
choisissez, mon enfant; que le Saint-Esprit vous
éclaire, qu'il touche le coeur de
Victor.
- Oh ! Madame, s'écria Justine,
en joignant lesmains; S'il
voulait m'épouser!... Oui, bien qu'il me
batte, bien qu'il me délaisse, oui, je
l'aime encore. Et puis mes enfants; et puis mon
déshonneur qui serait lavé!
- Lavé? peut-être aux yeux
des hommes, car les hommes ne regardent qu'au
scandale extérieur; Mais ce
péché, Justine, ce
péché comme tous les
péchés vous accusera devant Dieu,
jusqu'à ce que vous ayez senti le besoin de
crier dans l'angoisse de votre âme :
Seigneur, aie pitié de moi, je péris
sans la grâce.
Justine ne mesurait pas encore toute la
grandeur de sa chute, parce qu'en nous accoutumant
au péché, la corruption nous
ôte l'appréciation délicate de
ce qui est pur ou de ce qui lie l'est pas;
cependant il lui tardait d'échapper à
l'état d'infortune où elle se
trouvait plongée. Ses souffrances, l'abandon
de Victor, la colère de Dieu, le souvenir
des émotions délicieuses qu'elle
éprouvait autrefois, lorsqu'au retour du
château elle s'asseyait dans sa chambrette et
qu'elle lisait les, paroles de son Sauveur ; tout
cela lui donnait l'horreur de sa vie
présente, et la faisait ardemment soupirer
après une amélioration
quelconque.
- Faites, décidez Victor,
murmura-t-elle touten larmes;
vous serez une seconde fois ma
bienfaitrice!
- Et vous, Justine, recueillez-vous,
mettez-vous en présence de votre Père
céleste, humiliez-vous, cherchez la paix et
la force en Christ; racontez-Lui vos douleurs,
confessez-Lui vos fautes.... Il est
miséricordieux Il est fidèle, Il vous
relèvera....
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