CHAPITRE
VI La vie religieuse et morale à la
fin du Moyen Âge.
Dans la chrétienté occidentale,
à la fin du Moyen Âge comme aux
siècles précédents, on
discerne un réseau de pratiques religieuses
qui étaient à la fois l'expression de
la piété et son aliment.
Les prédications étaient
suivies, du moins celles des grands orateurs
populaires (1).
Bernardin de Sienne (mort en 1444), d'origine
aristocratique, premier vicaire
général des Franciscains stricts,
remuait fortement les coeurs en Lombardie et
surtout à Rome, où ses auditeurs
brûlèrent leurs jeux sur le Capitole.
Jean de Capistrano, vicaire général
des Franciscains stricts à partir de 1443,
tristement connu par son fanatisme papiste et ses
rigueurs contre les Hussites. décidait les
foules, en Allemagne, à jeter au feu leurs
ornements frivoles et leurs jeux.
Vincent Ferrier, dominicain espagnol,
prêchant dans son pays ainsi que dans
l'Italie du nord et en France, convertit, dit-on,
vingt-cinq mille Juifs et huit mille
Mahométans. Il était parfois
escorté par des Flagellants, et il se
fouettait lui-même, à la grande
indignation de Pierre d'Ailly et de Jean Gerson.
Rappelons enfin que le frère Richard,
confesseur de Jeanne d'Arc,
haranguait d'immenses auditoires
pendant des journées entières, en
1429, au cimetière des Innocents, à
Paris.
On s'édifiait aussi par la
lecture des ouvrages mystiques dont nous avons
parlé, et par celle des Bibles
illustrées qui parurent avant la
Réformation, en particulier des Bibles pour
les pauvres (Biblia pauperum), d'abord simples
feuilles puis ouvrages avec des peintures de
scènes bibliques et des explications parfois
fantaisistes en latin, en français ou en
allemand (2). On
lisait aussi, en Allemagne, dès l'invention
de l'imprimerie, des manuels
élémentaires, parfois puérils,
pour la confession et la préparation
à la mort
(3). En voici
quelques-uns : le Guide de l'Âme et le
Sentier des Cieux, qui dépeignent la famille
chrétienne ; la Voiture céleste,
dont les chevaux sont les vertus
évangéliques et le conducteur la
Trinité ; le Miroir d'un
Chrétien, commentaire du Symbole des
Apôtres. Parmi ces livres destinés
à instruire les laïques, il faut citer
les manuels pénitentiaux de Jean Wolff,
chapelain à Saint-Pierre de Francfort
à la fin du XVe siècle
(4), et les Horn
Books (abécédaires), petits tableaux
rectangulaires sur lesquels étaient inscrits
l'alphabet et l'oraison dominicale. La confession
était pratiquée avec ferveur, parfois
à l'excès
(5).
On s'édifiait également
aux représentations religieuses,
fréquentes en Allemagne et en Angleterre,
où elles étaient données sur
les places publiques. La farce s'y mêlait au
sérieux sans lui nuire, et l'impression
était morale, puisque le diable y
était sans cesse bafoué. On jouait
des scènes bibliques, la
Nativité, le Massacre des
Innocents, des paraboles. Celle des dix vierges fut
représentée à Eisenach, en
1324, avec tant de puissance que le margrave en
tomba malade d'émotion et en mourut. En
Angleterre, il y avait quatre cycles de
« miracles », joués
à York, Chester, Coventry et Wakefield. Ces
pièces populaires se maintinrent jusqu'au
XVIe siècle. Plus tard, celle de la Passion
fût organisée pendant une terrible
épidémie (1634) à
Oberammergau, en Bavière, et depuis lors
elle a été jouée tous les dix
ans.
À côté de ces exercices
religieux qui donnaient quelque nourriture aux
âmes, il y en avait d'autres, futiles et
décevants, qui les agitaient parfois en les
égarant. Tels les pèlerinages, qui
attiraient les foules à Jérusalem,
à Rome, à Trêves soi-disant
dépositaire de la sainte tunique, à
Cologne où l'on montrait les corps des rois
images, à Aix-la-Chapelle où l'on
vénérait la ceinture du
Crucifié
(6). On se
rendait aussi à la tombe de Thomas Becket et
à celle qui, à Santiago de
Compostelle, passait pour renfermer les restes de
Jacques le Majeur, martyr. Une énorme
collection de reliques, réunie à
Halle par Albert, archevêque de Mayence,
contenait de la manne des Hébreux, du vin
miraculeux de Cana, une bouteille pleine de lait de
la Vierge. Les moines furent les pourvoyeurs
diligents de ces ridicules attractions. Les effets
de ces pèlerinages n'étaient rien
moins que salutaires, et la réflexion de
l'Imitation de Jésus-Christ n'était
que trop justifiée : « lis se
sanctifient rarement ceux qui en font
beaucoup » (raro sanctificantur qui
multum peregrinantur).
On peut en dire autant du culte des
saints, toujours en faveur. « Chacun
d'eux a son office
spécial », dira
plus tard Érasme dans son Éloge de la
Folie, en s'étonnant de leur voir adresser
plus de prières qu'à Pierre ou Paul
et même au Christ.
« On les tenait, dit Huizinga,
pour les fondés de pouvoirs de la
divinité »
(7). On invoquait
leur aide pour éloigner les maladies :
saint Sébastien et d'autres contre la peste,
saint Maur contre la goutte, saint Antoine contre
certaines affections de la peau. Puis, par un
étrange revirement, on finit par leur
attribuer les maladies qu'ils étaient
censés guérir, et l'on disait
couramment « le mal de saint Maur ou de
saint Antoine »
(8). À la
vénération des saints s'ajouta celle
des anges gardiens, recommandée, dans son
livre sur les Anges (De Angelis), par le chancelier
Gerson, qui, malgré son traité
« contre la superstition », se
signalait par sa dévotion puérile
à saint Joseph.
L'âme populaire s'exaltait encore
avec le culte de Marie
(9),
glorifiée dans des hymnes latines,
naïves et ferventes. On les chantait dans les
couvents et les églises, les
pèlerinages et les processions
(10). La
doctrine de l'Immaculée Conception,
déclarant la Vierge exempte de toute
souillure originelle, fut définie par le
concile de Bâle (17 septembre 1439), mais
cette décision n'eut pas d'autorité
oecuménique. À ce culte
s'était ajouté celui d'Anne
(11), nom
donné à la mère de Marie par
les évangiles de Jacques et
de l'Enfance, qui assignent
à son père celui de Joachim -
indication tenue pour suspecte par
Jérôme et Augustin. Les croisés
rapportèrent des reliques d'Anne, et leur
vénération se répandit. On
éleva en son honneur des églises et
des hôpitaux. Elle devait être
célébrée par Alexandre VI, par
un abbé allemand Trithémius, qui lui
consacra un poème (De laudibus sanctae,
Annae, Mayence 1494), par Albert Durer qui la
peignit à côté de Marie, par
Grégoire XIII qui, en 1584, fixa son jour de
fête au 26 juillet. De cette époque
datent d'autres innovations, telles que l'Angelus.
La coutume d'accompagner par trois sonneries
quotidiennes, dont une à midi, la
prière Angelus Domini, etc., en l'honneur de
l'Incarnation, apparaît nettement en 1375
à Soissons.
Pour comble de malheur, à
côté de ces pratiques religieuses trop
souvent génératrices d'une
piété artificielle, on retrouve,
fortifiée et démoralisante,
l'institution des indulgences. Cette notion de
réversibilité des mérites,
touchante en elle-même puisqu'elle est une
forme de la solidarité, sorte de prêt
sans intérêt et sans remboursement des
âmes riches aux âmes pauvres, choqua
les hautes consciences, celles d'un Wyclif, d'un
Jean Huss et d'un Luther, parce qu'elle
réduisait le pardon au rôle de
denrée, mais la masse, séduite par
les avantages des indulgences, les rechercha
« avec passion », comme l'avoue
l'historien catholique Siebert. Le monopole de
vente fut exercé par les
évêques et surtout par le
Saint-Siège. En 1476, Sixte IV devait en
étendre le pouvoir libérateur aux
âmes du Purgatoire qui, d'après Thomas
d'Aquin, sont elles aussi sous la juridiction de
l'Eglise.
On devine ce que pouvait être,
à cette époque, la moralité
générale, mal soutenue par un
christianisme formaliste et superstitieux, à
certains égards dangereux pour la
conscience. Elle fut médiocre. La vie
des nobles offrait trop souvent
un mélange attristant de dévotion et
d'inconduite.
Louis d'Orléans avait sa cellule
dans le couvent des Célestins où il
entendait parfois cinq ou six messes par jour, et
sa légèreté était
déplorable. Des écrivains comme
Eustache Deschamps, Antoine de la Salle et Molinet
écrivaient des poèmes pieux et des
pages obscènes. Si l'on en croit Nicolas de
Clémanges
(12), les
églises et les centres de pèlerinage
étaient devenus des lieux de rendez-vous. Le
clergé, à part de nobles exceptions,
avait lui aussi une moralité
relâchée, triste fruit d'un
célibat contre nature. Elle était
aggravée par la nomination de hauts
dignitaires issus d'une aristocratie frivole,
corrompus par la scandaleuse coutume du
cumul.
Ne vit-on pas Gonzalès de
Mendoza, brillant chevalier, archidiacre de
Guadalajara dès l'âge de douze ans,
titulaire de plusieurs sièges très
élevés, et Jean de Lorraine,
détenteur de neuf
évêchés, trois
archevêchés et neuf abbayes, dont
celle de Cluny (Schaff, T. V, 2e partie, p.
664) ? Quant au bas clergé, sa valeur
morale était compromise par son mode de
recrutement. Les familles y faisaient entrer ceux
de leurs fils qui étaient peu doués,
semblables, selon la rude expression du
prédicateur Geiler de Strasbourg, aux
paysans offrant à saint Antoine leurs
pourceaux malades. Dans les couvents, en Allemagne
surtout, la moralité était
relâchée. Ceux de nonnes
étaient assez souvent visités par les
nobles, et dans l'un d'eux les religieuses
dansèrent pour distraire leur visiteur
(Janssen, T. 1, p. 726). En Angleterre, la vieille
et célèbre abbaye de Saint-Albans
n'était plus du tout
édifiante.
Les historiens sont assez d'accord sur
cette triste réalité. Ficker et
Bezold signalent « l'immoralité
extraordinaire » et la
« mondanité
inouïe » du clergé
allemand, et ces renseignements
de deux écrivains protestants sont
confirmés par le catholique Janssen (T. I,
681, 687, 708). Ils s'appuient, d'ailleurs, sur de
sérieux témoignages anciens. Une
déclaration rédigée en 1414
par l'université d'Oxford déplorait
« les désordres non
déguisés du
clergé », et un peu plus tard
l'humaniste Colet s'emportait contre « la
grande multitude des prêtres courant du lieu
de débauche à l'autel du
Christ » (13). En
Suisse, dans mainte, paroisse, les maris, par
mesure de sauvegarde, forçaient les jeunes
prêtres à prendre des compagnes
attitrées.
Les autorités
ecclésiastiques essayèrent d'enrayer
ce relâchement si humiliant. Les conciles de
Constance et de Bâle le
déplorèrent sans pouvoir le
guérir. Le seul remède efficace - le
mariage des prêtres - fut proposé par
le cardinal Zabarella, Piccolomini et Jean Gerson
(14), d'accord sur ce point avec
les Lollards, mais on ne les écouta pas.
L'Eglise préféra subir ce
dérèglement et parfois même en
profiter. Dans le diocèse de Bamberg, une
taxe de cinq gulden était
prélevée pour chaque enfant né
d'un prêtre, et, une certaine année,
elle rapporta quinze cents gulden
(15). En Espagne, il devait y
avoir une réaction plus énergique
avec les édits sévères de
Ferdinand et Isabelle.
Si, à la fin du Moyen Âge, la
chrétienté reste
déconsidérée par le
désordre de ses moeurs, a été
du moins fidèle à l'idéal
social prescrit par l'Évangile ? Et
l'Eglise, qui s'était montrée
impuissante à relever son
niveau moral et avait même contribué a
l'abaisser, a-t-elle mieux rempli la mission
pacificatrice et charitable assignée par
Jésus à ses disciples ? Le tableau des relations entre les
peuples et entre les classes sociales, aux XIVe et
XVe siècles, est loin d'être
réconfortant
(16).
En France, la Guerre de Cent ans
désole les populations et couche à
terre la fleur de la noblesse sous les longues
flèches des archers anglais, jusqu'à
ce que Jeanne d'Arc, insufflant son âme au
dauphin chétif et pusillanime, fasse de lui
un homme et un roi, en préparant ainsi la
libération du pays. En Italie, l'agitation
est vive et presque continuelle. Dans le
Piémont, ce sont les conflits de trois
familles, les Montferrat, les Saluces et les ducs
de Savoie. En Lombardie, les villes, où le
régime communal est en décadence, se
donnent à des podestats : les Visconti
à Milan, les Della Scala à
Vérone, les Este à Ferrare. Il y a
trois républiques : Gênes, Venise
et Florence. La première guerroie contre la
seconde et ruine la concurrence commerciale de
Pise, Florence bat Ugolin, le fameux gibelin pisan,
et se partage entre les
« Noirs » (guelfes) et les
« Blancs » (gibelins
modérés). À Milan, Matthieu
Visconti, et plus tard Galéas et son second
fils, Philippe-Marie Visconti, font des
conquêtes, en attendant que leur ville se
donne au condottiere Sforza (XVe siècle).
À la même époque, Florence est
déchirée par les luttes du banquier
Jean de Médicis et des Albizzi, jusqu'au
jour où Cosme devient dictateur. Dans les
États de l'Eglise, le désordre est
pire encore. Au XIVe siècle, Rome est
secouée par le terrible conflit entre les
Orsini et les Colonna, rendu plus âpre par le
départ de la papauté pour
Avignon. Après une
période de paix, due à un grand
diplomate, le cardinal espagnol Albornoz, auteur de
« Constitutions »
régissant les États de l'Eglise
(1357), l'incendie se rallume avec le Schisme
d'Occident. Urbain VI, devenu maître de Rome
(1379), s'enfuit pour n'y rentrer que neuf ans plus
tard. Boniface IX, son successeur, réussit
à renverser la république romaine
(1398) et à étouffer une
révolte des Colonna (1401), mais, à
partir de Grégoire XII (1406-1409), Rome
devient l'enjeu d'un duel acharné entre
Ladislas, fils de Charles de Durazzo, et Louis Il
d'Anjou, fils de Louis 1er, jusqu'à ce que
Jeanne II, soeur et héritière de
Ladislas, la rende à Martin V, qui y fait
son entrée en 1420.
L'Espagne est troublée elle
aussi. En Castille, les rois, dont le plus en vue
est Henri de Trastamare (1366-1379), soutiennent de
terribles luttes contre les seigneurs. Le royaume
de Navarre est ruiné par la
mégalomanie de Charles le Mauvais,
petit-fils de Louis X de France (1349-1387), pour
retrouver un éclat passager sous son fils
Charles III le Noble. Le Portugal, prospère
sous le roi Denis créateur d'une flotte
puissante, s'affaiblit pour se relever avec Henri
le Navigateur. Le royaume d'Aragon est le
théâtre de longs conflits entre la
royauté et les nobles (hidalgos ou riches),
finalement dominés par Pierre le
Cérémonieux (1336-1387), et il
étend sa puissance en Sicile et jusqu'en
Grèce. En Bohême, la suprématie
de Charles IV (1346-1378) est suivie d'une
décadence que n'arrêteront ni
Sigismond ni ses successeurs, de la famille des
Habsbourg, dont l'un sera battu par les Suisses aux
portes de Bâle et un autre (Ladislas)
supplanté par un seigneur hussite, Georges
de Podiebrad. L'empire serbe
(17),
après les brillants succès
d'Étienne Dusan,
s'écroule à Kossovo, en 1389, sous la
ruée turque. La Hongrie, conquise par la
maison d'Anjou, prospère sous Louis dit le
Grand (1342-1382), mais, après sa mort, la
Pologne, qu'il avait acquise, reprend son
indépendance sous Jagellon, duc de
Lithuanie, et ses deux fils.
Aux guerres suscitées par tous
ces bouleversements politiques vinrent s'ajouter
des troubles sociaux souvent sanglants
(18). Sous la
brillante prospérité de la Hanse
allemande, de Venise et de Gênes, de la
France et de l'Angleterre, des marchands drapiers
de Flandre, des banquiers florentins et siennois,
s'agitaient périodiquement ouvriers et
paysans, trop dominés par leurs employeurs
ou trop écrasés d'impôts. Il y
eut la grande insurrection flamande (1322-1328), la
Jacquerie de France (1358), le soulèvement
de 1381, en Angleterre, révoltes durement
réprimées et sans lendemain. En
Italie, à Florence
(19), c'est la
révolte des Ciompi (gens de peu, populo
minuto) déchaînée en 1378 par
le cardeur de laine Michel Lando, dont le
gouvernement démocratique se maintient
quatre ans...
En face de ces guerres si
fréquentes et de ces douloureux grondements
populaires, qu'a fait l'Eglise ?
On trouve peu de traces dans notre
période de ces efforts pacificateurs
tentés au XIe siècle par
l'épiscopat français et par Cluny
(voir plus haut, p. 61 et 66), avec le concours
d'un noble roi, Robert le Pieux
(20) qui voulut
étendre leur action aux rapports
internationaux. D'accord avec Henri Il d'Allemagne,
au cours d'une rencontre sur les bords de la Meuse
(1023), il décida de s'entendre avec
Benoît VIII pour la réunion d'un
concile spécial à Pavie. Le projet
échoua par suite de la mort de ses deux
partenaires, mais il honore ceux qui le
conçurent. Rappelons encore le traité
de paix que Jean XIV fit signer en 990 entre
Ethelred, roi d'Angleterre, et le duc de Normandie.
Mais, aux XIVe et XVe siècles, on ne trouve
guère d'interventions de ce genre. Ce qui
frappe et désole, au contraire, c'est le
nombre des prélats et des papes belliqueux,
suscitant ou réclamant parfois des guerres
contre les rois ou contre les Hussites ou pour
l'impossible délivrance de l'Orient
chrétien.
Si le Moyen Âge a peu fait pour propager
l'esprit pacifique, il s'est adonné
davantage à la bienfaisance. Vers le
début du XVe siècle, activités
et institutions charitables apparaissent assez
développées.
En Angleterre, on faisait de larges
distributions aux pauvres. Il y avait des maisons
où l'on donnait du pain et de la
bière, d'autres où l'on soignait les
malades, en particulier les lépreux
(21). On cite
un marchand drapier d'York qui légua cent
lits tout garnis aux indigents. L'hospitalisation
était la pensée dominante des
chevaliers de l'Ordre teutonique et celle des
Béguines. Ces dernières allaient
aussi comme garde-malades à domicile, en
Allemagne (22).
Au XVe siècle se multiplièrent des
hospices municipaux et
particuliers, qui n'étaient pas toujours
propres, au dire de Thomas Platter, En 1409, on
fonda un hospice d'aliénés à
Valence (23).
Pour combattre l'usure, interdite sans
succès par quelques conciles, ou vint en
aide aux emprunteurs par une institution dont nous
ne parlerons que dans le tome suivant parce qu'elle
ne prit son essor qu'un temps de la Renaissance,
celle des Monts-de-Piété (montes
pietatis, montes Christi, monte della carita, ou
« accumulations charitables »),
qui fut inaugurée à Pérouse en
1462
(24).
L'action chrétienne
s'exerça surtout par les Fraternités
religieuses
(25). Vers l'an
1450, il n'y avait guère de couvent en
Allemagne qui n'eût une de ces associations.
Elles étaient nombreuses dans certaines
villes (31 à Francfort, 73 à
Florence, 100 à Hambourg). En Allemagne,
tout citoyen respectable s'y était
affilié
(26). Comme les
gilds (associations économiques), elles
pratiquaient l'assistance mutuelle, mais elles
étendaient leur sympathie aux gens en
détresse. Elles soignaient leurs malades,
priaient pour leurs morts, se cotisaient parfois
pour soutenir le frère qui avait perdu de
l'argent ou du bétail. Les
Fraternités de Rome eurent leurs
saints : Grégoire-le-Grand pour les
maçons, Luc pour les peintres, etc. Les
papes les encouragèrent, et en
élevèrent plusieurs à la
dignité d'archifraternités.
Malgré ces élans charitables qui
mirent un peu de joie dans les coeurs, le XVe
siècle fut une époque de tristesse,
temps de « langour » et de
« damnacion », murmurait dans
une ballade Eustache Deschamps. Rappelons le cri de
Philippe le Bon, si favorisé pourtant par le
sort : « S'il avait plu à Dieu
que je fusse mort très jeune, je
m'estimerais heureux ! » (Chronique
de Monstrelet). La pensée de l'universelle
vanité et de la mort flottait partout
(27). Le vieux
thème de la décomposition corporelle,
familier aux ascètes du Moyen Âge,
apparut dans la sculpture et la peinture avec une
affreuse brutalité. Dans le couvent des
Célestins d'Avignon, on voyait sur un
tableau une femme debout, drapée dans un
linceul, la tête magnifiquement
coiffée, les entrailles rongées par
les vers. En 1449, le duc de Bourgogne fit
représenter dans son hôtel de Bruges
la danse des morts, terrifiante vision d'un
défunt venu chercher les vivants, comme un
vieux maître de danse aux gestes raides,
entraînant à sa suite le noble, le
journalier, l'enfant, le fou, le moine, le pape et
l'empereur... Les arts plastiques s'en
étaient déjà emparés.
Dès l'an 1424, la danse macabre parut en une
peinture célèbre (détruite au
XVIIe siècle). qui couvrait les murs de la
galerie au cimetière des Innocents, à
Paris. Elle fut reproduite dans les miniatures, en
gravures sur bois (chez l'imprimeur parisien
Guyot-Marchant), sur le portail de l'église
des Innocents à Paris où le duc de
Berry la fit sculpter, sur une fresque du Campo
Santo de Pise.
La tristesse de ces temps
troublés s'exprima dans les apparitions des
Flagellants
(28). Ils se
ruèrent â travers les cités et
les campagnes par vagues successives : en
1259, vers Strasbourg et la Bohême ; en
1333, sur Rome avec l'éloquent dominicain
Venturino de Bergame ; en 1349, au lendemain
de la Peste noire, en vêtements blancs avec
une croix rouge, des bannières et des
hymnes, et des coups de fouet qui
faisaient ruisseler leur
sang ; en 1399, où quinze mille d'entre
eux entraînèrent la foule et
même le clergé de Rome avant de
devenir impopulaires par leur saleté et leur
promiscuité. En Italie, ils
s'organisèrent en Fraternités,
soignant les malades et secourant les indigents.
Ils avaient un idéal élevé et
l'esprit assez libre pour rejeter les indulgences
et le culte des images, mais leur rituel
extravagant et l'habitude, que leur reprocha Gerson
dans son traité contre eux (1417), de
remplacer la pénitence par la flagellation,
leur attirèrent les rigueurs des papes et de
l'Inquisition. Plus saisissants encore les
Danseurs, qui, en Allemagne, tournoyaient à
demi-nus jusque dans les églises, parfois au
point de mourir d'épuisement.
Triste époque et époque
triste, démoralisée par le spectacle
d'une Église impuissante à donner la
paix et à se réformer
elle-même, période d'attente
angoissée où les âmes
troublées et découragées
soupiraient après une religion saine et
fortifiante, sans se douter que l'heure
était proche où le message
évangélique, proclamé avec
hardiesse, allait leur verser l'énergie
sainte et les vraies consolations, où l'on
allait entendre ce cri de soulagement et
d'allégresse d'un soutien de la
Réformation : « Il fait bon
vivre »
(1) Thureau-Dangin, Saint Bernardin de
Sienne, Paris 1896 ; Jacob, J. von
Capistrano, deux vol. Breslau 1903-1905 ;
P. Fages, Hist. de saint Vincent Ferrer, deux
vol., 2e éd., Louvain 1901 ; Gorce,
S. V. Ferrier, Paris 1923.
.
(2) Schreiber, Biblia pauperum, Strasbourg
1903.
.
(3) Falk, Die deutschen Sterbebüchlein
bis 1520, Cologne 1890, et Drei
Beichtbüchlein, Munster
1907.
.
(4) Battenberg, J. Wolff
Beichtbüchlein, Giessen
1907.
.
(5) On cite le jeune Pierre de Luxembourg,
éveillant parfois la nuit, pour se
confesser, ses chapelains qui faisaient la
sourde oreille.
.
(6) Siebert, Beiträge zur
vorreformatorischen Heiliger und
Reliquienverehrung, Fribourg en B.
1907.
.
(7) Déclin, p. 207. Voir le brillant
chapitre XII.
.
(8) D'après Rabelais (Gargantua, ch.
XL), les prédicateurs présentaient
saint Sébastien comme l'auteur de la
peste.
.
(9) Il y avait des statuettes de la Vierge
dont le ventre s'ouvrait pour laisser voir la
Trinité (Huizinga, Déclin,
183).
.
(10) Cf. Baumker, Das Katholische deutsche
Kirchenlied, trois vol., Fribourg 1836-1891, et
la magnifique collection de Blume et Dreves,
Analecta hymnica, déjà
mentionnée.
.
(11) Schaurnkell, Der Cultus der hl. Anna am
Ausgange des 31. A., Fribourg
1896.
.
(12) Dans son De novis Celebritatibus non
instituendis (Opera, éd. Lydius 1613, p.
143-147).
.
(13) Seebohm, Oxford Reformers, p.
76.
.
(14) Gerson, Dialogus Naturae et Sophiae de
castitate Ecctesiasticorum, éd. Du Pin,
T. II, p. 617-636. - Cf. Lea, Hist. of the
clerical Celibacy, T. II, p.
25.
.
(15) Une taxe de quatre gulden devait
rapporter, en 1522, 7.500 gulden à
l'évêque de
Constance.
.
(16) Renaudot, Moyen Âge, L. I, ch.
VI ; Julien Luchaire, Les
Sociétés italiennes du XIIIe au
XVe siècle, Colin, Paris ; Perrens,
Hist. de Florence... 6 vol., Paris 1877-1884,
suivis de 3 vol., Paris 1888-1890 ;
Gregorovius, Rome, T. VI.
.
(17) Haumant, La formation de la
Yougoslavie, Paris 1930 ; F. Eckhardt,
introd. à l'Hist. hongroise, Paris
1928 ; Grappin, Hist. de la Pologne des
origines à 1922, Paris
1922.
.
(18) Cf. Erskine May. Histoire de la
Démocratie en Europe, trad. H. Fargues,
Paris 1879 ; H. Pirenne, Le
soulèvement de la Flandre maritime,
Bruxelles 1900, Les anciennes Démocraties
des Pays-Bas, Paris 1910, et Les Villes du Moyen
Âge, Bruxelles 1927 ; Luce, Hist. de
la Jacquerie, 2e éd. Paris 1894 ; L.
Mirot, Les Insurrections urbaines au
début du règne de Charles VI,
Paris 1905 ; Ch. V. Langlois, La Vie en
France au .M. A., etc., 4 vol., Paris
1924-1928.
.
(19) Renard, Hist. du Travail à
Florence, 2 vol. Paris 191:3.
.
(20) Voir la remarquable thèse de
doctorat de Christian Pfister, Études sur
le Règne de Robert le Pieux, Wieveg.
Paris, 1885.
.
(21) On les appelait lazarets, nom
tiré de Lazare qui passait pour avoir
été
lépreux.
.
(22) Ulhorn, Die christl.
Liebesthätigkeit im M. A., Stuttgart 1884,
p. 383 ss.
.
(23) Lecky, Hist. of European Morals, T. II,
p. 94 ss.
.
(24) Holzapfel, Die Anfänge der Montes
pietatis (1462-1515), Munich,
1903.
.
(25) Lallemand, Hist. de la Charité,
trois vol., Paris 1906 (T.
III).
.
(26) Luther faisait partie de trois
Fraternités à
Erfurt.
.
(27) E. Mâle. L'Art religieux à
la fin du Moyen Âge. II La Mort :
Huizinga, Déclin, ch. XI : la Vision
de la Mort.
.
(28) On les appelait Flagellatores,
Cruciferi, Poenitentes, Disciplinati et, chez
les Allemands, Geissler. Cooper, Flagellation
and the Flagellants, Londres
1896.