CHAPITRE
III Le grand Schisme d'Occident et les
Conciles réformateurs.
La mort de Grégoire XI fut suivie d'un
schisme (1) qui
dura quarante ans, avec deux séries de papes
rivaux (2), qui
s'établirent les uns à Rome, les
autres en Avignon, et qui s'excommuniaient entre
eux.
Le 8 avril 1378, le conclave,
réuni au Vatican, choisit Bartolomeo
Prignano, archevêque de Bari. La
nomination d'un pape italien,
surprenante puisque, sur seize votants, ou comptait
onze cardinaux français, était due au
désaccord de ces derniers sur le choix d'un
candidat et aux menaces de la foule
déchaînée qui criait :
« Nous voulons un Romain ou au moins un
Italien ! » Elle avait
commencé à piller le conclave quand
un cardinal, paraissant à une fenêtre,
lui jeta, selon l'usage le nom de
l'élu : « Je vous annonce,
une grande joie... Vous avez un pape : il
s'appelle Urbain VI. »
Prignano était un chrétien
austère, grand liseur de la Bible, mais il
manquait de clairvoyance et de mesure. Il irrita
les cardinaux en leur reprochant leur luxe et leur
cupidité. Il s'aliéna ceux de France
en refusant de prendre Avignon pour capitale. Tous,
réunis à Anagni, le sommèrent
d'abdiquer, sous prétexte que son
élection, faite sous la menace populaire,
était sans valeur.
Urbain VI répliqua, dans un
document appelé le factum, qu'elle avait
été régulière.
Retirés à Fondi, sur le territoire de
Naples, les cardinaux français
nommèrent, sans opposition de la part de
leurs collègues italiens, un homme politique
léger et aux mains rouges de sang, Robert de
Genève, fils du comte de cette ville, qui
prit le nom de Clément VII (20 septembre
1378).
Urbain VI maintint ses droits, et, pour
les renforcer, créa vingt-neuf cardinaux. La
plus grande partie de l'Italie et l'Angleterre se
déclarèrent pour lui, mais
l'université de Paris, l'Écosse,
l'Espagne et certaines régions de
l'Allemagne soutinrent l'antipape. Le fait le plus
saillant de cette lutte fut le meurtre, en 1382, de
Jeanne 1re, reine de Naples, par Charles III de
Durazzo de la maison royale de Hongrie, qui
s'était emparé de son royaume avec
l'appui d'Urbain VI.
La sévérité de ce
pape, louable puisqu'elle chassait la simonie, mais
(d'après Nieheim) plus dure que le granit,
provoqua un complot de six cardinaux.
Découverts, ils furent jetés dans une
citerne, soumis à la torture (Nieheim, p.
91, 103 ss.) et plus tard exécutés,
sauf un. Puis Urbain VI lança l'interdit
contre Naples, dont il
soupçonnait le roi, son
protégé Charles de Durazzo.
Attaqué à Rome, il dut fuir à
Trani, d'où il gagna Gênes en bateau
(1386). Pendant le trajet, l'équipage
menaça de le conduire en Avignon, et il dut
acheter sa liberté. Après
l'assassinat de Charles, remplacé par son
jeune fils Ladislas, il regagna Rome, où il
ne tarda pas à mourir (15 octobre 1389).
Quant à Clément VII, il ne fut
guère, en sa résidence d'Avignon,
qu'un serviteur du roi de France. Il le laissa
taxer les biens de l'Eglise et y faire des
nominations. Désireux de voir la paix
rétablie, il proposa la réunion d'un
concile général, en promettant
d'abdiquer s'il reconnaissait son rival. Une
apoplexie l'emporta le 16 septembre 1394.
Boniface IX
(3), successeur
d'Urbain VI, était bon administrateur, mais
ignorant. « Il ne savait pas
écrire, dit Nieheim, et même il
chantait mal ». mais il savait compter,
et « en fait d'avarice, il n'eut pas son
pareil ». Il pratiquait la simonie et le
népotisme, et il retira un large profit
personnel du Jubilé
célébré à Rome en 1400.
Il rendit au Saint-Siège le grand service de
lui soumettre toute la péninsule (à
l'exception de Gênes). Sous son règne
eut lieu un effort papal, infructueux d'ailleurs,
pour terminer le Schisme. Le successeur de
Clément VII (mort en 1394), Pierre de Luna,
d'Aragon, personnalité énergique, qui
prit le nom de Benoît XIII, proposa une
rencontre avec Boniface IX, mais, mal vu à
Paris, où l'on réclamait l'abdication
des deux rivaux, il fut abandonné par ses
cardinaux, assiégé et blessé.
Tant d'infortune émut les Français,
et le Parlement de 1403 reconnut de nouveau son
autorité.
En 1407, Grégoire XII, second
successeur de Boniface IX (mort en 1404), et
l'antipape résolurent, après
quelques hésitations et
sous la pression de la chrétienté, de
se rencontrer à Savone, sur le golfe de
Gênes, pour essayer de faire cesser le
Schisme. Benoît XIII, escorté par une
garde militaire, arriva dans cette ville, mais
Grégoire XII refusa de dépasser
Lucques. Il était dominé, en effet,
par ses parents et ses favoris qui redoutaient les
effets de sa démission. L'année
suivante, Benoît XIII, abandonné par
la France, vint se réfugier à
Perpignan. Neuf cardinaux de Rome, en accord avec
quatre de leurs collègues d'Avignon,
décidèrent la réunion d'un
concile général à Pise pour le
25 mars 1409. Le pape et l'antipape
répliquèrent en convoquant un
concile, l'un à Ravenne on à
Aquilée, l'autre à Perpignan pour le
11 novembre 1408.
Le Concile de Pise (1409) marqua une
époque nouvelle. Très orthodoxe,
puisqu'il proclama son adhésion à la
foi catholique, il se montra audacieux sur le
terrain ecclésiastique, en affirmant
l'autorité suprême des conciles dans
la direction de l'Eglise
(4). Bien qu'il
n'ait pas été oecuménique
(5), il compta
des hauts dignitaires en grand nombre.
Il commença par proclamer sa
légitimité. Il établit dans
l'esprit de Pierre d'Ailly et de Jean Gerson
(6), le droit de
l'Eglise de convoquer un concile, comme elle
l'avait fait au 1er siècle. Il rappela que
la conférence de Jérusalem avait
été présidée non par
Pierre mais par Jacques. Puis il
s'occupa de la déposition du pape et de
l'antipape, et les somma de comparaître le 15
avril au plus tard. Malgré l'apologie de
Grégoire XII, présentée par
ses amis, un réquisitoire en trente-huit
articles, dirigé contre les deux pontifes,
fut lu le 24 avril et développé par
Pierre d'Anchorano, professeur de droit à
Bologne, Pierre Plaoul, de l'université de
Paris et par d'autres. Ils furent
déposés le 5 juin comme
« promoteurs de schisme,
hérétiques notoires, coupables
d'énormes crimes de parjure »
(Héfelé, T. VI, 1). 1025 ss.). Puis
les cardinaux élurent pape Philargi,
archevêque de Milan, qui prit le nom
d'Alexandre V. Il était franciscain,
âgé de soixante-dix ans. Pendant ce
temps, le concile convoqué par
Grégoire à Cividale, près
d'Aquilée, déclarait ce pontife chef
légitime de la chrétienté,
mais, Venise ayant reconnu Alexandre V, il s'enfuit
déguisé en marchand. Quant au synode
réuni par Benoît XIII à
Perpignan, il se sépara sans
résultat. Le concile de Pise trompa les
espérances, car il ajourna la refonte des
moeurs ecclésiastiques et il créa un
troisième pape
(7), mais il eut
le mérite de faire échec aux
prétentions exorbitantes du
Saint-Siège et de préparer le concile
réformateur de Constance.
Alexandre V mourut à Bologne le 3
mai 1410, sans avoir pu entrer à Rome. Il
fut remplacé par un noble Napolitain,
Balthazar Cossa, jurisconsulte habile mais sans
moralité, qui prit le nom abhorré de
Jean XXIII. D'après Nieheim, son biographe
(8), qui
exagère sans doute, au temps où il
avait été cardinal-légat
à Bologne deux cents femmes et jeunes filles
avaient été les victimes de ses
passions. Aidé par l'héritier de
Jeanne de Naples, Louis d'Anjou, qui battit
l'usurpateur Ladislas, (14 mai
1411), il put entrer à Rome, mais, avec sa
mauvaise foi coutumière, il fit volte-face
et reconnut ce dernier prince, et Grégoire
XII, soutenu jusqu'alors par le roi de Naples,
s'enfuit en Dalmatie.
Jean XXIII, sous la pression de
l'université de Paris, convoqua le concile
prévu pour le 12 avril 1412.
L'assemblée, très réduite, dut
se borner à décréter la mise
an feu des écrits de Wyclif et elle
s'ajourna à dix mois. En
réalité, le concile ne fut
annoncé que le 9 décembre 1413 pour
le 1er novembre 1414, à Constance,
après entente avec Sigismond, élu roi
des Romains, qui, préoccupé de
l'agitation causée par Jean Huss en
Bohême, avait réclamé avec
insistance cette convocation.
Ce concile
(9), qui dura
trois ans et demi (1414-1418), fut, dit Funk,
« un Congrès de tout
l'Occident ». Il compta trente-trois
cardinaux, cinq patriarches, quarante-sept
archevêques, et un nombre considérable
d'évêques. seigneurs et
représentants de souverains, et
d'universités. Constance était en
fête, encombrée d'étrangers,
sillonnée de musiciens, d'acrobates et de
danseurs, et si l'on en croit Jean Huss et
Richental, citoyen de la ville, souillée par
les excès
(10). Jean
XXIII fit une entrée
solennelle sur un palefroi blanc, escorté
par neuf cardinaux et six cents cavaliers. Plus
brillante encore fut celle de Sigismond, roi de
Hongrie, second fils de l'illustre Charles IV de
Bohême, prince « adonné au
vin et à la débauche », au
dire de l'historien Aeneas Silvius, Piccolomini,
« dépensier, faiseur de plans et
versatile, porté à la colère
et prompt au pardon.
L'attention se concentrait aussi sur sa
femme Barbara, grande et belle, mais de
réputation douteuse. sur le cardinal Pierre
d'Ailly, le chancelier Gerson et Zabarella,
jurisconsulte de Bologne.
Le concile, ouvert le 16 novembre 1414
dans la cathédrale, mit du temps à
s'animer. Rassemblé pour réunir toute
l'Église sous un seul pape, il se montrait
indécis. En février, la proposition
d'exiger la démission des trois papes,
soutenue par Nieheim
(11) et par
Fillastre, auteur d'un Journal des
délibérations du concile, gagna
quelque terrain. Pour faire échec aux
quatre-vingts délégués
italiens qui défendirent Jean XXIII, on
décida le vote par nations (France, Italie,
Allemagne et Angleterre). Un traité d'un
Italien sur les vices de ce pape précipita
la crise. En mars 1415, il donne sa
démission « pourvu que
Benoît et Grégoire fassent de
même »
(12), mais le
soulagement général se change en
stupeur quand on apprend qu'il s'est enfui.
Rattrapé à Brisach, il promet de
revenir, mais, la nuit suivante, il descend du
château par une échelle,
déguisé en paysan. Repris, il fut
confié par Sigismond au comte
palatin.
Dans la quatrième et la
cinquième sessions (6 avril et jours
suivants), le concile se déclara
oecuménique, et, avec une autorité
qu'il prétendait tenir du Christ, il
réclama l'obéissance de tous,
même du pape, en ce qui touchait à la
foi et à la réforme de l'Eglise.
Cette doctrine cadrait avec celle que Gerson avait
développée, le 23
mars, dans un sermon prêché devant
l'Assemblée, et avec celle d'un
traité anonyme, l'Union et la Réforme
de l'Eglise, qui voyait dans le pape un simple fils
d'homme, « argile tiré de
l'argile » (limus de limo), capable de
devenir « pire que le diable »
(pejor quam diabolus), et justiciable du concile
général dont les sentences sont sans
appel. L'assemblée fit ensuite le
procès du pape. Effrayant dossier !
Négation de la vie future, mensonges,
pratique éhontée de la simonie,
détournements de nonnes et de jeunes filles,
sodomie, en tout soixante-dix chefs d'accusation...
Ce monstre, trop longtemps toléré,
fut déposé (29 mai 1415). Il se
soumit et mourut quatre ans après.
Restaient Grégoire XII et
Benoît XIII, qu'on appelait
facétieusement, en jouant sur leurs noms
latins, Errorius et Maledictus. Le premier
démissionna dignement et devint légat
à Ancône. Quant au second, il
résista, même à Sigismond qui
s'était déplacé pour venir lui
parler. Du rocher de Peniscola, près de
Valence d'Espagne, où il s'était
réfugié, ce fantôme papal
persista à braver le concile, et,
déposé par lui (1117), resta
intraitable. À sa mort (1424), quatre de ses
cardinaux élurent pape l'un d'entre eux. Ce
drame s'achevait en vaudeville...
Le 11 novembre 1417, dans la Bourse du
Commerce, le concile nomma le cardinal Odo Colonna,
qui choisit le nom de Martin V et prit dès
le surlendemain la présidence de
l'assemblée. Il s'occupa aussi du cas de
Jean Huss, dont nous raconterons plus loin le
procès et le supplice, ainsi que des
réformes ardemment souhaitées. Mais
les délégués étaient
las de siéger et comme frappés
d'impuissance. Ils laissèrent Martin V faire
des accords séparés avec la France,
l'Allemagne et l'Angleterre, moyen habile
d'éluder une discussion
générale qu'il redoutait. Le pape
parla même d'une « constitution
perpétuelle », qu'il avait
décrétée en consistoire secret
et qui défendait d'en appeler du
Saint-Siège à une autre puissance.
Heureusement, l'assemblée avait organise
(trente-neuvième session, 9 octobre 1417) la
convocation
régulière des conciles. Le prochain
devait avoir lieu cinq ans après, le suivant
sept ans plus tard, et les autres de dix en dix
ans. Enfin, le concile se sépara. Le pape
partit en grande pompe (le 16 mai 1418), tandis que
Sigismond s'en allait sans bruit, criblé de
dettes. « La réformation de
l'Eglise, dit l'abbé Fleury, à peine
commencée, fut remise à un autre
temps »
(13).
Martin V, empêché par
l'insécurité de Rome, ne put faire
son entrée dans sa capitale que le 28
septembre 1420. Il la trouva dans un état
lamentable. Les troupeaux paissaient dans les
rues ; les loups s'étaient
montrés au Vatican. Le pape rétablit
la confiance et fit réparer le porche de
Saint-Pierre et de Latran. Malheureusement, ce
bienfaiteur de Rome fut un fléau pour la
chrétienté. Ce restaurateur
d'églises démolit l'oeuvre du
concile, et, loin de travailler aux
réformes, il pratiqua le népotisme et
la simonie.
L'assemblée prévue pour
l'année 1423 se réunit à
Pavie, mais elle se contenta de condamner les vues
de Wyclif et de Jean Huss. Pareil au sauvage
repoussant du pied la pirogue qui l'a porté,
Martin V cherchait à écarter le
concile qui l'avait nommé. Enfin,
pressé par l'opinion, il convoqua celui qui
était prévu pour l'an 1431, mais il
mourut peu de temps avant sa réunion. Son
successeur, le Vénitien Eugène IV
(1431-1447), intoxiqué lui aussi par
l'autocratie, s'empressa d'oublier les promesses
qu'il avait faites avant d'être élu,
et il encloua la réforme de
l'Eglise.
Le concile se réunit à
Bâle le 7 mars 1431, et il dura jusqu'en 1449
(14). Parmi ses
cinq cents membres se distingua
le secrétaire du cardinal Capranica, Aeneas
Silvius Piccolomini, qui devait devenir
célèbre sous le nom de Pie Il
(15).
Il eut pour tâche de continuer
l'oeuvre réformatrice ébauchée
à Constance et d'assurer le règlement
pacifique du conflit de Bohême,
consécutif au supplice de Jean Huss, mais il
fut trop absorbé par sa lutte contre la
papauté. Il fut soutenu par Piccolomini et
le cardinal Nicolas de Cusa (ou de Cues), auteur
d'un traité intitulé :
Concordance catholique. Par contre, le dominicain
Jean Turrecremata défendit
l'infaillibilité papale dans sa Somme sur
l'Eglise et son autorité. Eugène IV,
mécontent de l'indépendance du
concile, eut l'audace de le proroger à
Bologne mais l'assemblée riposta par la
déclaration solennelle de sa pleine
souveraineté (15 février 1432).
Sommé de comparaître, il dut capituler
(Döllinger, Funk). Profitant de sa victoire,
le concile restreignit le droit d'appel au
Saint-Siège, supprima ses taxes sur les
charges ecclésiastiques et la prière
qu'on faisait pour lui dans la liturgie, et il
réduisit le nombre des cardinaux à
vingt-quatre.
Le pape vaincu s'efforça de
ressaisir son autorité. Il tira parti de la
démarche faite par diverses
délégations de l'Eglise d'Orient
venues pour négocier dans des
conférences son union avec Rome. La
majorité du concile ayant proposé
pour lieu de réunion Bâle ou Avignon,
la minorité, en accord avec le pape, vota
pour Florence ou Udine. Eugène IV profita de
ce différend pour
« transférer » le synode
à Ferrare (bulle du 18 septembre 1437). Les
cardinaux quittèrent
Bâle peu à peu, mais le concile,
après des discussions
véhémentes qui rendirent
nécessaires des interventions armées,
annula la bulle, suspendit le pape (24 janvier
1438) et finalement le déposa (25 juin 1439)
comme « perturbateur de la paix,
simoniaque, parjure, incorrigible, schismatique et
hérétique obstiné »
(16).
Pendant ce temps, le concile qui
s'était ouvert à Ferrare le 8 janvier
1438 gagnait des adhérents. Charles VII
soutint Eugène IV, bien que le synode de
Bourges (1438) eût accepté les
réformes votées à Bâle
dans la Pragmatique Sanction, fondement des
libertés gallicanes
(17). Le pape
obtint aussi l'appui de Frédéric III,
second successeur de Sigismond (mort en 1437). Il
dut ce grand succès à la
défection de Piccolomini diplomate sans
scrupules, devenu secrétaire de ce
souverain. Il fit d'habiles concessions aux
électeurs allemands et conclut avec eux
« le Concordat des Princes »
(1446) : il rétablissait les
archevêques de Trèves et de Cologne
qu'il avait déposés, reconnaissait la
suprématie des conciles
généraux et accordait à
Frédéric III le droit de faire
certaines nominations
ecclésiastiques.
D'autre part, le concile de Bâle,
maintenant ses prérogatives, avait
élu pape Amédée, duc de Savoie
(1439) ; mais, après avoir
traîné une longue existence sans
éclat, qui devait le faire traiter de
"conventicules" par un concile ultérieur, il
finit par reconnaître Nicolas V, successeur
d'Eugène IV (mort en 1447), et il se
sépara (25 avril 1449). Le pontife qu'il
avait nommé fit sa soumission.
« Les papes », dit Auguste
Sabatier dans son très beau livre sur Les
Religions d'autorité, « sans se
dire explicitement infaillibles, auront
désormais pour politique de se conduire en
tout comme s'ils l'étaient » (1).
236). En attendant la démonstration
était faite, éblouissante et triste.
Malgré le zèle de
ses meilleurs fils, l'Eglise se
révélait impuissante à se
réformer, jugulée par la
papauté qu'elle s'obstinait à garder
à sa tête. Ce grand vaisseau fait pour
le large, rivé à la gondole
pontificale, resta enlisé, comme dans une
lagune, au sein de sa coupable routine. Pour faire
revivre le christianisme évangélique,
il n'y avait plus d'autre espoir que dans une
Réformation indépendante de Rome,
assez religieuse et assez hardie pour gréer
un vaisseau neuf, propre à conduire les
âmes au Christ
(18).
Le Concile de Ferrare
(19),
transféré par Eugène IV
à Florence (1439), puis à Rome
(1442), est resté célèbre par
ses délibérations sur l'union des
Églises Grecque et Latine.
Le Schisme de 1053, aggravé par
la conquête de Constantinople en 1204,
n'avait pas empêché des efforts
réciproques de rapprochement. Un accord
avait été conclu par le IIe concile
de Lyon (1274) avec une députation grecque,
mais l'Eglise d'Orient l'avait rejeté. En
1369, l'empereur Jean visita Rome et répudia
le Schisme, mais Constantinople ne l'approuva pas.
En 1418, on vit à Constance des
envoyés de Manuel Paléologue. Quatre
ans plus tard, Martin V délégua le
franciscain Antoine Massanus, avec un projet
d'union en neuf articles. Les Grecs
répondirent à cette avance en venant
à Ferrare (1438). Leur
délégation comprenait sept cents
membres, dont l'empereur Jean VII
Paléologue, fils de Manuel, le patriarche de
Constantinople, les archevêques
Bessarion de Nicée,
Isidore de Kiev et Marc Eugène
d'Éphèse. Du côté des
Latins, on voyait Turrecremata et les cardinaux
Cesarini et Albergati.
On commença par des questions
d'étiquette. On donna aux Grecs des
sièges aussi honorables qu'aux Latins, et
Eugène IV promit de payer les frais de
séjour de ses besogneux visiteurs, toujours
prêts à accepter des aumônes. La
première session commune eut lieu le 8
octobre 1438. Après de longs discours de
Bessarion et d'un de ses collègues, une
commission de dix Grecs et de dix Latins fut
chargée de préciser les questions qui
divisaient les deux Églises.
On en retint quatre : le mode de
procession du Saint-Esprit, le purgatoire,
l'eucharistie, la primauté de
l'évêque de Rome. Les Grecs se
montrèrent conciliants. Ils
acceptèrent de penser que le Saint-Esprit
procédait non seulement du Père, mais
du Fils (filioque), en spécifiant que, pour
eux, il s'agissait non pas de deux sources
différentes, mais d'une seule, le
Père étroitement uni au Fils (Tanquam
ab uno Principio et Causà), en d'autres
termes, « hors du Père à
travers le Fils » au lieu de
« hors du Père et du
Fils ». Ils admirent la purification des
âmes dans le purgatoire, mais en excluant
toute idée de feu matériel. Ils
consentirent à substituer à la
doctrine, contenue dans leur liturgie, de la
transformation du pain en corps de Christ
opérée par l'Esprit, l'affirmation
que c'est à la parole du prêtre que ce
changement s'accomplit. Ils reconnurent
« la primauté du pape sur le monde
entier » avec cette clause :
« selon qu'elle est définie par
les actes des conciles oecuméniques et par
les sacrés canons ». Ces articles
furent réunis en un décret
dithyrambique (manuscrit conservé dans la
bibliothèque de Laurent à Florence).
En voici le début : « Que les
cieux se réjouissent et que la terre
bondisse d'allégresse ! (Laetentur
coeli et exsultet terra !) » Il fut
signé dans cette ville le 5 juillet 1439 par
cent quinze Latins et trente-trois Grecs. Il fut lu
le lendemain dans la cathédrale, le texte
grec par Bessarion et le texte latin par
Cesarini, en présence
d'Eugène IV qui célébra la
messe. Il manifesta sa joie en promettant un appui
militaire pour la défense de
Constantinople.
À la grande stupeur du monde
latin, toutes ces négociations et toutes ces
dépenses furent stériles et
tournées en dérision. L'Eglise
d'Orient repoussa ces articles. Isidore de Kiev fut
saisi et enfermé dans un couvent d'où
il s'échappa pour gagner Rome, où le
pape lui donna, ainsi qu'à Bessarion, le
chapeau de cardinal. En 1443, les patriarches de
Jérusalem, d'Antioche et d'Alexandrie
osèrent rédiger une lettre qui
traitait le concile de Florence de synode de
brigands. L'union du Saint-Siège avec les
Arméniens et d'autres groupes orientaux,
fortement espérée, finit par
échouer. Seuls les Nestoriens de l'île
de Chypre, et, en 1516, les Maronites se
rattachèrent à l'Eglise d'Occident.
(1) Nieheim (mort en 1417),
secrétaire papal (notarius sacri
Palatii), témoin oculaire, De Schismate
inter Papas et Antipapas (publié à
Bâle en 1566 ; éd. Erler,
Leipzig 1890) ; Maimbourg (jésuite),
Rist. du grand Schisme d'Occ., Paris 1678 ;
Héfelé, Conciles, T. VI et
VII ; Gregorovius, Rome, T. VI, p.
494-611 ; L. Gayet, Le grand Sch. d'Occ.,
deux vol., Florence et Berlin, 1889-1890 ;
F. Rocquain, La Cour de Rome et l'Esprit de
Réforme avant Luther, trois vol., Paris
1893-1897 ; N. Valois, La France et le
grand Sch. d'Occ., quatre vol., Paris 1896-1902,
et La Crise religieuse du XVe siècle, le
Pape et le Concile, deux vol., Paris 1909 ;
P. Imbart de la Tour, Les Origines de la
Réforme, trois vol., Paris 1905-1914 (cf.
T. II, L. I, ch. 11) ; L. Salembier, Le
grand Schisme d'Occ., Paris, 5e éd.,
1920 ; Pastor, ouvrage cité ;
Jean Guiraud, L'État pontifical
après le grand Schisme, Paris
1896.
.
(2) Voici cette double série.
À Rome : Urbain VI, 1378-1389 ;
Boniface IX, 1389-1404 ; Innocent VII,
1404-1406, Grégoire XII, 1406-1415
(déposé à Pise en 1409,
démissionnaire à Constance en
1415, mort en 1417). À Avignon :
Clément VII, 1378-1394 ;
Benoît XIII, 1394-1409
(déposé à Pise en 1409,
puis à Constance en 1417, mort en
1424).
.
(3) Janssen, Papst Bonifatius IX, Fribourg
1904.
.
(4) L'Enfant (huguenot réfugié
à Berlin), Histoire du Concile de Pise,
Amsterdam 1724.
.
(5) Les Gallicans (Gerson, Bossuet) l'ont
tenu pour valable.
.
(6) Il s'inspirait de deux traités de
Gerson, le De Unitate ecclesiastica et le De
auferibilitate Papae ab Ecclesià (Droit
de l'Eglise d'écarter un pape).
D'après ce dernier ouvrage, l'Eglise n'a
qu'un époux, le Christ, et son mariage
spirituel avec le pontife romain n'est pas un
sacrement et peut être dissous. Le concile
général, qui relève du
Christ, peut déposer un pape en vertu du
pouvoir des clefs qui a été
donné non pas à un seul
apôtre mais à
tous.
.
(7) Voici la liste des papes issus du
concile de Pise : Alexandre V (1409-1410),
Jean XXIII (1410-1415), Martin V (1417-1431),
reconnu par toute l'Eglise
latine.
.
(8) Nieheim, De Vità Johannis XXIII
usque ad fugam et carcerem ejus et Invectiva in
diffugientem Johannem XXIII.
.
(9) Hardt. bibliothécaire allemand,
Magnum cum Constantiense Concilium, six vol.
Francfort et Leipzig 1696-1700 (on y trouve les
deux ouvrages de Nieheim sur Jean XXIII, des
traités de Nicolas de Clémanges,
etc.) ; Ulrich von Richental, chroniqueur,
témoin oculaire, das Concilium,
éd, Buck, Tubingue 1882 ; Finke,
Forschungen Quellen Zur Gesch. des Konst.
Konzils, 1889, et Constanliensis, Munster,
1906.
.
(10) Workman, Letters of Huss, p. 63.
D'après le témoin Richental, sept
cents femmes perdues étaient à la
disposition des membres de
l'assemblée.
.
(11) Auteur d'un vigoureux traité sur
la réforme de
l'Eglise.
.
(12) D'après un ms. découvert
à Vienne par Finke, il avait offert de se
retirer si on lui octroyait 30.000
guldens
.
(13) Histoire ecclésiastique,
Nîmes 1779, T. XIV.
.
(14) Jean de Ségovie, cardinal
espagnol, membre important du concile de
Bâle, Hist. general. Basil. Concil.
(éd. nouvelle, Vienne 1873) ;
Concilium Basiliense, procès-verbaux
publiés par Haller et Herre, sept vol.
Bâle 1896-1910 ; Piccolomini,
Commentarii de gestis concil. Basil. 1440,
éd. Fea, Borne 1823. Historia Frederici
III (tract. Ilgen, deux vol. Leipzig), et ses
lettres, Briefweehsel, éd. Wolkan, quatre
vol., Vienne 1909-1918 ; Abert, Eugenius
Ill, Mayence 1884 ; Vansteenberghe, Le
cardinal Nicolas de Cues, Paris 1920.
.
(15) Boulting, Aeneas Silvius, Londres
1908.
.
(16) Mansi : Concilia, T. XXIX, p.
180.
.
(17) Noël Valois. Hist. de la Pragm.
Sanction... Paris 1906.
.
(18) On voit toute la fausseté de la
thèse soutenue par quelques historiens
catholiques récents (Janssen, Denifle,
Pastor, Gasquet, Imbart de la Tour, etc.), qui
ont nié la nécessité de la
Réformation du XVIe
siècle.
.
(19) Héfélé, Conciles,
T. VII ; Pleyel, Die Politik Nikolaus V,
Stuttgart, 1927.