Après le court pontificat du successeur
de Boniface VIII, Benoît XI, dominicain digne
et conciliant, qui mit fin au conflit avec Philippe
le Bel, le conclave, réuni à
Pérouse, ne put s'accorder sur un nom qu'au
bout de onze mois. Le parti français
l'emporta par l'élection de Bertrand de Got,
archevêque de Bordeaux (1305). Le nouveau
pape, Clément V, après avoir tenu sa
cour à Bordeaux, puis à Poitiers et
à Toulouse, finit par se fixer, en 1309, en
Avignon, tout près du Comtat Venaissin dont
la papauté avait hérité en
1229 de Raymond, comte de Toulouse. Alors
commença le séjour appelé
Captivité de Babylone qui dura près
de soixante-dix ans (1309-1376). On compta dans
cette période sept papes, tous
Français, dont les cardinaux furent, en
grande majorité, de leur nationalité.
Ce séjour fut une
« catastrophe », dit
l'historien catholique Pastor. Les papes d'Avignon
embellirent la ville, mais ils la
dépravèrent non sans
déconsidérer leurs fonctions.
Simonie, népotisme et corruption,
opérations financières oppressives et
indulgences pullulèrent au point d'inspirer
à un papiste convaincu, Alvarus Pelagius,
l'écrit intitulé Les Lamentations de
I'Eglise (De Planctu Ecclesiae), et à
Pétrarque des satires qualifiant Avignon de
« troisième Babylone »
et d' « enfer sur la terre »
(2). De plus,
pendant cet exil, l'Italie tomba en
décadence. Dans le nord, elle fut
livrée aux factions et à l'anarchie.
Rome, déchirée par les dissensions
des Caetani, des Colonna et des Orsini, se vida au
point de ne plus compter, en 1370, que vingt mille
habitants. Ses églises perdaient leurs
toits. Les immondices empestaient les rues. Le
mouvement artistique suscité par Giotto
s'était arrêté...
Clément V fut couronné à
Lyon, en présence de Philippe le Bel.
Pendant la procession, la chute d'un vieux mur
précipita le pape de son palefroi et fit
rouler sa tiare dans la poussière. Plus
pénible encore que cet accident fut la
sujétion du pontife au roi. Soumis à
ses volontés, il lui donna l'absolution,
reconnut son indépendance temporelle,
rétablit les deux Colonna dans leur
dignité de cardinaux et déclara
innocent le principal auteur de l'attentat
d'Anagni, Guillaume de Nogaret. Mais la
condamnation de Boniface VIII,
réclamée par Philippe le Bel, ne put
être obtenue. Le procès,
retardé sans cesse par Clément V, ne
commença qu'en 1310. Accusé
d'hérésie par de nombreux
témoins, le pape défunt fut
déclaré non coupable par le concile
oecuménique de Vienne (1311).
Le roi de France fut plus heureux dans
l'affaire des Templiers. Ce détrousseur des
banquiers lombards et des Juifs de France
convoitait les biens de ces opulents chevaliers,
et, selon l'expression d'un historien,
« pour avoir le miel, il brûla les
abeilles ». Devant la résistance
de Clément V, il fit arrêter tous les
membres de l'Ordre, y compris le grand-maître
Jacques de Molay (13 octobre 1307). Le pape,
cédant à ses instances, finit par
ordonner une persécution
générale des Templiers (1308).
Légistes et inquisiteurs dominicains
émirent cent vingt-sept accusations. Ils
leur reprochaient d'être
hérétiques, de cracher sur la croix,
de renier le Christ pour adorer l'idole Bafomet, de
converser avec les démons, de se livrer
à des pratiques immorales.
À Paris, trente-six de ces
infortunés succombèrent aux tortures
et cinquante-huit furent brûlés
(1310). Le concile de Vienne (octobre 1311) - le
XVe oecuménique - décréta un
nouveau procès qui permît aux
Templiers de se justifier
(3), mais
l'odieux Philippe le Bel y vint en personne avec un
grand cortège, et le pape effrayé et
affligé prononça l'abolition de
l'Ordre (22 mars 1312). Jacques de Molay, dont le
cas fut examiné de nouveau deux ans
après, fut brûlé le 18 mars
1314, avant la fin de l'enquête. Il assigna,
dit-on, le roi et le pape devant le tribunal de
Dieu dans le courant de l'année. En fait,
Clément V mourut le 20 avril, inconsolable
d'avoir trempé dans ce crime, et Philippe le
Bel périt six mois plus tard au cours d'une
chasse. Les biens des Templiers furent
confisqués. Leur maison à Paris, le
Temple, devint une résidence royale,
d'où Louis XVI devait aller à
l'échafaud
(4).
Clément V eut d'autres
complaisances pour Philippe le Bel : il lui
consentit une dîme ecclésiastique pour
cinq ans et il créa vingt-trois cardinaux
français. Il prêcha une croisade
contre Venise qui s'était emparée de
Ferrare, propriété du
Saint-Siège. On lui reproche aussi, à
bon droit, son népotisme et ses
prodigalités. Il offrit le chapeau rouge
à cinq de ses parents, dont trois en pleine
jeunesse, et vida le trésor papal
laissé par Boniface VIII. Le scandale fut si
grand que son successeur fut amené à
faire un long procès a quelques-uns de ses
parents et à mettre en prison le vicomte de
Lomagne, sinistre débauché,
jusqu'à ce qu'il eût restitué
les trois cent mille florins que son oncle,
Clément V, lui avait remis.
Ce pape a été
traité par Villani de
« licencieux, cupide et
simoniaque » (Chronique, IX, 59). Il se
compromit par son intimité avec la belle
comtesse de Foix. Par contre, il faut noter l'essor
qu'il imprima aux missions en Afrique, dans l'Inde
et jusqu'en Chine où il créa en 1306,
l'évêché de Khambalik
(Pékin) chez les Mongols. Il y nomma deux
ans plus tard le franciscain Jean de Monte Corvino,
grand évangéliste itinérant.
Jean XXII devait favoriser ces missions et
créer en Perse l'archevêché de
Sultanieh.
À sa mort, il y eut un
interrègne de vingt-sept mois. Le
cardinal-archevêque de Porto finit par
être élu
(5) sous le nom
de Jean XXII (7 août 1316 - 4 décembre
1334). Fils d'un cordonnier de
Cahors, il était petit, maigre et laid, avec
une voix perçante, agité, prompt
à écrire
(6),
théologien prétentieux, mais ignorant
(au dire d'Ockam).
Signalons d'abord son intervention dans
le conflit franciscain. On s'en souvient (L. II,
ch. VI), Jean de Murro, général de
l'Ordre, avait brûlé les écrits
de Pierre Olivi, qui repoussait l'
« usage modéré »
des biens, et jeté ses partisans en prison.
Le concile de Vienne (1311), qui examina ce cas,
s'abstint de condamner Olivi, et même
Clément V donna raison aux
« Spirituels », en 1313, en
n'accordant à l'Ordre que l'
« usage étroit » (arctus
on pauper), et il leur fit rendre leurs couvents.
Mais Jean XXII, qui avait d'énormes
richesses (7),
les combattît dans sa bulle Sancta romana et
universalis Ecclesia (30 décembre 1317).
Michel de Cesena, général
franciscain, prit leur défense. Il y eut
quelques martyrs brûlés à
Marseille.
La controverse roula sur ce point :
Le Christ et les apôtres ont-ils
pratiqué la pauvreté absolue ? -
Oui, répondaient Michel de Cesena, Ockam et
d'autres. - Non, répliquait le pape, qui
alléguait les présents des mages et
la bourse commune tenue par Judas. Il trancha la
question en taxant d'hérésie
l'opinion contraire (1323). Il alla même
jusqu'à concéder le droit de
possession réelle. Les trois chefs des
« Spirituels », Cesena, Ockam
et Bonagratia, furent mis en prison, et ils n'en
sortirent que cinq ans après, pour fuir
auprès du roi Louis de Bavière. Ils
furent déposés, et les deux premiers
finirent par faire leur soumission
(8).
Jean XXII entreprit de recommencer la
lutte contre l'empire. Après la mort d'Henri
VII, de Luxembourg, empereur d'Allemagne, Louis de
Bavière, nommé par cinq
électeurs (sur Sept), se vit reprocher par
le pape d'avoir négligé de lui
demander la confirmation de ce choix.
Excommunié, le souverain déclara,
à la diète de Nuremberg (1323),
l'empire indépendant de la papauté,
et il accusa son adversaire d'hérésie
pour avoir condamné les
« Spirituels ». Il marcha sur
Rome, et se fit couronner empereur devant
Saint-Pierre, en janvier 1327, par Sciarra Colonna,
représentant du peuple. Jean XXII fut
déposé et brûlé en
effigie, et Jean de Corbara,
« spirituel », élu
antipape. Louis de Bavière le couronna et
l'évêque de Venise lui donna
« l'onction » (12 mai 1328),
mais, trois mois après, la populace chassait
leur protégé à coups de
pierres. L'empereur lui-même dut se retirer,
et, un peu plus tard, l'antipape, la corde au cou,
se soumit au pape légitime (1330). Ce
dernier lança contre Louis de
Bavière, en 1334, une bulle d'une rare
violence. La guerre continue sous ses deux
successeurs. Sous Benoît XII, la fameuse
« Constitution de Rense »
(près de Mayence), votée par les
princes d'Allemagne et sanctionnée par la
diète de Francfort (1338), déclara
fièrement que l'empereur ne dépendait
que de ses électeurs, mais plus tard, se
sentant peu soutenu, Louis s'efforça
vainement d'apitoyer Clément VI et il finit
par proposer sa soumission (1343). Une bulle
suprême (1346), atroce malédiction qui
appelait sur sa tête la foudre, la
cécité et la perte de ses enfants,
exigea son remplacement
(9). On nomma
Charles IV, fils de Jean de
Luxembourg, électeur de Bohême
(10), et,
l'année suivante, l'empereur
déposé mourut.
Jean XXII se distingua par ses aptitudes
financières. Originaire de Cahors, ville de
banquiers et d'agents de change, il fit de la cour
d'Avignon une vaste maison de commerce aux
marchandises bien étiquetées. Il
légalisa la simonie que Grégoire VII
avait magnifiquement combattue. Fort de sa
prétention impudente que le pape, seigneur
de la terre, est le maître absolu de sa
maison, c'est-à-dire de l'Eglise,
encouragé d'ailleurs par les abus de
certains de ses prédécesseurs
(11), il se
réserva le droit de nommer les hauts
dignitaires sans bien vérifier leurs
aptitudes (12).
Il étendit aussi sa main rapace sur toutes
les nominations et sur les biens
ecclésiastiques.
Dans deux bulles célèbres
(1316 et 1331), il fixa le règlement
financier (13).
Il créa des registres
(14),
tenus par des
secrétaires, pour y marquer tous les
paiements. Tout était taxé
(15), et les
redevances étaient plus lourdes que jamais.
D'après Kirsch, la confirmation des hauts
prélats leur coûtait parfois un tiers
de leur revenu
(16), celle du
petit clergé le frustrait de la
moitié. Il y eut aussi des taxes nouvelles,
pour secourir la Terre Sainte ou pour
reconquérir les États de l'Eglise.
Tout cet argent allait au trésor papal
(17), au
collège des cardinaux, et, en
quantité moindre (c'étaient les
servitia minuta), au vaste troupeau des
employés ecclésiastiques :
officiers subalternes appelés
« familiers » et plus tard
« secrétaires » du pape
ou du sacré Collège,
« notaires » (copistes),
portiers, etc., nuée d'intermédiaires
dont la voracité soulevait les
protestations, car ils éconduisaient les
visiteurs du pape qui n'étaient pas bien
munis d'argent. Cette masse de revenus, d'ailleurs,
était insuffisante, et l'on vit des papes
emprunter aux cardinaux, aux princes et aux
banquiers !
Ces scandaleuses exigences rendirent
impopulaire la papauté d'Avignon. À
ces plaintes s'ajouta le mécontentement des
Italiens et des Allemands, qui voyaient Jean XXII
embellir la nouvelle ville pontificale et
élever à la pourpre une
majorité de Français. Disons enfin
qu'une opinion exprimée par lui dans un
sermon prêché le Jour des Morts
(1331), où il les disait privés de
contempler Dieu avant la Résurrection
générale, lui fit beaucoup de tort.
Ces vues,
déclarées
hérétiques par Ockam et Cesena,
furent condamnées au concile de Vincennes,
convoqué par Philippe VI de Valois, et la
rétractation du pape au concile d'Avignon
(décembre 1333) ne releva pas son
autorité
(18).
Un centre de protestation
s'établit à la cour de Louis de
Bavière, où des polémistes
plus hardis que Dante s'en prirent à
l'autorité spirituelle du
Saint-Siège. Les premiers coups furent
portés par Ockam, tout frémissant
encore de sa longue captivité. De sa main
lourde mais experte partirent deux traits,
c'est-à-dire deux traités,
l'énorme Dialogue et les Huit questions
(19). En voici
les thèses principales. La papauté
n'est pas indispensable à l'Eglise ; le
pontife, loin d'être infaillible, peut
être hérétique comme Pierre qui
a judaïsé ou Libère qui
était arien ; un concile
général peut aussi se tromper ;
ce n'est ni au pape ni à la
hiérarchie que le Christ a confié le
trésor de la foi, mais à l'Eglise
(congregatio fidelium) qui ne s'identifie pas avec
l'Eglise romaine ; la plus haute
autorité religieuse est l'Écriture.
Quant aux empereurs, ils tiennent leur puissance de
leur élection et non d'ailleurs.
Plus hardie encore fut la
polémique de Marsile de Padoue
(20), recteur
de l'université de cette ville et, depuis
1326, médecin de Louis de Bavière.
Son Defensor pacis (le Défenseur de la paix)
est un traité magistral
(21), dont
Gerson admirait la solidité, la profondeur
et l'érudition, et d'une franchise qui
annonçait celle de Luther
(22). Ajoutons,
avec Döllinger, qu'on peut y voir
« une ébauche du système
calviniste sur le pouvoir et la constitution de
l'Eglise »
(23). Pour
Marsile de Padoue, la paix est souvent
troublée par l'ambition papale, et pour
assurer l'une, il faut réprimer l'autre. Le
pouvoir temporel du Saint-Siège, qui est en
désaccord avec les Écritures
(Matth., 22, 21, est la source de
terribles maux.
Les prêtres, comme les autres
hommes, dépendent de la puissance civile,
qui tient ses droits du peuple. Quant au pouvoir
spirituel du pape, il est usurpé,
l'obéissance à ses décrets
n'est pas nécessaire au salut, il n'a pas de
prééminence essentielle
(24), pas plus
que Pierre, qui était évêque
d'Antioche et non de Rome où sa
présence n'est pas prouvée. Ce qui le
met en vue, c'est simplement sa situation
d'évêque de la vieille capitale de
l'empire. Comme le remarquait déjà
saint Bernard, il n'a besoin ni de pompe ni de
richesse, et il doit imiter le renoncement du
Maître. Le pouvoir sacerdotal est
également usurpé. La fonction de lier
et de délier ne doit être que la
déclaration du jugement de Dieu, le seul
juge ; l'exercice de la discipline appartient
à la Congrégation des fidèles,
comme le Christ l'a enseigné
(Matth., 18, 17). Les conciles
généraux, représentants
suprêmes de la chrétienté,
devraient compter des laïques. Le prêtre
peut dénoncer l'hérésie, mais
c'est le pouvoir civil qui a la
charge de la réprimer,
dans la mesure où elle nuit à la
société. Dans l'Eglise, la source de
l'autorité est l'Écriture. En cas de
désaccord sur le sens d'un texte, le droit
d'interprétation appartient à
l'assemblée des fidèles (communi
concilio fidelium).
La réplique à ces
vérités à la fois audacieuses
et incontestables ne se fit pas attendre. Jean
XXII, en 1327, et l'université de Paris les
condamnèrent. L'Italien Augustinus
Triumphus, dans sa Somme sur le Pouvoir
ecclésiastique, prit la défense du
pape en célébrant sa puissance
illimitée. Mêmes extravagances dans
les Lamentations de l'Eglise du franciscain
espagnol Alvarus Pelagius, professeur de droit
à Pérouse, puis évêque
en Portugal. S'il y parle avec amertume de la
bureaucratie d'Avignon absorbée par le
maniement des florins, il encense le pape, image du
Christ, source du salut et maître du monde
(25).
Le successeur de Jean XXII releva le prestige de
la papauté. Benoît XII (1334-1342),
originaire du diocèse de Toulouse, savant et
consciencieux, réduisit la pompe de sa cour
(26).
Sollicité d'enrichir sa famille, il
répondit que le vicaire de
Jésus-Christ est, comme Melchisédek,
sans généalogie. Il commença
la construction du Palais des papes à
Avignon, véritable forteresse
(27). Tout
autre fut Clément VI (1342-1352), ancien
archevêque de Rouen, issu de la noblesse
française
(28). Il mena
une vie fastueuse et dissipée, comme Pastor
le constate avec tristesse (T.
I, p. 76), et il éleva douze de ses parents
au cardinalat. Invité par une
délégation qui comptait
Pétrarque à ramener la papauté
à Rome, il refusa. Il fit d'Avignon la
propriété des papes en l'achetant
à Jeanne de Naples. Signalons, sous son
pontificat, avec la défaite accablante de
Louis de Bavière déjà
racontée, la grandeur et la décadence
du tribun Cola (Nicolas) di Rienzo. Ce visionnaire
éloquent, qui rêvait d'une Italie
libre et unie, réussit à enflammer
les Romains. Élu seigneur de leur ville
(1347), il prit le titre de tribun et appela les
cités de la péninsule à
secouer le joug de leurs tyrans. Au bout de sept
mois, il fut abandonné par la foule et
excommunié par le pape. Il périt en
1354 dans un soulèvement populaire. Le
pontificat de Clément VI fut troublé
par la Peste noire
(29), qui en
1348-1349 ravagea l'Europe. Cette fièvre
affreuse et contagieuse, avec respiration
fétide et vomissements de sang, qui tuait en
un jour ou deux, fit d'innombrables victimes.
À Marseille, on en compta 57.000 en un mois.
L'Angleterre perdit deux millions et demi
d'habitants. La chrétienté trouva un
peu de réconfort dans les grandes
fêtes du Jubilé de 1350, bien que, au
dire de Pétrarque, l'état de Rome,
après ce fléau inouï et avec
l'absence du pape, fût si triste qu'un coeur
de pierre en eût été
ému.
Innocent VI (1352-1362), originaire du
Limousin, continuant l'oeuvre de Benoît XII,
réduisit le faste de la cour d'Avignon. Il
institua le tribunal de la Rota, avec vingt et un
« auditeurs » chargés de
juger les procès soumis à la
juridiction papale. Sous son règne se
distingua le cardinal Albernoz, nommé
administrateur de Rome. Ce grand homme
d'État, admiré par Gregorovius,
rétablit l'autorité pontificale sur
les petites principautés anarchiques qui
constituaient alors les États de l'Eglise.
Il faut noter, par contre, la Bulle d'or par
laquelle l'empereur Charles IV régla les
élections impériales. Il les
réservait à sept
électeurs sans même nommer le
souverain pontife.
Guillaume de Grimoard, abbé du
couvent de Saint-Victor à Marseille, devenu
pape sous le nom respecté d'Urbain V
(1362-1370), fut le premier pontife d'Avignon qui
visita Rome
(30). Sur
l'invitation pressante de Pétrarque, il
partit le 30 avril 1367, et son voyage fut
triomphal (31).
Une flotte de soixante vaisseaux vint le prendre
à Marseille. Il fit son entrée
à Rome, le 16 octobre, sur un coursier
blanc, escorté par deux mille
ecclésiastiques. Il se prosterna devant le
tombeau de saint Pierre, et prit domicile au
Vatican. Il en fit restaurer les bâtiments et
les jardins, et ordonna aussi la réparation
du Latran et de Saint-Paul. Rome reçut alors
des visiteurs illustres : Jeanne, reine de
Naples, l'empereur Charles IV et Jean V
Paléologue venu pour réclamer
assistance contre les Turcs. En 1370, Urbain V, se
sentant inquiet à Rome, repartit pour
Avignon malgré les objurgations de sainte
Brigitte, la prophétesse du Nord, en
laissant aux habitants de la ville une lettre
émue. Il mourut le 19 décembre,
aimé de tous et déjà
honoré comme un saint.
Grégoire XI (1370-1378),
très Français de coeur puisqu'il
donna le chapeau de cardinal à dix-huit de
ses compatriotes, fut contraint de ramener la
papauté à Rome, où la menace
d'élire un antipape, faisant écho aux
grondements de la révolte en Italie, rendait
sa présence nécessaire
(32). À
Florence, on déployait un
drapeau rouge où était inscrit le mot
« liberté », et cet
esprit révolutionnaire, hostile au pouvoir
temporel, gagnait plusieurs villes. Rome pourtant
restait fidèle au Saint-Siège.
À ces menaces s'ajoutaient les exhortations
impérieuses de deux prophétesses au
franc-parler et au coeur fervent, qui devaient
être canonisées. Brigitte de
Suède, venue au Jubilé de 1350
après la mort de son mari, s'était
adonnée aux dévotions et avait
même eu des révélations.
Quand Urbain V s'était
décidé à regagner Avignon,
elle lui avait prédit sa mort prochaine.
Elle écrivit à Grégoire XI en
termes pressants et même irrespectueux. Elle
ne craignait pas de dire que le pape
« est pire que Lucifer, plus injuste que
Pilate, plus cruel que Judas », et de
flétrir la curie, « gouffre
très profond d'une horrible
simonie ». Elle mourut sans avoir eu la
joie, refusée aussi à
Pétrarque, de voir la papauté revenue
à sa résidence tant de fois
séculaire. De son côté,
Catherine de Sienne, la prophétesse
extraordinaire dont nous parlerons plus loin,
écrivit lettre sur lettre à
Grégoire XI, l'appelant « doux
Christ sur terre » et le sommant de
sauver la chrétienté en retournant
à Rome. » Revenez vivement, lui
disait-elle, comme un doux agneau. » En
1376, elle le vit à Avignon et acheva de de
décider, et c'est à bon droit que,
dans le monument qui lui fut élevé
à Rome deux siècles plus tard, elle
est représentée marchant à
côté de lui.
Malgré la résistance des
cardinaux français et du roi Charles V,
Grégoire XI partit le 13 septembre, mais,
par suite d'une tempête au large de
Marseille, il ne put faire son entrée
à Rome que le 17 janvier suivant. Il
s'établit au Vatican, devenu depuis lors la
résidence papale. Son autorité fut
reconnue peu à peu, et il mourut en 1378,
respecté pour sa courtoisie et sa
piété.
(1) Clementis V Regestum, éd.
bénédictine, neuf vol., Rome
1885-1892 ; Giovanni et Matteo Villani,
Chronica universalis, T. Vlll ss. ; E.
Baluze, Vitae Paparum Avenoniensium, Paris 1693
(mis à l'Index), éd. Mollat,
quatre vol., Paris 1914-1922 ; Pastor,
professeur à Innshrück, Gesch. der
Päpste seit dem Ausgang des M. A., dix
vol., Fribourg en B., 1886-1926, trad.
Furcy-Raynaud : Hist. des Papes depuis la
fin du Moyen-Age, six vol. (jusqu'à la
mort de Jules Ii), Paris 1888-1898 ; tract.
nouvelle par Alfred Poizat, Plon, Paris ;
Finke, Papstum und Untergang des Tempelordens,
deux vol., 1907, G. Mollat, professeur à
Strasbourg, Les Papes d'Avignon, Lecoffre, Paris
1924.
.
(2) Robinson, Petrarch, New-York 1898, p.
87.
.
(3) Ce concile eut à s'occuper des
Fraticelli (petits frères), Franciscains
schismatiques, des Béguards et des
Béguines. Il créa des chaires de
langues orientales à Paris et
ailleurs.
.
(4) Leur innocence est reconnue par la
plupart des historiens : Villani, Dante, et
plus tard Guizot, Renan, Döllinger, Finke
(ouvrage indiqué plus haut, T. I, p. 326
ss.). Cf. Lizerand, Le Dossier de l'Affaire des
Templiers, Paris 1923.
.
(5) Lettres secrètes et curiales du
pape Jean XXII relatives à la France,
éd. Coulon, 1900 ss. ; Lettres
communes de Jean XXII, éd, Mollat, trois
vol., Paris 1904-1906 ; J. Guérard.
Pontificat de Jean XXII, deux vol., Paris
1897-1903.
.
(6) Il reste au Vatican 59 Volumes de ses
bulles, etc.
.
(7) A sa mort, sa fortune personnelle
s'élevait, d'après Villani qui le
tenait de son frère, banquier de la
Curie. à dix-huit millions de florins
d'or et à des joyaux estimés
à sept millions de florins. Gregorovius
l'appelle « le Midas
d'Avignon ».
.
(8) Les « Observants »
retrouvèrent du crédit au XVe
siècle, avec leurs prédicateurs
Bernardin de Sienne et Jean de Capistrano. La
lutte des deux partis franciscains devait se
terminer en 1517, avec leur reconnaissance
formelle par Léon X. Les
« Modérés »
eurent un « maître
général » (magister
generalis), et les
« Stricts » un minister
generalis totius ordinis Francisci, pourvu du
droit de
préséance.
.
(9) Karl Muller, Der Kampf Ludwigs des
Baiern.... deux vol., Tubingue 1879, T. II, p.
214.
.
(10) Charles IV (1346-1378) fit de la
Bohême une grande puissance Elle devint,
par la Bulle d'or, le premier électorat
de l'empire. Il l'agrandit par des acquisitions
territoriales, et il fit de Prague une grande
capitale avec une université
célèbre (1348), Il obtint en 1376,
pour son fils aîné Wenceslas, le
titre de « roi des
Romains ». Après lui, ce
malheureux prince languit en prison,
supplanté par un rival qui devait
être remplacé par le second fils de
Charles IV, Sigismond, élu empereur en
1411, que nous retrouverons au concile de
Constance.
.
(11) Sous Boniface VIII, sur seize
sièges épiscopaux vacants en
France de 1295 à 1301, une seule
élection fut
régulière.
.
(12) Marsile de Padoue, qui dénonce
ces
« monstruosités »,
cite le cas d'un Français qui fut
nommé archevêque de Lund,
malgré son ignorance du danois, et revint
au pays natal après avoir pillé
son diocèse.
.
(13) Tangl, Das Taxenwesen der papstlichen
Kanzlei... Innsbrück 1892, p. 20
ss.
.
(14) Ils figurent dans les Archives du
Vatican, que Léon XIII a ouvertes aux
chercheurs. Ils ont été
utilisés par Tangl et surtout par Kirsch,
professeur catholique à Fribourg
(Suisse).
.
(15) Kirsch, Die papstliche Kollektorien in
Deutschland im XIVten lahrhundert, Paderborn
1894, et Die Finanzverwaltung des
Kardinalkollegium im XHIten und XIV leu
Iahrhundert, Munster 1896 ; Samarin et
Mollat, La Fiscalité pontificale en
France au XII" siècle, Paris 1905 ;
Mollat, La Collation des Bénéfices
ecclésiastiques sous les Papes d'Avignon,
Paris 1921.
.
(16) Le siège de Mayence était
taxé 5.000 florins
d'or.
.
(17) Le revenu annuel du pape, sous
Clément V et Jean XXII, a
été évalué de
200.000 à 250.000 florins
d'or.
.
(18) Benoît XII devait condamner son
hérésie.
.
(19) Dialogus inter Magistrum et Discipulum
et Octo quaestionum decisiones super potestate
ac dignitate papali (publiés dans la
Monarchia de Goldast, Hanovre 1610, T. II)
.
(20) Labanca, professeur à
l'Université de Rome, Marsilio da Padova,
Padoue 1882 ; Battaglia, Marsilio da
Padova, Florence 1928.
.
(21) Publié dans la Monarchia de
Goldast (T. II). Cf. Emerton, The Defensor
Pacis, Cambridge (Massachussets),
1920.
.
(22) Il appelle Jean XXII « grand
dragon et vieux
serpent ».
.
(23) Kirchengeschichte, 21 éd., 1843,
T. II, p. 259.
.
(24) Non plus sacerdotalis auctoritatis
essentialis habel romanus episcopus quam alter
sacerdos quilibet, sicut neque beatus Petrus
amplius ex hac habuit ceteris apostolis (II,
14).
.
(25) Voici quelques
déclarations : Quod ei placet legis
habet vigorem (I, 45), Ubicunque est papa, ibi
est Ecclesia I, 31).
.
(26) Lettres communes de Benoît XII,
éd. Vidal, Paris 1905.
.
(27) F. Digonnet, Le Palais des Papes en
Avignon, Avignon 1907.
.
(28) Lettres communes de Clément VI,
éd. Deprez, Paris
1901.
.
(29) Gasquet, The black Death, Londres
1908.
.
(30) Lettres du pape Urbain V, éd.
Lecacheux, Paris 1902 ; Albans, Actes
anciens et Documents concernant le bienheureux
Urbain V, éd. U. Chevalier, Paris 1897
(on y trouve les quatorze Vies de ce pape par
divers auteurs anciens) ; Geo. Schmidt, Der
histor. Werth der 14 alten Biographien des Urban
V, Breslau 1907 ; E. de Lanouvelle, Urbain
V, etc., Paris 1929.
.
(31) Gregorovius en a fait le brillant
récit (T. VI, p. 430
ss.).
.
(32) Kirsch, Die Rückkehr der
Päpste Urban V und Gregor XI..., Paderborn
1898, Léon Mirot, La Politique
pontificale et le Retour du Saint-Siège
à Rome.... Paris 1899.