CHAPITRE
VII Missions et Hérésies aux
XIIe et XIIIe siècles.
L'activité missionnaire de l'Eglise, au
XIIIe siècle, n'eut pas l'ampleur des belles
conquêtes des temps antérieurs. Ses
énergies se consumèrent dans les
conflits politiques et les luttes contre les
hérésies. La crainte de l'avance des
Mongols (Tartares), déversés par
l'Asie centrale, vint, d'ailleurs, les refroidir.
Il y eut pourtant des tentatives dignes
d'être notées
(1).
Elle s'efforça
d'évangéliser les Wendes, population
sauvage et idolâtre, d'origine slave,
disséminée sur les bords de la
Baltique, avec le concours des chevaliers
teutoniques, fixés dans la région de
Danzrig, et celui des colons allemands. Son
principal missionnaire fut Otton,
évêque de Bamberg (Bavière), au
début du XIIe siècle
(2). L' «
apôtre de la Poméranie », bien
accueilli par Wratislav, duc de ce pays, qui avait
reçu le baptême dans sa jeunesse,
baptisa sept mille convertis à Pyritz
(1124), et il leur enseigna, dit Herbord, «
les sept sacrements ». Il détruisit le
sanctuaire du dieu Triglar à Stettin. Dans
une seconde campagne en Poméranie, il fit
abattre des temples et ériger des
églises. Ses successeurs
évangélisèrent Lubeck et la
Livonie, et en 1224 un évêché
fut créé à Dorpat. En Prusse
orientale, les chevaliers teutoniques, à
l'instigation du Saint-Siège,
guerroyèrent de 1230 à 1283. Ils y
bâtirent des villes fortifiées, Thora
et Koenigsberg, et ils furent suivis par un flot de
colons allemands. Au XIVe siècle, ils
s'établirent à Dantzig et à
Marienbourg. Les évêques obtinrent la
possession du tiers des territoires
conquis.
L'Eglise s'efforça
également de convertir les
Mahométans. Oeuvre ingrate, rendue difficile
par la haine et le discrédit que les
chrétiens s'attirèrent pendant leurs
croisades. Elle fuit entreprise néanmoins
par François d'Assise et Raymond
Lulle.
Le premier fit, en 1219, un voyage en
Syrie et en Égypte avec quelques compagnons.
Il assista au siège de Damiette par les
croisés. Après les avoir
évangélisés et fait parmi eux
de précieuses recrues pour la pacifique
armée de ses Frères mineurs, il se
rendit dans le camp du roi d'Égypte
(3), et,
d'après Jacques de Vitry, témoin
oculaire, « durant de longs jours, il
annonça la parole de Dieu aux Sarrasins,
mais avec peu de succès » (Histoire....
ch. XXXII). Il y fut d'ailleurs traité avec
déférence.
Plus féconde fut
l'activité de Raymond Lulle
(4). Cet
énergique initiateur, né à
Palma (Majorque), après une jeunesse
dissipée, entra dans le Tiers-Ordre de saint
François (1272). Pris de zèle pour
l'évangélisation des musulmans, il
étudia l'arabe et fonda dans l'île de
Majorque un collège destiné à
enseigner aux missionnaires cette langue et le
syriaque. Mal secondé par la papauté,
il entreprit seul deux voyages à Tunis, mais
chaque fois il dut fuir. Au concile de Vienne
(1311), il obtint la création de chaires
d'arabe, d'hébreu et de chaldéen
à Paris et dans d'autres universités.
Quatre ans après, malgré son grand
âge, il repartit pour Tunis, mais à
Bougie sa prédication déchaîna
un grand tumulte, et il fut lapidé. Des matelots chrétiens
l'emportèrent, mais il mourut en mer
(5). Il eut de
nombreux disciples, mais l'inquisition le condamna
comme hérétique. Il devait être
réhabilité par Pie IX.
L'Eglise, préoccupée de
l'avance des Mongols (Tartares), venus jusqu'en
Pologne et à Buda-Pesth (1241),
décida, au premier concile de Lyon (1245),
d'envoyer chez eux des missionnaires
(6). En 1250, des
Franciscains, sur l'initiative de saint Louis,
visitèrent Mangu Khan, qui les reçut
très bien, au dire de l'un d'eux, Rubruquis
(Ruysbroeck). Terrible dans les combats, ce
souverain était tolérant en religion.
Il avait un secrétaire chrétien, un
autre bouddhiste, un troisième
mahométan. Rubruquis soutint une discussion
religieuse en sa présence, mais il ne
réussit pas à le convertir. Quand les
Mongols de Perse eurent détruit le Khalifat
de Bagdad, des couvents franciscains et dominicains
se fondèrent dans leur pays, mais ils
disparurent après sa conversion à
l'islam (XIVe siècle). De même, en
Asie centrale, le christianisme fut
persécuté quand cet empire se fut
rallié au mahométisme. En Chine, les
résultats furent meilleurs. Le franciscain
Jean de Monte Corvino atteignit Cambalue
(Pékin). résidence du grand Khan, et,
avec le concours d'un autre frère, il
traduisit en tartare le Nouveau Testament et les
Psaumes. Il fit construire deux églises,
baptisa six mille convertis et devint
archevêque de
Pékin (1307), mais cinquante ans plus tard,
le passage de l'empereur au bouddhisme devait
entraîner la ruine de cette mission.
Tandis que le vaste édifice
catholique étendait au loin ses annexes, il
se lézardait peu à peu sous la
poussée intérieure de
l'individualisme religieux et de l'esprit
évangélique, qui commençaient
à le quitter pour chercher au dehors un
meilleur toit. Des mouvements
hérétiques apparurent au XIIe
siècle, surtout à Milan et à
Toulouse, parmi les gens du peuple.
L'indépendance à
l'égard de l'autorité de l'Eglise et
les protestations contre certaines de ses
innovations dogmatiques et son incroyable
démoralisation s'étaient
déjà exprimées aux
siècles précédents
(7). Alcuin
appelait la Bible « la vraie sagesse,
l'autorité évangélique ».
Les Libri Carolini déclaraient que, si
l'évêque de Rome est le premier, il ne
vient qu' « après le Christ ».
Bérenger, de Tours, archidiacre d'Angers,
à la suite de Ratramne, avait rejeté
le matérialisme sacramentaire conçu
par Radbert. De grandes âmes s'étaient
élevées contre la décadence
des moeurs, et, en plein XIIe siècle, la
plus noble d'entre elles, la haute conscience de
saint Bernard, s'était écriée
douloureusement : « Oh ! qui me donnera, avant
de mourir, de voir l'Eglise de Dieu comme elle
était aux jours anciens, aux jours où
les apôtres jetaient leurs filets, non pour
prendre l'argent, mais pour prendre les âmes
! » Hélas ! toutes ces affirmations
vraiment évangéliques étaient
restées à peu près sans effet.
Bérenger, harcelé, avait
été contraint de jeter ses
écrits au feu et d'adhérer à
la transsubstantiation, et il était mort, le
coeur ulcéré (1088), et dans l'Eglise
la fureur d'argent et de plaisir, comprimée
de temps en temps par une forte
main, n'avait pas tardé à
dépouiller sa pudeur forcée. On
s'explique dès lors le besoin qui s'exprima,
au XIIe siècle, de fonder des groupes
indépendants de l'Eglise, soustraits
à certains de ses rites et de ses
enseignements.
Le risque était grand pour eux,
car la chrétienté orthodoxe regardait
alors les hérétiques comme pires que
les débauchés et les Sarrasins.
Innocent III, dans ses lettres, les appelait «
scorpions, démons et cancer ». Saint
Bernard les traitait de chiens qui mordent et de
renards qui trompent (De Consideratione, III, 1).
Le principe de la tolérance était
à peine entrevu. Seules, quelques voix
s'élevaient contre leur exécution
juridique. Saint Bernard voulait qu'on les
réduisît non par des armes, mais par
des arguments; il ajoutait qu'un faux catholique
fait plus de mal qu'un véritable
hérétique (plus nocet falsus
catholicus quam verus heretieus). Mais l'opinion
prévalut que l'hérésie
était à l'Eglise ce que la maladie
était au corps, et que le membre
gangrené devait être retranché,
et les Codes civils
décrétèrent contre ces
dissidents la peine de mort.
Les titres et le nombre de ces sectes
sont difficiles à déterminer
(8). Le code de
Frédéric Il (1238) en
énumère dix-neuf ; Salimbène
en compte cent trente (Coulton, Salimbene, p. 13).
On peut, avec Schaff (vol. V, 1re partie, p. 469),
s'arrêter à la classification suivante
: « Les Cathares ou hérétiques
manichéens forment une classe distincte. Les
Vaudois, les Humiliati, etc.,
représentent le groupe des dissidents
évangéliques. Les Amauriens
étaient panthéistes. Les chefs
isolés, Pierre de Bruys, Henri de Lausanne,
Eudes et Tanchelme, étaient plutôt des
prédicateurs et des iconoclastes. Les
Béguines et les Béguards
représentaient un mouvement de
réforme à l'intérieur de
l'Eglise. »
La plus vaste de ces sectes était
celle des Cathares
(9). Tel est le
nom qu'ils se donnaient et qui leur a
été assigné en 1179 dans le
IIIe concile du Latran
(10). Leurs
vues dualistes, venues d'Orient, semble-t-il, par
l'Italie, les firent aussi appeler « nouveaux
Manichéens ». Le quartier de Pataria,
qu'ils occupaient à Milan, leur valut
également ; le surnom de Patarins. Dans la
France méridionale, on les nommait
Albigeois, d'après leur centre, Albi
(11).
C'est au début du XIe
siècle qu'on vit quelques manichéens,
à Mayence, à Orléans et
à Liège. La plupart furent
brûlés. Au milieu du XIIe, cette
hérésie reparut à Liège
et ailleurs, et il y eut quelques
exécutions. En France, les Cathares
étaient assez nombreux, en 1167, pour tenir
un concile près de
Toulouse. Ils se
multiplièrent vite en Aquitaine et en
Bourgogne. D'après Césaire de
Heisterbach, qui exagère sans doute, ils
eurent des partisans dans près de mille
cités, et, au dire d'Innocent III
(Épîtres, II, 99), jusque dans les
châteaux.
Les Cathares distinguaient parmi eux
deux classes : les Croyants (Credenles), ou
catéchumènes, et les parfaits
(Perfecti) ou « bons hommes », devenus
tels par le rite du Consolamentum, que les
catholiques appelaient haerelicatio, «
initiation à l'hérésie »
(Cf. Douais, T. II, 17, 19, 22). Il s'accomplissait
par l'imposition des mains et celle de
l'Évangile selon saint Jean sur la
tête ou la poitrine du candidat, qui,
après avoir confessé ses
péchés et reçu le baiser de
paix, obtenait le salut.
Les Cathares mêlaient à de
regrettables croyances manichéennes de
précieuses notions
évangéliques. Pour eux, le Dieu de
l'Ancien Testament était mauvais. Ils
interdisaient toute nourriture animale et ils
condamnaient le mariage comme impur (meretricium).
Mais ils étaient versés dans les
Écritures, comme le prouvent leurs
dépositions au cours de leurs procès.
Ils traitaient l'Eglise de prostituée et le
pape d'Antichrist, rejetaient les sacrementis, les
indulgences, les autels, les vêtements
sacerdotaux et la croix. Ils repoussaient le
baptême d'eau, inférieur au
baptême de l'Esprit, ils substituaient
à l'hostie du pain consacré
(Döllinger, Beiträge, II, 21 ss.), ils
condamnaient les serments et la guerre.
Les plus exaltés pratiquaient un
rite étrange, l'endura, qui consistait
à se laisser mourir de faim, et ce genre de
suicide était fréquent
(Döllinger, II, 205). Leur organisation
ecclésiastique est peu connue. On signale
quelques évêques dans certains groupes
du Languedoc et d'Italie.
Inquiète des progrès de
cette hérésie, l'Eglise essaya
d'abord de la réduire par la persuasion,
mais la prédication de saint Bernard et,
plus tard, celle de Dominique furent vaines. Les
décrets synodaux furent également
impuissants. Innocent III jugea
nécessaire d'user de
rigueur (12).
Traitant d' « homme pestilentiel »
(Épîtres, X, 69) Raymond VI, comte de
Toulouse, partisan de la douceur, il l'excommunia
et mit ses domaines en interdit ; puis,
exaspéré par le meurtre de son
légat, Pierre de Castelnau (1208), il
prêcha une croisade contre les Albigeois.
Malgré la soumission du comte de
Toulouse, qui subit la peine humiliante de la
flagellation dans l'église d'un couvent
(13), le
nouveau légat, Arnold de Cîteaux,
refusa d'arrêter la marche des
croisés. Ils entrèrent à
Béziers (1209), sous la conduite de Simon de
Montfort, brave mais « cruel »
(Héfelé, V. 843), et y firent un
affreux carnage (Hurter, II, 331). D'après
Césaire de Heisterhach (V, 21), le
légat aurait dit
(14) : «
Tuez-les, car le Seigneur connaît les siens
» (aedite eos, novit enim Dominus qui sunt
ejus). Il osait parler de « la vengeance
divine qui sévissait étonnamment
contre cette ville » (ultio divina in eam
mirabiliter saeviens).
À Carcassonne, les habitants
furent autorisés à partir en chemise,
« n'emportant que leurs péchés
», dit un chroniqueur (nihil secuni praeter
peccata portantes). Excommunié de nouveau
par un concile tenu à Avignon, Raymond vit
ses domaines donnés à Montfort. La
guerre continua, toujours plus atroce. Des
prisonniers eurent le nez, les oreilles et les
lèvres coupés. Toulouse fut
menacée à son tour, et sa
défense coûta la vie à un roi
d'Aragon, beau-frère de Raymond (1213). Cinq
ans plus tard, une pierre bien lancée
atteignit Montfort et délivra la
chrétienté de ce fléau. La
guerre reprit sous Honorius III, avec le concours
des rois de France, pour se terminer en 1229. Le
concile de Toulouse,
réuni cette année-là, organisa
l'Inquisition, comme nous le raconterons plus loin.
Les bûchers, l'émigration, les cachots
ou la soumission apparente firent disparaître
en moins d'un siècle le mouvement albigeois.
La cathédrale d'Albi fut bâtie pour
marquer le triomphe de ces abominables
persécutions.
À côté des Cathares,
on doit signaler quelques dissidents : Tanchelme
qui, entouré d'un cortège en armes et
précédé d'un étendard,
prêchait à Cologne, et Utrecht, et se
faisait passer pour le Fils de Dieu. Un
prêtre le tua (1115). Pierre de Bruys
(15). disciple
d'Abélard, fulmina dans le Midi de la France
contre la messe, la pompe du culte et le
baptême des enfants
(16). Il fut
brûlé en 1126. Henri de Lausanne moine
bénédictin fort éloquent et
très écouté, prêcha dans
le diocèse du Mans, mais sa critique des
moeurs cléricales lui attira de vives
inimitiés. Après un séjour
à Lausanne (de là son nom), il
rejoignit Pierre de Bruys. Il fut en butte à
l'opposition de saint Bernard, et mourut,
semble-t-il, en prison
(17).
Bien différents des Cathares furent les
Vaudois. Ils n'étaient ni manichéens
ni dissidents. Ils tirent leur origine et leur nom
de Pierre Valdo
(18), riche
marchand de Lyon. On les désignait aussi par
les titres de Pauvres de Lyon et Sandalati
(d'après les chaussures grossières
qu'ils portaient). Au témoignage de
l'inquisiteur Guy, « ils
s'appelaient entre eux
frères ou pauvres de Christ (Fratres seu
Pauperes Christi)
(19).
Pierre Valdo, troublé par le
chant d'une ballade qui contait l'histoire d'un
pèlerin et par la mort subite d'un
personnage important de Lyon, écouta un
prêtre qui lui conseillait la pauvreté
absolue. Il donna à sa femme une partie de
ses biens et distribua le reste aux pauvres (1170).
Il fit traduire en langue vulgaire les
Évangiles et d'autres parties des
Écritures, et il prêcha dans les
villages, imité par des disciples qui s'en
allaient deux par deux. En 1179, Ils
demandèrent la sanction d'Alexandre Ill. La
commission qu'il nomma pour interroger leurs
délégués se divertit de leurs
vêtements en peaux de brebis, ainsi que de
leur simplicité et de leur ignorance
(idiotie et illiterati), et donna un avis
défavorable. Le synode de Vérone
(1184), assimilant aux Cathares ceux qu'il appela
« les Humiliati ou Pauvres de Lyon », les
anathématisa pour avoir prêché
sans l'autorisation de leur évêque.
Cette condamnation n'arrêta pas leur
propagande. On les signale à Narbonne en
1190, et surtout en Lombardie, où
s'était développé un groupe
bien organisé, celui des
Humiliati, qui menait une vie
simple et pure, et dont une partie reçut de
bonne heure le nom de « Pauvres de Lombardie
». D'après les documents de cette
époque, ces deux groupements furent
dès l'origine étroitement unis,
à ce qu'il semble, sous la direction de
Valdo, mais en 1218, à la conférence
de Bergame, ils se séparèrent. Une
partie des Humiliati avait déjà
adopté la vie en commun et reçu la
sanction d'Innocent III
(20).
Les Vaudois offraient le spectacle
édifiant et rare d'une vie exemplaire,
à l'abri des exagérations monacales,
et ils distribuaient largement les
Écritures. D'après «
l'écrivain anonyme » de Passau
(21), ils
pratiquaient le colportage, offrant les livres
saints tout en vendant des pierres
précieuses, et certains laïques
savaient par coeur les évangiles de Matthieu
et de Luc (22).
C'était, d'ailleurs, leur seule
étude, car ils méprisaient
l'instruction et condamnaient les
Universités comme inutiles (Döllinger,
T. II, p. 340). Ce qui les caractérisait,
c'était leur indépendance à
l'égard du clergé, qui y voyait un
intolérable défi (d'après
Bernard Guy, Alain des Iles, Ils la poussaient
jusqu'à prêcher sans avoir
été ordonnés prêtres
(23). Ils
reconnaissaient même ce droit aux femmes et
ils autorisaient les laïques à recevoir
les confessions et à absoudre. Ils
soutenaient, en effet, que c'était la valeur
spirituelle qui donnait le droit de lier et de
délier
(24). Certains
Vaudois rejetaient le baptême des enfants et
le purgatoire. En général,ils
repoussaient l'usage du serment et la peine de
mort. En réalité, ils ont ouvert la
voie à la Réforme par leur
indépendance, leur considération pour
les laïques, leur goût pour les
vérités évangéliques
(25) et leur
zèle en faveur des Écritures, Ils ont
agi sur leurs contemporains en répandant,
avec la pratique de la vie simple et pure, l'esprit
de pauvreté, et, d'après l'historien
catholique Felder, leur influence s'est
exercée sur François
d'Assise.
Ils constituèrent une
Église dans l'Eglise. Au début du
XIVe siècle, ils élurent en France un
super-intendant, le majoralis omnium, auquel,
d'après Guy, ils obéissaient comme
à un pape. Plus tard, en Italie, selon
Comba, le pasteur fut appelé barba (oncle).
Dans le Piémont, ils furent
persécutés au début, puis on
les laissa longtemps tranquilles. Plus tard, comme
nous le verrons dans notre Tome quatrième,
ils durent subir les croisades d'Innocent VIII
(1487) et les massacres ordonnés par le
Parlement de Provence (1545). En Allemagne, en
Autriche et en Bohême, où ils
s'étaient répandus, ils furent
persécutés dès l'année
1260 et surtout au début du XIVe
siècle, après la venue
d'inquisiteurs. Dans ces pays, ils
contribuèrent à préparer les
mouvements évangéliques
ultérieurs (Comba, Döllinger, etc.).
Insistons à présent sur
l'institution créée pour exterminer
« la dépravation
hérétique » (heretica pravitas),
invention abominable, bien qu'on ait osé lui
donner le nom de Saint Office (sanctum officium),
et dont on peut dire, avec un spécialiste du
Moyen-âge, Karl Muller : « L'Inquisition
est peut-être lachose la
plus monstrueuse que connaisse l'histoire de
l'humanité »
(26). En vain
objectera-t-on que l'Eglise n'a pas condamné
à mort parce qu'elle n'aime pas le sang (non
sitit sanguinem). Quand elle avait livré
l'hérétique aux autorités
civiles (soeculari judicio), elle n'ignorait pas le
sort qu'elles lui réservaient
(27).
L'Inquisition procède du «
siège apostolique déclare Bernard Guy
(Practica, p. 176). Il a été soutenu
dans cette oeuvre néfaste par
Frédéric Il et saint Louis, par
Bonaventure et Thomas d'Aquin. Ce dernier,
s'appuyant sur la fâcheuse
interprétation donnée par saint
Augustin (28)
au fameux texte de
Luc, 14, 23, « contrains-les
d'entrer » (compelle intrare), osa
déclarer, dans sa Somme (II, deuxième
partie, 11), que les hérétiques ont
mérité, non seulement d'être
séparés de l'Eglise par
l'excommunication, mais même d'être
exclus du monde par la mort » (meruerunt, non
solum ab Ecclesià per excommunicationem
separari, sed etiam per mortem a mundo
excludi).
Les hostilités contre les
Albigeois furent engagées par le synode de
Tours (1163), qui interdit aux fidèles tout
rapport avec eux. Le troisième concile de
Latran (1179) édicta des mesures contre
leurs défenseurs.
À celui de Vérone (1184),
Frédéric Barberousse jeta son gant
sur le pavé de la cathédrale, comme
gage de sa promesse de réprimer cette
hérésie, et le pape Lucius III lut un
décret enjoignant aux évêques
de dépister et de dénoncer les
suspects, et aux princes et aux cités de
seconder ces perquisitions.
Le IVe concile du Latran, sous
l'inspiration d'Innocent III, promit des
indulgences à tous ceux qui participeraient
à l'extermination (exterminium) des
hérétiques et il excommunia tous
leurs défenseurs.
Un peu plus tard, Innocent IV et
Alexandre IV lancèrent plus de cent bulles
contre eux. En 1229, le concile de Toulouse,
précisant la procédure, ordonna aux
évêques de nommer, chacun dans son
diocèse, un prêtre et des laïques
chargés d'amener les suspects devant leurs
tribunaux. Dans cette oeuvre de sang et de boue,
les puissants plongèrent leurs mains
royales, pensant les purifier ou les ennoblir.
Pierre d'Aragon (1197) bannit les
hérétiques ou les menaça du
bûcher, Frédéric Il y envoya
(1224), avec l'approbation du Saint-Siège,
ces « fils vipérins de la perfidie
» (vipereos perfidiae filios), et saint Louis
lui-même accepta de sévir
(1228).
Pour rendre l'Inquisition plus efficace,
Grégoire IX l'enleva aux
évêques pour la confier aux
dominicains. Leur jugement devait être sans
appel, sauf recours au tribunal papal. Innocent IV
leur donna une arme de plus : le droit de torturer
(1252). Pourtant, il ne put leur conférer
l'impunité. Plusieurs inquisiteurs furent
assassinés, dont le trop fameux Pierre de
Vérone et le cynique Conrad de Marbourg.
Enfin, le concile de Constance (1415)
décréta la peine du bûcher
(puniantur ad ignem).
On connaît la procédure de
l'Inquisition : l'arrestation sur de simples
soupçons avec primes aux délateurs,
l'instruction secrète, le dur
châtiment avec confiscation des biens,
emprisonnement perpétuel ou peine de mort,
parfois exhumation des hérétiques
défunts, tels que Wyclif et Roger, comte de
Foix, dont les restes furent envoyés au
bûcher, de sorte que les
« chiens du Seigneur » ont
été plus d'une fois des «
hyènes du Seigneur ». Signalons
quelques inquisiteurs de marque : Bernard de Caux,
le « marteau des hérétiques
» (1244-1248), qui s'occupa d'environ neuf
mille accusés (Lea, T. II, p. 45) ; Bernard
Guy, qui opérait à Toulouse
(1306-1323) et prononça 561 condamnations,
dont 69 exhumations (Douais, Documents) ; Robert le
Petit, qui alluma de nombreux bûchers en
Bourgogne, à Cambrai et à Douai, et
fut emprisonné à cause de son
indignité ; Eymerie, dominicain espagnol,
inquisiteur général en 1357, auteur
du célèbre Directorium Inquisitorum
(1376), et surtout Conrad de Marbourg, bourreau de
la reine Elizabeth de Thuringe, qu'il sépara
de ses trois enfants, fit fouetter par un moine et
mena à la mort à vingt-quatre ans,
par excès de flagellations (29). Devenu
inquisiteur général, ce monstre, en
qui Grégoire IX a salué un homme
d'une vertu parfaite, sema la terreur,
brûlant ses victimes le jour même de
leur condamnation.
Les persécutions furent
rigoureuses en France et dans les Pays-Bas. Le 12
mai 1234, six jeunes gens, douze hommes et onze
femmes furent brûlés à
Toulouse. En Espagne, elles furent rares au
début. De même en Italie et en
Allemagne, sauf à Cologne, Erfurt et
Strasbourg, où elles atteignirent un haut
degré d'horreur, d'après Flade,
auteur d'un livre sur l'Inquisition en Allemagne
(Leipzig 1902, p. 116). Elle mit beaucoup de temps
à gangrener l'Angleterre, où l'acte
du Parlement condamnant l'hérétique
au bûcher ne passa qu'en 1401.
(1) Hahn, Gesch. der Katholischen Mission.
cinq vol. Cologne 1857-1865.
.
(2) Vies d'Otton de Bamberg, par Ebo et
Herbord, ses contemporains. Lettres d'Otton
(Migne, T. 173). Cf. Bernard, Otto unser
Apostel, Bamberg 1833.
.
(3) Paul Sabatier, S. François, p.
310-312.
.
(4) Zwemer, R. Lull, first missionnary to
the Moslems, New-York 1902.
.
(5) Lulle est surtout connu comme philosophe
et comme savant. Professeur à Paris et
écrivain fécond (un catalogue de
l'Escorial lui attribue 410 traités), il
propagea ce qu'il appelait la « science
universelle » (ars magna ou generalis),
méthode bizarre, kaléidoscopique,
qu'il appelait « cabalistique ». il
représentait les idées par des
lettres de l'alphabet, qu'il plaçait en
cercles. On les faisait tourner, et le
mélange des lignes était
censé créer des relations
nouvelles d'idées,
révélatrices de hautes
vérités.
.
(6) Leur empire avait été
fondé par Genghis Khan (1162-1227). Au
milieu du XIIIe siècle, il s'était
divisé en quatre monarchies : Chine et
Thibet, Asie Centrale, Perse,
Russie.
.
(7) Voir le magnifique discours du doyen
Émile Doumergue, Le Protestantisme au
Moyen-âge (revue théologique de
Montauban, 1888).
.
(8) Bibliographie générale
Jacques de Vitry, Historia orientalis, etc.
(Douai 1572) Bernard Guy (inquisiteur
général au XIVe siècle),
Practica (manuel) Inquisitionis hereticae
pravitatis, éd. Douais, Paris 1886 ; A.
Jundt, Hist. du Panthéisme populaire au
M. A., Paris 1875 ; Lea, Hist. of the
Inquisition in the M. A., trois vol., New-York
1887, trad. Salomon Reinach Hist de l'Inq. au M.
A., trois vol., Paris 1900-1902 Döllinger,
Beiträge zur sektengesch. des M. A., T. II,
Munich 1890 ; Alphandéry, Les
Idées morales chez les
Hétérodoxes latins au début
du XIIIe siècle, Paris
1903.
.
(9) Mot tiré du grec catharos (pur).
Il a donné à la langue allemande
le terme qui signifie «
hérétique »
(Ketzer).
.
(10) Sources et bibliographie : Bonacursus
(XIIe siècle), Vita Hoereticorum (Migne,
T. 204); Ecbertus, chanoine de Cologne (XIIe
siècle), Sermones XIII adversus
Catharorum errores (Migne, T, 195). - Charles
Schmidt, Histoire et Doctrine de la secte des
Cathares ou Albigeois, deux vol., Paris 1849 ;
C. Douais, évêque de Beauvais,
Documents pour servir à l'histoire de
l'Inquisition dans le Languedoc, deux vol.,
Paris 1900.
.
(11) On les désignait aussi par le
terme de Bulgares, d'après la
région orientale d'où venaient
leurs idées, enseignées par les
Pauliciens, surtout à
Constantinople.
.
(12) A Luchaire, innocent III et la Croisade
des Albigeois, Paris 1905.
.
(13) Hurter, Gesch. Papst Innocenz III, T.
II, p. 317 ss.
.
(14) Cette parole féroce, qui n'est
rapportée que par un chroniqueur, n'est
sans doute pas historique, mais elle exprime
bien l'état d'esprit de cette
époque (Gabriel
Monod).
.
(15) J. von Walter, Die erster
Wanderprediger Frankreichs, T. Il, Leipzig 1906,
p. 130-141.
.
(16) Tels sont les griefs de Pierre le
Vénérable (Adversus
Petrobrusianos, Migne, T.
189).
.
(17) Malgré la suggestion de
Döllinger (1, 76 sa.), les deux amis
n'étaient point Cathares : ils
répudiaient le manichéisme et
honoraient le mariage.
.
(18) Les historiens du temps l'appellent
Waldus, Valdesius, etc.
.
(19) Bibliographie : Bernard, abbé de
Fons calidus (mort vers 1193), Adversus
Waldensium Sectam (Migne, T. 204) ; Alain de
Lille (de Insulis), moine cistercien, auteur
présumé d'un traité,
Adversus Hoer. Waldenses, Judaeos et Paganos
(Migne, T. 210); David d'Augsbourg (mort en
1271), Tractatus de Inquis. Haereticorum
(éd. Preger, Munich 1878) ; Bernard Guy,
Practica Inquisitionis... (Manuel de
l'Inquisiteur), trad. Mollat et Drioux, deux
vol., Paris 1926-1927. - Léger (pasteur
vaudois réfugié), Hist.
gén. des Églises évang. des
Vallées.... Leyde 1669 ; Muston, Hist.
des Vaudois, Paris 1834, et l'Israël des
Alpes, Paris 1851 ; Monastier, Hist. de l'Egl.
vaudoise, deux vol., Lausanne 1847 ; Montet,
Hist. littér. des Vaudois du
Piémont, Paris 1885 ; Émile Comha,
professeur à l'École vaudoise de
Florence, Hist. des Vaudois d'Italie avant la
Réforme, Paris 1887, éd. nouvelle,
1901 ; Döllinger, Beiträge, etc., T.
II, Munich 1890 ; Lamarche, Hist. de la
Réformation et des Églises
réformées, Paris 1897. Jean Jalla,
Pierre Valdo, Paris 1934.
.
(20) Peut-être a-t-elle fourni le
modèle du Tiers-Ordre de saint
François (Paul Sabatier, Regula antiqua,
p. 15).
.
(21) Auteur d'un Rescriptum (des
hérésies de Lombardie, etc.), paru
vers 1315 (éd. Preger, Munich
1875).
.
(22) On possède des restes de la
traduction primitive en roman et de la version
allemande (Philippe Berger, La Bible
française au Moyen-âge, Paris
1884).
.
(23) Ce sont des pseudo-praedieatores,
s'écriait Alain.
.
(24) Magis operatur meritum... quam ordo vel
officium (Alain). Consecratio corporis et
sanguinis Christi potest fieri a quolibet justo,
quamvis sit laïcus
(Guy).
.
(25) On en a une preuve frappante dans la
Noblu Leyezon (leçon), ainsi
nommée d'après le premier vers :
« 0 frères, écoutez un noble
enseignement. » Ce poème religieux
de 479 vers (début du XIIIe
siècle) évoque le Jugement dernier
et commande la repentance.
.
(26) Kirchengesehichte, 1892-1902, T. 1, 1).
590.
.
(27) Guy, Practica, C. Molinier,
L'Inquisition dans le Midi de la France aux
XIIIe et XIVe siècles, Paris 1881 ; J.
Havel, L'Hérésie et le Bras
séculier au Moyen-âge, Paris, 1881;
Kaltner, Konred von Marburg und die Inq. in
Deutschland, Prague, 1882; Lea, ouvrage
cité; L. Tanon, Hist. des Tribunaux de
l'Inq. en France, Paris 1893 ; R. Schmidt, Die
Ilerkunft des Inquisitionsprocesses, Fribourg en
Br. 1902 ; E. Vacandard, L'Inquisition :
étude hist. et crit. sur le pouvoir
coercitif de l'Eglise, Paris
1907.
.
(28) Dans son épître 93 (cf.
notre T. II, p. 221-222). Ce regrettable appel
au bras séculier, limité à
certains cas, était tempéré
chez Augustin par son désir d'une
répression
modérée.
.
(29) Elle fut canonisée en 1235, et
on lui éleva l'église
Sainte-Elizabeth à
Marbourg.