Une vive impulsion fut donnée au
monachisme et à la vie religieuse par les
deux grands Ordres mendiants, (Ordines
Mendicantium), les Franciscains et les Dominicains,
qui prirent naissance au XIIIe
siècle. Ils parurent à une époque
critique, où la chrétienté
restait déprimée par la faillite des
croisades et troublée par les hardiesses des
hérétiques, et comme il arrive aux
médecins énergiques, l'infusion d'un
sang neuf qu'ils lui firent leur valut un
prodigieux succès.
François d'Assise et Dominique ne
se ressemblaient guère. « Le premier,
dit David Schaff, était le plus simple et le
plus aimable des saints monastiques, le second
était froid et austère.
François était un apôtre
évangélique. Dominique un
fondé de pouvoir ecclésiastique. L'un
vécut pour sauver les âmes, l'autre
pour hisser l'Eglise sur des corps pantelants
d'hérétiques... L'un était
tendre, l'autre dur comme un marteau-pilon »
(Vol. V, 1re partie, p. 381). Ils se
rencontrèrent au moins à trois
reprises, et la question de fondre leurs
organisations en une seule se posa, mais
heureusement sans aboutir.
Les Franciscains et les Dominicains se
distinguèrent des Ordres
précédents par quelques traits
saillants. Ils eurent un plus grand rayonnement
social. prêchant au
peuple, bienveillants pour les indigents. Ils
créèrent des «
fraternités » laïques, qui
permettaient aux fidèles de pratiquer les
vertus ascétiques, tout en exerçant
leur profession. Ils s'adonnèrent à
l'enseignement. Les Franciscains, infidèles
à l'esprit de saint François, qui
avait réprimandé Pierre Staccia pour
avoir ouvert une école à Bologne,
acquirent un grand renom, surtout à Oxford,
par leurs établissements d'instruction. Ils
créèrent une école de
théologie dans un de leurs couvents à
Paris en 1230, à la suite des Dominicains
qui avaient fondé en 1217 leur
monastère de Saint-Jacques, et les deux
Ordres reçurent du chancelier de
l'Université le droit de conférer des
degrés. À Paris, Oxford, Cologne et
ailleurs, parurent de grands scolastiques : chez
les Dominicains, Albert le Grand, Thomas d'Aquin ;
chez les Franciscains, Bonaventure, Duns Scot,
Roger Bacon. Parmi les grandes personnalités
religieuses, il faut citer encore, chez les
premiers, Eckart, Tauler, Savonarole; chez les
autres, l'exégète Nicolas de Lyre,
les auteurs d'hymnes Thomas de Celano et Jacopone
de Todl.
Ce qui caractérise enfin ces deux
Ordres, c'est leur soumission absolue à la
papauté, dont ils devinrent les gardes du
corps. Ils l'aidèrent à dominer les
évêques et les rois et à
pourchasser l'hérésie.
Grégoire IX chargea les Dominicains, en
1232, de pratiquer l'Inquisition, mais les
Franciscains reçurent eux aussi une part de
ces cruelles fonctions. Les papes surent
récompenser leur fidélité en
les comblant de privilèges
(2) dont ils
étaient avides
(3), et en les
défendant contre le clergé
séculier, dont ces moines usurpaient les
droits, écoutant les confessions et donnant
l'absolution. Ils les
protégèrent aussi contre
l'Université, indignée de leur
insoumission et de leur arrogance
(4). Quand
Guillaume de Saint-Amour, professeur à
Paris, critiqua leur mendicité et leur
hypocrisie, dans son traité Les
Périls des derniers Temps (De Periculis
novissimorum Temporum), Alexandre IV, dans sa bulle
du 5 octobre 1256, déclara ce livre «
tout à fait pernicieux et détestable
» et le fit brûler. Guillaume fut
privé de sa chaire et il se retira en
Franche-Comté, où il mourut.
L'histoire de François d'Assise,
père du mouvement franciscain, est
restée longtemps voilée de
légendes. Le grand ouvrage
(5) de Lucas
Wadding, qui l'a racontée, avec celle de son
Ordre jusqu'en 1540, n'utilise pas assez les
sources anciennes. Les Bollandistes
(6) n'ont
guère publié que la Vita prima de
François, écrite par Thomas de
Celano, et la Légende des trois Compagnons
(7).
L'étude de ce saint extraordinaire et de son
temps a intéressé des historiens tels
qu'Ernest Renan
(8) et d'autres,
mais elle n'a pris tout son essor qu'avec les
savants travaux d'un merveilleux écrivain,
Paul Sabatier. Sa Vie de saint François
d'Assise, parue en 1893 et
suivie par de sensationnelles
découvertes de manuscrits et par de
remarquables publications, la Collection
d'Études et de Documents sur l'Histoire
religieuse et littéraire du Moyen-Age et les
Opuscules de critique historique, a remis en
lumière la vraie figure du Poverello et
ramené à lui la fervente
curiosité du grand public et des
érudits. Des colonnes toujours plus
nombreuses de pèlerins sont venues envahir
la Portioncule et Saint-Damin, « poursuivant,
selon l'expression de Paul Sabatier, l'ombre de
saint François ». D'autre part, au
témoignage de l'historien danois
Johannès Jorgensen, « lés
remarquables travaux de Lempf, Van Ortroy, Lemmens,
Mandonnet, Minocchi, Goetz, Tilemann, Boehmer, des
Pères Felder et Edouard d'Alençon, de
Sechnürer, etc., tout cela est né, ou
du désir de suivre et de compléter
Sabatier, ou de l'obligation de le réfuter
» (9). La
mort l'a empêché de rédiger
l'édition refondue qu'il préparait,
mais sa veuve, aidée par Arnold Goffin,
franciscanisant belge, en a publié une qui
est définitive, complétée par
des Études inédites extraites de ses
papiers
(10). Quelles sont les sources dont nous
disposons à l'heure actuelle pour
reconstituer l'histoire de saint François
?
Il y a d'abord ceux de ses écrits
qui nous sont parvenus
(11). Signalons
en premier lieu ses hymnes : son Cantique du Soleil
ou Hymne des Créatures
(12) que,
d'après Célano, il chanta sur son lit
de malade ; sa laude (louange) du Seigneur (Laudes
Domini), transcription de l'oraison dominicale,
suivie d'un chant de louange contenant des passages
bibliques, exécuté par les
frères de la Portioncule en punition de leur
bavardage ; sa laude des vertus de là
Vierge, poème dont l'authenticité est
attestée par Célano et par des
expressions bien franciscaines telles que les
invocations à la « sainte dame
Pauvreté » ou « à notre
soeur l'Humilité » ; la laude de Dieu
(Landes Dei), un des trois autographes qui nous
restent de saint François. Elle figure sur
le revers d'un parchemin où il avait
écrit une Bénédiction pour le
frère Léon, en l'an 1224, pendant
leur séjour sur le mont Alverna. Ce disciple
porta cette Bénédiction sur lui
jusqu'à sa mort (14 novembre 1271), et elle
est restée au couvent franciscain (Sagro
Convento) d'Assise. Cette laude, qu'on peut lire,
à demi effacée, dans le beau
reliquaire d'argent où elle a
été placée, consiste en une
série d'épithètes
adressées à Dieu : Tu es fortis, tu
es magnas, tu es altissimus. etc.
(13). Parmi ses
écrits en prose, il reste quelques
prières, des lettres
(14), en
particulier celle ad omnes Custodes,
retrouvée à Volterre par Paul
Sabatier (15),
les deux Règles de
l'Ordre celle de 1221 et celle de 1223
(16), des
« admonitions » (effusions spirituelles),
et enfin son Testament, dont le style et la
pensée sont bien franciscains et dont
l'authenticité est prouvée par des
citations de Célano, de Grégoire IX
et de la Légende des trois Compagnons.
Venons-en à une source de renseignements
bien plus riche, les biographies de saint
François.
On y a reconnu quatre groupes
successifs. Le premier s'appuie sur la Vita prima
du saint, de Thomas de Célano, admis dans
l'Ordre vers 1214 après avoir
été custode (custos, supérieur
de couvent) en Allemagne. Écrite « sur
l'ordre du glorieux pape Grégoire IX »
et approuvée par lui en 1229, elle est un
témoignage sincère et ému,
malgré l'élégance de son style
parfois recherché
(17). Elle a
servi de base à la Légende de Julien
de Spire, ancien maître de chapelle, parue
vers 1231
(18).
Un second groupe est constitué
par deux biographies auxquelles a participé
le frère Léon, grand ami et
secrétaire de saint François : la
Légende des trois Compagnons et la Vita
secunda de Célano. Elles sont issues du
désir exprimé, en 1244, par le «
chapitre général » franciscain
de Gênes, inquiet de l'altération
qu'avait subie l'esprit primitif de l'Ordre, de
rassembler les souvenirs inédits du
maître. Crescent de Jesi,
général d'alors, reçut une
collection d'anecdotes envoyées du couvent
de Greccio (dans la vallée de Rieti), par
les frères Léon, Rufin et Ange
Tancredi. Une lettre-préface
(19),
datée du 11 août 1246, nomme les
collaborateurs Masséo et Jean, et explique
que ce recueil était simplement une gerbe de
traits épars, un bouquet de fleurs,
indication en désaccord avec le contenu de
la Légende, qui est une vraie biographie.
Sur les dix-huit chapitres, huit racontent la
jeunesse et la conversion de François, et
les dix autres sa carrière, sa mort et sa
canonisation.
Certains passages de la Légende,
cités par Wadding et absents du texte qui
nous est parvenu, ont donné lieu à la
suggestion de Paul Sabatier que ce texte
n'était qu'une partie d'un ouvrage plus
étendu. Elle a été
confirmée par la découverte de
presque tous les éléments qui
manquaient. En étudiant le manuscrit (Paris
1509) d'une compilation franciscaine
(20),
écrite vers 1345 (imprimée à
Venise en 1504), ce savant a trouvé 118
chapitres différents du reste en style et en
esprit, visiblement rédigés par des
témoins oculaires (nos qui cum ipso fuimus),
dans lesquels il crut reconnaître
Léon, Ange et Rufin. Puis, par un heureux
hasard, il les a retrouvés réunis
dans un manuscrit (n° 1743) de la
Bibliothèque Mazarine, à Paris,
originaire du couvent de Namur, intitulé
Speculum perfectionis fratris minoris. La
Légende des trois Compagnons a pu être
reconstituée approximativement par deux
érudits italiens, Marcelin da Civezza et
Théophile Domenichelli (Rome, 1899),
à l'aide d'une vieille traduction italienne
du XIVe siècle contenant de nombreux
passages (tu Speculum perfectionis
(21).
Quant à la Vita secunda de
Célano, elle est une adaptation, en beau
style, parue en 1247, de la Légende des
trois Compagnons, qui avait été
remise à ce frère pour en faire un
livre (22). On
y trouve des éléments inédits
qu'il tenait sans doute de ces compagnons
(23). Il reste
aussi de Célano, un complément le
Traité des Miracles (de François),
rédigé à la demande de Jean de
Parme (24). Il
contient des traits touchants, tels que la visite
de Jacqueline de Settesoli au lit de mort de
François.
Une troisième tradition est
représentée par la Legenda S.
Francisci (Legenda major), écrite par saint
Bonaventure, général des
Franciscains, sur l'invitation du chapitre
général de Narbonne (1260).
Après s'être rendu à Assise et
avoir consulté le frère Léon
et un autre, il fit une compilation des Vies
antérieures en y ajoutant quelques traits
(25), et en
adoucissant l'idéal primitif de
pauvreté absolue. Le chapitre de Pise (1263)
l'approuva et décida la destruction des
autres Légendes. La plus visée fut la
Vita secunda de Célano (dont deux manuscrits
seulement ont survécu), ainsi que la partie
de la Légende des trois Compagnons qui y
correspondait. La première partie de ce
dernier écrit, de même que la Vita
prima, furent moins maltraitées parce
qu'elles parurent moins propres à surexciter
les esprits.
Passons au groupe du Speculum
perfectionis découvert par Paul Sabatier.
Ses principaux éléments viennent des
rouleaux (rotuli) de parchemin où
frère Léon avait écrit «
maintes grandes choses » (multa magnalia) de
son maître, ainsi que des feuillets
(shedulae) de souvenirs
(26). Il semble
avoir été rédigé pour
peindre le vrai François. Sabatier, s'en
tenant à la date (1227) inscrite sur le
manuscrit de la Mazarine, y voit la plus ancienne
biographie du saint
(27). Au
Speculum se trouvent rattachés, dans
quelques manuscrits, les Actus beati Francisci et
Sociorum ejus
(28), mieux
connus sous le titre italien de Fioretti,
collection de récits très
précieux qui rapporte des paroles et des
actes des frères Bernard, Masséo,
Rufin, Léon et de la sÏur sainte Claire. Le
plus célèbre est celui de l'entretien
de François avec Léon sur « la
joie parfaite ». À ces souvenirs des
« anciens frères » (antiqui
fratres) s'ajoutent des chapitres sur Égide
et d'autres Franciscains postérieurs. De ce
groupe dépend aussi la Legenda antiqua,
compilation rédigée par un
Franciscain des provinces de la mer Baltique,
ancien élève d'Avignon, avec de
larges emprunts au Speculum et aux Fioretti
(29).
Citons enfin le grand ouvrage de
Barthélemy de Pise, les Conformitates,
longue série de parallèles entre le
Christ et saint François. C'est une
étude critique de toutes les sources
existantes, commencée en 1385 et
approuvée par le chapitre
général de Pise (1399).
François Bernardone naquit
à Assise vers l'an 1182
(30). Son
père était marchand d'étoffes.
Sa jeunesse fut dissipée, mais il sut rester
affable et poli (Légende, 3). Il se montra
passionné pour la chevalerie et
libéral pour les pauvres, et sa mère,
lui sentant de la noblesse d'âme, disait :
« J'espère bien, s'il plaît
à Dieu, qu'il deviendra un bon
chrétien. » Il partît un jour
fort bien équipé, pour guerroyer aux
côtés du fameux Gauthier de Brienne,
mais, dès le premier soir, il s'alita
fiévreux et il dut revenir à Assise.
Pâle et les traits tirés, cruellement
déçu, car il se croyait
destiné à devenir « un grand
prince », il errait dans la campagne, sourd
aux appels de ses anciens compagnons de fête.
Un jour, pourtant, il parut leur céder. Il
les invita à un somptueux festin. Mais,
après une course folle dans les rues, ils
s'avisèrent de son absence et finirent par
le trouver perdu dans un rêve. « Il
songe à prendre femme », dit une voix
». - « Oui », répliqua-t-il
avec un sourire mystérieux, « une femme
plus belle, plus riche, plus pure que vous ne
sauriez vous l'imaginer » (Légende, 7 ;
Vita prima, 7). Il rechercha encore plus la
solitude, et il fut tendre pour
les pauvres gens. À Rome, au cours d'un
pèlerinage, désireux de
connaître l'indigence et ses angoisses, il
emprunta les haillons d'un mendiant et fendit la
main toute une journée (Légende,
8-10). Un jour, rencontrant un lépreux,
après un commencement de fuite il revint lui
baiser la main, puis il visita la
léproserie. Une autre fois, tandis qu'il
priait dans la chapelle de Saint-Damien,
près d'Assise, les yeux fixés sur un
crucifix, il crut voir le visage de Jésus
s'animer et il perçut une douce voix. Alors
son union mystique avec lui s'accomplit. Le devoir
s'impose à lui de réparer
l'édifice en ruines. Il court à
Foligno, y vend des étoffes et même
son cheval, et remet au pauvre prêtre de la
chapelle l'argent qu'il vient d'obtenir. À
partir de ce jour, « il s'est donné au
Crucifié sans partage et sans retour »
(P. Sabatier, Vie, p. 76).
Bernardone, jugeant dangereuse la
vocation de cet enfant prodigue, le maltraita et le
cita devant les consuls de la ville mais son fils
en appela à l'évêque, « le
père et le seigneur des âmes ».
Invité à rendre l'argent, il se
dépouilla de ses vêtements et les
tendit comme une indemnité. Le père
les emporta, hué par la foule, et
François partit, couvert d'un manteau
donné par l'évêque (Vita prima,
1-0). Des bandits le lui prirent, en le jetant dans
un fossé plein de neige. Il vécut,
quelque temps d'aumônes, admiré par
les uns, raillé par les autres. Au printemps
de 1208, il termina la restauration de
Saint-Damien, aidé par des volontaires qu'il
encourageait par ses chants joyeux. Puis il
répara Sainte-Marie de la Portioncule (petit
lot de terre), appelée aussi
Notre-Dame-des-Anges, où la messe fut
célébrée par un
bénédictin de l'abbaye du mont
Subasio, qui en était propriétaire.
C'est là (le 24 février 1209,
semble-t-il) qu'il eut sa révélation
irrésistible... Dieu, l'Eglise,
Jésus, la pauvreté, tel sera
désormais son grand souci, son seul
amour... À partir de ce moment, il se
montre à Assise, vêtu d'un sarreau
gris, un capuchon sur la tête et une corde
autour des reins, prêchant la paix avec Dieu,
avec les hommes et avec
soi-même. On l'écoutait avec respect.
Son premier disciple connu fut Bernard de
Quintavalle (Légende, Vita prima). D'abord
stupéfait, Bernard l'admira lorsque, l'ayant
invité à coucher dans sa chambre, il
eut constaté qu'il avait prié toute
la nuit (Fioretti, 2). Au cours d'une consultation
demandée aux Livres saints dans une
église, il tomba sur trois textes qui
prescrivaient le renoncement, et il se mit
aussitôt à distribuer ses biens aux
pauvres. Pierre de Calane, savant juriste, leur
ami, l'imita sur-le-champ.
Ils quittèrent Assise et se
construisirent, près de la Portioncule, un
abri de feuillage. Le 23 avril, un homme de la
ville, Égide, vint les y rejoindre. Il
prouva aussitôt sa bonne volonté en
donnant à un indigent son beau manteau. Il
fut une incarnation de l'esprit franciscain
primitif, chaste et
désintéressé.
François et ses trois amis,
auxquels vinrent s'ajouter trois autres,
prêchèrent la conversion dans la
région d'Ancône. Ils mendiaient et
rendaient des services. on les prenait, pour des
hommes des bois (silvestres homines), mais on se
rassurait en écoutant leurs chants joyeux.
Puis leur chef les envoya en mission deux à
deux. Ils recevaient assez souvent un mauvais
accueil. On redoutait leurs larcins ou la contagion
de leur exemple. Ils étaient tournés
en ridicule, traînés sur le dos par
leurs capuchons (Vita prima, 15 ; Légende,
37-39). Pénibles épreuves, qu'ils
supportaient avec patience...
À Florence, Bernard et
Égide, d'abord mal reçus par un
propriétaire, le désarmèrent
par leur piété et leur attitude
pleine de dignité (Légende, 38-41).
Quant à François, il
évangélisa la vallée de Rieti
à peu près païenne, se retirant
souvent dans une grotte déserte pour y
prier. Il en sortait retrempé et pleinement
armé.
Pendant l'été de 1310
(Wadding, Sabatier), François partit pour
Rome avec onze frères, pour faire approuver
sa règle par Innocent III. Elle était
très simple : elle impliquait une vie
conforme aux préceptes de l'Évangile.
Le pape et ses cardinaux
hésitèrent
à l'approuver, la trouvant trop dure. Mais,
ému par une parabole ingénieuse que
François lui raconta, il lui accorda une
autorisation provisoire, non sans faire de son
institution laïque une création
cléricale en le soumettant, lui et ses
frères, à la tonsure. Repartis joyeux
en prêchant sur leur route, ils
s'arrêtèrent quelques mois au refuge
de Rivo-Torto, près de la léproserie
d'Assise. Quand on apprit à Assise
l'approbation de sa règle, on voulut
l'entendre, et, monté dans la chaire de la
cathédrale de Saint-Rufin, il remua les
coeurs par ses accents à la fois pressants
et pleins de tendresse. Il réussit
même à réconcilier riches et
les pauvres, très divisés.
Chassés de Rivo-Torto par un
paysan brutal, les frères revinrent à
la Portioncule, qui leur fut cédée
â perpétuité. Ils y
célébrèrent, dit Sabatier,
« le culte de la pauvreté ». Elle
fut pour eux « une fiancée ». Les
membres de l'Ordre nouveau reçurent de son
fondateur le titre de Minoritae ou Frères
mineurs (Fratres minores)
(31). Signalons
quelques nouveaux disciples : Sylvestre et Rufin,
adonnés à la contemplation,
Masséo, grand, beau, éloquent,
très humble et toujours joyeux,
Junipère ou Genièvre, très
obligeant, dont François disait : « Que
n'avons-nous tout un bois de génevriers
comme celui-là ! » Il y avait aussi
Jean, surnommé « le simple »,
paysan inculte des environs d'Assise, qui, les yeux
fixés sur le maître, copiait tous ses
gestes, et surtout Léon d'Assise, venu vers
1211 (Sabatier), confesseur et secrétaire de
François, qui, par réaction contre
son prénom, l'appelait « le petit
agneau de Dieu » (pecorella di Dio). Il fut et
resta le chef de ses disciples fidèles
(Besse).
La plus touchante recrue de
François fut sainte Claire
(32). Elle
aimait à s'appeler « La petite plante
(plantula) du bienheureux
père François ». Née
à Assise en 1194 d'une famille noble, elle
avait été secouée par ses
prédications. Elle vint lui ouvrir son coeur
et, le soir du dimanche 18 mars 1212, elle prit
furtivement le chemin de la Portioncule, et lui,
simple diacre, reçut ses voeux et coupa ses
cheveux d'or. Il la conduisit dans un monastère
de Bénédictines, où elle resta
sourde aux menaces de son père et à
ses supplications. Elle entra ensuite dans un
couvent moins proche, celui de Saint-Ange, sur les
flancs du Subasio. Quelques jours après,
elle vit venir sa sÏur Agnès, et
après une scène affreuse où
cette jeune fille, entraînée par son
père et quelques parents, injuriée et
battue, s'évanouit, elle la ramena au
couvent. Une troisième sÏur,
Béatrice, vint plus tard les rejoindre.
François installa Claire et
Agnès au monastère de Saint-Damien,
dont l'aînée devint abbesse en 1215.
Elle en fit, selon son expression, « la tour
fortifiée de la suprême
Pauvreté ». Travail et
mendicité, telle fut la règle de vie
(forma vivendi) que son maître écrivit
pour elle. Elle s'y distingua par son extrême
humilité, sa bienfaisance et sa
dévotion. Elle dormit longtemps sur un
morceau de cuir, portant une ceinture de poils
rudes, et elle jeûnait si durement que
François dut l'obliger à manger
chaque jour un peu de pain. Elle refusa
obstinément les biens matériels que
son ami dévoué, le cardinal Hugolin -
qui devait être le pape Grégoire IX
(1227) - voulait lui donner.
Elle mourut en 1253 après
quarante et un ans d'une vie monacale,
éprouvée par une très longue
maladie et par la fin prématurée de
son maître, auquel elle avait voué une
tendresse à la fois discrète et
passionnée. Deux jours avant sa mort, elle
obtint d'Innocent IV, « pour elle et pour ses
soeurs, le droit d'être pauvres et de le
rester ». Elle s'endormit comme une sainte.
« Avec qui parles-tu ainsi ? » lui
demanda l'une d'elles. Elle
répondit : « Avec mon âme !
» Puis elle ajouta : « Et toi, ma soeur,
ne vois-tu pas le Roi de gloire ? »
Le mouvement franciscain, qui prenait toujours
plus de force, fut encouragé par l'octroi
d'une « indulgence de la Portioncule ».
François l'obtint, en 1216, du successeur
d'Innocent III, le vieillard bienveillant et
désintéressé qu'était
Honorius III. Il lui fut accordé que
quiconque entrerait dans cette église «
bien repentant et après s'être bien
confessé, serait absous de toute peine et de
toute coulpe » un jour par an, à
perpétuité.
L'habitude se prit de réunir
à la Portioncule, un jour à chaque
Pentecôte, un « chapitre
général » mettant le
maître en contact avec ses disciples.
C'étaient des réunions
d'édification, des retraites spirituelles.
Celui de 1217 est connu par son organisation des
missions franciscaines en Italie et ailleurs. Mais,
peu à peu, l'idéal primitif
s'altéra. Ces communautés libres,
devinrent un Ordre discipliné, sous l'action
du cardinal Hugolin, son protecteur, et du
frère Elie de Cortone, puissant esprit et
habile organisateur
(33).
François sentit douloureusement cette
évolution, et au chapitre de septembre 1220,
il déclara qu'il n'avait plus « la
force et les qualités »
nécessaires à la direction de sa
grande « famille », et il la passa
à Pierre de Catane, qui devait mourir le 10
mars 1221.
En accord avec la décision de ce
chapitre de rédiger une règle
nouvelle, François composa celle dite de
1221. Elle est très longue, d'une haute
inspiration, mais imprécise. La
dualité d'influences s'y montre : elle met
à la tête de l'Ordre un
général assisté d'un conseil,
mais l'idéal primitif de pauvreté y
est encore affirmé. Il l'est encore dans la
règle de 1223, qui eut la
sanction papale, mais elle proclame
l'obéissance au pape et l'usage quotidien du
bréviaire romain.
En 1224, François s'installa,
avec Léon et quelques disciples, sur le mont
Alverne, dans le Casentin (vallée
supérieure de l'Arno), masse basaltique
couverte de hêtres et de pins. Après
la fête de l'Assomption, il monta seul en un
lieu sauvage, où, selon l'expression des
Fioretti, « il se plongea en Dieu ».
Le 14 septembre, après une
demande instante adressée au Christ de
ressentir en son corps les souffrances de la
Passion, « il se sentit changé tout
à fait en Jésus », et à
la suite d'une vision, celle d'un séraphin
volant vers lui cloué sur une croix, il
découvrit sur lui les stigmates du
Crucifié
(34). Il dut
porter des bandages, que Léon changeait.
Rufin, qui lavait son linge, y remarqua du sang,
venu de la plaie du flanc droit.
Le 30 septembre, tout joyeux de ce
douloureux privilège, le stigmatisé
quitta l'Alverne avec Léon, et, monté
sur un âne, il revint à la
Portioncule. À peine arrivé, il se
mit en route pour une mission parmi les
lépreux, mais il dut s'arrêter,
épuisé, gêné d'ailleurs
par une ophtalmie rapportée d'Égypte.
Il se retira dans sa hutte de branchages de
Saint-Damien, que Claire lui avait fait
élever. C'est sur ce misérable
grabat, et dans les ténèbres, qu'il
composa « l'hymne joyeux du frère
Soleil » (canticum fratris Solis). Il y louait
le Seigneur d'avoir donné le soleil, la lune
et les étoiles, le vent,
l'eau, le feu et la terre, qu'il traitait de «
frères » et de « soeurs
».
En 1225, on le trouve à Rieti,
où Elie l'avait décidé
là venir faire soigner ses yeux, traitement
douloureux, avec brûlures au fer rouge, et
inutile, qu'il supporta sans souffrance (Speculum
perfectionis, ch. 115). Il passa une partie de
l'hiver à Sienne, au doux climat. À
la suite de violentes hémorragies, on le
ramena à Assise, en évitant
Pérouse qui aurait pu s'emparer de sa
personne. Sa ville natale le reçut avec une
joie frénétique et
intéressée, sentant que nul ne
pourrait plus lui enlever son saint, impatiente
même d'avoir cette relique de première
grandeur. Pour plus de sûreté on
l'installa à l'évêché,
et l'on plaça des gardes à
l'entrée. Il fut soigné par
Léon, Ange, Rufin et Masséo. Il y
souffrit beaucoup à la pensée de
l'altération de son Ordre, et il dicta une
lettre touchante adressée à tous ses
membres, pour être lue à l'ouverture
des chapitres.
Il eut la joie de réconcilier
l'évêque, l'irritable Guido, avec le
podestat d'Assise. Transporté dans sa
chère Portioncule, « il alla vers la
mort en chantant » (Vita secunda, 3, 139). Il
dicta son Testament
(35), document
plein de spiritualité,
vénéré par les Franciscains
demeurés fidèles à son
idéal. Il y commandait de ne rien ajouter et
de ne rien retrancher à la règle. Il
reçut la visite d'une pieuse Romaine,
Jacqueline de Settesoli, qui resta près de
lui jusqu'à son dernier soupir.
Sa vie s'acheva au milieu des cantiques
et des pieuses lectures. Il mourut le 3 octobre
1226 à la nuit tombante. Son corps passa par
Saint-Damien, où la douleur des soeurs fut
déchirante, puis il fut déposé
dans l'église Saint-Georges.
Le 26 juillet 1228, Grégoire IX
vint à Assise présider la
cérémonie de la canonisation et poser
la première pierre de la merveilleuse
basilique gothique de saint François, en
contraste violent avec l'humilité du
Poverello.
Ce qui fait la grandeur de saint
François, c'est un
ensemble de vertus à la
fois surhumaines et familières,
sérieux profond jailli d'une conversion
définitive, renoncement total qui ne s'est
pas démenti un instant, amour tendre et
pacifiant qui s'étendait jusqu'à tout
ce qui vit et souffre, même jusqu'aux choses
inanimées, et l'invitait à saluer un
frère dans un agneau et dans la cigale une
sÏur (36),
amour des âmes surtout, qui le poussait
à tout braver pour leur apporter
l'Évangile. Il fut grand aussi par sa religion toute
spirituelle, ancrée en Jésus qu'il
tâchait d'imiter jusque dans sa Passion,
plongée dans la prière où il
s'attardait parfois durant des nuits
entières, pour se retrouver le matin tout
fortifié, prêt à chanter sa
joie.
Catholique, il l'a été en
ce sens qu'il s'est montré fils
obéissant de l'Eglise, mais, selon le mot
d'Abel Bonnard, « il n'a aucune couleur
cléricale » Ne parlait-il pas fort
librement du veuvage de sa Dame la Pauvreté,
qui depuis le Christ jusqu'à lui n'avait pas
trouvé d'époux ? « Je veux,
disait-il encore, que mes frères soient des
disciples de l'Évangile ! »
Toutes réserves, faites sur le
genre de vie qu'il adopta et les lacunes de son
idéal, avouons qu'il donna un grand exemple
salutaire. « Il a sauvé la religion,
que perdait l'Eglise », déclare
Machiavel (37).
Il fut, ainsi que ses frères, « un
sujet de consolation », dit avec soulagement
le cardinal Jacques de Vitry, de passage en Italie
en 1216, très affligé par le
spectacle de la cour pontificale si absorbée
par les affaires temporelles qu' « il
était presque impossible d'y parler des
questions religieuses »
(38). Ajoutons
que la piété franciscaine
façonna pour longtemps le christianisme
italien.
Après la mort de François, les
deux tendances, l'une stricte,
l'autre large, s'affrontèrent. Le conflit
éclata au sujet du droit de
propriété. Grégoire IX,
favorable à la seconde, accorda à
l'Ordre la faculté de collecter pour
bâtir des couvents et faire des missions.
Innocent IV y ajouta, en 1245, la permission
d'avoir des livres, des outils, des maisons et des
terres, à titre d'administrateur des dons
reçus.
Les « stricts », ou «
observants », « spirituels », «
zélateurs » (zelanti),
résistèrent. Elie de Cortone, qui
avait succédé au «
général » Pierre de Catane, fut
dur pour eux
(39). Il
expulsa le frère Léon, qui avait
osé briser un vase de marbre destiné
à recevoir les contributions pour une grande
église à ériger à
Assise sur les restes de saint
François.
Influents sous Jean de Parme, devenu
général (1247-1257), les stricts
furent vaincus par Bonaventure, qui, dans sa Vie
officielle du saint, passa sous silence son
testament et qui renforça la discipline.
Leur mécontentement gronda en 1274, quand
ils apprirent que Grégoire X avait
l'intention d'obliger l'Ordre à être
propriétaire. Il y eut des
incarcérations, dont celle de
l'écrivain Ange Clareno, de la Marche
d'Ancône
(40). Plus
tard, une bulle de Nicolas III, confirmant le
décret de 1245 (celui d'Innocent IV), fut
acceptée par le général
Bonagratia et ses deux successeurs, mais
rejetée par Pierre-Jean Olivi (mort en 1298)
et le prédicateur observant
Hubert de Casal. Le premier,
tout en admettant l'usage de
nécessité » (usas pauper),
repoussait l'usage modéré »
(usus moderatus) revendiqué par les
disciples larges, les « Conventuels ».
Après sa mort, Jean de Murro,
général franciscain, brûla ses
écrits et jeta ses partisans en prison.
Comme on le verra plus loin, les spirituels
devaient reprendre l'avantage sous Clément V
pour être combattus ensuite par Jean
XXII.
Les Frères mineurs
déployèrent un zèle
d'évangélisation conquérant.
En Allemagne
(41), il faut
signaler l'activité (à partir de
1221) de César de Spire, aidé par
Thomas de Célano et Jourdain de Giano. En
Angleterre
(42), ils
furent bien reçus (1224) et se
fixèrent à Londres, Oxford, Cambridge
et ailleurs. Ils s'y tirent apprécier par
leurs prédications familières et par
leur philanthropie qui les poussait à
visiter les quartiers les plus misérables,
et ils y fondèrent soixante-six couvents.
Mais avec les honneurs et les terres devait venir
la décadence. Leurs collectes en faveur du
trésor pontifical les rendirent
impopulaires. « Le pape, écrivait
Matthieu Paris, les a changés de
pêcheurs d'hommes en pêcheurs de gros
sous. » Leurs maisons devaient être
fermées sous Henri VIII.
Le troisième Ordre (Tiers-Ordre)
de saint François
(43), les
Tertiaires ou Frères et soeurs de
Pénitence
(44), se
composa de laïques, hommes ou femmes,
mariés ou non, décidés
à réaliser dans la vie
sociale l'idéal monacal.
Leur règle primitive, dite Regula antiqua
(45), en treize
chapitres, prescrivait sans esprit sectaire des
exercices ascétiques et religieux. Les
femmes mariées ne pouvaient y être
admises sans le consentement de leurs maris, et
ceux qui avaient des familles étaient tenus
de prendre soin d'elles (VI, 6). L'Ordre fut
reconnu par le Saint-Siège en 1289, et
modifié par Léon X qui le divisa en
deux classes : les séculiers et les
réguliers. Il subsiste encore dans
l'Église romaine.
À côté de l'Ordre
des Franciscains, parfois en rivalité avec
lui, grandit celui des Dominicains. Domingo (Dominique), son fondateur
(46), naquit en
1170 à Calaguera (Castille). Devenu chanoine
après de fortes études, il accompagna
son évêque dans un voyage à
Rome et en France (1203) et, à Montpellier,
il entra en rapports avec des moines cisteriens
chargés de convertir les Albigeois. Il forma
le projet de créer un Ordre de
prédicateurs itinérants, à
l'exemple des ministres cathares. Il fut soutenu
par le comte Simon de Montfort et Foulques,
évêque de Toulouse, qui lui
donnèrent des châteaux et une partie
des dîmes. Après une campagne de
prédications, il alla voir Innocent III, qui
l'encouragea non sans lui conseiller d'adopter une
règle déjà autorisée.
Il choisit celle de saint Augustin,
complétée par celle des
Prémontrés et
adopta un vêtement noir et blanc. Il
aménagea, pour ses compagnons et pour lui,
le couvent de Saint-Romain à Toulouse, et,
en 1216, il fit approuver par Honorius III son
Ordre de « frères prédicateurs
», chargés de la conversion des
hérétiques. Quatre ans plus tard,
après une visite qu'il fit à
François d'Assise, il résolut de lui
imposer la pauvreté
évangélique
(47).
Dès 1217, les filiales
commençaient à surgir. Dominique
fonda un couvent de femmes à Madrid et un
couvent d'hommes à Séville. Le
premier monastère ouvert à Paris dans
la maison dite « de Saint Jacques »,
parce qu'on y avait hébergé des
pèlerins allant à Compostelle, valut
aux dominicains de France le nom de « Jacobins
». Les « frères
prédicateurs » s'abattirent aussi sur
l'Allemagne et l'Angleterre
(48). À
Bologne, dont le vaste couvent était devenu
la résidence de Dominique, se tint, en 1221,
un « chapitre général » qui
organisa l'Ordre à peu près comme
celui de saint François. Il fut
divisé en « provinces », sous la
direction d'un magister generalis, élu par
le chapitre général qui pouvait le
destituer, et soumis directement au pape. Dominique
mourut en 1224 et fut inhumé dans
l'église du couvent de Bologne. Il devait
être canonisé par Grégoire IX
en 1233.
À sa mort, l'Ordre comptait
soixante couvents, répartis dans huit
provinces auxquelles quatre autres vinrent
s'ajouter. Elles furent régies par les
« Constitutions de 1228 »
(49). Le but de
l'Ordre fut défini ainsi :
prédication et salut des âmes
(50). On imposa
aux prédicateurs une forte
préparation : quatre ans
d'études philosophiques
et théologiques et même un
supplément de trois années. En 1238,
le canoniste Raymond de Pennaforte,
troisième général de l'Ordre,
donna à cette règle sa forme
définitive. Dominique avait exigé la
pauvreté, et sa dernière exhortation
l'avait prescrite en même temps que la
charité et l'humilité, mais ses
successeurs, tout en continuant à mendier,
ont moins pratiqué cette vertu que les
Franciscains, et l'on constate qu'une bulle
d'Honorius III (1216) leur reconnaissait le droit
de posséder.
Cet Ordre est étroitement
lié à l'Inquisition. Son fondateur
s'y consacra, et, d'après Dante, il fut
« bon pour ses amis, cruel pour ses ennemis
». Il s'était adjoint pour sa
tâche une milice, composée d'hommes et
de femmes mariés ou célibataires. Ce
fut en 1232 que les « frères
prédicateurs » s'adonnèrent
à l'Inquisition, dans le nord de la France,
en Espagne et en Allemagne, avec une rigueur qui
coûta la vie à plusieurs d'entre eux.
Ils furent appelés de bonne heure «
dominicains », et l'on fit même le jeu
de mots domini canes (chiens du Seigneur),
qu'Honorius III confirma en leur donnant pour
emblème un chien portant dans sa gueule une
torche enflammée
(51). La
papauté récompensa leur zèle
en leur donnant le droit - réservé au
clergé séculier - de confesser,
d'absoudre et d'imposer des pénitences,
faveur qui amena des conflits entre eux et les
prêtres et même les magistrats.
Les Dominicains firent grand usage du
rosaire (rosarium), grand chapelet de quinze Pater
et de cent cinquante Ave Maria. D'après une
légende, la Vierge avait ordonné
à Dominique de s'en servir pour la
conversion des hérétiques. Bien que
Léon XIII lui ait attribué cette
pratique, il y a lieu d'observer avec le
franciscain Holzapfel que les Constitutions de
1228, dans leur mention du culte
de Marie, ne la nomment pas. La première
confrérie du rosaire devait être
fondée, en 1475, par le fameux inquisiteur
allemand Jacques Sprenger dans l'église des
dominicains de Cologne.
(1) Avec eux s'ouvre la 4e des cinq
périodes du monachisme distinguées
par Harnack (Mönchtum). Les autres se
rattachent aux solitaires du IVe siècle,
à saint Benoît. Cluny et les
Jésuites.
.
(2) Innocent IV, il est vrai, dans une bulle
(1254) qui parut « terrible » aux
Ordres mendiants, leur en ôta
quelques-uns, mais à peine fut-il mort
que son successeur les
rétablit.
.
(3) Saint François, pourtant, avait
prescrit à ses disciples de ne pas
rechercher les faveurs
papales.
.
(4) Ces moines prétendaient professer
à Paris ou conférer des
degrés à leurs étudiants
sans se soumettre à ses statuts. Ils
furent frappés d'exclusion, mais
Alexandre IV la fit lever.
.
(5) Annales Minorum, huit vol., Home,
1628-1654.
.
(6) Jésuites d'Anvers, chargés
d'éditer la grande collection des Actes
des Saints (Acta Sanctorum). Les trois
principaux furent Jean Bolland et ses
élèves, Henschen et Papenbroeck
(XVIIe siècle).
.
(7) Dans le vol. II d'octobre 1768.
.
(8) Nouvelles Études d'Histoire
religieuse, Paris 1884. Cf. Henri Thode, S. F.
d'Assise..., Berlin 1885 (trad. franç.,
Paris 1909), et Gebhart, l'Italie mystique, ch.
III.
.
(9) S. Fr. d'Assise, sa Vie et son Oeuvre,
trad. Wyzewa, Perrin, Paris 1917. Ajoutons que
Karl Muller a placé la Vie de Sabatier
« au sommet de la littérature
historique moderne » (Literaturzeitung,
1895, p. 179-186). Voici les principaux ouvrages
à signaler : Arvède Barine, S. F.
d'Assise et la Légende des trois
Compagnons, Paris 1901; Goetz, Die Quellen zur
Gesch. Pr. von Assisi, Gotha 1904 ;
Schnürer, P. von Assisi, Munich 1905 ;
Tamassia, S. F. d'Assisi et la sua Leggenda,
Padoue 1906 ; Il. Lemaitre et A. Masseron, S. F.
d'A., son Oeuvre, son Influence, Paris 1928 ;
Abel Bonnard, S. F. d'A., Flammarion, Paris
1929, etc.
.
(10) Paul Sabatier, Vie, etc., et
Études inédites publiées
par Goffin, Fischbacher, Paris 1931 et
1932.
.
(11) Édition Lucas Wadding,
franciscain irlandais (Anvers 1623) ;
éditions plus critiques en 1904
(d'après le ms d'Assise N° 338 dans
la bibliothèque du couvent) : celle de
Boehmer (Tubingue et Leipzig), celle des
Franciscains (Quaracchi, près de
Florence).
.
(12) Texte dans le Speculum perfectionis,
dont nous allons parler.
.
(13) Son authenticité, soutenue en
1895 par Paul Sabatier contre Kraus,
archéologue allemand, est attestée
par une déclaration autographe de
Léon sur la
Bénédiction.
.
(14) Wadding en admettait 17, Quaracchi 7,
Boehmer 6. La lettre à Antoine de Padoue
est généralement
rejetée.
.
(15) Collection d'Études et de
Documents, vol. II, p. 135
ss.
.
(16) La Règle pour les Clarisses et
celle pour le Tiers-Ordre franciscain, sous leur
forme présente, ne sont pas de lui
(Jorgensen, p. XXX).
.
(17) Éditée dans le grand
ouvrage du Père Edouard d'Alençon,
S. P. Assisiensis Vita et Miracula, Rome
1906.
.
(18) Éditée dans les Analecta
Bollandiana, T. XXI, 1902. Cf. van Ortroy,
Julien de Spire, Bruxelles 1890. À cette
source se rattachent la Légende
versifiée (Vila metrica) d'Henri de Pise,
dessinateur et compositeur distingué, et
diverses Légendes liturgiques pour les
offices des choeurs.
.
(19) Reproduite en tête des 14 mss de
la Légende qui ont
survécu.
.
(20) Speculum Vitae S. Francisci et Sociorum
ejus.
.
(21) A ce groupe se rattache une Vie de
saint François (manuscrit anonyme de
Pérouse), contenant une biographie
d'Égide faite, semble-t-il, par
Léon. Elle doit être
postérieure à 1290, car on y
trouve citée la Légende de Bernard
de Besse, secrétaire de saint Bonaventure
(De Laudibus beati Francisci), parue vers cette
date.
.
(22) Attribution confirmée par la
Chronique du frère Salimbène, de
Parme, écrite vers 1285 (éd.
à Parme, 1857)
.
(23) Éditée par Edouard
d'Alençon, Rome 1906.
.
(24) Fragments découverts par
Sabatier dans un ms d'Assise (publiés en
1894). L'ouvrage intégral a
été trouvé par Van Ortroy
dans un ms de Marseille (publié en
1899).
.
(25) On les trouve indiqués dans
Thode, S. Fr. d'Assise. Il reste 179 mss de
l'ouvrage de Bonaventure (édité
à Quaraechi. 1898).
.
(26) Fr. Léonard Lemmens, Documenta
antiqua franciscana I Scripta fratris Leonis,
Quaracchi 1901.
.
(27) Cette date est fort discutée.
Minocchi, Jorgensen, Tilemann et Goetz la
regardent comme une erreur de copiste, et
proposent de lui substituer celle de 1317, qui
figure sur un ms identique découvert par
Minocchi dans la bibliothèque du couvent
d'Ognissanti, à Florence. Pour eux, le
Speculum est une compilation, dont certains
éléments seraient
antérieurs à la Vita secunda.
Muller et Lempp y voient, au contraire, une
« source de premier ordre », remontant
à la première moitié du
XIIIe siècle.
.
(28) Édition Paul Sabatier, Paris
1902, et Fornaciari, Florence
1902.
.
(29) Elle a été,
éditée par Minocchi (Florence
1905). Il faut la distinguer de la Legenda
vetus, qu'on lisait à haute voix dans le
couvent franciscain d'Avignon sur l'ordre du
général Michel de Cesena
désireux de raviver l'esprit primitif.
D'après Tilemann (Speculum perfectionis,
Leipzig 1902), elle a été la
Légende des trois Compagnons sous sa
forme originale et
complète.
.
(30) Rappelons ici les principales
biographies et leurs dates : Speculum
perfectionis, 1227 ; Vita prima, 1229 ;
Légende des trois Compagnons (en
abrégé Légende), 1246; Vita
secunda, 1247 ; Legenda major (Bonaventure),
1263. - Cf. P. Sabatier, Vie...,
1931.
.
(31) Il disait : Minores ideo vocati suit
fratres mei ut majores fieri non
praesument.
.
(32) Sources : Testament de Claire
(éd. Quaracchi, 1897); bulle de
canonisation d'Alexandre IV : Clara claris
(1255) : sa Vie, par Barthélemy,
évêque de
Spolète.
.
(33) Lempp, Frère Elie de Cortone,
Paris 1901.
.
(34) Ce miracle est raconté aussi
dans la Vita prima et le Tractatus de Miraculis
de Célano. Un témoignage plus
sérieux est celui de Léon, qui
affirme de sa propre main la
réalité des stigmates, en
même temps que l'authenticité d'une
Bénédiction que saint
François lui avait adressée. Les
lettres d'Elie de Cortone aux Franciscains,
relatant le miracle, sont moins convaincantes,
car le désir d'accroître ainsi le
prestige du Saint et de son Ordre a pu les
inspirer (Karl Hase). En tout cas, la nouvelle
s'accrédita vite. La plus ancienne
peinture de François (1236) porte les
stigmates, et en 1237 Grégoire IX invita
l'Église entière à y
croire.
.
(35) Traduction dans Sabatier. Vie, p.
460-463.
.
(36) Relire trois pages exquises de Gebhart,
114-116.
.
(37) Discours sur Tite Live, L. III, ch.
l.
.
(38) Voir Paul Sabatier, Vie, ch.
XII.
.
(39) Cf. le Catalogue des 24 premiers
généraux de l'ordre écrit
de 1297 à 1305 (Anal. franç., t.
III, 1897) ; la Chronique des 24 (premiers)
généraux de l'ordre, de saint
François jusqu'en 1374 (Anal.
franç., t. III). À consulter : Karl Muller, Les
Origines de l'ordre des Mineurs, Fribourg 1885 ;
Père Gratien, Hist. de la fondation et de
l'évolution de l'ordre des Frères
mineurs au XIIIe siècle, Paris, 1928 ; E.
Jordan, Le premier Siècle franciscain
(dans le grand ouvrage d'H. Lemaître et A.
Masseron, Paris 1928, p.
90-147).
.
(40) Auteur d'une Histoire des sept
tribulations de l'ordre des Frères
mineurs.
.
(41) Chronique de Jourdain de Giano, 1262,
imprimée dans les Analecta Franciscana,
T. 1, Quaracchi 1885.
.
(42) Chronique du frère Thomas
d'Eccleston, entre 1264 et 1270 (Analecta
franç., T. I).
.
(43) Du second (Ordre des Clarisses ou
« soeurs de Saint-Damien »), disons
simplement que la règle que
François lui avait donnée fut
modifiée en 1219 et remplacée en
1263 par celle de saint
Benoît.
.
(44) Pierre Madonnet, Les Origines de l'Ordo
de Poenitentia, Fribourg 1898, et Les
Règles et le Gouvernement de l'Ordre de
Poenitentia au XIIIe siècle (1212-1234),
Paris 1902.
.
(45) Éditée par Paul
Sabatier.
.
(46) Vie de Dominique, par Jordan, son
successeur, éd. Berthier, Fribourg (en
Suisse) 1892 ; H. Lacordaire, Vie de saint Dom.,
Paris 1840, 8e éd., 1882 ; E. Caro, Saint
Dom. et les Dominicains, Paris 1853 ; A. Danzas,
Études sur les Temps primitifs de l'ordre
de S. D., Paris 1873-1885 ; Balme et Delaidier,
Cartulaire ou Histoire diplomatique de S. D.,
Paris 1892 ; J. Guiraud, S. Dom., Paris, 2,
éd., 1899 ; Lea, Hist. of inquisition, T.
1, p. 242-304 ; Lescher, S, D. and the Rosary,
Londres 1902 ; Holzapfel, S. D. und der
Rosenkranz, Munich 1903.
.
(47) Paul Sabatier, Vie de saint
François d'Assise, 1931, ch.
XIV.
.
(48) Le pont des « Moines noirs »
(black friars) à Londres tire son nom
d'un de leurs
monastères.
.
(49) Denifle, Die Constitutionem des
Predigerordens vom Jahre 1228 (Arch. 1885, p.
165-227).
.
(50) Ordo noster specialiter ob
praedicationem et animarum salutem ab initio
constitutus (Prologue).
.
(51) Un tableau, dans leur couvent de
Sainte-Marie-Nouvelle, à Florence,
représente des chiens noirs et blancs
chassant des renards (les
hérétiques), sous les regards
satisfaits du pape et de
l'empereur.