CHAPITRE
I
De Grégoire VII au Concordat de
Worms(1).
Avec Grégoire VII s'ouvre la seconde
période que nous avons distinguée
dans l'histoire du Moyen Âge, celle de
l'essor puissant de la papauté, -
époque tourmentée et
créatrice, riche en personnalités
extraordinaires et en beaux génies, mais
féconde, hélas ! en
erreurs, en scandales et en
crimes. « Ce qui la caractérise, dit
Schaff, c'est le contraste et la coopération
des forces d'absolu oubli de soi (le monachisme) et
d'extrême ambition temporelle (l'autocratie
pontificale), alliance qui paya ses grands
succès politiques par la décadence de
l'autorité spirituelle. »
Le Saint-Siège avait roulé
bien bas quand, à Sutry en 1046, sous la
pression d'Henri III, deux papes furent
déposés, tandis que le
troisième était contraint d'abdiquer.
Pourtant, nul ne songeait à l'abolir. On le
croyait établi par le Christ pour gouverner
son Église. D'ailleurs, par quoi l'aurait-on
remplacé ? Mais l'on souhaitait sa
régénération. Elle lui vint grâce à un
homme supérieur, Hildebrand, qui, pendant
trente-quatre ans (1049-1073), seconda cinq papes,
porta lui-même la tiare pendant douze ans
sous le nom de Grégoire VII (1073-1085), et
eut plusieurs successeurs à son
image.
D'origine obscure, Hildebrand
était petit et il avait la voix faible, mais
son regard jetait des éclairs et son
génie était ardent. Au couvent
bénédictin de Sainte-Marie sur
l'Aventin, dont son oncle maternel était
abbé, il se distingua par son
ascétisme et sa
vénération
enthousiaste pour la Vierge. On sait comment il
devint l'âme même du
Saint-Siège, avec le concours de Pierre
Damien. Ses ennemis disaient qu'il tenait le Pape
« comme un âne dans son étable
», et Damien, qui critiquait son faste et sa
tyrannie, l'appelait « le seigneur du pape
» (dominum papae). Versé dans les
affaires, il remplit le trésor papal sans
négliger le sien. Mais sa grande et noble
passion fut la réforme des moeurs
cléricales par la suppression de deux
fléaux qui désolaient et
discréditaient l'Église :
l'inconduite des prêtres, causée par
la néfaste interdiction du mariage (elle
était appelée nicolaïsme,
d'après Apoc. 2, 6), et le trafic des
charges ecclésiastiques (ou simonie,
d'après Actes 8. 18).
Grégoire VII
(2), élu
dans l'enthousiasme le 22 avril 1073
(3), fut
ordonné prêtre un mois après et
consacré pape le 29 juin. Il accepta ces
fonctions à contre-coeur. Il était
déjà sexagénaire et il en
connaissait les lourdes responsabilités.
« Vous m'êtes témoin, bienheureux
Pierre, écrira-t-il en 1076, que c'est
malgré moi que votre sainte Église
m'a mis à son gouvernail. » Dans une
lettre à son ami Hugues de Cluny
22 janvier 1075), après
avoir dépeint la situation lamentable de la
chrétienté, il ajoutait : «
Quand je songe à moi-même, je sens que
je n'ai pas d'autre espoir de salut que dans la
miséricorde de Christ » Registrum, II,
49).
À peine arrivé au pouvoir,
il entreprit avec une grande énergie la
réforme des moeurs
cléricales.
Il exigea le célibat des
prêtres. Cet état était loin
l'être général, à cette
époque
(4). En Espagne,
le roi Witiza, au VIIIe siècle, avait aboli
la loi qui le prescrivait. Même en Italie, il
y avait des évêques - tel Kunibert, de
Turin, d'après P. Damien - qui permettaient
le mariage des prêtres. Un
évêque de Toul était
marié (5).
Il en était de même de ses
collègues de Spire et de Lausanne. Le pape
Benoît IX, au dire d'un de ses amis, songeait
à prendre femme ouvertement Cette coutume
prévalait encore davantage en Angleterre.
Grégoire VII, comme ses
prédécesseurs, s'insurgea contre
elle. Pour lui, le célibat
ecclésiastique faisait partie de son
idéal monacal, qui mettait l'ascète
à part et au-dessus des autres hommes. Il y
voyait aussi une force pour l'Église. Quelle
armée pour elle, cet ensemble de serviteurs
uniquement préoccupés d'elle, sans
famille, indépendants des liens sociaux et,
par suite, de l'emprise des laïques, inaptes
enfin à fonder une caste
héréditaire prompte à
s'approprier les biens d'Église ! Et puis,
quel prestige aux yeux des femmes, plus
disposées à confier leurs secrets
à un prêtre célibataire ! En
fait, pourtant, le mariage des
ecclésiastiques peut invoquer d'excellentes
raisons : l'exemple de ceux de l'Ancien Testament,
la noblesse et le rayonnement d'une vie familiale
où le prêtre, avec sa femme et ses
enfants, travaille au bien de ses paroissiens,
autrement édifiante que
l'inconduite secrète ou avouée. Tel
devait être, d'ailleurs, l'avis du pape Pie
II, au XVe siècle. Et, en
réalité, pour les Maronites et les
Grecs Unis, le siège de Rome a permis le
mariage des prêtres, pour des raisons
d'opportunité. Mais l'intérêt
de la hiérarchie, en Occident, exigeait leur
célibat, et ce fut lui qui
l'emporta.
Grégoire VII le prescrivit par
des décrets synodaux, des lettres et des
envois de délégués. Reprenant
les canons inopérants de deux conciles
romains (1049 et 1059), une assemblée (mars
1074) interdit le mariage sacerdotal, ordonna aux
prêtres mariés de renvoyer leurs
femmes, interdit aux laïques d'assister
à leurs offices. Plus tard, dans son
encyclique de 1079, le pape défendit aux
prêtres mariés d'entrer dans les
églises
(6).
Ces décrets furent vivement
discutés. De nombreux prêtres
allemands traitèrent Grégoire VII de
fou et d'hérétique, infidèle
à l'enseignement du Christ (Matth. 19, 11)
et de l'apôtre Paul (l Cor. 7, 9). Les
évêques furent très
embarrassés, et le pape, doutant de leur
zèle, ordonna aux ducs de Souabe et de
Carinthie d'empêcher par la force les
prêtres rebelles d'officier. Cet appel
était grave. Les évêques
Théodoric, de Verdun, et Henri, de Spire,
lui reprochèrent avec raison d'avoir
abaissé l'autorité épiscopale
devant le pouvoir séculier
(7).
Grégoire VII triompha pourtant en Allemagne.
Les prêtres mariés y furent
bafoués, parfois torturés et
exilés ; leurs femmes légitimes
furent insultées et nombre d'entre elles
périrent de faim ou de désespoir
(7 bis). En
Espagne, sous la pression de l'envoyé
pontifical, le concile de Burgos (1080) prescrivit
aux ecclésiastiques de renvoyer leurs
femmes, mais l'ordre ne devait être
exécuté qu'au XIIIe
siècle, sous Alphonse le Sage, dont le code
punit le mariage sacerdotal.
En France et en Angleterre, la
résistance fut plus longue. Le synode de
Paris (1074) déclara les décrets
romains intolérables et
déraisonnables (importabilia ideoque
irrationabilia). Au synode agité de Poitiers
(1078), le légal obtint qu'on
menaçât les auditeurs d'un
prêtre réfractaire, mais les
évêques ne purent guère mettre
ce canon en vigueur sans l'appui du bras
séculier, et les mariages
ecclésiastiques continuèrent.
Outre-Manche, Guillaume le
Conquérant ne fit rien pour appliquer la
réforme. Lanfranc, de Cantorbéry ne
put empêcher le concile de Winchester (1076)
d'autoriser les prêtres mariés
à garder leurs femmes. Celui de Londres
(1102), sous l'inspiration d'Anselme, ordonna le
renvoi, mais sans prescrire de
pénalités. Celles qu'édicta le
second concile de Londres (1108) n'eurent d'autre
effet que d'aggraver le désordre des moeurs
dans le clergé. Tel fut le résultat
général des rigueurs papales. «
Dans les récits du Moyen Âge, observe
Lea, abondent les preuves d'une licence
effrénée » (p. 341).
Grégoire VII attaqua aussi la
simonie, et il fit décréter des
mesures sévères contre les clercs
coupables, au synode romain de 1074. Mais il
comprit vite qu'il fallait en détruire la
source, le droit d'investiture
(8). L'arracher
aux laïques, qui en trafiquaient
c'était à la fois venger la morale et
sauver l'indépendance de l'Église et
sa dignité.
Les difficultés de la lutte
l'amenèrent à modifier ses
vues sur l'autorité des
princes. Dans ses premières bulles, il
faisait appel à leur collaboration. Il
ouvrit des négociations avec Michel VII,
monté sur le trône de Byzance en 1073,
pour qu'il l'aidât à rétablir
« l'antique concorde entre l'Église
romaine et sa fille l'Église de
Constantinople ». Mais, même alors, il
avait le sentiment profond que la direction des
réformes appartenait à
l'Église, représentée par le
pape, successeur de saint Pierre et vicaire du
Christ. Pour lui, l'Église était une
théocratie fondée sur le
modèle mosaïque et le droit canonique,
Église invisible en même temps que
visible, Royaume de Dieu en dehors duquel il n'y a
pas de salut. Il invoquait les Fausses
Décrétales et la Cité de Dieu
de saint Augustin
(9).
Ajoutons que, malgré
l'humilité qu'il professait, il se faisait
une idée très arrogante de
l'autorité pontificale. Dans un recueil de
trente-sept brèves propositions,
intitulé Dictatus papae, conservé
parmi ses lettres, on trouve ces affirmations
outrecuidantes : « Le pape est le seul homme
dont tous les prêtres doivent baiser les
pieds... Il lui est permis de déposer les
empereurs et de délier leurs sujets de leur
serment de fidélité s'ils sont
injustes. » De ces prémisses devait
découler le mépris du pouvoir
temporel.
Dans une lettre à Guillaume le
Conquérant (8 mai 1080), Grégoire VII
compara l'Église au soleil et l'État
à la lune qui lui doit sa lumière. Il
assimilait aussi la première à l'or
et le second au plomb. Il disait que la
dignité épiscopale est aussi
élevée au-dessus de la dignité
impériale que le ciel l'est au-dessus de la
terre. Il insistait même sur
l'impureté des origines de l'État,
produit de la rapine et du meurtre sous l'action du
diable (10), et
sur le devoir de l'Église
d'y restaurer l'égalité et la
justice. « C'est l'orgueil humain, disait-il,
qui a inventé le pouvoir des rois ; c'est la
pitié divine qui a établi celui des
évêques. »
Fort de ces convoitises ardentes, il
blâma sévèrement Sigismond, roi
de Hongrie, de s'être fait couronner par
Henri IV, alors que le roi Étienne le Saint
avait reçu un diadème béni par
un pape. Il osa écrire à Guillaume le
Conquérant qu'il devait sa nomination au
Saint-Siège et le sommer de payer sans
retard le denier de saint Pierre, double
prétention à laquelle le souverain
anglais répondit en déclarant qu'il
voulait bien acquitter cette redevance, mais qu'il
ne devait sa couronne qu'à Dieu et à
son épée.
Vis-à-vis de la simonie, Grégoire
VII fut intraitable. Il menaça Philippe 1er,
roi de France, de mettre son pays à
l'interdit s'il ne renonçait pas à
cet abus. Au synode romain de février 1075,
le droit d'investiture fut refusé à
Henri IV et à tout laïque. À
l'assemblée de novembre suivant, qui
renouvela cette défense, le pape excommunia
cinq conseillers de ce roi, coupables de simonie.
Absorbé par la répression d'une
révolte saxonne, Henri IV consentit à
les renvoyer, mais, dès sa victoire, il les
rappela. Le pape subit peu après un second
affront. Dans la nuit de Noël 1075, un noble
romain, Cencius, le fit prisonnier au moment
où il officiait à Sainte-Marie
Majeure, et l'enferma dans une tour, mais
Grégoire VII, délivré par le
peuple, eut l'énergie de reprendre sa messe
au point même où il l'avait
laissée.
Le roi allemand ayant
désigné le diacre Tedald comme
archevêque de Milan, alors que le poste avait
déjà un titulaire agréé
par Rome, le pape fit opposition à ce choix.
La riposte ne se fit pas attendre. Un concile
d'évêques et d'abbés,
convoqués par Henri IV à Worms le 24
janvier 1076, et présidé par
Siegfried, archevêque de Mayence, le
déposa, sans même lui
donner audience, comme coupable
d'avoir livré l'Église aux
laïques. Le roi annonça cette inique
décision à Grégoire VII dans
une lettre insolente, où il le traitait de
« faux moine » venu au pouvoir « par
flatterie et corruption ». Il concluait :
« Moi Henri, roi par la grâce de Dieu,
je te dis, avec mes évêques : Descends
! descends ! (descende, descende !) ». Un
prêtre apporta cette lettre à Rome et
la remit au milieu d'un synode en traitant le pape
de « loup ravisseur » qui allait
être remplacé par un vrai pape. Les
prélats, indignés,
s'apprêtaient à le percer de leurs
épées, mais Grégoire
rétablit le calme. Dès le lendemain
(22 février), il excommunia le roi et le
déposa, en relevant ses sujets de leur
serment d'obéissance
(11) Il
excommunia aussi tous les évêques qui
l'avaient déposé. Cette sentence
hardie fit grande impression en Europe. Certains
contestèrent le droit inouï que prenait
le pape de déposer un souverain, mais la
majorité le soutint, indignée de son
injuste déposition. Ce prince, d'ailleurs,
despotique, licencieux et insolent, était
très discuté.
À la nouvelle de cette sentence,
il entra dans une violente colère, et il
convoqua contre Grégoire VII deux conciles,
qui ne purent rien faire. Par contre, une
diète réunie le 16 octobre à
Tribur, château impérial près
de Mayence, consacra le triomphe de Grégoire
VII. Elle reconnut son droit de déposer les
rois, et demanda à son rival de se soumettre
et de se présenter à une diète
qui devait se tenir à Augsbourg, le 2
février suivant, sous la présidence
du souverain pontife. En attendant, on l'invitait
à résider à Spire sans exercer
la royauté. Se sentant abandonné,
Henri IV dut céder.
Quelques jours avant Noël (1076),
par un hiver extraordinairement rigoureux, il
quitta Spire, accompagné par sa femme
Bertha, princesse exquise, dont il se serait
séparé en 1069 pour mener une vie
déréglée, si le pape ne
s'était opposé au divorce. Repris
dans sa conscience, le souverain
s'était attaché à celle qui
fut son bon ange dans le malheur. Ils avaient avec
eux leur jeune fils, Conrad. Après avoir
franchi les Alpes avec beaucoup de peine, ils
descendirent en Lombardie. Laissant sa femme et son
fils à Reggio, Henri monta vers le
château fort de Canossa, au sud de cette
ville, propriété de la comtesse
Mathilde de Toscane, fille du comte Boniface,
où le pape s'était
arrêté au cours de son voyage à
Augsbourg. Arrivé au pied de cette citadelle
le 21 janvier 1077, il fit connaître à
Mathilde et à Hugues de Cluny sa
volonté de soumission au pape. Mais ce
dernier exigeait, pour l'absoudre, sa renonciation
définitive à la couronne. Pour le
fléchir, Henri IV dut se résigner
à la plus sévère
pénitence. Pendant trois jours (du 25 au 28
janvier), il resta dans la cour, tête
découverte et pieds nus, frissonnant sous
une grossière chemise de laine, frappant en
vain à la porte d'entrée qui, depuis,
s'est appelée « porte de la
pénitence »
(12). Le vieux
pape, « dur comme un roc et froid comme la
neige » (Schaff), refusait de le recevoir,
malgré les supplications de Mathilde et de
Hugues. Enfin, il y consentit. Il exigea du
pénitent la promesse de se soumettre
à ses décisions et de le
protéger, lui et ses
délégués, pendant leur voyage
à Augsbourg. En attendant, ses fonctions
royales devaient être suspendues
(13). Le roi fit la promesse. Deux
évêques et quelques nobles
jurèrent, sur des reliques, qu'il la
tiendrait. Les assistants signèrent la
déclaration écrite, qui existe
encore. Alors la porte fut ouverte. Quel spectacle
! Un roi jeune et grand, de noble race, aux pieds
d'un plébéien petit
et corpulent, auquel il jetait ce cri
pathétique : «Épargne-moi, saint
Père, épargne-moi ! » Le pape,
ému, écouta sa confession, le releva,
lui donna l'absolution et la
bénédiction apostolique, puis il le
conduisit à la chapelle, où la messe
fut célébrée. Il le
reçut courtoisement à dîner et
le congédia avec des avertissements
paternels.
Canossa, dit un historien, « marque
la plus profonde humiliation de l'État et la
plus haute exaltation de l'Église romaine,
mais le pape dépassa le but. Ses propres
amis virent dans son attitude une cruauté
tyrannique plutôt qu'une
sévérité apostolique. Il
devait être chassé de Rome par celui
devant lequel il avait maintenu sa porte
fermée » (Schaff, Histoire, vol. V, 1re
partie, p. 57).
L'humiliation inouïe de Canossa
ouvrit une ère de troubles. Après une
longue hésitation, Grégoire VII prit
une résolution téméraire. Au
synode de Rome (mars 1080), il déposa Henri
IV et reconnut son rival, Rodolphe de Souabe, qui
avait été choisi par un groupe de
nobles et d'évêques et couronné
le 26 mars 1077, à Mayence, par
l'archevêque Siegfried. Son adversaire
répliqua en faisant élire à
Brixen (Tyrol), par un concile d'une trentaine
d'évêques (25 juin), l'antipape
Guibert, archevêque excommunié de
Ravenne, prélat d'un noble caractère,
mais trop dominé par les simoniaques. Ce fut
le signal d'une terrible guerre civile et
religieuse.
Henri IV fuit vaincu, le 15 octobre, sur
les bords de l'Elster, mais, rassuré par la
mort de Rodolphe qui tomba dans cette bataille, il
franchit les Alpes au printemps suivant, battit les
troupes de Mathilde de Toscane, grande amie du
pape, et apparut en mai aux portes de Rome.
Dédaigneux du danger, Grégoire VII
refusa de négocier, et le roi, trop faible
pour entrer dans la ville sans la permission des
citoyens, regagna l'Italie du Nord, mais il revint
à deux reprises et finit
par prendre Rome et Saint-Pierre (juin 1083). Son
ennemi, retranché dans le château
Saint-Ange, lança contre lui un nouvel
anathème. Il y répondit en faisant
introniser Guibert dans la cathédrale (28
juin), mais il quitta la ville avec l'antipape, en
espérant un compromis. Déçu,
il revint au printemps de 1084, et fit
déposer Grégoire VII par un synode.
Guibert fut consacré au Latran par deux
évêques excommuniés, et Henri
IV reçut de lui avec la reine Bertha, la
couronne impériale à Saint-Pierre (31
mars). L'empereur et l'antipape
s'éloignèrent ensuite de
Rome.
Deux mois après, le chef normand
Robert Guiscard, appelé par le captif, vint
le libérer et le réinstalla au
Vatican. Il y eut alors un pillage effroyable, qui
amena les citoyens à maudire Guiscard et son
protégé. Ce dernier, peu
rassuré, jugea prudent de se retirer
à Salerne. À la fin de 1084, il
renouvela l'excommunication du roi et de
l'antipape. Sa fin approchait, mais son esprit
resta clair et ferme jusqu'au bout. Il recommanda,
pour lui succéder, Désidérius
(Didier), abbé du Mont-Cassin, et, à
son défaut, Eudes, cardinal-archevêque
d'Ostie, ancien prieur de Cluny
(14). Il donna
l'absolution à tous ses ennemis, sauf aux
deux que l'on sait. Il mourut le 25 mai 1085, en
prononçant ces paroles mémorables,
qui montrent à quel point l'orgueil
pontifical peut affaiblir dans une grande âme
la conscience de ses torts : « J'ai
aimé la justice et haï
l'iniquité ; c'est pour cela que je meurs en
exil »
(15). Un
évêque lui répliqua : « Tu
ne peux pas mourir en exil, toi, vicaire de Christ,
qui as reçu en héritage toutes les
nations ! » Il fut enseveli à Salerne,
dans l'église de Saint-Matthieu, où
Jean de Procida devait élever, en 1578, sur
la pierre tombale, une somptueuse
chapelle avec une inscription
très élogieuse
(16). Avec lui
disparaissait un grand pape, moral,
énergique et courageux, d'un
libéralisme qui le rendit clément
pour Bérenger de Tours et hostile à
la torture, mais, selon l'expression de
François Guizot, « réformateur
par la vole du despotisme », enivré
d'orgueil, enclin à une dureté
nullement évangélique
(17), capable
de mentir à l'occasion, comme le jour
où il se servit de la compilation
frauduleuse qu'Anselme de Lucques écrivit
pour étayer ses extravagantes
prétentions théocratiques.
Après sa mort, il y eut un
interrègne papal d'un an.
Désidérius, bibliophile et amateur
d'art, qui avait fini par accepter le pontificat,
fut assez vite remplacé par un
Français, Eudes de Châtillon, qui prit
le nom d'Urbain Il (12 mars 1088 - 29 juillet
1099). Tenu éloigné de Rome par la
présence des partisans de l'antipape
Clément Ill, il put y rentrer en 1089 avec
l'appui des Normands. Imbu de l'esprit de son ami
Grégoire VII, mais plus prudent, il acquit
une grande autorité. Il flétrit
l'inconduite de Philippe 1er, roi de France, qui
avait répudié la reine, Berthe de
Frise, dont la corpulence lui répugnait, et
enlevé Bertrade de Montfort, femme de
Foulque d'Anjou. Un concile tenu à Autun
(1094), sous la présidence du légat
Hugues, archevêque de Lyon, excommunia les
deux coupables. Urbain Il confirma la sentence et
jeta l'interdit sur de royaume (1097). Philippe
s'obstina, mais sous Pascal Il il reçut
l'absolution.
Continuant la guerre contre Henri IV, le
pape encouragea la révolte de Conrad, son
fils aîné, et il négocia un
mariage disproportionné entre la vieille
comtesse Mathilde et le jeune Guelfe, de
Bavière, fils d'un grand ennemi de
l'empereur. Cette union aboutit
à un divorce (1095) et
amena la création du parti guelfe
(18),
défenseur de la papauté et de la
démocratie, qui devait soutenir une lutte
acharnée contre le parti gibelin,
dévoué à l'État. Urbain
II, continuant les hostilités, humilia Henri
IV au synode de Plaisance, en Lombardie (1095),
où Adélaïde, sa seconde femme,
vint raconter les turpitudes auxquelles son
époux l'avait contrainte. Vers la fin de sa
vie, il redevint maître absolu à Rome.
Il est resté célèbre par son
rôle dans la première croisade
(1095).
Pascal Il
(19), moine de
Cluny, son successeur (1099-1118), acheva la
déroute de l'empereur en soutenant contre
lui son second fils, Henri V. Le malheureux
père mourut dans la misère à
Liège, en 1106. Son fils déposa ses
restes comme il l'avait demandé, dans le
sépulcre impérial à Spire,
mais l'évêque Gebhard, son implacable
ennemi, le fit exhumer, et le corps n'y fut
replacé (en 1111) qu'après qu'Henri V
eût certifié au pape que son
père s'était repenti. Pascal Il dut
payer cher sa politique belliqueuse. Le roi lui
demanda le droit d'investiture sur toutes les
Églises de l'Empire et son couronnement
à Rome. Le pape consentit à la
renonciation de l'Eglise aux «
bénéfices » (concordat de
Sutri), puis il se ravisa. Emprisonné, il
dut signer un pacte provisoire (1111),
reconnaissant au roi l'investiture par la crosse et
l'anneau, mais il le fit rejeter un an plus tard,
comme illégal (concile du Latran), et il
approuva le synode de Vienne (en Dauphiné)
qui l'avait annulé à son tour et
avait mis Henri V hors de l'Eglise pour cause de
trahison. Mais, menacé par l'empereur qui
vint prendre Rome, Pascal Il s'enfuit à
Bénévent (1117), pour
mourir le 21 janvier suivant au
château Saint-Ange. Après le court
pontificat de Gélase II, abreuvé
d'infortunes, Guy, archevêque de Vienne
(20), devenu
Calliste Il (1119-1124), renouvela contre Henri V
la sentence d'excommunication, puis, cédant
aux instances de la diète de Würzbourg
(1121) qui réclamait la paix, il convoqua le
grand concile de Worms, où fut signé
le fameux concordat qui porte ce nom (23 septembre
1122). Ce fut un compromis
(21) en accord
avec la tradition française qui
reconnaissait l'investiture temporelle,
limitée aux biens ecclésiastiques.
« Je remets à la sainte Eglise
catholique, dit l'empereur, toute investiture par
l'anneau et la crosse ; je lui rends les biens et
les revenus du bienheureux Pierre, qui lui ont
été enlevés depuis l'origine
de ce conflit, [et je donne la vraie paix au
seigneur Calixte et à l'Eglise. » Le
pape dit de son côté : « Je te
concède, bien-aimé fils Henri, que
les élections des évêques et
des abbés en Allemagne se feront en ta
présence, sans simonie et sans violence ;
que, en cas de désaccord, tu
désigneras le candidat qui a les meilleurs
droits. L'élu recevra de toi, par la
délivrance d'un roseau ou d'un sceptre, les
droits temporels attachés à son
siège et il remplira envers toi les devoirs
qui en découlent, à l'exception des
sièges qui appartiennent à l'Eglise
romaine. » II concluait : « Je te donne
la vraie paix, à toi et à tes
partisans. » Un baiser fraternel du
cardinal-archevêque d'Ostie à
l'empereur vint sceller ce pacte.
Malgré l'ambiguïté de
cette investiture au second degré qui devait
soulever des conflits, le Concordat de Worms fut
bienfaisant. Il reçut l'approbation
solennelle du 1er concile de Latran (IXe
oecuménique), tenu du 18 mars au 6 avril
1123.
(1) Bibliographie générale. -
Migne, T. 139 et s. ; Mansi, archev. de Lucques
(mort en 1769), Sacrorum conciliorum nova et
amplissima Collectio, 31 vol., Florence et
Venise, 1759 et s. (complétée
depuis) ; Muratori (mort en 1750), Rerum
italicarum Scriptores (500-1600), 25 vol..
Milan, 1723-1751 (complété depuis)
; Pertz (mort en 1870), Monumenta Germaniae
historica, 50 vol., Hanovre, 1826 et suiv., et
Rerum britannicarum Medii AEvi Scriptores
appelé Rolls Series, 97 vol., Londres
1858-1891 (comprenant les oeuvres de William de
Malmesbury, Roger de Vendover, Mathieu Paris,
Robert Grossetête, etc.); Regesta
Pontificum romanorum (de saint Pierre à
Innocent III), éd. Jaffé, Berlin
1851 (rééditée et
continuée) ; U. Chevalier,
Répertoire des Sources historiques du M.
A., Paris 1877-1886 ; Ranke, Weltgeschichte,
jusqu'en 1453, neuf vol., Leipzig 1883-1888 ;
Potthast, Bibliotheca historica Medii Evi, 2
vol., 2e éd., Berlin 1896 ; Gibbon,
Decline and Fall of Rome, éd. Bury, 7
vol., Londres 1897-1900 ; Carl Mirbt, professeur
à Strasbourg, Quellen zur Gesch. des
Papsttums, 2e éd., Tubingue 1901 ;
Döllinger-Friedrich, Dos Papsttum, Munich
1892 ; A. Denifle, Archives
Héfelé, Conciles David Schaff,
Histoire, vol. V, 1ère part.; Hayward,
Papes ; Fliche, Chrétienté, L.
III, ch. I-III, etc.
.
(2) Recueil de ses lettres (359)
appelé registrum (Migne, T. 148),
éd. Jaffé, Monumenta Gregoriana,
Berlin 1885, avec addition de 51 lettres. -
Biographies de Grégoire VII par le
cardinal Pierre de Pise, Paul de Berneried
(1128), Amalrie, Lambert, etc. (dans Muratori.,
ouvr. cité T. III). - Mignet, La lutte
des Papes contre les Empereurs d'Allemagne, 1861
Villemain, Histoire de Grégoire VII, 2
vol., Paris 1873 0. Delarc, Saint
Grégoire VII et la Réforme de
l'Église au XII siècle, trois
vol.. Paris 1889 ; Mirbt, Die Wahl Gregors VII,
Marbourg 1892 ; Marvin Vincent, The Age of
Hildebrand, New-York 1896.
.
(3) Voir, sur cette élection, trois
lettres de Grégoire VIl (24 et 26 avril).
.
(4) Tel est l'aveu d'historiens catholiques
: Héfélé, Kircheng, p, 339
; Funk, Kircheng, p. 271. - Voir aussi Henry
Lea, A histor. Sketch of sacerdotal Celibacy in
the Christian Church, 2e éd., Boston
1884.
.
(5) Grégoire VII le
dénonça (Registrum, II, 10).
.
(6) Il les flétrissait des noms d'
« incontinents » (incontinentes) et de
« concubinaires » (concubinati).
.
(7) Ce grief fut invoqué contre lui
à Worms (1076).
.
(7 bis) Hauck, Kircheng. Deutschlands, 4
vol, Leipzig, (1837-1903), Cf. T. Ill, p. 780 et
s.
.
(8) Elle se faisait par la remise à
l'élit du bâton et de l'anneau
(investitura per baculum et annulum), symboles
de la direction spirituelle et du mariage
mystique avec l'Église.
.
(9) Cf. Reuter, Augustinische Studien, Gotha
1887, p. 106-152. Pourtant Augustin faisait une
distinction significative entre « le vrai
corps de Christ » et « le corps
mélangé de Christ », qui
devait amener Zwingle à séparer
l'Église invisible de l'Église
visible.
.
(10) Lettre à Hermann,
évêque de Metz. (15 mars 1081).
.
(11) Texte dans la Vita Gregorii de
Berneried.
.
(12) Illic, laneis indutus, nudis pedibus,
frigorosus, usque in diem tertium foris extra
castellum cum suis hospitabatur (Berthold,
Monumenta germanica, V, p. 289). Pendant les
deux nuits, il put se mettre à l'abri.
.
(13) Ce dernier point est indiqué
dans la lettre de Grégoire VII aux
prélats et princes allemands : Ei
communionem reddidi, non tamen in regno...
instauravi (Ed. Jaffé, p.
402).
.
(14) ils devinrent papes l'un et l'autre
(Victor III et Urbain II).
.
(15) Dilexi justitiam et odi iniquitatem :
propterea morior in exsilio (allusion au
Ps. 45, 8).
.
(16) Gregorovius, Die Grabmäler der
Päpste, p. 49.
.
(17) Il se fit représenter en France
par un légat cruel et redouté,
Hugues de Die.
.
(18) Guelfe vient de Welf, nom de famille
des ducs de Bavière, et Gibelin de
Waiblingen, château de Conrad de
Hohenstaufen en Souabe. Des Guelfes descendirent
la maison de Brunswick et de Hanovre et la
famille royale d'Angleterre à partir de
Georges 1er (1714) (Ferrari, Guelfes et
Gibelins, quatre vol., Paris 1858).
.
(19) Lettres de Pascal Il (Migne, T. 163) ;
Schum, Die Politik Papst Paschalis II gegen
Kaiser Henri V, Erfurt 1877.
.
(20) Ul. Robert, Étude sur les Actes
de Calixte II, Paris 1874; Bernheim, Zur Gesch.
des Wormser Concordats, Goettingue, 1878 ;
Hefele-Knöpfler, Belluaire et histoire de
Calixte Il, Paris, 1891.
.
(21) Le texte du Concordatum Wormatiense ou
Pactum Calixtinum est au Vatican (trad. dans
Hefele-Knöpfler,
Conciles).