De la mort de Charlemagne à
l'avènement de Grégoire VII
(814-1073)
CHAPITRE
IV
La Vie religieuse en Occident aux Xe et XIe
siècles.
Triste était la situation de
l'Église d'Occident au début du Xe
siècle, au milieu des ruines
accumulées par les invasions. Que de
monastères dévastés et que
d'écoles fermées ! La
chrétienté était
secouée aussi par les conflits si
fréquents qui dressaient, en Allemagne
surtout, les seigneurs contre le pouvoir royal, et
qui les jetaient les uns contre les autres en une
scandaleuse furie de pillage et de spoliation.
L'Église soutint contre eux les classes
rurales qu'ils opprimaient, et en Aquitaine, en
Languedoc et en Bourgogne, ses conciles
protestèrent contre leurs
déprédations et les menacèrent
d'anathème ; mais, contaminée
elle-même par la possession des biens
matériels avec ses prêtres auxquels
des laïques donnaient l'investiture, elle
était impuissante. « Comment un
clergé, tombé à cet
état de honteuse dégradation,
aurait-il pu réagir contre les moeurs
féodales qu'il a faites siennes »
(1) ?
Tandis que, dans la France
divisée, les évêques devenaient
les sujets de plus en plus dépendants des
princes, en Allemagne ils secondèrent la
royauté, en lutte contre les seigneurs. Sous
Louis IV l'Enfant, ils
détinrent même le
pouvoir. Parmi eux se distinguaient les deux
parrains de ce roi, Adalbert d'Augsbourg et Hatton,
archevêque de Mayence. Ils aidèrent
aussi Conrad 1er (911-918) dans sa
résistance à la
féodalité. Otton le Grand, qui
connaissait leur loyalisme, leur conféra des
pouvoirs croissants : dignité de comte,
juridiction plus étendue, droit de percevoir
des douanes, de tenir des marchés et de
battre monnaie. Ils devenaient ainsi des souverains
territoriaux. Brunon, frère d'Otton, fut
nommé archevêque de Cologne et
gouverneur de Lorraine la même année
(953). Une autre grande figure fut Ulrich,
évêque d'Augsbourg (mort en 973),
canonisé au synode du Latran (993). Les
évêques continuèrent à
soutenir Otton II, et, à sa mort (983),
Willigis, archevêque de Mayence, et ses
collègues contribuèrent à
assurer à Otton III, encore enfant, la
succession au trône paternel.
Un trait saillant de l'épiscopat,
à cette époque, fut son
indépendance à l'égard de la
papauté. Le cas de Gerbert est significatif
à cet égard. Ce personnage
éminent, professeur à Reims, puis
abbé de Bobbio, fut évincé du
poste d'archevêque de Reims, laissé
vacant par la mort d'Adalbéron dont il avait
été le secrétaire et le
conseiller politique. Hugues Capet y avait
appelé Arnulf, bâtard de Lothaire III,
qui le récompensa en le trahissant. Le
synode des évêques du diocèse
de Reims déposa le nouveau titulaire sans
recourir au pape, malgré les prescriptions
des Fausses Décrétales (991). On
manqua à la règle, observent les
Actes de ce synode, a cause de l' «
indignité des papes de l'époque
(monstra hominum ignominià plena ). Gerbert
fut nommé, mais le dernier mot devait rester
plus tard à Grégoire V, comme nous
l'avons déjà raconté.
En Allemagne, on constate aussi la
résistance des évêques à
la souveraineté du Saint-Siège. Le
plus ardent fut Willigis, qui s'irrita contre Otton
III, trop disposé à laisser le pape
s'immiscer dans les affaires de son Église.
Sous Henri Il (1002-1024), il y eut conflit entre
les évêques allemands, réunis
à Goslav (1019), et le
synode de Pavie qui avait été
convoqué, par cet empereur et le pape
Benoît VIII. Ce synode avait interdit le
mariage des prêtres et refusé à
leurs enfants le titre d'homme libre et le droit
d'hériter des biens d'Église.
D'accord avec lui sur cette seconde
décision, les évêques allemands
refusèrent d'approuver la première.
Dans le conflit entre Benoît VIII et Aribon,
archevêque de Mayence, à propos du
mariage du comte Hammerstein conclu sans respecter
le droit canonique, ils soutinrent leur
collègue, tandis que l'empereur se
prononçait en faveur du pape. En 1023, un
synode présidé par Aribon,
défenseur des conceptions d'Otton 1er, ayant
décidé que les cas d'appel à
Rome ne seraient valables qu'après
l'accomplissement de la pénitence selon
l'usage allemand, le pape ôta le pallium
à l'archevêque. Ce conflit
s'atténua après la mort de
Benoît VIII et d'Henri II, et il fut
réglé par Conrad Il en 1027.
Un autre trait de l'épiscopat, au
XIe siècle, en Allemagne surtout, fut sa
préoccupation réformatrice. Les
évêques se consacrèrent au
service de la civilisation et de l'État, et
ils surent en général relever le
niveau moral et matériel de leurs
diocèses, non sans apprécier la
valeur des biens terrestres. Les plus
distingués d'entre eux furent Willigis,
d'abord chancelier d'Allemagne, puis (de 975
à 1011) archevêque de Mayence, dont il
éleva la première cathédrale
(incendiée en 1009), et enfin
archichancelier d'Allemagne et d'Italie ; Bernward,
d'Ildesheira (993-1022), qui construisit des
églises en Basse-Saxe, en particulier celle
de Saint-Michel dans sa propre ville ; Burchard, de
Worms (1000-1025), précepteur de Conrad Il
et auteur d'un recueil de canons
ecclésiastiques
(2) en vingt
volumes (Liber Decretorum collectorum).
Sous le règne de Conrad II,
l'esprit réformateur ne resta pas inactif.
La simonie fut combattue, en particulier par Pierre
Damien (1007-1072), moine, prieur,
puis abbé à
Sainte-Croix de Fonte Avellana, près de
Gobbio. Il dénonça, non sans
outrance, au monde chrétien, et tout d'abord
au pape, dans ses lettres (Epislolae, Migne, T.
144), son Liber Gomorrhianus fit son De coelibalu
sacerdotum, les désordres du clergé
de son temps, et il restaura la discipline la plus
sévère et la piété la
plus ardente. Le même esprit animait le
fougueux cardinal Humbert, auteur de l'Adversus
Simoniacos, Poppon, qui réforma le couvent
de Saint-Gall, Jean Gualbert, fondateur, dans une
vallée des Apennins, de l'Ordre de
Valombreuse, branche bénédictine qui
ne s'étendît guère en dehors de
l'Italie. Parmi les évêques de cette
époque, notons Bruno, évêque de
Wurzbourg, cousin de Conrad II, qui écrivit
un traité catéchétique
estimé.
Sous Henri III (1039-1056), la tendance
réformatrice s'accentua, favorisée
par cet empereur, qui avait pour conseiller Hugues,
abbé de Cluny, et resta en rapports suivis
avec Pierre Damien. Elle s'exprima dans plusieurs
décisions synodales, en 1049, aux
assemblées de Reims (contre la simonie), et
de Mayence (contre la simonie et le mariage des
prêtres), et plus tard dans les synodes de
Rome (1059), de Tours et de Vienne (1060). Elle se
traduisit surtout par une recrudescence
d'ascétisme, due en partie au pessimisme
causé par les souffrances des invasions
barbares. Ce qui le caractérisa, ce fut la
rigueur de la discipline, l'immensité de sa
puissance économique et sociale, fruit d'une
administration vigilante, son indépendance
vis-à-vis des laïques et des
évêques et son union étroite
avec la papauté.
Le signal en fut donné en France
par Guillaume, duc d'Aquitaine, surnommé le
Pieux. Désireux de mettre un terme aux abus
des couvents et d'assurer son propre salut, il
fonda, en 910, le monastère de Cluny
(Cluniacum), dans le comté de Mâcon
(3).
Il en confia la direction à
Bernon, abbé de Beaune, d'une famille noble,
qui s'était déjà
signalé en rétablissant une stricte
discipline dans divers couvents. Cluny fut
placé sous la protection des apôtres
Pierre et Paul, c'est-à-dire soumis
exclusivement au Saint-Siège. Le pape Jean
XI sanctionna ce privilège (931). Le
monastère garda le droit, prescrit par
Guillaume, de choisir son abbé. La
règle en vigueur était celle de saint
Benoît, complétée, et à
certains égards adoucie, par le capitulaire
d'Aix-la-Chapelle (816) et les prescriptions de
Benoît d'Aniane. Ce ne fut qu'au XIe
siècle que l'on rédigea les antiques
coutumes (antiquiores consuetudines) de Cluny
(4). Elles
prescrivaient l'obéissance absolue à
l'abbé, le silence, une vie partagée
entre le travail et les exercices d'une
piété sévère, la
pureté des moeurs, la charité et
l'hospitalité. Les travaux manuels y
étaient moins recommandés que ceux de
l'esprit. La lecture des classiques était
conseillée, une bibliothèque fut
constituée. Des écoles d'enfants
s'attachèrent à perpétuer les
tendances de l'institution. Défense
d'admettre au couvent des jeunes hommes
âgés de moins de vingt ans, des
vieillards infirmes ou des gens de moeurs
grossières.
Bernon fut remplacé par Odon
(926-942). À cette époque, dix-sept
monastères du nord et du sud de la France,
ainsi que d'autres situés en Italie, furent
ouverts ou réformés selon la
règle de Cluny. Le pape Léon VII et
Albéric de Spolète
favorisèrent ce mouvement qui s'affirma au
couvent de Marie, du mont Aventin, où les
abbés de Cluny étaient reçus
à leur passage à Rome. Parmi ces
monastères, l'abbaye de Fleury, à
Saint-Benoît sur Loire,
réformée entre 930 et 939, se
distingua par son indépendance à
l'égard de Cluny. Elle devint même un
second centre de rénovation monastique.
Les successeurs d'Odon furent Aymar,
Majolus, très estimé d'Otton 1er et
propagateur de la réforme clunisienne en
Allemagne, et Odilon (994-1049), qui, au XI,
siècle, répandit le mouvement en
Espagne. La concentration, commencée sous la
direction des « archiabbés » de
Cluny, fut renforcée par Hugues 1er
(1049-1109). Il développa l'institution des
assemblées générales de
prieurs, dont les débuts dataient d'Odilon,
mais qui ne devaient pas avoir de sanction
officielle avant le XIIIe siècle.
L'Allemagne, avec le prieur Ulrich et l'Angleterre,
eurent des monastères
fédérés avec Cluny. Le XIe
siècle fut leur âge d'or. La
Congregatio cluniacensis formait une
véritable Église, indépendante
de l'épiscopat et protégée par
le Saint-Siège, dont elle fut un ferme
appui. C'est à Cluny, avec Odilon, que se
forma Hildebrand quand il fut revenu d'Allemagne
après la mort de Grégoire VI. On doit
à son influence, en particulier à
celle d'Odilon, la grande institution de la
Trêve de Dieu, qui interdisait de guerroyer
du mercredi soir au lundi matin, ainsi que les
jours de grande fête pendant l'Avent et le
Carême. L'Aquitaine fut la première
à adopter ce pacte (synode de Limoges,
1031), à la suite de la grande famine de
1028-1030. Il s'étendit en 1040, quand, au
synode de Marseille, le clergé
français invita celui d'Italie à
l'observer.
« On a longtemps attribué
à Cluny, dit Fliche, le mérite
d'avoir conçu la réforme
générale de l'Église à
laquelle Grégoire VII a attaché son
nom. En réalité, la réforme
clunisienne est exclusivement monastique. Ses
abbés ont jeté au milieu de
l'émiettement général et dans
l'atmosphère empoisonnée, un principe
d'unité et un esprit de sainteté, ...
mais ils n'ont visé en aucune façon
à libérer le Saint-Siège du
joug aristocratique ou impérial, ni à
affranchir l'Église de la tutelle
laïque... On a même pu reprocher
à plusieurs d'entre eux leur excessive
complaisance pour certains souverains »
(Chrétienté, p. 269, 271).
En dehors du vaste mouvement de Cluny
(5), le
monachisme se développa en Lorraine.
Gérard de Broigne fonda dans ses domaines,
en 914, le monastère de Broigne (Bronium,
Saint-Gérard près de Namur). Il y
introduisit la règle
bénédictine et en devint abbé,
et, sur la demande de seigneurs lorrains et
flamands, pleins d'admiration pour sa
sainteté, il répandit cet esprit dans
plusieurs couvents, comme celui de Bavon, à
Gand (6). En
Haute-Lorraine, le monastère de Gorze fut
relevé (933). Ce mouvement fut
favorisé par certains évêques,
tels qu'Adalbert 1er, de Metz, et Brunon, de
Cologne. On y remarque un ascétisme plus
prononcé qu'à Cluny et la
prédilection pour la vie d'ermite. Ce qui
caractérise le monachisme de ce pays, c'est
que, à l'inverse de Cluny, il n'a pas
été affranchi de la juridiction
épiscopale. De plus, en désaccord
avec l'obéissance à l'empire
pratiquée par cet Ordre illustre, il a
posé en principe la
supériorité du pouvoir spirituel sur
le temporel. Telle fut la thèse de Rathier,
de Liège, dans ses PraeIoquia (935), et, un
siècle plus tard, celle du
célèbre Wason, de Louvain. En 1046,
prié de donner son avis sur la
culpabilité de Widger, métropolitain
de Ravenne, traduit devant un synode à
Aix-la-Chapelle, il fit, devant l'empereur Henri
III, cette déclaration : « Ses
négligences ou infidélités
d'ordre séculier relèvent de vous,
mais ses fautes d'ordre ecclésiastique
relèvent uniquement du souverain pontife.
» La même année, après la
déposition du pape légitime,
Grégoire VI, il affirma devant l'empereur
qu'il n'avait pas qualité pour juger le
pape, justiciable de Dieu seul.
En Angleterre, l'ascétisme
reçut une vive impulsion du moine fanatique
Dunstan, qui finit par devenir
archevêque de Cantorbery
(959). Encore simple moine, il s'était
insurgé contre le roi Edwy, coupable d'avoir
épousé un de ses parentes à un
degré prohibé. Il souleva le
clergé et le peuple, et, après avoir
fait subir à la reine les traitements les
plus durs, il déposa le souverain pour le
remplacer par Edgar (959-975), qui lui fut
servilement dévoué. C'est sur ses
conseils impérieux que ce roi fonda des
écoles et favorisa l'ascétisme.
Duncan fit remettre en vigueur le célibat
des prêtres et remplacer par des moines ceux
qui refusaient de se séparer de leurs
compagnes. Il introduisit dans les nouveaux
couvents la règle bénédictine,
à laquelle il s'était initié,
semble-t-il, pendant son exil au couvent de
Blandigny, près de Gand. D'autre part, il ne
négligea pas les mesures propres à
accroître et à assurer la
prospérité foncière de ses
fondations.
En Italie, sous l'action de plusieurs
moines grecs et celle du Calabrais Nil,
prédicateur de la repentance, et de Romuald,
de Ravenne, de nouveaux Ordres monastiques
surgirent vers la fin du Xe siècle.
Romuald était un jeune noble, qui
se fit moine pour expier un crime commis par son
père. Anachorète, il vécut
tour à tour près de Venise, à
Saint-Michel-de-Cusan, couvent de l'Ordre de Cluny
près de Perpignan, et aux environs de sa
ville natale, à Saint-Apollinaire in Classe,
où il rénova l'ancienne vie
érémitique. En 1012, il fonda un
petit établissement de cinq ermites à
Camaldoli (campus Maldoli), sur un sommet
retiré des Apennins, non loin d'Arezzo.
D'autres groupements se formèrent. En 1072,
Alexandre Il devait sanctionner ce mouvement sous
le nom d'Ordre des Camaldules.
Alourdissant la règle de saint
Benoît, cette congrégation se
distingua par la rigueur de ses mortifications.
Elle prêcha dans toute l'Italie le
néant des biens terrestres et donna une
vigoureuse impulsion à la pénitence
et à la confession. Son influence devait
être grande sur Otton III, qui visita Nil
à Gaète, nomma Romuald abbé de
Saint-Apollinaire et séjourna quelque temps
à Rome avec lui (de 1000 à 1002).
Malgré sa
médiocrité et ses épreuves,
l'Église d'Occident poursuivit, aux Xe et
XIe siècles, son oeuvre
d'évangélisation. Les missions entreprises en Danemark par
Ansgar et Rimbert trouvèrent un animateur
dans Unni archevêque de Hambourg (918-936),
lorsque les victoires d'Henri l'Oiseleur eurent
amené le prince danois Chnuba à se
faire baptiser (934). Pourtant, il ne
réussit pas à faire adopter
officiellement le christianisme. Son successeur,
Adaldag (937-988), consacra trois
évêques pour les trois
évêchés suffragants de
Hambourg, constitués par Otton 1er. Harald,
« à la dent bleue » (mort vers
985), reçut le baptême et laissa la
foi chrétienne se propager dans les
îles danoises. En 988, un évêque
fut établi à Odensee, dans
l'île de Fionie. Après une
réaction païenne causée par
Sven, fils de Harald, et une période de
stagnation évangélique sous le
règne temporaire en Danemark d'Erie de
Suède, les missions reprirent l'avantage
avec la décision de Sven, revenu en 995, de
les favoriser pour assurer sa paix avec Olaf,
souverain chrétien de Suède.
En Norvège, elles
s'implantèrent sous le règne de
Haakon le Bon (mort en 961). Vers 980, sur
l'initiative de Harald « à la dent
bleue », des missionnaires s'y rendirent, mais
l'oeuvre ne prospéra qu'avec
l'activité des prêtres anglo-saxons
appelés par le roi Olaf Trygvesson
(995-1000), qui avait été
baptisé en Angleterre. Ce fut sous son
règne que les Orcades, Shetlands,
Hébrides, Feroë, ainsi que l'Islande et
le Groënland, furent
évangélisés. Le christianisme
fut soutenu énergiquement par un autre
souverain, Olaf Haraldsson le Gros (1015-1030),
regardé comme un saint, et par son fils,
Magnus le Bon. En Suède, il prospéra
sous l'action surtout d'évangélistes
anglo-saxons. Le premier évêché
y fut fondé vers 1014. L'influence de
l'Église anglaise en Scandinavie redoubla
sous Knut le Grand, qui réunit sous sa
domination l'Angleterre, le
Danemark, et, en 1028, la Norvège, et, avec
sa protection, elle créa les
évêchés de Seeland, Fionie et
Schonen, dont les titulaires furent
consacrés par l'archevêque de
Cantorbéry. Cependant, Unwan de Hambourg
(mort en 1029), invoquant le droit de cette ville
et celui de Brême d'évangéliser
la Scandinavie, put faire reconnaître son
titre de métropolitain de cette
contrée. Après lui, Adalbert (mort en
1072) s'efforça d'assurer la
dépendance de ce pays vis-à-vis de
l'Église de Hambourg, en écartant
l'influence anglaise. Mais le pape Léon IX
n'était pas disposé à
constituer le patriarcat qu'il demandait et
Adalbert dut se contenter du titre de vicaire papal
(1053). L'État allemand, en effet,
n'était plus assez puissant pour faire
prévaloir ses prétentions. Au reste,
la dévastation de ce diocèse par les
Wendes leur porta le coup fatal (1066). Les
Églises de la Scandinavie prirent alors un
développement purement national, sous la
dépendance directe de Rome.
Au nord-est, la mission chez les Wendes
(sur le cours moyen de l'Oder) fut
encouragée par Otton 1er, désireux
d'y assurer ses conquêtes. L'un de ses
premiers envoyés fut le moine Boso, de
Saint-Emineram à Regensbourg. En 948 furent
créés deux
évêchés suffragants du
siège de Mayence. Un autre fut fondé,
à la même époque, à
Stargard (près de Stettin). En 968, Otton
dota le pays wende d'un archevêché,
celui de Magdebourg, dont le premier titulaire fut
Adalbert, ancien missionnaire en Russie. D'autres
évêchés, suffragants de
Magdebourg, furent créés. Seul, celui
d'Oldenbourg (transféré en 1158
à Lubeck) dépendit de Hambourg. Mais
un terrible soulèvement des Wendes, en 983,
vint ébranler cette oeuvre, et, en
dépit du succès passager de la
mission organisée par Gottschalk
(après 1043), elle fut anéantie par
une nouvelle insurrection qui coûta la vie
à ce noble prince (1066). Elle ne devait
être reprise qu'au XIIe
siècle.
La mission parmi les Tchèques ne
commença qu'après
l'établissement d'une souveraineté
franque en Bohême. En 845, quatorze seigneurs
de ce pays se firent baptiser
à Regensbourg, et il fut rattaché
à cet évêché. Cependant,
comme il subsistait un fort parti bohémien
opposé à la fois aux Allemands et au
christianisme, l'Église de Bohême fut
adjointe temporairement à celle de Moravie.
Des prêtres de cette dernière
contrée, disciples de Méthodius, y
répandirent la liturgie slave. Mais à
la fin du IXe siècle, la Bohême
reconnut la souveraineté allemande et se
rattacha de nouveau à
l'évêché de Regensbourg. En
950, Boleslav, qui avait assassiné son
frère, le duc Wenceslas, le saint le plus
populaire de la Bohême, se soumettre à
Otton 1er, et son fils, Boleslav II, encouragea
l'organisation des Églises dans son pays.
D'accord avec l'évêque de Regensbourg,
l'évêché de Prague fut
fondé en 975 comme suffragant de Mayence et
confié au Saxon Deothmar. Otton III,
désireux de se concilier le sentiment
national, nomma plus, tard à ce poste le
Tchèque Wortech, appelé aussi
Adalbert. Cet évêque, d'esprit
très monacal et même utopique, se
retira (vers 988) au mont Cassin, et, contraint de
regagner son diocèse sur l'ordre du pape et
de son archevêque, s'enfuit à Rome
l'année suivante. Il fut rappelé
encore, mais Prague refusa de le recevoir. Il alla
évangéliser les païens de
Prusse, sous la protection du roi de Pologne, et il
y fui tué par un prêtre idolâtre
(997). Son corps fut enseveli à Gnesen
(Pologne) et ramené à Prague en
1039.
En Pologne, le christianisme fit
quelques progrès avec le baptême du
duc Miseco, qui avait reconnu la
souveraineté allemande (963). Posen devint
le siège d'un évêché,
subordonné à l'Église de
Magdebourg. En l'an 1000, Otton III,
désireux d'honorer la mémoire de son
ami Adalbert, érigea à Gnesen un
archevêché polonais
indépendant, avec trois
évêchés suffragants. Boleslav
le Brave, fils de Miseco, protégea les
chrétiens de son pays, mais, en se
proclamant roi (vers 1025), il les détacha
de l'Église allemande au profit de Rome.
Posen fut relié à
l'archevêché de Gnesen (1035). Cette
indépendance vis-à-vis de l'Allemagne
devait subsister.
En Hongrie, après la grande
victoire du Lech (955) qui brisa
les invasions hongroises en Occident,
l'Église s'efforça de regagner le
terrain perdu. Salzbourg et Passau se
partagèrent cette mission.
L'évêque Pilligrim, de cette
dernière ville, envoya dans ce pays des
prêtres allemands, que soutint le moine
Wolfgang, évêque de Regensbourg
à partir de 972. L'oeuvre fut
encouragée par le duc Geisa, mari d'une
princesse chrétienne, désireux de
s'appuyer sur l'empire allemand. À la fin du
Xe siècle, son fils, le duc Waik,
appelé plus tard Étienne le Saint
(997-1038), époux de Gisèle, fille
d'Henri II de Bavière, se fit baptiser et il
donna à la Hongrie son organisation
politique, caractérisée par la
division en « comitats » (comtés),
et sa constitution ecclésiastique autonome
avec un clergé formé à
l'école d'Adalbert. En l'an 1000, Otton III
accepta que l'Église hongroise fût
indépendante de celle de l'Allemagne, et
qu'un archevêché fût
fondé à Grau (Strigonium), avec dix
évêchés suffragants. Comme
celle de Pologne, elle releva directement du
Saint-Siège. En 1001, Étienne se fit
poser sur la tête un diadème royal
béni par le pape Silvestre II, symbole de
l'accession de son peuple. au rang de pays
civilisé.
Le XIe siècle, au lendemain de l'an mil,
dont la crainte avait paralysé tout
élan de construction, fut le début
d'une longue période d'architecture
(7). Les moines
en donnèrent le signal en bâtissant de
beaux cloîtres, et les évêques
rivalisèrent avec eux en encourageant
l'érection des cathédrales. Elles
furent l'oeuvre, d'ailleurs, non
des chefs religieux, mais des peuples. Les femmes
d'Ulm donnèrent leurs bijoux pour achever
celle de leur ville, et celle de Cologne fut
élevée aux frais des Allemands de
tous pays. Les cathédrales du Moyen-Age ont
été vraiment l'expression magnifique
de la piété de l'Église.
« Elles furent, dit David Schaff, des hymnes
de pierre, des sermons proclamant la
présence de Dieu et la résurrection
du Christ. Leurs flèches
élancées élevaient les
âmes vers les choses d'en haut, et la lueur
qui traversait leurs vitraux rappelait la gloire de
la vie éternelle. » Cette vive
poussée architecturale s'exprima en deux
styles très différents, le roman
auquel devait succéder le gothique.
L'art roman naquit en partie du vif
désir d'en finir avec les toitures de bois
inflammables des basiliques latines.
Élaboré par les moines, si nombreux
au XIe siècle, il tendit peu à peu
vers les innovations suivantes
(8) :
voûtes et arc plein cintre, colonnes
réunies en piliers et très
variées, fortes moulures, petites arcatures
remplaçant sous les corniches les frises
antiques. On modifia le plan de la basilique latine
(9). Presque
toutes les églises eurent un transept,
percé de portes d'entrée. L'abside
principale eut des fenêtres. Les
bas-côtés, prolongés au
delà du transept, firent le tour de l'abside
principale et reçurent une couronne de
chapelles absidales, formant comme les rayons d'un
cercle. Les clochers et les baptistères
furent, dans bien des cas, réunis au corps
de l'église. Un grand clocher central, de
forme carrée ou polygonale, s'éleva
souvent au-dessus d'une coupole sur pendentifs,
construite selon le mode byzantin. La couverture de
la nef principale revêtit des formes diverses
: voûte en berceau continu, et surtout
voûte d'arête, d'abord sans nervures et
puis avec nervures. Par un système
ingénieux d'arcs pleins cintres, le poids
des voûtes fut reporté sur les
murs latéraux, bâtis
au-dessus des piliers et consolidés par des
contreforts extérieurs.
Les églises romanes sont loin de
présenter un type uniforme. Elles
procèdent d'influences très diverses.
Nommons, en Italie, l'école lombarde, qui a
élevé les cathédrales de
Modène, Parme et Plaisance, l'église
Saint-Ambroise à Milan, etc., et se
distingua par ses larges façades, ses
porches à colonnes soutenues par des lions
et ses grands baptistères isolés ;
l'école pisane, qui a construit la
cathédrale, le baptistère et le
campanile de Pise, etc., combinant la forme latine
avec le style de Byzance par l'adoption de la
coupole sur pendentifs ; l'école sicilienne,
qui, dans la chapelle palatine de Palerme, emprunta
au genre arabe l'arc en ogive des mosquées
du Caire et les voûtes en stalactite des
palais mauresques.
En France, l'école normande, avec
ses voûtes en arête et sa grosse tour,
adoptées dans les églises de l'Abbaye
aux Hommes et de l'Abbaye aux Femmes à Caen,
a triomphé en Normandie et même en
Angleterre (cathédrales de Norwich, de
Winchester, etc.) ; l'école auvergnate,
à laquelle se rattache la grande
église de Saint-Sernin à Toulouse, a
pour caractères les vastes absides à
bas-côtés munis de chapelles
rayonnantes, ainsi que les couleurs variées
de ses façades ; l'école
bourguignonne, qui a élevé les
églises des abbayes de Cluny et de
Vézelay, s'est complu dans le nombre, des
clochers, la grandeur des porches et la finesse de
l'ornementation ; l'école provençale,
d'où procèdent l'église
Saint-Trophime d'Arles, ainsi que les
cathédrales d'Avignon et de Valence, se
reconnaît aux réminiscences romaines ;
l'école du Périgord, s'inspirant de
Saint-Front de Périgueux, a construit des
églises à coupoles byzantines.
En Allemagne, les cathédrales de
Mayence, Worms, Bamberg, etc., bâties par
l'école rhénane, présentent en
général deux absides deux coupoles
centrales et des tours élancées ;
l'école saxonne se rattache à la
tradition latine, avec ses deux églises de
Ildesheim ; l'école prussienne se distingue
par l'emploi exclusif de la brique ou du granit.
Nombre de ces constructions étaient
remarquables, mais leur
défaut commun était le manque de
lumière. Les arcades en plein cintre et les
lourdes voûtes exigeaient, en effet, des murs
épais aux ouvertures étroites. Le
triomphe du style gothique devait leur donner la
clarté.
La peinture religieuse profita elle
aussi du soulagement éprouvé
après le passage redouté de l'an mil.
On vit se multiplier les mosaïques, les
miniatures, les fresques et plus tard les vitraux.
Saint Bernward, évêque d'Ildesheim
(mort en 1023), exécutait de sa propre main
des mosaïques dans son église, et en
couvrait les murs de belles fresques. Des peintures
remarquables apparurent dans diverses
églises d'Italie, de France et surtout en
Angleterre où Alfred, archevêque
d'York, et Lanfranc puis Anselme, à
Cantorbéry, en firent orner les plafonds de
leurs cathédrales. On posa des vitraux dans
celles d'Angers et de Saint-Denis. On appelait ces
décorations, selon les termes du synode
d'Arras (1025), « le livre des
illettrés ». Elles étaient
regardées surtout comme un instrument utile
à l'Église, un moyen de glorifier le
Christ, la Vierge et les Saints.
(1) Fliche, Chrétienté, p.
238. Voir les témoignages, outrés
peut-être, de Rothérius de
Liège, évêque de
Vérone, et ceux de Luitpold,
évêque de Crémone. - Cf.
Albert Dufourcq, Histoire moderne de
l'Église, T. VI : Le Christianisme et
t'Organisation féodale (1049-1294), Plon,
Paris 1932.
.
(2) Paul Fournier, Le décret de
Burchard (le Worms (Revue d'histoire
ecclésiastique, 1911).
.
(3) Bernard et Bruel, Recueil des chartes de
l'Abbaye de Cluny (jusqu'à 1300), six
vol., Paris 1876-1903 (Documents inédits
sur l'Histoire de France ; Pignot. Histoire de
l'ordre de Cluny.
.
(4) Édition Albers, Mont-Cassin. 1905
.
(5) Pourtant Guillaume de Dijon (mort en
1031) devait introduire les Consuetudines
cluniacenses à Metz et à Toul.
.
(6) Ursmer Berlière, Monasticon
belge, T. 1, Maredsous,
1890-1897.
.
(7) Histoire de l'Art, depuis les Temps
chrétiens jusqu'à nos jours, sous
la direction d'André Michel, Paris 1905,
T. 1er ; EnIart, Manuel d'Archéol.
française depuis les Temps
mérovingiens jusqu'à la
Renaissance, T. 1er : Architecture religieuse,
21 éd., trois vol., Paris, 1909-1924 ;
Gabriel Rouchès, L'Architecture italienne
du VI au siècle, éd. Van Oest,
Paris.
.
(8) E. Lichtenberger. Encycl. Licht., art. :
Archit. chrétienne.