De la mort de Charlemagne à
l'avènement de Grégoire VII
(814-1073)
CHAPITRE
III
La Papauté et l'Empire germanique aux
XI et XI siècles.
Le Xe siècle s'ouvrit en plein
crépuscule humiliant du pouvoir royal en
France et de la dignité papale en Italie
(1).
Dans le premier de ces deux pays, la
dynastie carolingienne, très affaiblie,
luttait péniblement contre l'ambition des
seigneurs. Éclipsée pendant onze ans
(887-898) par la royauté d'Eudes, fils
aîné de Robert le Fort, elle remonta
sur le trône de France avec Charles le
Simple, fils posthume de Louis le Bègue. Ce
prince, qui ne manquait ni d'initiative ni de
courage, arrêta la vague normande à
Saint-Clair-sur-Epte et acquit La Lorraine,
où il résida souvent et qui resta
française une douzaine d'années, Mais
son étoile pâlit devant celle de
Robert, frère d'Eudes, proclamé roi
par le clergé, puis celle de Raoul, le
puissant duc de Bourgogne, qui succéda
à son beau-frère en 923.
Attiré dans un guet-apens, il fut retenu
captif à Péronne et y mourut en 929.
À la mort de Raoul (936), Hugues le Grand,
son beau-frère, ambitieux mais circonspect,
fit revenir d'Angleterre le fils de Charles le
Simple, Louis IV d'Outremer, et il y
eut ainsi une restauration des
Carolingiens pendant un demi-siècle
(936-987), avec Louis IV, son fils Lothaire et son
petit-fils Louis V. Le nouveau roi lutta contre son
protecteur avec le concours d'Artaud,
archevêque de Reims, qu'il avait pris pour
chancelier, mais Lothaire, qui le remplaça
en 954, dut subir la tutelle de Hugues le Grand,
puis celle de Brunon, archevêque de
Cologne... Devenu seul maître, il essaya
vainement de reprendre la Lorraine et il mourut en
986, bientôt suivi par Louis V, victime d'un
accident. Le pouvoir passe à la dynastie des
Capétiens, avec Hugues Capet, fils de Hugues
le Grand, proclamé roi à Noyon (987)
et sacré, par Adalbéron,
archevêque de Reims.
Pendant que la royauté
française se débattait dans les
compétitions sans gloire, la papauté
végétait à Rome, impuissante
et humiliée, au point que cette
décadence a valu au Xe siècle le
titre de « siècle de plomb »
(2).
Le second des papes qui
succédèrent à Formose (mort en
896), Étienne VI, docile instrument
d'Algitrude, veuve de Guy de Spolète, fit
déterrer, sur son ordre, le pontife qu'elle
poursuivait de sa haine. Revêtu de l'habit
d'apparat, le cadavre putréfié de
Formose fut jugé par un synode romain,
excommunié et traîné par la
populace jusqu'au Tibre où on le jeta. Peu
après, Étienne VI fut
arrêté et étranglé
(897). Son successeur cassa la condamnation de
Formose; le suivant fit inhumer à
Saint-Pierre ses pauvres restes rejetés par
une crue du fleuve; le troisième
réhabilita sa Mémoire dans plusieurs
conciles.
À partir du pontificat de Serge
III (904-911), Rome tomba entre les mains impures
de Théodora, femme d'un fonctionnaire
pontifical, et de ses deux filles, Théodora
la Jeune et Marozia. La première, trafiquant
de sa beauté, acquit une grande influence
politique et de vastes domaines. Marozia, femme du
marquis Albéric, enrichie aussi honteusement
que sa mère, s'établit au
château Saint-Ange, où, d'après
certains chroniqueurs du Xe siècle, tels que
Flodoard et Luitprand
(3) et même
le Liber pontificalis, elle fut la maîtresse
du pape. Serge III, d'ailleurs, ne fut pas sans
mérite. Lettré et artiste, il fit
restaurer magnifiquement la basilique de Latran. Il
favorisa le mouvement monastique, en particulier
l'essor de l'Ordre de Cluny,
pépinière des réformateurs de
la papauté.
Après deux pontifes
insignifiants, Jean X, archevêque de Ravenne,
élu, comme ses prédécesseurs,
grâce à l'influence de Théodora
et de Marozia (914), se distingua par sa lutte
énergique et heureuse contre les Sarrasins.
Mais son indépendance à
l'égard de Marozia le perdit :
empoisonné, il périt
étouffé sous un oreiller (928).
À la suite de deux papes obscurs qui
moururent assez vite, Marozia fit élire son
propre fils qui devint Jean XI (931). Son second
fils, Albéric, qui détestait le
troisième mari de sa mère, prit
d'assaut le château de Saint-Ange. Son
beau-père put s'enfuir, mais Marozia fut
arrêtée et elle mourut peu de temps
après. Le vainqueur devint dictateur, avec
le titre de « prince et sénateur de
tous les Romains ».
À la fin du premier tiers du Xe
siècle survint un événement
politique d'une portée immense, l'accession
de la dynastie saxonne à l'empire, avec
Otton 1er surnommé le Grand (936-973). Il
était fils d'Henri II, l'Oiseleur, prince
énergique et habile, qui avait
été proclamé en 919 « roi
des Saxons et des Francs »
(4). Ce relèvement du pouvoir royal
devait entraîner celui de la papauté,
mais en la tenant asservie pendant plus d'un
siècle.
Otton
(5), jeune roi de
Saxe, sacré solennellement à
Aix-la-Chapelle en 936, en présence des
quatre ducs qui gouvernaient la Bavière, la
Franconie, la Lorraine et la Souabe, était
un ambitieux très résolu, à la
forte carrure, au regard léonin. Par la
puissance des armes ou par des mariages politiques,
il finit par annexer ces quatre provinces. Une
grande révolte contre « le tyran »
éclata en 952, mais la lourde menace
hongroise refit l'unité des forces
germaniques, et ce faisceau assura la victoire
à leur grand chef.
Les hardis cavaliers hongrois
(6), descendus de
l'Asie centrale, après avoir
dévasté l'Europe centrale l'Italie et
enfin la Bourgogne et le Languedoc,
arrêtèrent leurs incursions pendant
sept ans, date d'une trêve qu'Arnulf de
Bavière et Henri l'Oiseleur avaient obtenue
d'eux au prix d'un tribut annuel. Mais elles
reprirent avec violence à partir de 937.
Toujours insaisissables, les cavaliers magyars
visitèrent l'Allemagne, la Bourgogne et
l'Italie jusqu'à ce
qu'Otton II, leur eût
infligé une grande défaite au Lech,
près d'Augsbourg (955).
Étranger à l'idéal
de Charlemagne, le roi chercha non pas à
propager la foi chrétienne, mais à
étendre sa propre puissance. Il peupla les
évêchés et les abbayes d'hommes
dévoués à sa cause
(7),
et il leur confia de véritables
principautés féodales qu'il se
réservait de contrôler. Il s'appliqua
surtout à fortifier son pouvoir par
d'opportunes et fructueuses interventions.
En Occident, il aida Louis IV d'Outremer
à quérir Reims, où il installa
son candidat, l'archevêque Artaud. Il
reçut avec condescendance l'infortuné
carolingien dans son palais d'Aix-la-Chapelle, et
il assista avec lui à un synode qui jugea
l'attitude de Hugues le Grand à
l'égard de son souverain, le roi de France,
et le descendant de Charlemagne dut accepter que sa
propre conduite fût aussi examinée.
Otton 1er finit par obtenir la soumission de
l'ambitieux révolté. Il intervint
aussi dans « le royaume de Bourgogne »
(8).
Il profita de la faiblesse du jeune roi Conrad pour
lui arracher une sorte de serment de
vassalité. Il s'immisça également
dans les affaires de la péninsule. Elle
comprenait, à cette époque, trois
États : le « royaume d'Italie »
(regnun italicum), ancienne monarchie lombarde,
dont la capitale était toujours Pavie;
l'Italie du Sud, remplie de Sarrasins; au centre,
Rome et la province romaine, où le
Saint-Siège était dominé par
Albéric, second fils de Marozia. En terre
lombarde, les compétitions au trône se
succédaient. La veuve d'un de ses rois, la
gracieuse Adélaïde de Bourgogne, ayant
été mise en prison par un usurpateur,
Otton, appelé a son aide, la délivra,
et, en l'épousant, se fit couronner à
Milan roi d'Italie (951). Mais ramené en
Germanie par la grande
révolte de l'année
suivante, il dut laisser la couronne à
l'usurpateur, non sans le réduire au rang de
vassal.
Il fut rappelé à Rome par
la succession d'Albéric (954) et celle du
pape Agapit (955). Le fils d'Albéric,
Octavien, enfant de seize ans, était devenu
« prince des Romains », puis vicaire de
saint Pierre, sous le nom de Jean. XII
(9). « Sa
vie, dit l'abbé Mouret, fut le plus
monstrueux des scandales ». Il passait ses
jours et ses nuits au jeu, à la chasse, et
dans les orgies. Seul et sans appui, tremblant
devant Béranger, le jeune roi d'Italie, Jean
XII supplia Otton de le secourir. Le roi franchit
les Alpes au mois d'août 961, rentre à
Pavie, s'y fait acclamer pour la seconde fois
souverain d'Italie, puis, visant Rome, vient camper
au Monte-Mario, en vue de Saint-Pierre, où,
deux jours plus tard (9 février 962), il est
couronné par le pape et salué par les
assistants des titres d' « empereur » et
« Auguste ». L'Empire romain carolingien
était ainsi rétabli à son
profit (10).
Nouveau Charlemagne, Otton 1er confirme et
renouvelle les avantages que son glorieux
prédécesseur avait accordés
à la papauté, mais il remet en
vigueur l'acte de Louis le Pieux (824), et il
stipule qu'aucune nomination papale n'aura lieu
« en dehors du consentement et de
l'élection d'Otton et de son fils ».
L'année suivante, irrité par la
duplicité de Jean XII qui négociait
avec ses ennemis, le roi d'Italie Adalbert et
l'empereur de Byzance, Otton II, vint
présider à Saint-Pierre de Rome un
synode qui le déposa et
lui donna pour successeur Léon VIII.
À cette occasion, il promulgua de nouveau
son privilège de 962 : le nouveau pontife
doit lui prêter serment de
fidélité. Cette assemblée
était irrégulière, et Jean XII
fit annuler cette élection par un concile
romain. À cette nouvelle, l'empereur se
disposait à marcher sur Rome quand il apprit
l'assassinat mystérieux du pontife. Sans
l'avertir, les Romains élurent un diacre
savant et de bonnes moeurs, Benoît le
Grammairien, qui prit le nom de Benoît V (22
mai 964), mais, peu après,
assiégés par Otton, accablés
par la famine et la peste, ils lui livrèrent
le nouveau pape, qui fut exilé en Germanie
et mourut l'année suivante à
Hambourg. Léon VIII fut rétabli, mais
il ne tarda pas à mourir. Jean XIII, fils de
Théodora la jeune, à peine
installé, dut fuir devant une révolte
populaire, mais une armée impériale
le rétablit le 14 novembre 966.
L'année d'après, Otton lui rendit la
ville et le territoire de Ravenne, que le
Saint-Siège avait perdus depuis longtemps.
Le jour de Noël 967, le pape conféra le
sacre impérial au fils d'Otton 1er, qui fut
ainsi associé à son père, sous
le nom d'Otton II, ainsi qu'à sa femme la
belle Théophano, petite-fille d'un empereur
bysantin. Il profita de la paix relative dont
l'Église et l'empire jouissaient à
cette époque pour faire une série de
réformes, en particulier contre
l'indiscipline des clercs et les entreprises des
laïques sur les monastères.
Après son couronnement, le
règne d'Otton 1er brilla d'un vif
éclat. À l'exemple de Charlemagne, il
tint de grandes assemblées politiques,
où venaient des rois voisins et même
des envoyés de pays lointains, qui lui
apportaient des présents. L'empereur grec,
Jean Tzimiscès, après l'avoir
méprisé, finit par reconnaître
son titre impérial. L'époque d'Otton
1er fut marquée par un renouveau
d'activité intellectuelle
(11).
S'il a de la peine à comprendre
le latin, Brunon, son frère, est un
lettré. Les couvents reconstituent leurs
bibliothèques. On recopie des manuscrits
pour remplacer ceux que les invasions ont
détruits. Les écoles
épiscopales prospèrent, en
particulier à Liège, avec les
évêques Rathier, théologien
réputé, et Notger (972-1008). La
nonne Rowwitha, du couvent de Gandersheim
(diocèse de Mayence), composa, sur l'ordre
de son abbesse Gerberge, elle-même assez
cultivée, un poème
héroïque qui ne manque pas
d'intérêt sur les exploits d'Otton 1er
(968). Elle chanta aussi les fastes de son
monastère et divers saints, et elle fit des
comédies chrétiennes à
l'imitation de Térence. L'une d'elles
représente un gouverneur romain atteint de
folie au moment où il s'approche de jeunes
chrétiennes enfermées dans une
arrière-cuisine, et embrassant les
ustensiles jusqu'à ce que le démon
vienne le chasser. Le moine Widukind, du couvent de
Corvey, écrivit une histoire des Saxons, en
trois livres, où il s'inspirait des
procédés d'Eginhard et de Paul
Diacre. Adalbert, moine de Saint-Maximin, à
Trêves, devenu en 968 archevêque de
Magdebourg, continua jusqu'à l'an 967 la
Chronique de Regino, abbé de Prum, qui
s'arrêtait en 906. Signalons enfin le
Waltharius, poème épique qui semble
avoir été composé (Halphen)
dans le monastère de Saint-Gall, vers le
milieu du Xe siècle, récit des
exploits du preux Walther, prototype de Roland,
où un vrai sentiment poétique
s'exprima, sous une forme empruntée à
Virgile Strecker, Berlin, 1924).
À la mort d'Otton 1er (7 mai 973),
l'agitation anti-allemande se ralluma en Italie. Le
pape d'alors, Benoît VI (972-974), qui avait
été nommé par l'empereur fut
détrôné par la noblesse
romaine, conduite par Crescentius, fils de
Théodora la Jeune. Enfermé au
château Saint-Ange, il y périt
étranglé, « à
l'instigation, dit le Liber pontificalis, du diacre
Boniface, qu'on avait
déjà fait pape, lui vivant ».
Mais cet ambitieux, vite expulsé par les
impériaux, s'enfuit à Constantinople
non sans emporter les trésors du Vatican.
L'évêque de Sutri fut élu, avec
l'assentiment d'Otton Il (974). Il multiplia les
conciles contre la simonie et fut plein de
sollicitude pour les monastères. Son
successeur Pierre, évêque de Pavie,
hommes d'État apprécié par
l'empereur, échangea son nom contre celui de
Jean XIV (983-984), par respect pour le prince des
apôtres. Pontificat
éphémère, troublé par
la mort prématurée d'Otton Il
à Rome (7 décembre 983) ! Tandis que
l'Allemagne était agiter par l'ambition
d'Henri de Bavière, Boniface put rentrer
à Rome avec l'appui d'une armée
byzantine, et il enferma Jean XIV au château
Saint-Ange. Pendant plusieurs mois, d'après
le Liber pontificalis, l'infortuné «
souffrit atrocement de la maladie et de la faim,
et, selon certains récits, il y mourut
assassiné, le 20 août 984 ». Mais
le vainqueur, devenu pape, mourut un an plus tard,
et les Romains, qui le haïssaient pour sa
rapacité, s'acharnèrent sur son
cadavre.
Avec Jean XV (965-996), ce fut le
triomphe de la puissante famille des Crescentius,
dont il était issu, et en particulier de
Crescentius Il qui avait pris le titre de patrice
des Romains. L'élection fut, d'ailleurs,
acceptée par Théophano,
régente de son jeune fils Otton III. Le
pontificat de Jean XV fut marqué par des
événements importants : le
traité de paix qu'il fit signer entre
Ethelred, roi d'Angleterre, et le duc de Normandie,
la conversion du czar Vladimir 1er (978), qui mit
fin aux persécutions endurées par les
chrétiens de Russie, la fondation (vers 995)
par saint Bernard de Menthon des deux
célèbres monastères du Grand
et du Petit Saint-Bernard. Il mourut en avril 996,
au moment où il venait d'appeler Otton III
à Rome pour le délivrer de la
tyrannie des Crescentius.
Le jeune roi inaugura son règne
personnel en donnant la tiare (le 3 mai) à
l'un de ses cousins, Brunon,
distingué, instruit et
généreux, mais qui n'avait que
vingt-trois ans. Ce pape, le premier de race
allemande, prit le nom de Grégoire V
(996-999). Son premier acte fut de couronner son
cousin empereur (21 mai). Trois mois après,
Crescentius le chassait de Rome comme pro-allemand
et faisait nommer un antipape, mais Otton III fit
décapiter l'agitateur avec douze chefs de la
noblesse romaine, et son pontife fut atrocement
mutilé par la foule (998). Après ces
débuts si tragiques, Grégoire V put
affirmer en paix son autorité. Il mit fin
à la rivalité qui séparait
Gerbert, archevêque de Reims, et Arnulf,
bâtard de Lothaire III, déposé
par le synode de Reims (991). Dans un concile tenu
à Rome, il rétablit ce dernier, et,
à la prière d'Otton III, il nomma
Gerbert au siège de Ravenne. Il annula, dans
un autre synode romain, le mariage de Robert le
Pieux, roi de France, et de Berthe, sa parente
à un degré prohibé. Les
époux furent condamnés à sept
mois de pénitence, et les
évêques qui avaient autorisé
cette union momentanément suspendue.
Toutefois, Grégoire V se montra serviteur
docile d'Otton III. Ce monarque,
élevé par sa grand'mère
Adélaïde et par sa mère
Théophano dans le culte de Charlemagne et
l'amour du fastueux cérémonial
byzantin, délaissa Aix-la-Chapelle pour
Rome, en raison des grands souvenirs qui y
étaient attachés. Installé
dans un palais qu'il s'est bâti sur
l'Aventin, il dirige la ville et le monde. Il
s'intitule avec une fausse humilité : «
Otton III, Romain, Saxon. et Italien, serviteur des
apôtres, par la grâce de Dieu empereur
auguste du monde romain ».
À la mort de Grégoire V,
il remit la tiare à son ancien
précepteur Gerbert, qui prit le nom de
Silvestre II (999-1003). Ce fut le premier pape
français. Choix excellent en
vérité. Savant, théologien,
médecin, poète et fin lettré
(12), ce
prélat était très
renommé. Il se montra lui aussi
énergique et actif. Défenseur de la
discipline, il condamna Étienne, qui
s'était assuré
l'évêché du Puy, grâce
à la protection des seigneurs du Velay, et
il ratifia l'élection canonique de son
compétiteur Théobard. Il
écrivit une lettre sévère
à Ascelin, évêque de Laon,
calomniateur d'Odilon, abbé de Cluny. «
Sous le nom d'évêque, lui disait-il,
vous avez à force de crimes cessé
d'être un homme ». Il le manda à
Rome et obtint, à ce qu'il semble, sa
soumission. À l'égard de son ancien
compétiteur Arnulf, il fit preuve de tact.
Tout en lui rappelant les excès qui lui
avaient valu la déposition, il lui accorda
la plénitude des « prérogatives
attachées au siège de Reims ».
Silvestre Il donna un élan nouveau à
la propagande chrétienne, surtout en Pologne
et en Hongrie. Il créa
l'évêché dû Gnesen, et il
sacra Étienne, récemment converti,
premier roi de Hongrie (999). Il songea même
à la protection des pèlerins
chrétiens de Jérusalem, et il
lança, en vain d'ailleurs, le premier appel
aux armes pour délivrer les Lieux saints. En
dépit des terreurs de l'an mil, son temps
fut marqué par un regain de civilisation
dont les centres furent, avec la cour papale et
celle de l'empereur, les grandes abbayes de
Saint-Gall, de Cluny et de Fleury (près
d'Orléans). On vit apparaître les
débuts de l'art roman et peut-être les
Chansons de Gestes. Mais, tout en maintenant les
prérogatives de la papauté, Silvestre
Il subit la tutelle impériale, et il laissa
son grand protecteur proclamer sa
souveraineté sur les biens de
l'Église romaine. Cependant, en 1001, la
noblesse frémissante sous le joug allemand
suscita des troubles à Tivoli et à
Rome. Le jeune despote dut quitter
précipitamment l'Aventin, en emmenant le
pape. Il mourut, le 24 janvier de l'année
suivante, à l'âge de vingt-deux ans.
Silvestre II, son ami fidèle, le rejoignit
dans la tombe le 12 mai 1003.
Le successeur d'Otton III, son cousin
Henri Il (1002-1024), reconnu roi de Germanie,
grâce à l'influence
de l'archevêque de Mayence, fut
absorbé longtemps par sa lutte contre la
féodalité allemande, à
laquelle les absences de son
prédécesseur avaient laissé le
champ libre. Il fortifia son pouvoir en allant
à Pavie, en 1004, ceindre la couronne des
rois lombards, et à Rome, en 1014, recevoir
le diadème d'empereur. Il se distingua par
son zèle religieux, qui lui valut le surnom
de « saint ». Scrupuleux et digne dans sa
vie privée, il s'efforça
sincèrement de réformer
l'Église minée par la simonie et le
désordre des moeurs, et il la
défendit contre l'avance des Byzantins en
Italie méridionale. Mais il n'alla pas
jusqu'à lui rendre la liberté que les
Ottons avaient confisquée. Comme eux, il
nommait les évêques, il peuplait les
diocèses de ses parents et de ses
créatures.
Il déposa des prélats qui,
comme Adalbert de Ravenne ou Jérôme de
Vicence, ne lui avaient pas montré une
fidélité suffisante. Il
s'efforça de briser l'indépendance
des abbayes en les plaçant sous la
juridiction ordinaire. Il exigea d'elles
l'obéissance stricte à la
règle, il accrut la productivité
économique de leurs biens et en utilisa les
revenus an profit de l'État.
Son intervention fut décisive
pour régler diverses questions
contentieuses, en particulier le long conflit du
couvent de femmes de Gandersheim. Quand Sophie, la
fille d'Otton II, y entra comme nonne,
l'évêque d'Ildesheim, sous
prétexte que le premier siège de
cette maison avait été à
Brunshausen, dans son diocèse,
prétendit présider sa
consécration, à la place de Willigis,
archevêque de Mayence. L'impératrice
Théophano trancha le différend en
priant les deux dignitaires de présider en
commun cette cérémonie. Mais plus
tard, le deuxième successeur d'Osdag,
Bernward, éleva de nouvelles
prétentions sur Gandersheim. Le conflit
atteignit son paroxysme en l'an mil, à
propos de la consécration de la nouvelle
église du monastère. Un synode, tenu
dans cette ville le 28 novembre, se prononça
pour Willigis, mais le pape Silvestre Il annula
cette décision et remit le jugement à
un synode saxon, qui ne put
résoudre la difficulté, pas plus que
celui qui fut convoqué par Willigis. La mort
d'Otton III et celle du pape vinrent encore
prolonger le débat. Henri Il finit par le
trancher en faveur d'Ildesheim (Noël 1006). Il
mourut en 1024, sans laisser d'héritiers
directs, à demi-vaincu par ses grands
vassaux qui avaient obtenu de lui la reconnaissance
de l'hérédité des
bénéfices et leur participation au
gouvernement du royaume. À la demande de
l'archevêque de Mayence, les
évêques et les seigneurs lui
donnèrent pour successeur Conrad Il de
Franconie, dont la maison devait conserver le
pouvoir pendant un siècle
(1021-1125).
À cette époque, depuis la
mort de Silvestre Il (1003), Rome et la
papauté étaient dominées par
deux grandes familles rivales, celle des
Crescentius et celle des comtes de Tusculum, toutes
deux issues d'Albéric. Jean Crescentius,
fils de celui qui avait été
exécuté en 998, avait pris le titre
de patrice des Romains. À la mort de Serge
IV, successeur transitoire de deux papes
insignifiants, les deux familles romaines, qui
soutenaient avec violence deux candidats rivaux,
prirent Henri Il pour arbitre. Il se
prononça en faveur du jeune
Théophylacte, présenté par les
comtes de Tusculum, et il arriva à Rome en
1014. Le nouveau pape, Benoît VIII
(1014-1024), vint à sa rencontre, en grande
pompe et lui offrit un globe d'or, orné de
gemmes et surmonté d'une croix, image du
pouvoir exercé par le soldat du Christ, et
il le couronna empereur (le 14 février).
Henri Il lui remit une charte dirigée contre
la féodalité italienne, au profit de
l'empire allemand dont elle confirmait le droit de
surveillance sur les élections pontificales.
Benoît VIII, confiant le gouvernement des
États de l'Église à son
frère Romain, excellent administrateur se
consacra tout entier à son oeuvre
spirituelle.
Le synode de Pavie qu'il présida
(1018) promulgua sept canons pour la réforme
des moeurs du clergé. Le pape
s'efforça aussi de travailler à la
paix universelle, en accord avec Henri II, Robert
le Pieux, roi de France, et Rodolphe II, roi de
Bourgogne.
Conrad Il (1024-1039), continuant la
politique d'Henri II, fortifia la puissance
allemande. Désireux de lui donner un autre
fondement que l'autorité de l'Église,
il favorisa le développement des villes et
réglementa les finances, non sans tirer de
grandes ressources de la simonie. Il gouverna son
Église en maître, tenant en servitude
l'épiscopat allemand. Il se fit couronner
empereur, en 1027, par le frère et
successeur de Benoît VII, Romain,
dénommé Jean XIX (1024-1033). Mais il
se désintéressa des réformes
spirituelles, et il laissa sur le trône
pontifical le déplorable Benoît IX
(1033-1045). Cet enfant de douze ans
déjà corrompu, élu à
prix d'or et sous la menace, chassé de Rome
à deux reprises, combattu par un antipape,
fut forcé enfin d'abdiquer en faveur de
l'archiprêtre Gratien, qui dut lui payer une
forte somme d'argent.
Conrad Il mourut en 1039, au retour
d'une expédition infructueuse en Lombardie,
où l'archevêque de Milan, Aribert,
avait fomenté une révolte contre lui.
Son fils Henri III (1039-1056), à l'encontre
de son père, se montra hostile à la
simonie, et préoccupé de la
réforme des moeurs cléricales.
Persuadé du caractère spirituel de
son autorité royale, il prit le droit
canonique pour norme de son activité. Son
ardeur réformatrice redoubla après
son mariage (en 1043) avec Agnès, princesse
d'Aquitaine, très dévoué
à l'illustre abbaye de Cluny. Mais ce
zèle ne l'empêcha pas de
régenter l'Église. En 1046, il
descendit en Italie, et convoqua deux synodes.
Celui de Sutri convainquit Gratien (Grégoire
VI) de simonie et le contraignit d'abdiquer; celui
de Rome déposa le misérable
Benoît IX. Henri III désigna comme
pape Suidger, évêque de Bamberg
(Clément II), qui, sans tarder, le couronna
empereur et lui conféra le titre de patrice
romain, comportant la voix décisive dans
l'élection des pontifes. Grégoire VI
fut emmené captif en Allemagne, avec son
secrétaire, Je jeune
Italien Hildebrand, qui devait devenir illustre
sous le nom de Grégoire VII. Après la
mort de Clément Il (octobre 1047),
l'empereur continua à disposer du
siège pontifical en y plaçant de
préférence des Allemands, qui lui
restèrent soumis : Damase Il (1047-1048),
Léon IX (1049-1051) et Victor Il
(1055-1057).
Le premier de ces trois papes,
après avoir chassé Benoît IX
qui, avec l'appui des Tusculum, s'était
réinstallé au Vatican, se retira en
Sabine. Accablé par les chaleurs de
l'été, il y mourut, peut-être
empoisonné. L'Alsacien Brunon,
évêque de Toul, ancien chapelain de
Conrad II, agréé par
l'assemblée de Worms et par l'empereur, fut
élu par les Romains, sous le nom de
Léon IX. Avide de réformes, il eut la
sagesse de prendre pour conseiller Hildebrand. Il
le nomma cardinal sous-diacre et le chargea de
réorganiser les finances. Sur l'initiative
de l'ardent pontife, un concile romain, dès
1049, dépose les clercs démoniaques
et renouvelle les lois sur le célibat
ecclésiastique. Pour s'assurer de
l'exécution de ces décrets, il
parcourt la chrétienté sans tarder.
Il tient des conciles à Pavie, à
Mayence, à Reims, partout acclamé.
Dans cette dernière ville, il déclare
que nul ne peut devenir évêque sans
l'élection du clergé et du peuple,
mais il n'ose pas protester contre les violations
de ce principe par l'empereur, dont il a besoin
pour résister aux Normands. En 1052, il
conclut avec lui un traité, où il
obtenait quelques territoires et un contingent de
troupes. Mais, en mai 1053, abandonné par
elles en pleine expédition, il tomba entre
les mains des soldats de Robert Guiscard, à
la défaite de Civitate. Il fut bien
traité, d'ailleurs, et obtint d'eux un
serment de fidélité.
Le pontificat de Léon IX fut
marqué par son conflit, dont nous parlerons
plus loin, avec Michel Cérulaire, patriarche
de Constantinople, et par sa lutte contre
l'hérésie de Bérenger, de
Tours, qui niait la présence réelle
dans la Cène. Quand il mourut, Hildebrand,
qui, au concile de Tours, cherchait à
obtenir la rétractation de ce docteur,
rentra d'urgence à Rome
pour y calmer les électeurs qui
réclamaient un pape italien. Ils voulurent
le nommer, mais Henri III ayant exigé que le
pontife fût allemand, il s'effaça et
il réussit non sans peine à faire
nommer Gebhard, évêque d'Eichstadt,
qui devint Victor Il (1055-1057).
Ce pape aida l'empereur, en
échange de certains avantages, à
fortifier sa souveraineté politique en
Italie, et, à sa mort (1056), il
exerça le pouvoir au nom de
l'impératrice régente Agnès et
du jeune Henri IV, comme le monarque défunt
ne lui avait demandé. Désireux de
continuer les réformes commencées, il
convoqua plusieurs conciles contre la simonie et le
mariage des prêtres, aidé par
Hildebrand et Pierre Damien, personnage remuant et
autoritaire qui fut nommé cardinal et
évêque d'Ostie. Après sa mort,
suivie au bout de quelques mois par celle de son
successeur Étienne IX, honorablement connu
par sa réprobation des prêtres
simoniaques, on vit le parti de Crescentius s'unir
à celui de Tusculum pour faire élire
par la populace, à la suite de scandaleuses
orgies, un membre de cette dernière famille
(mars 1058). Heureusement, Hildebrand, soutenu par
l'impératrice et par Gottfried de Toscane,
réunit à Sutri les cardinaux et les
représentants du clergé et du peuple
romain, et fit nommer en décembre 1058
l'évêque de Florence, Gérard,
qui prit le nom de Nicolas Il.
Avec ce pontife va se lever une aube nouvelle
pour l'Église et pour le monde. C'est la fin
de la sujétion de la papauté au
césaropapisme germanique. Il lui a rendu
service en l'arrachant au joug des factions
romaines, mais son zèle, trop souvent
intéressé, infidèle à
l'idéal de Charlemagne, a pesé
lourdement sur son indépendance et sa
dignité. « La géniale
énergie de Nicolas Il va l'affranchir des
tutelles laïques qui l'ont
empêchée de remplir sa mission,
préparant ainsi les voies à
Grégoire VII et ses
successeurs, qui à la
chrétienté impériale
substitueront la chrétienté romaine
» (Fliche, Chrétiente, 268).
Nicolas II, ému par les troubles
qui avaient déjà vicié les
élections pontificales, se préoccupa
tout d'abord de les réglementer. Un grand
concile tenu au Latran en avril 1039, reprenant une
idée de Léon IX, décida que le
droit d'élection serait
réservé aux dignitaires qu'on
appelait les cardinaux (cardines, pivots) de
l'Église de Rome, et que le clergé et
le peuple seraient invités à donner
leur assentiment.
On spécifia aussi que le nouvel
élu devait être choisi dans le
clergé romain. Quant aux droits de
l'empereur, le décret les mentionnait en
termes imprécis. Cette décision causa une vive
émotion en Allemagne.
Le cardinal Étienne,
chargé de la notifier à
l'impératrice, fut éconduit. Mais le
nouveau pape, conseillé par Hildebrand, dont
il avait fait son coadjuteur en le nommant
cardinal-archidiacre de l'Église romaine,
conclut diverses alliances propres à
accroître son autorité. Il
reçut le serment de fidélité
de Robert Guiscard, chef des Normands, dont il
avait reconnu la domination sur l'Apulie, la
Calabre et une partie du Latium, ainsi que celui de
Philippe de France, fils d'Henri 1er, le futur
Philippe 1er. Secondé par Damien, il
songeait à la réforme de
l'Église quand la mort le surprit (27
juillet 1061). La cour allemande s'entendit alors
avec la noblesse romaine, mais en vain, pour faire
échec à Anselme évêque
de Lucques, devenu, par le choix des cardinaux, le
pape Alexandre Il. Il fut reconnu de tous (1064),
et, s'il vint à une politique d'entente avec
l'empire, il ne sacrifia rien des avantages acquis
au Saint-Siège, et ne craignit pas
d'excommunier les conseillers simoniaques de
l'empereur. Lorsqu'il mourut (le 21 avril 1073),
les acclamations populaires
désignèrent Hildebrand, et les
cardinaux, s'inclinant devant ce voeu qui
répondait au leur, l'élurent sous le
nom illustre de Grégoire VII.
(1) Cf. Lot, Les derniers Carolingiens :
Lothaire, Louis V, Charles de Lorraine, Paris
1891 ; Christian Pfister, Hist. de France
(direction Lavisse), T. II, 1903 ; Fliche,
Chrétienté, p, 252 ss. ; Hayward,
Papes, p. 169-210 ; Petit-Dutaillis, La
Monarchie féodale en France et en
Angleterre (Xe-XIIIe siècle), Paris 1933.
.
(2) Rappelons les déclarations du
cardinal Baronius (XVIe siècle), dans ses
Annales ecclésiastiques « Saecuium
quod sua asperitate ac boni sterilitate ferreum,
malique exundantis deforinitate plumbeum, atque
inopia scriptorum appellari consuevit obscurum
».
.
(3) Flodoard, chanoine de Reims (mort en
966), auteur d'une Chronique de 877 à 966
(éditée par Pithou et Duchesne
dans leurs Recueils des Écrivains de
l'Hist. de France, T. Il. p, 590 ss. ;
Luitprand, ancien ambassadeur à
Constantinople (mort en 972), auteur d'une
Historia rerum in Europa, etc. de 862 à
964, en six livres, éditée
à Bâle en 1532.
.
(4) A la place de Conrad 1er de Franconie,
élu roi en 911 par les nobles à la
mort de Louis l'Enfant, le dernier roi
carolingien de Germanie.
.
(5) Hauck, Kircheng. Deutschlands, T. III,
Leipzig, 3e éd. 1906 ; Gebhardt, Handbuch
der deutschen Geschichte, 6, éd.,
Stuttgart 1922.
.
(6) Edouard Sayous, Hist.
génér. des Hongrois, deux vol., 2e
éd., Paris-Budapest, 1900 ; Luttich,
Ungarzüge in Europa in Xen lahrhundert,
Berlin 1910.
.
(7) Il nomma son frère Brunon
archevêque de Cologne et duc de Lorraine.
.
(8) Il comprenait alors, en plus de la
région de la Saône et de l'Aar, le
royaume de Provence.
.
(9) C'est le premier cas connu du changement
de nom d'un candidat élevé au
pontificat.
.
(10) Ce n'est que plus tard que ce titre
sera remplacé par celui de « saint
empire » ou plutôt « empire
sacré » (sacrum imperium), puis (pas
avant le XVe siècle) par celui de «
saint empire romain de nation germanique ».
Il devait durer jusqu'en 1806 (cf. Halphen,
ouvr. cité, p.
347-348).
.
(11) Cf. Manitius, Gesch. der Lateinischen
Literatur des Mittelalters, Tome II, Munich 1923
; Tonnelat, Hist. de la Littér. all. des
Origines au XVII, siècle, Payot, Paris
1923. Voir aussi Kurth, Notger de Liège
et la Civilisation au XI siècle, Paris
1905.
.
(12) Lettres de Gerbert, éd. J.
Havet, Paris 1889.