De la mort de Charlemagne à
l'avènement de Grégoire VII
(814-1073)
CHAPITRE
II
La Vie religieuse en Occident au IXe
siècle.
Sous les successeurs de Charlemagne, la vie
ecclésiastique, en Occident, fut
marquée par un réveil de,
l'ascétisme. Louis le Pieux, plus favorable
que son père à cette tendance,
l'encouragea sous l'action de son confident
Benoît d'Aniane. Ce moine, dont le vrai nom
était Witiza, originaire du Languedoc, avait
servi dans l'armée carolingienne.
Bouleversé par un grand danger qu'il avait
couru en sauvant son frère, il avait
fondé, en 782, un couvent dans la
vallée d'Aniane, près de
l'Hérault. Il faisait des guérisons
surprenantes et il initiait les religieux à
l'étude des Écritures et au chant
sacré. Chargé par Louis le Pieux,
alors simple roi d'Aquitaine, d'inspecter les
monastères du pays, il eut soin d'y faire
revivre la règle stricte des
Bénédictins. Plus tard, ce roi devenu
empereur le nomma abbé d'Inde (près
d'Aix-la-Chapelle), où il mourut en 821.
Quatre ans avant, avait paru son Capitulare
monasticum, en quatre-vingts articles,
composé sur l'ordre de Louis le Pieux, en
accord avec les décisions du synode
d'Aix-la-Chapelle (816) et avec les conseils des
abbés. La règle de saint Benoît
renforcée devenait obligatoire pour tous les
couvents. En 816, la même assemblée en
avait édicté une, destinée
à réformer la vie des chanoines ou
canonici (1).
Elle reprenait et allongeait la
règle en trente-deux chapitres
rédigée en 760 par Chrodegang,
évêque de Metz, destinée
à être lue (un chapitre par jour) dans
les réunions quotidiennes
(2).
C'était celle de saint Benoît, avec
deux additions : l'établissement d'une
hiérarchie et l'autorisation de
posséder. Celle des chanoinesses
(canonissae) fut instituée sur le même
modèle. Ces réformes furent
sérieuses et efficaces, bien que Louis le
Pieux manquât à sa promesse de
respecter la liberté, d'élection des
abbés. En Saxe, il faut signaler
l'établissement du couvent de femmes de
Herford et la création, sur les bords du
Weser, du monastère de Corvey, filiale de
celui de Corbie en Picardie. Initiative
féconde, qui décida plusieurs
familles saxonnes à fonder quelques
couvents.
Le VIIIe siècle vit s'achever
l'organisation des siècles
métropolitains, chère à
Charlemagne. Son fils introduisit ce système
en Germanie. Il érigea Hambourg en
archevêché, en vue surtout des
missions en Scandinavie (831). Vers le milieu de ce
siècle, l'Armorique, se séparant de
la province ecclésiastique de l'ours, eut
son archevêque à Dol, avec plusieurs
évêchés suffragants. On vit,
à cette époque, se
généraliser la coutume de la
confession, avec un sérieux effort pour
réformer les moeurs. On renforça la
discipline de la pénitence par des manuels
pratiques et tarifés, les
pénitentiels
(3). D'autre
part, les tribunaux épiscopaux
itinérants contribuèrent au
relèvement moral du clergé.
L'activité missionnaire de
l'Église d'Occident, au VIIIe siècle,
fut persévérante et assez
féconde. Elle s'exerça en Danemark
à la suite de
compétitions politiques
qui avaient amené le prétendant
Harald à demander l'appui de Louis le Pieux.
Un premier essai, tenté en 822 par Ebbon,
archevêque de Reims, échoua. Ansgar,
moine de Corvey, fut plus heureux. Devenu chapelain
de Harald, qui s'était fait baptiser
à Mayence en 826 avec sa suite, il
évangélisa le Danemark, mais il dut
le quitter (lès 827, en même temps que
ce roi. Deux ans après, sur le désir
de l'empereur, Ansgar entreprit une mission en
Suède
(4). Il y
construisit une église à Birka
(Björkö), sur le lac Maler.
Élevé à l'épiscopat en
831, il obtint de la papauté le titre de
légat pour la Suède, le Danemark et
les pays slaves. Il reçut, en outre, de
Louis le Pieux l'abbaye de Thorhout, au sud de
Bruges, dont les revenus soutinrent ses missions.
De son côté, Ebbon envoya en
Suède son parent, l'évêque
Simon, qui y bâtit une seconde église.
Mais une réaction païenne et la
dévastation de Hambourg par les Normands
(845) vinrent arrêter son
activité.
Revenu en Suède vers 852, Ansgar
put y fonder plusieurs centres de propagande.
Ascète, admirateur de saint Martin de Tours,
auteur de courtes et ferventes prières
réunies sous le titre de Pigmenta (baume),
il fut une des figures religieuses les plus
attachantes de son temps. L'archevêque qui
lui succéda, le flamand Rimbert (mort en 888
à Brême), son disciple favori, visita
les églises de Suède et de Danemark,
mais cette expansion allait être
refoulée par les invasions des Normands, des
Slaves et des Hongrois.
L'oeuvre missionnaire réussit
mieux dans le nord-est et l'est de l'empire. Tout
autour de Salzbourg, au bord du lac de Platten, en
Pannonie (ouest de la Hongrie), se forma une
principauté slave chrétienne,
gouvernée par Priwina, qui la tenait de
Louis le Germanique (847). Quand il eut
été tué par les Moraves (vers
860), son fils Kozel resta fidèlement
attaché à l'Allemagne et à
l'Église allemande de Salzbourg. En
Bohême, le christianisme
pénétra
superficiellement en 845, avec le
baptême purement politique reçu par
quatorze chefs de la noblesse tchèque,
devant Louis le Germanique. Le diocèse de
Regensbourg embrassa ce pays.
L'Évangile s'implanta plus
fortement dans la Moravie, gouvernée par
Rostislav, prince chrétien nommé par
Louis le Germanique. Des prêtres allemands,
venus de Bavière, surtout de Passau, se
répandirent dans ce pays, mais des
missionnaires italiens et grecs se joignirent
à eux, et quand Rostislav se fut
proclamé indépendant de l'empire, en
855, l'influence de ces derniers supplanta celle
des premiers. L'action de Byzance prévalut
d'abord, avec deux frères, Méthodius
et Constantin (qui prit à la fin de sa vie
le nom de Cyrille), envoyés par l'empereur
byzantin Michel II, à la demande,
semble-t-il, de Rostislav
(5). Ils
appartenaient à une famille grecque ou slave
grécisée, fixée à
Thessalonique. Méthodius était,
croit-on, gouverneur en pays slave ; il devint plus
tard moine et abbé. Constantin, d'abord
secrétaire du patriarche de Constantinople,
avait enseigné la théologie et la
philosophie, d'où son surnom de «
philosophe ». Arrivé en Moravie,
Constantin traduisit en langue slovène
(slave du Sud) les Évangiles, les Actes des
Apôtres, le Psautier, d'autres
éléments de l'Ancien Testament, des
textes liturgiques et divers ouvrages. Il inventa,
à cet effet, une écriture
spéciale, dépendant du grec, dite
glagolitique. Cette traduction inquiéta
Nicolas 1er. D'après l'opinion courante, les
documents sacrés ne pouvaient être
édités qu'en trois langues,
l'hébreu, le grec et le latin : de plus,
l'usage de cette liturgie en langue populaire
n'allait-il pas faciliter l'entrée des
Slaves dans l'Église grecque ? Le pape cita
les deux frères à comparaître
à Rome (867). Hadrien II, son successeur,
régla l'affaire en refusant de sanctionner
cette liturgie
(6). Le noble
apôtre des Slaves mourut à
Rome (869), et il fut
inhumé dans l'église de saint
Clément dont il avait découvert les
ossements près de Kherson.
Quant à Méthodius, il vit
son activité en Moravie arrêtée
quand Sventopelk devint duc (de 870 à 894),
;après avoir trahi son oncle Rostislav, et
se fut lui-même rattaché à
l'empire et à l'Église d'Occident. Il
se rendit alors auprès de Kozel, prince de
Pannonie, qui s'était pris d'enthousiasme
pour sa liturgie, mais il se trouva en conflit avec
l'archevêque de Salzbourg qui regardait ce
pays comme partie de son diocèse. Pourtant,
Hadrien II, à la demande de Kozel, nomma
Méthodius archevêque de Sirmium
(Mitrovitza). Il comptait soustraire ainsi les
Slaves du Danube à la fois à
l'influence de Constantinople et à celle de
Salzbourg. Mais l'archevêque de cotte
dernière ville, Adalwin, fit déposer
l'évangéliste par un synode à
cause de sa liturgie (fin 870). Méthodius
dut rester deux ans et demi dans un couvent, mais
le pape l'en fit sortir avec défense
d'employer le rituel incriminé (873). Mais,
l'année suivante, le duc de Moravie se
rendit indépendant de l'État
germanique et renvoya les prêtres qui en
étaient venus. Méthodius put
reprendre son oeuvre dans ce pays, mais il attira
sur lui la colère de ce duc en lui
reprochant les désordres de sa vie
privée. Accusé à Rome de faire
toujours usage de sa liturgie et de rejeter le
filioque. il comparut devant Jean VIII en 879, mais
il lui fournit la preuve de son orthodoxie. Il
obtint un auxiliaire ainsi que le droit de
célébrer la messe et de prêcher
en langue slave, à condition de commencer
par la lecture du rituel latin. Mais, rebuté
par la concurrence des prêtres de ce rite, il
se rattacha plus tard à Constantinople.
Après sa mort (885), le pape Étienne
V ne reconnut pas le successeur qu'il avait choisi.
le Morave Gosrad, et il condamna la liturgie slave
quand il eut constaté, que Méthodius
avait servi la cause des Byzantins. Peu de temps
après, Gosrad et ses amis, chassés de
Moravie, allèrent évangéliser
les Bulgares. En 899, Jean IX, répondant au
désir du prince Moimir II, envoya trois
évêques dans ce pays,
et, malgré la protestation
de l'archevêque de Salzbourg, l'Église
morave, comme celle de Pannonie, échappant
à l'influence allemande, resta soumise aux
directions de Rome. À cette époque,
elle envoya des missionnaires en
Bohême.
Les Bulgares
(7), que
visitèrent les disciples de
Méthodius, étaient un peuple
d'origine finnoise, qui avait profité de la
décadence des Byzantins pour se tailler un
empire à leurs dépens. En 802, sous
la conduite du terrible Kroum, ils avaient envahi
la Serbie, et pris peu à peu une partie de
la Thrace et le sud de la Yougoslavie. Boris Il,
son petit-fils, se rapprochant de Byzance, fit
reconnaître les conquêtes obtenues et
accepter le christianisme dans ses États.
Toutefois, pour garder son indépendance, il
pria Nicolas 1er et Louis le Germanique de lui
envoyer des prêtres
(8). Mais la
mission échoua, et l'Église bulgare
devint une Église grecque, malgré
tous les efforts d'Adrien II et de Jean VIII. Cette
Église nationale fut dirigée par
l'archevêque Josèphe, consacré
par le patriarche Ignace (870). Un peu plus tard
les disciples de Méthodius vinrent le
seconder. En 889, Boris se retira dans un
monastère, où il devait mourir en
907. Le règne de son second fils, le «
tsar » Siméon (893-927), Fut
marqué par la soumission de tribus serbes et
macédoniennes et par le premier essor de la
littérature ecclésiastique slave. La
paix que son fils Pierre conclut en 927 enregistra
«, la grande Bulgarie », et fit accorder
à l'archevêque bulgare le titre de
patriarche. Le mouvement littéraire religieux
suscité par Charlemagne se poursuivit au IXe
siècle.
En Allemagne, il eut pour centre les
monastères. Le plus important fut celui de
Fulda, ville du Hesse-Nassau en Prusse,
illustré par Raban Maur (mort en 856), qui
en fut l'abbé pendant vingt ans pour devenir
en 847 archevêque de Mayence, sa ville natale
(9). Son
enseignement a l'École de Fulda eut un
succès croissant, et grâce à
lui la bibliothèque devint une des plus
riches de l'Europe en classiques et en manuscrits
des Pères. On lui doit une Éducation
des Clercs en trois livres, des commentaires
copieux sur presque tous les livres de la Bible,
des poésies religieuses, un Livre de
Pénitence qui demeura longtemps en usage, et
une encyclopédie en vingt-deux livres
(L'Univers) sur le modèle des
Étymologies d'Isidore de Séville. On
voit en lui un des pères de la langue et de
la culture germanique, en même temps qu'un
propagateur de civilisation chrétienne.
Parmi ses élèves, il faut nommer
Walafrid dit Strabon (le loucheur), abbé de
Reichenau, qui fi! des poésies, un
traité d'archéologie
chrétienne et une compilation de la
littérature exégétique
antérieure à son époque (Glosa
ordinaria), qui devait être
étudiée partout en Occident pendant
cinq siècles. L'École de Reichenau
rayonna pendant quelque temps, pour être
éclipsée par celle de
Saint-Gall.
Ce monastère, fondé au VIe
siècle par Gall, disciple de Colomban (cf.
notre T. II, p. 300), continua, au IXe, à se
distinguer par son goût des études et
son esprit d'indépendance, Il
prospéra sous Gozbert (816-837) qui fit
construire l'église et copier de nombreux
manuscrits. On enseignait à Saint-Gall le
latin, le grec, les sciences, la
médecine, la géographie. La
bibliothèque était
considérable. À la fin du IXe
siècle, l'abbé Salomon Ill, grand
orateur, instruit mais fastueux, fit copier
beaucoup de manuscrits richement enluminés,
aux lettres argentées ou dorées. Le
plus illustre savant de ce monastère fut
Notker, surnommé « le Règne
» (Balbulus), ascète austère,
mort en 912, auteur d'un martyrologe et d'un
commentaire. « Il est l'inventeur des
poésies dites séquences et il a
exercé une grande influence sur le chant
sacré et la musique religieuse... Son hymne
Medio vitae in morte sumus, si
apprécié au Moyen Âge, a
passé, grâce à Luther, dans les
recueils protestants »
(10).
Moins étroitement
cantonnée dans les milieux monastiques, la
culture religieuse des provinces occidentales se
montra plus forte et plus durable que celle de
l'Est. On peut même parler d'une nouvelle
Renaissance sous Charles le Chauve. Cependant, ici
encore, clercs et moines tendent à
monopoliser cette culture, car l'École de la
Cour a cessé d'occuper le premier rang.
Parmi les écoles monacales qui la
supplantent, il faut citer celles de Tours et de
Corbie. D'ailleurs, l'esprit libre et hostile aux
basses pratiques superstitieuses, qui avait
été celui de Charlemagne, resta
longtemps en vigueur dans le haut clergé,
chez Agobard, archevêque de Lyon (mort en
840), et Claude, espagnol comme lui,
évêque de Turin (mort vers 832). Le
premier, énergique adversaire des
superstitions, repoussa l'explication magique de
l'orage et de la grêle, et condamna le duel
judiciaire, le culte de% images, des reliques, des
saints et des anges. Critique biblique, il niait
l'inspiration littérale des Saintes
Écritures. Il s'occupa également de
réforme liturgique. De son
côté, Claude de Turin combattit la
vénération des reliques et des
saints, et il fit enlever des églises de son
diocèse les images et même les croix.
Au sujet de l'évêque de Rome, il
professait que seul peut être appelé
« apostolique celui qui agit
comme un apôtre. Nommons encore Jonas,
évêque d'Orléans (mort en 844),
qui écrivit un traité sur les images
et deux ouvrages d'éducation, pleins (lie
détails précieux sur les moeurs
ecclésiastiques de son temps.
La pensée religieuse devint plus
active encore sous Charles le Chauve,
stimulée par le pape Nicolas 1er, protecteur
des lettres et des arts. Hincmar excella dans le
droit ecclésiastique. Les études
augustiniennes furent poursuivies à l'abbaye
de Corbie, fondée au VIIe siècle dans
le diocèse d'Amiens, célèbre
par sa grande bibliothèque et par les
théologiens Paschase Radbert, moine puis
abbé (mort vers 860), et son adversaire
Batramne. Il faut mentionner aussi Prudence,
évêque de Troyes, poète
religieux formé à l'École de
la Cour, et le diacre Florus, de Lyon, auteur de
poésies latines et de traités
estimés, connu surtout par ses Additions au
Martyrologue de Bède le
Vénérable
(11).
Cette période marque un essor
nouveau de la littérature hagiographique,
qui s'était développée
à partir du IVe siècle, avec les
biographies des saints composées par
Athanase et Jérôme, l'Histoire
lausiaque de Palladius, la Vie de saint Martin de
Tours par Sulpice Sévère, les Sept
livres des Miracles de Grégoire de Tours
(12), la Vie de
saint Boniface, l'apôtre de Frise, par
Willibald, celle de saint Benoît par
Grégoire le Grand, celle de saint Colomban,
fondateur du monastère de Luxeuil, par son
disciple Jonas. Sous Charlemagne et ses
successeurs, l'habitude se prit de remanier
d'anciennes biographies de saints pour les parer
(les élégances du style et leur
ajouter des embellissements. C'est ainsi qu'Alain
refit la vie de saint Waast. On en composa de
nouvelles dans un but de gloriole ou de lucre, avec
des détails inventés. Hincmar
écrivit une vie fantaisiste de saint
Rémi. Les moines de
Saint-Denis rédigèrent celle du roi
Dagobert, dans leur désir de reconstituer
leurs titres de propriété, de
l'abbaye dont les Normands les avaient
chassés en 895. Il y eut aussi des
biographies de saint Denis l'Aréopagite, de
saint Trophime, de saint Julien, inspirées
par la prétention de certaines
Églises (Paris, Arles, Le Mans), de faire
remonter leur fondation à l'âge
apostolique
(13). De
là des supercheries que Guibert de Nogent
devait signaler avec énergie, au XIIe
siècle, dans son traité Les Preuves
des Saints (De Pignoribus Sanctorum). Toute cette
littérature, devait atteindre son
apogée, à la fin du XIIIe
siècle, dans la Légende dorée
(Aurea Legenda Sanctorum) de Jacques de Voragine
(d'après Varagium en Ligurie, où il
naquit en 1230), dominicain instruit et conciliant
qui devint archevêque de Gênes. Cet ouvrage célèbre, lu et
traduit avec passion, n'est guère qu'un
recueil désordonné de traditions
naïves, parfois touchantes, souvent absurdes,
qui couraient sur les saints depuis
l'antiquité.
La personnalité la plus originale
du temps de Charles le Chauve fut Jean Scot
Erigène (c'est-à-dire d'Irlande).
très versé dans la langue et la
théologie grecques (mort vers 890). Il
résida à la cour de ce roi dès
avant 847, comme directeur de l'École. Il y
resta Jusque vers 880, et passa sans doute ses
dernières années en Angleterre.
Tributaire d'Augustin et plus encore des
Pères grecs, il exposa dans son principal
ouvrage, La Division de la Nature, en cinq livres,
des vues empruntées à Augustin ainsi
qu'au Pseudo-Denys l'Aréopagite, oeuvre d'un
illuminé du Ve siècle (cf. notre T.
II, p. 263), dont il traduisit les oeuvres Il reste
aussi de lui un exposé de la
Hiérarchie céleste de cet
écrivain. Scot assignait à la
philosophie une sphère indépendante
là côté de la théologie,
et il a ravivé le panthéisme
néo-platonicien en Occident. Ses
contemporains ne le comprirent pas.
Le IVe siècle fut marqué
par de vigoureuses controverses dogmatiques,
suscitées par diverses tentatives de
remettre en honneur les vues de saint Augustin. La
victoire devait rester aux tendances
générales de la foule, qui va
d'instinct au sacramentalisme et au
semi-pélagianisme. Tel fut le son des
discussions sur l'eucharistie et la
prédestination.
La première fut provoquée
par l'écrit de Paschase Radbert
(14),
abbé de Corbie, le De Corpore et sanguine
Domini (Migne, T. CXX), composé en 831 et
dédié à Charles le Chauve, le
plus ancien traité dogmatique d'Occident sur
la Sainte-Cène. C'est un essai de
conciliation entre la notion spiritualiste
d'Augustin (le spiritualiter manducare) et
l'idée réaliste d'Ambroise.
D'après Radbert, le Christ, le
vrai pain de vie. nourrit à la fois
l'âme et le corps. Il vient habiter «
corporellement » dans le communiant : le pain
et le vin sont changés (convertuntur) en
chair et en sang du Sauveur, tout en gardant leur
aspect (figura) et leur goût. Cette
présence réelle de son corps dans la
Cène est un miracle, analogue à celui
de la multiplication des pains. Ce corps est
créé sans cesse par la parole divine
toute-puissante, quand le prêtre
répète l'affirmation du Christ
lui-même : « Ceci est ,mon corps ».
Ce miracle, en réalité, continue
l'Incarnation. Cette « nourriture et boisson
spirituelle » (spiritualis esca et potus) a
pour résultat de fortifier, non le corps,
mais la spiritualité. Seuls, les communiants
qui s'élèvent par la foi dans le
« réfectoire de vie » (coenaculum
vitae), où Christ distribue la nourriture
céleste de son corps, peuvent recevoir le
contenu substantiel du sacrement, les indignes
n'obtenant qu'un simple signe
extérieur.
Cette doctrine, acceptée par
Hincmar, Rémi d'Auxerre et
d'autres, fut combattue par Raban Maur, Scot
Erigène et surtout Ratramne, moine de
Corbie, ponte-parole de la saine raison et de
l'Évangile. Invité par Charles le
Chauve à examiner l'ouvrage de Radbert, il
écrivit en 844 le traité
(15) De corpore
et sanguine Domini (Migne, T. CXXI). À ses
yeux, le corps matériel du Christ
étant dans le ciel depuis l'Ascension, le
pain et le vin consacrés n'en peuvent
être qu'une représentation symbolique.
S'ils sont appelés « corps, et sang
», ce n'est qu'avec un sens spirituel,
grâce à « la vertu sanctifiante
du Saint-Esprit ». En les recevant avec foi,
le fidèle obtient « la substance de la
vie éternelle ». La controverse
n'aboutit à aucun résultat officiel
immédiat au IXe siècle, aucun synode
ne se prononça sur cette question, mais
l'idée prévalut dans certains
esprits, en accord avec les tendances
superstitieuses de la foule, que (les forces
vitales d'origine céleste résidaient
dans les éléments consacrés
(16).
La seconde controverse Importante, au
IXe siècle, se rattache au nom de
Gottschalk. Fils d'un comte saxon, ce
théologien avait été
confié tout jeune au monastère de
Fulda. l'eu enclin à la vie monastique, il
avait obtenu d'un synode le droit de la quitter
(829), mais cette décision fut
annulée par Louis le Pieux, à la
demande de Raban Maur, abbé de Fulda, et le
jeune moine reçut simplement l'autorisation
de changer de couvent. Il choisit celui d'Orbais,
près de Soissons, C'est là que, en
lisant les oeuvres d'Augustin et de Fulgence, il se
pénétra de la
doctrine de la prédestination absolue, celle
des élus et celle des
réprouvés
(17). Devenu
prêtre, il essaya de propager sa doctrine
à Rome et dans le Frioul et, au synode de
Mayence (848), il accusa de
semi-pélagianisme son adversaire, Raban
Maur, devenu archevêque de cette ville
(18). Mais
l'assemblée le condamna comme « moine
vagabond et hérétique », et le
fit remettre à Hincmar, son
métropolitain. Jugé de nouveau,
l'année suivante, au synode de Quiercy, il
fut déposé, cruellement
fouetté et enfermé au couvent de
Hautvilliers, près de Reims. Il resta
fidèle à ses vues, qu'on trouve
exposées dans sa Confessio brevior et sa
Confessio prolixior (849). Il fut soutenu par
Prudence, évêque de Troyes,
Rémi, archevêque de Lyon, et surtout
Ratramne, qui, dans son traité en deux
livres, adressé à Charles le Chauve,
La Prédestination, défendit sa
doctrine par des citations empruntées aux
Écritures et aux Pères. Mais il eut
contre lui Hincmar, Scot Erigène et d'autres
théologiens. Le premier fit adopter au
synode de Quiercy (853), en présence de
Charles le Chauve, quatre chapitres
semi-pélagiens, affirmant que la damnation
des réprouvés est l'objet non de la
prédestination mais de la simple prescience
de Dieu, et que Christ est mort, non pour les seuls
élus, mais pour tous les hommes.
Rémi, de Lyon, répliqua eu faisant
décréter par le synode de Valence
(855) l'augustinisme le plus strict. Une
assemblée, réunie près de Toul
par Charles le Chauve et Lothaire II, n'aboutit
pas, et ce schisme dogmatique se prolongea. Hincmar
composa an traité étendu De Ici
Prédestination de Dieu et du libre arbitre
(859-860), auquel personne ne répondit.
Invité par Nicolas 1er, que Gottschalk avait
sollicité, à justifier son attitude
au concile de Metz (862), Hincmar refusa de se
présenter, et il réussit à
faire tomber l'enquête.
Gottschalk mourut en 868, après vingt ans de
réclusion, mais, en raison de son refus de
céder, il fut privé des sacrements de
l'Église et enseveli, sans
cérémonie religieuse, en terre non
consacrée.
(1) Ce terme qui, d'après Muratori,
désignait à l'origine tous les
clercs, fut appliqué de
préférence, à partir du
VIIIe siècle, à ceux qui, sans
prononcer de voeux, pratiquaient la vie commune
d'après certaines règles.
.
(2) Le terme de chapitre désigna ces
réunions et, plus tard, la
communauté des chanoines
présidée par
l'évêque.
.
(3) Paul Fournier, Étude sur les
Pénitentiels (Revue d'Hist. et de
Littér. relig., 1901, 1902, 1903 et
1904).
.
(4) L. Bril, Les premiers Temps du
Christianisme en Suède (Revue d'Hist.
ecclés., 1911).
.
(5) Louis Léger, Cyrille et
Méthode, Paris 1868 ; Jagie, Conversion
of the Slavs (Cambridge Medioeval History, T.
IV), Cambridge 1923.
.
(6) La Vita Methodii attribuée
à Hadrien est
inauthentique.
.
(7) Bury, Hist. of the Eastern Roman Empire
(802-867), Londres 1912 ; Niederle, Manuel de
l'Antiquité slave, T. 1, Paris 1923.
.
(8) Il existe un document de droit canon, la
lettre de Nicolas 1er à Boris 1er, qui
l'avait interrogé sur divers points de
doctrine et de liturgie (Responsio Nicolaii ad
Bulgaros).
.
(9) Le surnom de « Maur » lui fut
donné par Alcuin, qui l'eut pour
élève à son école de
Tours. C'était le nom du disciple
bien-aimé de saint Benoît.
.
(10) A. Paumier, Encycl. Licht., art.
Saint-Gall.
.
(11) L'oeuvre de Bède fut
complétée aussi par Ado,
archevêque de Vienne, connu par sa
Chronologie universelle.
.
(12) Se reporter à notre T. II, p.
59-60, 114-115. 146. 243-244,
313.
.
(13) Cf. Henri Quentin, Les Martyrologues
historiques du Moyen Âge, Paris 1908.
.
(14) Eugène Choisy, professeur
à Genève, P. Radbert :
étude historique sur le IXe siècle
et le dogme de la Cène, 1889.
.
(15) Cet ouvrage, attribué à
Scot Erigène, fut brûlé en
1050 par le synode de Verceil.
.
(16) Ratramne critiqua également un
autre traité de Radbert, l'Enfantement de
la Vierge (De partu Virginis), qui, dans le
désir de soustraire le Christ à la
loi de malédiction proclamée dans
la Genèse (3, 16), soutenait (lue marie
avait mis son Fils au monde « sans que sa
chair fût endommagée ». Dans
son livre Christ né de la Vierge,
Ratramne, tout en admettant la virginité
de Marie, prétendit que cette naissance
n'avait rien eu de
miraculeux.
.
(17) Contrairement à l'accusation de
Raban Maur, il enseignait la
prédestination des
réprouvés, non pas au
péché, mais à la damnation.
.
(18) Libellus ad Rabanum (il en reste des
fragments).