De la mort de Charlemagne à
l'avènement de Grégoire VII
(814-1073)
CHAPITRE
PREMIER
La Papauté et l'Empire franc au IXe
siècle(1).
Dans le siècle qui suit la mort de
Charlemagne (janvier 814), l'histoire de
l'Église peut se résumer en une
collaboration entre le pape et l'empereur, alliance
inégale où ce dernier, assumant le
rôle de tuteur, fait payer ses services par
une sujétion pénible, en attendant
les souffrances où la dislocation de son
empire va jeter l'Occident chrétien.
Malgré sa puissance et son
éclat, l'oeuvre de Charlemagne est
menacée, en effet, par les incursions
incessantes des Sarrasins et des Barbares du Nord.
Les premiers vont piller les faubourgs de Rome et
l'Italie méridionale, et ils mettent la main
sur la Sicile, lia Corse et la Sardaigne. Les
Scandinaves (2)
ou « hommes du nord », aux barques
rapides, spécialement les Danois,
dévastent les bouches du Rhin et de
l'Escaut, ainsi que la France, où ils
brûlent deux fois Paris (856 et 857) et
poussent leurs ravages, jusqu'en Provence. À
partir de 866, ils remontent l'Humber et la Tamise,
mais repoussés six ans après par le
jeune roi de Wessex, Alfred le Grand, ils se
replient en Mercie avec des alternatives de revers
et de succès. Retournant leurs proues vers
le pays franc, ils pillent la Flandre et la
Picardie et brandissent une telle menace sur Paris
que Charles le Gros et plus tard Eudes, roi de
France, se résignent à acheter leur
départ. En 911, leur chef Rollon finira par
obtenir la Normandie.
L'oeuvre de Charlemagne était
menacée aussi à l'intérieur.
Il a commis de graves imprudences. Il a
préparé la puissance du régime
féodal en admettant « la recommandation
», ou droit de tout homme de choisir son
seigneur, et en concédant à ses
guerriers de nombreuses terres, «
bénéfices » dont Charles le
Chauve, dans son édit de Quiercy-sur-Oise
(877), aggravera le danger en reconnaissant leur
transmission aux héritiers de. leurs
bénéficiaires. De plus, Charlemagne a
rendu périlleuse la succession
impériale en portant dans le droit public la
coutume du droit privé germanique, qui
prescrivait le partage égal de
l'héritage paternel entre tous les enfants.
La mort prématurée de deux de ses
fils, Pépin et Charles (810 et 811), avait,
il est vrai, corrigé les effets
du partage de Thionville (806) en
faisant de Louis le Pieux son seul héritier,
mais le précédent subsistait, et le
morcellement de l'empire était
inévitable. Dans la débâcle qui
suivra, et en attendant la
prépondérance du Saint-Siège,
la chrétienté occidentale devra
traverser une crise prolongée où elle
risquera de sombrer.
À sa mort, Charlemagne laissait une
Église prospère mais assujettie. Il
avait largement étendu ses frontières
en favorisant l'envoi de missionnaires et de
prêtres dans les pays conquis
(3), et en y
multipliant les évêchés. Il
avait créé vingt sièges
métropolitains
(4), accru le
nombre des paroisses, augmenté les revenus
des églises au moyen de dîmes
légales, accordé aux
évêques le droit d'inspection sur tous
les établissements ecclésiastiques de
leurs diocèses, y compris les couvents,
autorisés d'ailleurs à suivre des
règles d'administration intérieure
indépendantes. Mais il avait posé sa
puissante main sur l'Église.
Persuadé, comme l'avait été
Justinien, du caractère spirituel de sa
royauté, à la façon des rois
de l'Ancien Testament, et peut-être, comme le
suggère Jacques Marty, sous l'inspiration de
la Cité de Dieu (le saint Augustin, qu'il
connaissait et appréciait, Charlemagne
prenait les biens du clergé, nommait les
évêques, exigeait la présence
à leurs côtés de chargés
d'affaires (advocali Ecclesiae) pour les questions
temporelles et la tenue de livres constatant
l'emploi des revenus ecclésiastiques
(5).
Indifférent à l'ascétisme
lui-même
(6), il voulait
voir les moines servir la
collectivité et il les orienta vers
l'érudition. Il régla lui-même
le culte. Il y mêla des formes gauloises
à la pratique romaine que lui avait
communiquée le pape Hadrien 1er
(7). Enfin, il
intervint souverainement dans les discussions
dogmatiques.
L'archevêque de Tolède,
Elipandus, qui avait soutenu l'idée, datant
du IIIe siècle, que Jésus
était un homme sans péché,
élevé, par l' « adoption »
de Dieu, jusqu'à la divinité
(8), avait
été condamné par Hadrien 1er.
Ses vues, reprises par Félix,
évêque d'Urgel (sur la
frontière hispano-franque), et
appuyées par les évêques
espagnols, furent blâmées, sur
l'initiative de l'empereur, par le concile de
Francfort (794). La controverse continua pourtant.
Mais, en 799, Félix se déclara vaincu
dans un débat avec Alcuin devant le synode
d'Aix-la-Chapelle, et il se retira dans un couvent
de Lyon, mais ce mouvement ne s'éteignit que
lentement en France et en Espagne.
Charlemagne intervint aussi avec
autorité dans la question des images.
Recevant une traduction latine fragmentaire des
Actes du second concile de Nicée (voir plus
loin chap. V), qui avait rétabli le culte
des images (787), il refusa de souscrire à
ses décisions et il chargea ses
théologiens de les réfuter. Cette
réponse, qui a reçu le nom de Libri
Carolini, se compose de quatre livres
divisés en vingt chapitres
(9). D'un geste
énergique, l'entourage du grand empereur
écarte les légendes, l'invocation des
saints et lia vénération des images,
mais sans aller jusqu'à approuver
l'iconoclasie. Ce mémoire, dirigé
contre l'Église byzantine, fut achevé
vers 791. En long extrait en fut adressé au
pape, qui le désavoua. Pour en finir,
Charlemagne fit condamner les formules du
« conciliabulum »
(petit concile) de Nicée (787) par le synode
oecuménique de Francfort, avec l'assentiment
des légats (794).
Disons enfin qu'il fut amené par
sa mésentente avec Byzance à faire
proclamer le filioque du symbole dit « de
Constantinople ». Peu après l'an 800,
il chargea Alcuin de composer un traité sur
la Procession du Saint-Esprit. L'idée que le
Saint-Esprit procède du Père et du
Fils (filioque) y est proclamée. Charlemagne
décida le synode d'Aix-la-Chapelle à
la ratifier (809), mais le Saint-Siège
refusa de l'accepter, et ce ne fut qu'en 1014 qu'il
y consentit, quand il adopta le symbole dit «
de Constantinople » pour la messe, marquant
ainsi son opposition à l'Église
d'Orient.
Sous les successeurs de Charlemagne, l'alliance
entre l'État et l'Église continue,
d'abord lourde pour cette dernière, mais ce
joug va en s'allégeant à mesure que
la désagrégation de l'Empire enhardit
ses chefs. Déjà Étienne IV
(816-817), successeur de Léon Ill, se fait
élire en dehors (le l'empereur. Louis le
Pieux réclame, mais sans insister. Il
vénérait le souverain pontife, et
même, sur le terrain politique, il admettait
qu'il y avait égalité entre eux deux.
C'est dans cet esprit-là qu'il renouvela, en
octobre 816, à Reims, l'alliance entre sa
dynastie et la papauté, dont il reçut
l'onction impériale. Pascal 1er (817-824) ne
lui fit part de sa nomination qu'après son
entrée en charge, et l'empereur ne releva
pas cette irrégularité. Il sanctionna
même en 817 l'indépendance de
l'élection pontificale. Pascal, poursuivant
son avantage, couronna en 823 à Rome, sans y
avoir été invité, Lothaire,
fils aîné de Louis le Pieux, que son
père avait proclamé son unique
successeur. Mais bientôt, affaibli par
l'opposition d'un parti hostile,
déconsidéré par le
soupçon de complicité dans le meurtre
de deux fonctionnaires pontificaux qui lui
étaient hostiles, ce pape
mourut, et le peuple, excité contre lui,
empêcha le transport de ses restes à
Saint-Pierre.
L'empereur profita de ce
discrédit pour resserrer son emprise sur son
auguste associé, en accord avec l'attitude
nouvelle que lui avaient inspirée les clercs
qui étaient ses conseillers, l'abbé
Wala, de Corbie, diplomate énergique et
subtil, et surtout Agobard, archevêque de
Lyon, théologien et juriste, qui
préconisait avec force l'unité
impériale, fondement, à ses yeux, de
l'unité chrétienne. Annulant la
décision de Thionville dans la grande
assemblée d'Aix-la-Chapelle (817), Louis
avait associé Lothaire à l'empire,
tandis que les deux autres fils d'Hirmingarde,
Pépin et Louis, durent se contenter des
« royaumes » d'Aquitaine et de
Bavière, qu'ils eurent à gouverner
sous le contrôle de leur frère
aîné. Fort de ce droit, Lothaire, venu
en Italie à l'occasion des troubles
consécutifs à la mort de Pascal 1er,
imposa an nouveau pape, Eugène II (824-827),
la Constitution romaine de, 824, qui transformait
l'État pontifical en un protectorat franc.
En voici les clauses : le pape, dès son
élection, devra, avant d'être
consacré, prêter serment de
fidélité à l'empereur devant
un missus et en présence du peuple romain ;
il gardera le droit d'exercer la justice et de
nommer les fonctionnaires, mais sous réserve
de l'agrément impérial ; un
délégué résidera dans
la cité papale pour « vérifier
» la bonne marche de l'administration,
trancher les questions contentieuses ou les
renvoyer à l'examen des missi
dominici.
L'empereur est donc toujours le chef de
l'Église d'Occident. Il lui est
arrivé, il est vrai, de venir eu humble
pénitent dans l'église d'Attigny
(Ardennes), en 822, solliciter de ses
évêques, réunis en
assemblée annuelle, le pardon du crime qu'il
a commis en faisant crever les yeux à l'un
de ses neveux, Bernard, roi d'Italie, mais il
entend continuer à régenter
l'Église. Bien qu'il ait reconnu la
liberté des élections
épiscopales (capitulaire de 818), il nomme
Aubri évêque de Langres (820), et, dix
ans après, il place
Thierry à Cambrai. S'il
rompt avec la coutume de Charlemagne de prendre les
biens du clergé, il maintient les «
sécularisations » faites par son
père, malgré les protestations de
Wala et d'Agobard. Quand l'empereur byzantin Michel
Il le Bègue, hostile au culte des images,
lui envoie une brillante ambassade pour obtenir son
appui, il fait rédiger par les
théologiens francs un important
mémoire sur la question débattue,
avec force citations des Pères, et il le
présente à l'adhésion des
évêques réunis à Paris
le 1er novembre 825.
Toutefois, la dislocation de l'empire
allait permettre à l'Église de
raffermir sa puissance. On en connaît les
phases : la décision prise par Louis le
Pieux, en 829, d'attribuer un « royaume
d'Alémanie » à son
quatrième fils Charles (le futur Charles le
Chauve), que sa seconde: femme, Judith de
Bavière, lui avait donné, sa
capitulation à Compiègne devant
Lothaire, son retour au pouvoir avec la
relégation de son fils aîné en
Italie (février 831), ses nouvelles
maladresses dressant contre lui ses fils et
même l'épiscopat français
presque entier, qui, au synode de Paris (829),
avait déclaré que les
évêques ne devaient de comptes
qu'à Dieu et que les chefs d'État
étaient justiciables d'eux. Lothaire arrive
d'Italie, entraînant avec lui le pape
Grégoire IV (827-844), qui s'était
fait précéder d'une lettre aux
évêques restés fidèles
à l'empereur, en réponse à
leur message irrespectueux et menaçant
« Le gouvernement des âmes (regimen
animarum), leur écrivait-il, qui appartient
au souverain pontife, est plus grand que le pouvoir
impérial, (lui est temporel (temporale)
». Trahi par les siens, (24 juin 833), Louis
le Pieux dut accepter la médiation papale.
Il fut jugé à Compiègne par
les évêques et après un dur
réquisitoire d'Ebbon, archevêque de
Reims, condamné à la pénitence
perpétuelle (octobre 833). Lothaire devint
le seul maître, mais, six mois après,
Pépin et Louis replacèrent leur
père sur le trône. En 839, à
Worms, le vieux souverain partagea l'empire entre
Lothaire et Charles (Pépin était mort
en 838), en ne laissant que la
Bavière au trop remuant Louis.
Après sa mort (20 juin 840),
Louis et Charles, vainqueurs de leur frère
aîné, se lient par le pacte de
Strasbourg (14 février 842), et Lothaire
effrayé conclut avec eux le traité de
Verdun (août 843). Il y eut dès lors
trois royaumes distincts : la France, la Germanie,
et, pour Lothaire, un vaste État tampon
s'étendant de l'Escaut aux Cévennes
et de l'embouchure de l'Ems à l'Adriatique.
Bien que le fils aîné de Louis le
Pieux continue à porter le titre d'empereur,
« le traité de Verdun est l'acte de
décès de l'empire, et il est aussi
l'acte de naissance de la France, de l'Allemagne et
de l'Italie, et en créant pour Lothaire cet
étrange royaume, ... il prépare de
grands conflits » (Halphen, Les Barbares, p.
279).
Encouragé par l'affaiblissement du
pouvoir impérial, la papauté releva
la tête. Les papes Serge II (844-847),
Léon IV (847-855) et Benoît III
(855-858) accédèrent au pontificat en
dehors de l'agrément impérial. Le
premier semble n'avoir rien fait pour s'en
justifier, le second convint de
l'irrégularité commise, dans
l'élection du troisième on vit les
délégués de Lothaire se
prononcer contre leur candidat, le cardinal
Anastase. L'autonomie du Saint-Siège allait
déjà si loin que Serge Il refusa
d'ouvrir les portes de Saint-Pierre à Louis
de Bavière, chargé par son
frère aîné Lothaire d'exercer
les droits impériaux, avant d'avoir acquis
la preuve de la pureté de ses intentions.
Son prestige grandit encore quand il couronna Louis
roi des Lombards. À plusieurs reprises,
Serge Il affirma son indépendance à
l'égard de Lothaire en refusant d'installer
Ebbon dans son diocèse de Reims, et en
intervenant contre Bartholomé, de Narbonne.
Toutefois, il céda à l'un de ses
désirs en conférant
à Drogon, évêque de Metz
(10), le titre
de vicaire papal de l'empire franc transalpin. Mais
la papauté subit une éclipse avec
l'ascendant pris sur Serge Il par son frère,
Benoît, ambitieux dévoué
à l'empereur et adonné à la
simonie.
Elle reprit de l'éclat avec
Léon IV. « Il était né
Romain, dit Voltaire. Le courage des premiers
âges de la République revivait en lui
dans un temps de lâcheté et de
corruption »
(11). Il
organisa la défense contre les Sarrasins
qui, en 846, étaient venus piller les
églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul
(12), mais
avaient été chassés par les
Francs. Grâce à de larges subsides de
ces derniers, il fortifia Rome. Il encouragea la
classe aux pirates musulmans et réussit
à les éloigner.
Préoccupé aussi de la réforme
de l'Église, à l'exempte
d'Eugène Il qui, au grand synode romain de
826, avait modifié la discipline du
clergé et l'enseignement qu'on lui donnait
dans l'esprit de Charlemagne, Léon IV
censura les évêques mondains qui
prodiguaient des festins suivis de spectacles
où s'exhibaient des bouffons et des fous. Il
résista énergiquement à
Lothaire et à son fils Louis Il et
réprima les exactions de leurs légats
en Italie. Il écrivit au premier, à
cette occasion, que, « en cas de
nécessité, il tirerait une vengeance
immédiate des ouvrages qui seraient faits
à ses sujets ». Plus tard, le bruit
s'étant répandu que le pape
conspirait avec Byzance contre l'empereur
d'Occident, il se justifia avec dignité
devant Louis Il
(13).
Benoît III, son successeur en 855,
ne montra pas la même énergie. Au
cours de son conflit avec l'anti-pape Anastase, il
fut insulté et frappé, mais le parti
populaire qui l'avait élu exigea sa
confirmation par les commissaires impériaux,
prévenus en faveur de son rival. De
volonté faible, il approuva la
décision - repoussée par Léon
IV - du concile de Soissons, qui, en 853, avait
diminué l'autorité du
Saint-Siège sur les évêques
métropolitains.
En dépit de leurs promesses de
fraternité, les trois fils de Louis le Pieux
essayèrent traîtreusement de
s'arracher des provinces. Le morcellement
territorial s'accrut à la mort de Lothaire
(855), dont les États furent partagés
entre ses trois fils. Charles eut la Provence et la
Bourgogne, Lothaire Il la Lotharingie ou Lorraine,
et Louis Il l'Italie avec le titre d'empereur
(14).
En face de cette royauté
affaiblie se dresse un grand pape, Nicolas le,
(858-867), véritable précurseur de
Grégoire VII et d'Innocent III. Fier et
énergique, persuadé, au dire d'un
chroniqueur, qu'il était «, le
maître du monde entier », à peine
élu - grâce à Louis II, alors
présent à Rome - il le dominait
déjà, tout en le comblant de
présents. L'empereur tint le cheval du pape
par la bride - la première foi depuis
Hadrien 1er
(15).
Appuyé sur la fiction
(16) du
pontificat de Pierre, qui aurait reçu le
pouvoir de Dieu même (privilegia sedis
apostolicae), il soutenait que le pape n'est
justiciable ici-bas de personne
(17). Sa
puissance n'a d'autres limites que le droit naturel
et l'Écriture. Seul il tranche les questions
de foi et de discipline. Il est maître de
toute l'Église, y compris celle d'Orient :
les évêques sont ses employés,
et le rôle des synodes consiste à
publier et à exécuter ses
volontés. Quant à l'État, loin
d'avoir le moindre droit sur l'Église et sur
ses biens, il doit lui être soumis.
L'empereur est le vassal de saint Pierre, donc du
pape. Les lois civiles ne sont valables que dans la
mesure où elles ne contredisent pas le droit
pontifical.
Fort de ces convictions extravagantes,
qu'il avait puisées dans la Cité de
Dieu de saint Augustin, et dans un document
apocryphe, appelé les Fausses
Décrétales
(voir plus
loin l'Appendice), Nicolas 1er refusa de
ratifier la déposition d'lgnace, patriarche
(le Constantinople, et son remplacement par Photius
(voir plus loin ch. V). D'autre, part, il tint un
langage ferme et même rude aux tristes fils
de Louis le Pieux, leur reprochant leur
désunion et leurs intrigues. Il s'arrogea le
droit de trancher les questions
ecclésiastiques litigieuses de leurs
États, et s'enhardit jusqu'à
réclamer leur soumission à ses
avis.
Quand surgirent les difficultés
conjugales de Lothaire il et de Theutberge, il
cassa, au synode dit Latran (863), les
décisions du concile national de Metz qui
avait soutenu le roi avec l'adhésion des
légats pontificaux. Sourd aux prières
et aux menaces de Louis II, frère de
Lothaire II, qui vint bloquer Rome avec une
armée, insensible aux supplications de la
reine elle-même, désireuse de rompre
un lien trop douloureux, Nicolas 1er exigea
durement la reprise de la vie commune. Le roi, qui
avait gardé sa compagne Waldrade, allait
subir l'excommunication quand le pape vint à
mourir (13 novembre 867).
Ce pape énergique et autoritaire
songea également à
établir sa suprématie dans
l'Église. Il s'en prit d'abord à
l'archevêque Jean de Ravenne, qui s'appuyait
sur l'empereur Louis Il : il abrogea l'autonomie
ecclésiastique de l'exarchat et y fit
prévaloir ses droits souverains (861-862).
Il lutta contre Hincmar, archevêque de Reims,
désireux d'élargir la juridiction des
métropolitains. Ce grand dignitaire avait
interdit plusieurs clercs ordonnés par son
prédécesseur Ebbon, et
déposé, avec l'appui de deux
conciles, l'évêque Rothade, de
Soissons, coupable de rébellion contre lui
(862). Les ecclésiastiques frappés
invoquèrent, pour se défendre, les
Fausses Décrétales, et Nicolas fer,
en dépit de Charles le Chauve, exigea leur
réintégration. Hinemar dut
reconnaître, au synode de Troyes, qu'un
évêque ne peut être
déposé sans le consentement du
Saint-Siège. Son propre neveu, Hincmar,
évêque de Laon, qui s'était
déclaré insoumis aux
métropolitains et même au roi, mis en
demeure de se justifier, fit appel au pape, qui le
soutint (869). Il fut pourtant déposé
par un synode deux ans après. Hincmar subit
un autre échec. Il réclamait le titre
de primat de Reims, cité illustre où
avait été sacré le premier roi
des Francs, le second Constantin, il la voulait
à la tête du royaume et relativement
indépendante de Rome. Nicolas 1er faucha ses
prétentions en conférant à
Ansegis, archevêque de Sens, le litre de
vicaire papa] pour les Gaules et la Germanie, et
Hincmar, qui admettait la suprématie du
souverain pontife, dut s'incliner.
Hadrien II, successeur de Nicolas 1er
(867-872), abandonna la procédure contre
Lothaire Il quand ce roi eut prêté un
serment solennel de soumission, que vint confirmer
sa communion reçue des mains du nouveau pape
au Mont-Cassin (869). Lothaire étant mort un
mois après, l'opinion générale
vit dans cette fin le châtiment du parjure et
du sacrilège. Hadrien II s'efforça de
continuer la politique de Nicolas 1er, mais il
n'avait ni son énergie ni son
autorité. Il ne parvint pas à
soutenir Louis II, roi d'Italie et empereur (870).
Il dut même s'entendre déclarer par
Hinemar, de Reims, qu'il ne lui appartenait pas de
s'immiscer dans les affaires
politiques (ép. 27). Lorsqu'il voulut
évoquer à Rome la procédure
contre l'autre Hinomar, évêque de
Laon, Charles le Chauve, qui avait saisi le pouvoir
à la mort de son neveu Louis Il (875), fit
opposition là ce projet, et Hadrien Il
dût lui écrire une lettre d'excuses.
Son prestige fut ébranlé encore
davantage par un drame qui désola sa
famille. Sa fille, issue d'un mariage
antérieur à son entrée dans
les ordres, fut assassinée, ainsi que sa
mère, par un prétendant
évincé qui fut d'ailleurs
exécuté. Un parti de
mécontents se forma, dirigé par
Formose, évêque de Porto,
austère et impérieux, qui devait
être élu pape en 891.
Hadrien Il eut pour successeur un
pontife déjà vieux et
valétudinaire, Jean VIII (872-882), dont la
mort devait être tragique. Effrayé par
la menace des Sarrasins et par les factions
turbulentes, ce pape se tourna vers Charles le
Chauve. Sur son invitation, le nouveau roi vint
à Rome, et reçut de ses mains la
couronne impériale dans la nuit de Noël
875. Il dut payer, à cet effet, une grande
somme d'argent et renoncer à la
souveraineté sur Rome, que Louis Il avait
encore conservée au moins nominalement. Il
renouvela la dotation de Pépin et de
Charlemagne, en l'agrandissant autour de
Spolète. Ces décisions fuirent
sanctionnées par deux synodes. Mais la mort
prématurée de Charles 'le Chauve, le
6 octobre 877, vint affaiblir le prestige du
pontife, déjà atteint par la sentence
du synode de Ponthion qui avait annulé la
nomination d'Ansegis ait poste de vicaire papal.
Jean VIII vint à Troyes, où il
couronna empereur le fils de Charles, Louis II le
Bègue, qui mourut deux ans après. Il
dut lutter contre les intrigues des «
Formosiens », aristocrates dissolus que
soutenait la veuve de Louis II, la vieille
impératrice Engeberge, et les excommunier.
Ses dernières années furent
attristées par la menace sarrasine.
Impuissant à l'écarter, abattu par
l'âge et la maladie, il dut se borner
à compléter les fortifications de
Rome. Il se rapprocha du dernier fils de Louis le
Germanique, Charles le Gros, le reconnut comme roi
d'Italie et le couronna empereur
(881). Le 15 décembre 882, il fut
empoisonné par ses ennemis politiques et
achevé à coups de marteau...
Après lui, jusque vers la fin du
IXe siècle, l'histoire du Saint-Siège
fut dominée par la personnalité de
Formose. Il fit élire Étienne V
(884-891), en attendant de le remplacer. Ce
pontifie eut à s'occuper de la succession de
Charles le Gros qui, après avoir recueilli,
par la mort de ses frères et de ses cousins,
tout l'héritage carolingien, avait
été déposé comme
incapable par la diète de Tribur
(près, de Mayence) en 887 et était
mort l'année suivante. Plusieurs princes
italiens se disputèrent la couronne, de
l'ancien royaume des Lombards. Guy, duc de
Spolète, arrière-petit-fils de
Charlemagne, l'emporta, et, venu à Rome en
891, contraignit le pape à le sacrer
empereur (16).
Formose élu en 891, essaya de
réformer l'Église, et il
réunit dans ce but quatre conciles, mais ses
efforts furent vains. Il était
cultivé mais ses compromissions l'avaient
discrédité. Circonvenu par le parti
de Spolète, il sacra empereur, à la
mort de Guy, son fils Lambert, mais conscient de sa
maladresse, il tenta de la réparer en
pratiquant une politique à double face.
Arnulf de Carinthie, candidat à l'empire,
marcha sur Rome à sa demande et y entra par
surprise, malgré la résistance de la
veuve de Guy, l'indomptable Algitrude, qui avait
pris en main le gouvernement de la ville. Accueilli
par Formose sur 'les marches de Saint-Pierre, il
reçut de ses mains la couronne
impériale (22 février 896). Mais
effrayé par les menaces de
l'impératrice déchue et
accablé par la mort subite
d'Arnulf, le pape succomba le 4 avril à la
paralysie.
« À partir de sa mort, dit
le cardinal Hergenröther, commença pour
le Saint-Siège une ère d'humiliation
profonde. » En huit ans, neuf papes devaient
se succéder, dominés par Algitrude,
et leurs successeurs ne purent se soustraire
à son action néfaste que pour tomber
sous un joug plus triste encore, celui de
l'infâme Marozia. « La papauté,
dit Fliche, n'a plus, d'empereur pour la
protéger, et l'aristocratie romaine... va
profiter des troubles de l'Italie pour mettre la
main sur la tiare » (Chrétienté,
1). 196).
(1) Kleinclausz, L'Empire carolingien, ses
Origines et ses Transformations, Paris 1902 ;
Schubert, Geschichte der christlichen Kirche im
Frühmittelalter, Tubingue 1921 ; Lavisse,
Histoire de France, T. II, 1er partie (par Ch.
Bayet, Chr. Pfister et Kleinclausz), Paris 1903
: Halphen, Les Barbares, p. 270 ss. ; Fliche,
Chrétienté, p. 152 ss.; Hayward,
Papes, p. 151 ss., etc.
.
(2) Allen Mawer, The Vikings (Cambridge
mediaeval T. III, Cambridge 1922 ; Ch. Plummer,
The life and Times of Alfred the Great, Oxford
1902 ; Prentout, sur les origines et la
fondation du Duché de Normandie, Paris
1911.
.
(3) En Frise surtout, où
s'illustrèrent l'abbé
Grégoire, d'Utrecht, Willehad, plus tard
évêque de Brême, Luidger,
élève d'Alcuin, qui devint
évêque de Munster.
.
(4) A son avènement il n'y en avait
qu'un, celui tic Sens. Son Testament (811) en
énumère vingt et
un.
.
(5) Voir ses Capitulaires
(Capitula).
.
(6) Peu de couvents se fondèrent sous
son règne.
.
(7) Netzer, L'introduction de la Messe
romaine en France sous les Carolingiens, Paris
1910.
(9) Il en existe un seul ms, le Codex 663 de
la Bibliothèque de l'Arsenal à
Paris. Il date du IXe siècle, et il fut
édité en 1549.
.
(10) Ce noble prélat eut le grand
mérite, au concile de Thionville (844),
d'adjurer les trois rois de vivre loyalement en
paix.
.
(11) Essai sur les Moeurs, ch. XXVIII.
.
(12) A cette époque, elles
étaient hors des murs du Rome.
.
(13) Entre Léon IV et son successeur
se place le prétendu pontificat de la
papesse Jeanne, qui. déguisée eu
homme, l'aurait exercé pendant deux ans
et sept mois. Le caractère
légendaire de cet
événement, qui ne fut
raconté qu'au XIIIe siècle, a
été démontré en 1649
par David Blondel, puis, au XIXe, par
Döllinger.
.
(14) R. Parisat, Le royaume de Lorraine sous
les Carolingiens, Paris 1899 ; J. Calmette, La
Diplomatie Carolingienne du traité de
Verdun à la mort de Charles le Chauve,
Paris 1901.
(17) Jules Roy, Principes de Nicolas 1er sur
les rapports des deux puissances (Études
d'hist. du Moyen-Age, dédiées
à Gabriel Monod, Paris 1896, p. 95-105).
.
(16) En plus du royaume d'Italie, il y avait
alors celui de Germanie, gouverné par
Arnulf de Carinthie, petit-fils
(illégitime) de Louis le Germanique ;
celui de France, avec le roi Eudes, qui devait
sa couronne à son rôle au
siège de paris (885), et ceux de Provence
(de Lyon à Nice) et de Bourgogne (de la
Saône à l'Aar).