CHAPITRE VI
Les tendances morales, sociales et
artistiques des chrétiens, au Ille
siècle.
La triste situation morale et
sociale de l'Empire s'était un peu
améliorée sous les Antonins
(1). Leurs
jurisconsultes avaient adouci la législation
étroite des XII Tables dans le sens du droit
naturel. La justice basée sur la force,
celle des droits créés par la
conquête et le privilège, laissa une
place à l'équité. Les
empereurs firent des fondations pour les
nécessiteux. Trajan distribuait des secours
aux enfants pauvres, dans un but politique, il est
vrai, pour garder de futurs soldats à la
patrie. Des citoyens s'honorèrent par des
dons généreux à leurs villes
en faveur des misérables. Mais ces bonnes
intentions furent à peu près
paralysées par les vices du régime
impérial
(2) qui
maintenait l'inégalité et la morgue,
- servitude du sénat qui se vengeait de son
avilissement en méprisant la foule,
dégradation croissante des classes
inférieures, progrès de la paresse et
de la délation, plaie d'un célibat
toujours plus hostile aux responsabilités
familiales, exaspération du libertinage dont
Apulée a fait la triste peinture dans son
livre L'Ane d'or, et surtout condition toujours
lamentable des esclaves, comme on peut en juger par
les douloureuses descriptions de cet
écrivain (Métamorphoses, ch. 9).
En face de cet esprit païen
l'idéal chrétien s'affirmait dans les
pages enflammées des grands docteurs de
l'Église et, à un moindre
degré, comme on pouvait s'y attendre, dans
la vie des fidèles. L'accroissement de leur
nombre nuisait, en effet, à, leur
qualité, et il y en avait salis doute
beaucoup dont l'âme ne portait qu'un
léger badigeon évangélique,
vite brûlé par le feu des tentations
et surtout celui des persécutions. Il y
avait, d'autre part, les exaltés,
prêchant et pratiquant l'ascétisme et
l'esprit de révolte. Mais, entre ces deux
extrêmes, il y avait de nombreux disciples de
Jésus, sel de cette époque de
décadence, pépinière des
grandes personnalités dont les écrits
vont nous permettre de préciser
l'idéal chrétien au IIIe
siècle.
« Ayez le mal en horreur et
attachez-vous fortement au bien »,
écrivait l'apôtre Paul aux Romains
(12, 9). Tel était le mot
d'ordre de ces communautés, toujours
frémissantes des souvenirs sacrés du
Christ et des apôtres. Dans le désert
de la sécheresse générale, les
familles chrétiennes, comme des oasis
fraîches et verdoyantes, offraient le
reposant spectacle du noble amour, qui tâche
de se préserver de l'égoïsme et
des souillures. La femme y apparaît dans sa
dignité d'épouse et de mère.
C'était là une conquête
chrétienne déjà vieille de
deux siècles, une tradition qui
s'était affirmée avec force dans
l'âge précédent, comme le
prouve le cas de cette femme, mentionnée par
Justin Martyr (Apol. I, 1), qui refusa
d'obéir à, son misérable
époux et se laissa maltraiter par lui
plutôt que de se prêter à une
infamie. Le respect de la femme, tel est l'ordre
éloquent de Clément d'Alexandrie.
L'homme doit avoir les plus grands égards
pour «la mère de ses enfants », et
considérer la jeune fille comme (c sa propre
fille » (Pédag. Il, 10). Il y a
égalité morale, dit-il encore, entre
l'homme et la femme, « tenus à une
même perfection » (IVe Stromate,
19).
Les Pères du IIIe siècle
ont célébré la beauté
du mariage chrétien qui, dit Tertullien, ne
peut être rompu que pour
cause d'adultère (Contre Marcion, XIV, 34).
Clément d'Alexandrie, qui ne voulait pas
qu'«on cherchât à chanter
au-dessus du ton » et que le « gnostique
» (le chrétien idéal) mît
une perfection fantastique au-dessus de la vie
normale, préférait le mariage au
célibat. Dieu, dit-il, a manifestement
formé l'homme et la femme pour l'union
conjugale. Comment pourrait-elle être
mauvaise en elle-même ? Plusieurs
apôtres étaient mariés,
même Paul
(3). Cet
état est une vertu, comme la
virginité. Il s'impose « à cause
de la patrie et de la succession des enfants, et
pour la perfection du monde, autant qu'elle
dépend de nous ». Comme elle est belle,
la tâche du mari, avec le soin qu'il prend
des siens ! Ne peut-il s'occuper avec sa compagne
des choses du Seigneur ? « Celui-là
surpasse les autres, qui, dans l'union conjugale,
la procréation des enfants et le soin de sa
maison, se met au-dessus du plaisir et de la peine
». Quant à l'épouse, elle est la
gloire de son mari et comme la diaconesse de la
famille. Le miel de la charité
découle de ses lèvres, et ses enfants
la bénissent dès le matin. Elle
s'applique, de concert avec son mari, à
cultiver ces « fleurs du mariage »,
surtout la jeune fille, qu'il faut tenir
éloignée des spectacles funestes, des
festins et même des boutiques où l'on
entend des plaisanteries équivoques. «
Honorons la jeunesse, ajoute Clément, en lui
apprenant la discipline de Dieu »
(4). Sentiment
admirable autant que naturel, qui poussait le
père d'Origène à
déposer un baiser respectueux et tendre sur
la poitrine de son fils endormi !
Tertullien tient un langage analogue
(5). « Une
même espérance, dit-il, unit le mari
et la femme... Ensemble ils fléchissent les
genoux, ensemble ils jeûnent. Ils s'exhortent
l'un l'autre, ils se soutiennent dans leur
faiblesse. On les voit ensemble dans
l'église de Dieu,
à la table eucharistique... Point de feinte
ni de dissimulation. Ils ne se contrarient en rien,
les sacrifices sont consentis sans avarice, leur
zèle chrétien ne connaît pas
d'entraves... Le Christ, témoin d'une telle
union, s'en réjouit » (Christus talia
videns et audiens gaudet).
Toutefois, chez Tertullien, on voit
poindre, puis s'affirmer cette tendance
ascétique
(6) qui devait,
au siècle suivant, se déployer dans
la vie monacale. Oubliant que l'union conjugale,
quand elle est pénétrée de
respect mutuel et de délicatesse, est la
source d'un bonheur merveilleux dont on n'a pas
à rougir, car il est lié à un
devoir envers l'espèce et il est une force
qui aide à porter de nobles mais lourdes
responsabilités, ce Père, qui semble
n'avoir pas eu d'enfants, dans l'intention louable
de réagir contre une sensualité dont
les excès lui faisaient horreur,
déclare dans son premier livre A sa femme :
« C'est la nécessité qui
justifie le mariage, mais la
nécessité discrédite ce
qu'elle autorise » (ch. 3). Plus tard, il ose
écrire, dans son Exhortation à la
chasteté (ch. 9) : « Le mariage repose
sur la convoitise et l'impureté »
(stuprum). À plus forte raison condamne-t-il
les secondes noces comme honteuses
(7). Il va
jusqu'à féliciter le veuf et la veuve
d'être délivrés de leurs
conjoints. Il invoque la spiritualité et
l'indissolubilité du lien matrimonial, et il
soutient que le second mariage est anormal parce
que « deux femmes y enveloppent le mari, l'une
en esprit, l'autre en réalité »
(8). Sur cette
question, Tertullien se trouve d'accord avec
d'autres Pères. Athénagore et Justin
avaient traité les secondes noces
d'adultère décent ; Clément
les qualifiait d'« Impureté »
(Ille Stromate, 12) ; Origène
affirmait que « le digame
(le remarié) n'avait pas de part dans le
royaume de Dieu » (Homélie 17 sur
Luc).
Chez les Pères de ce temps se
montrait la tendance à mettre la
chasteté au-dessus du mariage, au sommet de
la pyramide des vertus. « Elle est, disait
Tertullien, la fleur des moeurs, l'honneur du
corps, l'ornement des sexes, le fondement de la
sainteté ». Cyprien écrivait de
son côté : « Elle est la fleur et
l'ornement de l'Église » (La Tenue des
Vierges, ch. 3). Ce qui est prôné
surtout, c'est le célibat du clergé.
Dès le second siècle., les secondes
noces lui sont interdites. Mais on permettait aux
prêtres mariés de ne pas se
séparer de leurs femmes
(9).
La famille chrétienne
répondait-elle à ce qu'il y a de
juste et de touchant dans l'idéal
prêché par Clément et
Tertullien ? Il le semble bien surtout si l'on en
juge d'après les inscriptions
funéraires des Catacombes. Il s'en
dégage une impression de noblesse et de
tendresse. Une grande place y est faite à la
femme, souvent représentée en
prières. On y voit aussi des tombes de
petits enfants, près desquelles leurs jouets
sont dessinés.
La vie sociale des chrétiens, au
IIIe siècle, se distingua, comme aux
âges précédents, par l'esprit
fraternel et égalitaire. « Leur
législateur, avait déjà dit
Lucien, leur a persuadé qu'ils sont tous
frères » (Pérégrinus, ch.
13). Le grand railleur avait raison cette fois.
« Le riche, écrivait le poète
Commodien; soutient le pauvre comme l'arbre
soutient la vigne a). On secourait avec
empressement et sans morgue. L'idée de la
propriété s'était, en effet,
modifiée. Elle n'était plus la
consécration par l'État des terres
obtenues par la conquête ou autrement. Le
chrétien attribuait à Dieu pour ainsi
dire la nu-propriété de ses biens,
dont les indigents devaient
partager avec lui-même les revenus, car il
n'en était que l'administrateur. On faisait
à l'étranger une place au repas et au
culte de famille. On l'accueillait même - et
ce n'était pas sans danger - quand il
était proscrit. On donnait pour le rachat
des captifs, avec d'autant plus de zèle
qu'on voyait en eux, comme le rappelait Cyprien,
« les représentants de
Jésus-Christ » (ép. 62).
L'élan charitable était tel qu'on
vit, dès la fin du 1er siècle
(10), des
chrétiens s'offrir pour servir à la
place de quelques prisonniers. On vit aussi,
à Carthage, au cours d'une peste
meurtrière, les chrétiens s'empresser
auprès des mourants, où ils pouvaient
reconnaître d'anciens persécuteurs.
Même dévouement admirable à
Alexandrie, où nombre d'entre eux
périrent en soignant les
pestiférés, même païens
(H. E. VIII, 22).
Leurs tendances égalitaires
furent aussi remarquables. S'ils se tinrent en
dehors des révoltes sociales, ils n'en
continuèrent pas moins à sentir la
dignité des esclaves des deux sexes, et
là où ils le pouvaient - au foyer
familial - ils eurent à coeur
d'améliorer leur condition
(11). « Il
ne faut pas traiter ses serviteurs comme des
animaux, dit Clément ; maîtres,
accordez-leur la justice et l'égalité
» (Pédag. III, 11 ; IVe Stromate, 8).
On doit songer à l'âme de l'esclave.
« Ne lui présentez pas, écrit
encore Clément, de spectacles corrupteurs
» (Pédag. III, 3). - « Nous nous
tournons vers l'esclave grossier, dit
Origène, pour le rendre meilleur... Nous lui
enseignons à prendre une âme d'homme
libre » (Contre Celse, III. 49, 55). Au culte,
ce serviteur si longtemps méprisé
était mis sur le même pied que son
maître. Parfois, catéchumène
avant lui, il le devançait à la
table. eucharistique. Il devenait, à
l'occasion, son guide spirituel
(12).
Il pouvait être nommé
diacre et prêtre
(13), et
même s'élever plus haut. À
l'exemple de ces esclaves qui, d'après
Sénèque, « se taisaient dans,
les, supplices », refusant de dénoncer
leurs maîtres, il subissait
héroïquement le martyre pour rendre
témoignage au sien ! L'Église
favorisa les affranchissements, et, plus tard
(14), elle
recommandera aux chrétiens d'employer leur
biens à ces mesures humanitaires. Elle
montra également sa sympathie aux artisans,
si peu considérés, dont les
métiers avaient été pourtant
honorés par le travail de Jésus et
celui de Paul, et ils purent s'élever eux
aussi aux charges ecclésiastiques et
à la gloire du. martyre.
Cette tendance égalitaire
éclate dans les Catacombes, où
voisinent, dans l'éternel sommeil des corps,
les humbles et les représentants des grandes
familles, celles des Coecilii, des Aemilii,
même des Flavii. Les inscriptions sont
muettes sur la situation sociale et les titres des
défunts... Quelques décorations
seulement sur la tombe des riches, parfois
creusée en forme de niche
voûtée. Les peintures glorifient le
travail manuel. On y voit le forgeron frappant sur
son enclume, le cultivateur avec sa bêche, le
cardeur de laine avec son peigne...
Toutefois, en dépit de cet esprit
fraternel qui savait, comme nous l'avons vu,
s'étendre aux païens, la vie des
chrétiens avait un caractère
antisocial que nous avons déjà
constaté dès le 1er siècle, et
que la foule leur reprochait avec une amertume
croissante
(15).
Ce n'est pas qu'ils fussent, en
général, hostiles à l'Empire.
Si Commodien prévoyait avec joie le temps
où Rome sera
ruinée par les Barbares (Carmen
apologeticum, vers 809 ss), Tertullien acceptait
sans discussion le principe du régime
impérial, parce qu'il y voyait une
institution de Dieu
(16), et, en
temps de persécution, il prêchait la
patience et la passivité. Les fidèles
priaient pour l'empereur (Tertullien, Apol. 32) et
pour la patrie (Contre Celse, V, 37). Mais le
conflit d'idées entre le Christianisme et
l'Empire n'en restait pas moins aigu. Les
chrétiens plaçaient la patrie
céleste au-dessus de la patrie terrestre,
leur conscience au-dessus du pouvoir
impérial, la sainteté au-dessus de la
société. De là leur
réserve vis-à-vis d'elle. En
principe, ils admettaient l'exercice des fonctions
publiques. « Il est permis, disait
Clément, de les remplir »
(politeusasthaï , Pédag. III, 11). -
Qu'on les accepte, ajoutait Tertullien, à
condition de « se maintenir intact de toute
idolâtrie à) (L'Idolâtrie, ch.
17). Tâche très ardue, comme ce
Père le reconnaissait. Aussi concluait-il
que ces charges étaient à fuir. Sur
la question du service militaire, les
chrétiens étaient divisés. Ce
métier n'impliquait-il pas des rites
idolâtres et l'esprit de meurtre et
même de conquête ? Les uns le
condamnaient au nom de l'évangile
(Matth. 26, 52). Les autres
prétendaient qu'il n'en avait
réprouvé que les excès.
Tertullien soutint que l'on ne devait pas se faire
soldat de peur d'avoir à verser le sang, et
même que le soldat, s'il devenait
chrétien sous les drapeaux, devait les fuir.
(La couronne, ch. 11). Cette dernière
recommandation ne fut pas suivie, et
l'Église conseilla aux fidèles de
faire le service militaire, s'il leur était
imposé, à condition d'éviter
les violences et les rapines.
D'autre part, les chrétiens se
montraient peu aux repas païens et dans les
théâtres déshonorés par
les ballets licencieux et dont les
représentations étaient, au reste, si
inférieures au grand art d'Eschyle et de
Sophocle. À plus forte raison fuyaient-ils
le cirque et ses jeux barbares,
où le sang des leurs avait trop souvent
coulé
(17).
Quelques-uns, pourtant, s'y sentaient
attirés, et Tertullien dut s'appliquer
à, réfuter leurs sophismes (Les
Spectacles). Il montra que, si l'Écriture
n'a pas formellement interdit d'aller à
l'amphithéâtre, elle réprouve
les sentiments « démoniaques » qui
s'y étalent : idolâtrie, meurtre,
impudicité ! « Si la cruauté et
l'impiété sont licites,
s'écrie-t-il, allons-y » Il insiste :
« Pourquoi serait-il permis d'écouter
ce qu'il est défendu de dire ? » La
vertu chrétienne ne peut que perdre et se
perdre en ces lieux où l'« on ne se
possède plus », où l'air est
chargé d'impuretés de toute sorte.
« Les mains qu'on a élevées vers
le Seigneur (pour la prière), il ne convient
pas de les fatiguer ensuite à applaudir un
histrion ». De même, Minucius
Félix condamnait
l'amphithéâtre, cette «
école d'homicide ». L'Église a
poussé cette hostilité jusqu'à
refuser de recevoir comme
catéchumènes les acteurs et les gens
dont les métiers touchaient à ces
coupables divertissements.
C'est cette même préoccupation
morale qui mit les chrétiens en
défiance envers l'art païen. Ils lui
reprochaient sa futilité. Avec ses
décorations, que l'imagination
créatrice avait fuies et dont la monotonie
était devenue désolante
(18), cet art
n'était guère qu'un enjolivement
stérile, sans inspiration supérieure,
pour ceux qui pensaient, avec Clément
d'Alexandrie, que « la véritable
beauté est celle de l'âme, la vertu
» (Pédag. I, 12). Ils blâmaient
aussi ses tentatives de représenter la
divinité, dont la figuration était,
pour eux comme pour les Juifs, inadmissible, et
surtout sa tendance à l'exprimer dans des
scènes indignes d'elle. C'est ainsi que
Clément déplorait ces
épisodes de l'histoire de
Vénus ou de Jupiter qui s'étalaient
sur les murs des appartements et sur les chatons
des bagues. Ce qui indignait le, plus, en effet,
l'âme chrétienne contre l'art
païen, c'était son goût pour
l'obscénité. Voilà ce qui
excitait sa répulsion pour les
théâtres, les statues de femmes qui,
au dire de Clément, inspiraient des
passions, les peintures inconvenantes, la musique
lascive. Elle était, d'ailleurs,
dégoûtée par le
dévergondage des modèles, qui
rejaillissait sur les artistes
eux-mêmes.
Pourtant, les chrétiens ne
proscrivaient pas l'art en soi
(19). Lorsque
Clément d'Alexandrie s'écriait
douloureusement : « 0 beauté,
mère de l'adultère ! », il
n'entendait pas jeter le discrédit sur la
beauté en général, sur celle
de la Création. « Elle forme, disait-il
au contraire, une symphonie dont le Logos est le
chorège » (Le Convertisseur, I, 5).
Tertullien écrivait de son côté
: « Si je te présente une rose, tu ne
dédaigneras pas le, Créateur »
(Contre Marcion, I, 14). Le chef-d'oeuvre de la
nature, pensait-il encore, est cette forme humaine
que le Verbe devait revêtir » (La
Résurrection de la Chair, ch. 6). Ces grands
docteurs célébraient d'autant plus
volontiers la beauté de la création,
qu'ils avaient à réagir contre le
Gnosticisme, acharné à identifier la
nature avec le mal.
Ainsi, les chrétiens, loin de
condamner l'art en lui-même, l'ont
aimé, mais à condition qu'il
servît à l'édification.
Clément recommande la musique au
chrétien instruit parce qu'elle orne
l'esprit et adoucit les moeurs, et parce que ses
modes, de même que les mathématiques,
enferment le sens mystique des choses divines (VIe
Stromate, 11). Il admet la musique dans
l'église, à condition qu'elle soit
sobre et grave et exécutée sur la
harpe et le luth, et il permet qu'on la fasse
entendre dans les repas privés
(Pédag. II, 4). L'Église faisait
aussi une place à la
littérature, à
condition qu'elle ne charriât pas
d'impuretés ou de vaine rhétorique,
et qu'elle eût une portée
apologétique. Quant à la peinture,
elle l'a si peu dédaignée qu'elle l'a
prodiguée dans les Catacombes
(20). Les
symboles les plus fréquemment gravés
sur les tombes étaient la colombe
représentant le Saint-Esprit, volant sur la
coupe eucharistique, le navire, image de
l'Église, l'ancre, signe de
l'espérance chrétienne, le poisson
qui désignait à la fois
Jésus-Christ et les âmes tirées
de l'océan du péché, le paon
et le phénix dont les mutations de plumage
ou la prétendue renaissance figuraient la
résurrection. On y voit aussi de touchants
tableaux : le bon Pasteur ramenant les brebis
égarées, Jésus adoré
par les mages, conversant avec la Samaritaine ou
ressuscitant Lazare, David avec sa fronde, Daniel
dans la fosse aux lions, les trois jeunes gens dans
la fournaise, Elie enlevé au ciel. On y
aperçoit surtout la croix, formant
monogramme par l'entrecroisement de l'I et de l'X
(Jésous Christos)
(21). Toutes
ces décorations portent la marque de la
technique du temps. On y trouve même des
motifs païens, tels que les Saisons ou
Orphée, ce qui s'explique, par le fait que
les artistes devenus chrétiens conservaient,
comme le suggère Guignebert
(22), les
procédés qu'ils avaient appris. La
preuve en est fournie par le fameux vase, de plomb
découvert en Tunisie, où l'on trouve
pèle-mêle, réunis dans le
simple but de produire un bel effet, les types
décoratifs usuels de l'art chrétien
et de l'art païen
(23).
Toutefois, l'Église versa dans cette
technique profane, toute la spiritualité
jaillissant des grandes personnalités
qu'elle faisait représenter, et par
là elle préparait le renouvellement
de la peinture, de même
que sa sévérité
idéaliste préparait celui de la
musique, l'avènement d'un art nouveau
créateur de la véritable
beauté, où à la joie
esthétique vient s'ajouter le ravissement de
l'âme.
Insistons, en terminant, sur l'apport du
Christianisme antique à la poésie
religieuse.
Il fut médiocre et lent. Au 1er
siècle, la piété des
fidèles se nourrissait de la lecture des
Psaumes, des autres passages lyriques de l'Ancien
Testament, et des cantiques de Marie et de
Siméon
(Luc, 1,46-55 ;
2, 29-32). Au IIe siècle,
à l'exemple des gnostiques et des
montanistes, ils adoptèrent quelques hymnes
(24), mais ils
se servaient plutôt de cantiques en prose. Le
recueil le plus connu est celui des Odes. de
Salomon, composé de quarante-deux
pièces mystiques
(25). Ces
chants, d'un lyrisme élevé mais
déparés par la redondance et le
mauvais goût, ont dû être d'abord
le livre de cantiques d'une communauté
juive, interpolés, comme l'a bien vu
Harnack, par un auteur chrétien., C'est ce
que montrent les allusions au Christ
crucifié (odes 27, 31 et 42), à sa
naissance surnaturelle (odes 7 et 17), à son
rôle rédempteur (odes 7 et 9).
Au IIIe siècle, les essais de
poésie religieuse se font moins rares. Le
Pédagogue de Clément d'Alexandrie se
termine par un « hymne au Seigneur »,
où la ferveur s'exprime en strophes
chargées d'images. À la fin du
Banquet des dix Vierges, de Méthodius,
Thécla chante un cantique de vingt-quatre
couplets, avec ce refrain
répété par ses compagnes :
« Je reste pure pour toi et portant des lampes
brillantes : époux, je vais au devant de toi
! ».
La poésie chrétienne s'est
exprimée aussi dans les curieux Oracles
sybillins, dont l'idée fut empruntée
à la tradition à la fois païenne
et juive (26).
On sait que les Grecs, et Surtout les Romains,
attribuaient des oracles à des
prophétesses mystérieuses qu'ils
appelaient des Sibylles., dont la plus
célèbre fut celle de Cumes. Les
Juifs, profitant du crédit dont elles
jouissaient, mirent dans leur bouche des
anathèmes dirigés contre les
antisémites. Les chrétiens
utilisèrent d'abord les recueils existants,
puis, vers la fin du 1er siècle, ils
fabriquèrent eux-mêmes des oracles,
comme Celse le leur reprocha
(27). Il nous
en est parvenu une collection, en quatorze livres,
publiée à Bâle au XVIe
siècle, et augmentée depuis
(28). Certains
d'entre eux portent une marque chrétienne
assez accentuée. Dans le 1er, un croyant
annonce l'incarnation du Fils de Dieu ; dans le
lIe, il est question de la sainte Vierge ; dans le
VIe, on remarque la prédiction de la venue
du Christ et une invocation à la croix. Le
VIIIe, composé au temps d'Hadrien, exalte
l'oeuvre du Rédempteur et annonce sa
descente aux enfers et sa résurrection.
L'autorité de la Sibylle s'est maintenue
jusqu'au Moyen-Age. « Elle apparaîtra,
dit Puech, dans les drames liturgiques pour
énumérer les signes
précurseurs du Jugement dernier. L'art
chrétien l'accueillera ; elle figurera,
à côté d'Hermès
Trismégiste, sur le pavement de la
cathédrale de Sienne ; elle sera peinte par
Michel-Ange, et aujourd'hui encore le chant du Dies
irae ne cesse pas de faire retentir, dans nos
Églises, son nom associé à
celui de David :
Teste David cum Sibylla ».
La poésie chrétienne grecque s'est
exprimée enfin dans des épitaphes,
peu, nombreuses étant donné
l'humilité des croyants
(29). La plus
connue est l'inscription d'Abercios, en vingt-deux
vers, qui dater de l'an 200 environ.
Mentionnée dans la Vie de Saint Abercios,
évêque d'Hiérapolis, en
Phrygie, qui la cite, (édition Nissen,
Leipzig 1912), elle a été
retrouvée en partie, dans cette ville, avec
le cippe funéraire qui la portait, par
l'illustre explorateur de l'Asie-Mineure, Ramsay
(30). Abercios,
qui, d'après Duchesne, fut réellement
évêque d'Hiérapolis, s'y
déclare disciple du saint Pasteur. «
C'est lui, dit-il, qui m'envoya à Rome
contempler la souveraine et voir la reine aux
vêtements d'or, aux chaussures d'or. Je vis
là un peuple (les chrétiens) qui
porte un sceau brillant (le cachet du
baptême) ». Abercios parle ensuite du
poisson (le Christ) « qu'a pêché
une vierge pure » (Marie) et de l'eucharistie.
On relève aussi dans l'inscription une
allusion (tronquée) à Paul (Batiffol,
L'Église, p. 209-213).
Chez les chrétiens de langue
latine, la poésie religieuse s'exprima
d'abord par des commentaires en vers des morceaux
bibliques les plus édifiants. Ils y voyaient
un moyen de fortifier leur foi et de la propager en
lui donnant un vêtement agréable aux
intellectuels
(31).
C'étaient, en général, de
longues descriptions, où l'on voit
apparaître, non sans surprise, le Tartare et,
l'Élysée. Avec le IVe siècle,
se développa également une
poésie extra-liturgique. Le premier
poète qui mérite d'être
nommé est Juvencus, prêtre espagnol de
noble extraction (début du IVe
siècle). Son Histoire
évangélique, écrite à
l'époque de Constantin (Jérôme,
De Viris, 84), se présente comme une
épopée chrétienne
(32). « Je
veux chanter, dit-il, leshauts
faits du Christ sur la terre », et, dans son
prologue, il remplace l'invocation des Muses par un
appel au Saint-Esprit. Ce poème en quatre
livres, composé de plus de trois mille vers,
est écrit en un style sobre en
général, à part certaines
périphrases parfois fastidieuses. On y sent
l'imitation d'Ovide, de Lucrèce, de Virgile
surtout. L'admiration dont ce dernier poète
était entourée inspira l'idée
d'écrire des poèmes en lui empruntant
des hémistiches. Cette mode,
déjà signalée par Tertullien,
incita la femme d'un préfet de Rome, Proba,
à raconter, en une oeuvre bizarre et sans
intérêt, divers épisodes de la
Bible. Ce n'est qu'à la fin du IVe
siècle, avec Prudence, que la poésie
chrétienne latine se
relèvera.
Il y aurait pourtant de l'injustice
à passer Boue silence un poète peu
instruit mais fervent, Commodien, qui dut vivre en
Afrique vers la fin du IIIe siècle, comme on
peut le conclure de ses emprunts à Cyprien
et de ses allusions aux menaces qui pèsent
encore sur les églises
(33). Simple
laïque, ancien païen devenu
chrétien actif, il était
probablement, selon l'ingénieuse supposition
de Monceaux, un de ces seniores laïci qui,
dès la fin du IIIe siècle, aidaient
les évêques dans leur administration,
peut-être domine trésoriers. C'est ce
que parait impliquer l'insistance avec laquelle il
sollicite les aumônes des fidèles. Il
s'intitule « mendiant pour le Christ »
(mendicus Christi) ! Il reste de lui deux ouvrages
en vers pleins de vie mais sans correction. et sans
grâce. Ses instructions se composent de deux
livres de quatre-vingts poésies assez
brèves, sévères pour les:
païens, les Juifs et les chrétiens.
Quant au Carmen apologeticum ou Poème
apologétique contre les Juifs et les
païens, découvert par Pitra et
édité en 1852, c'est une sorte de
traité en vers sur Dieu et le Christ.
(1) En ce qui touche la situation de la
femme, cf Bene Pichon, Les Questions
féminines dans l'ancienne Rome (Revue des
Deux Mondes, 13 août 1912).
.
(2) Voir Friedlaender, Moeurs romaines,
trad. franç. Paris
1874.
.
(3) Ce fait est très douteux (voir
nos Origines, p. 122).
.
(4) Clément, Stromates III, IV et VII
; Pédagogue, II, 10; III, 1, 10, 49, 67,
etc.
.
(5) A sa femme, L. Il, 17.
.
(6) Venue d'Orient, elle a inspiré
les Esséniens en Judée, les
Thérapeutes en Égypte les
Gnostiques, les Montanistes, les Actes de
Thomas, les Actes de Paul, le Pasteur d'Hermas
lui-même, vantant la chasteté
« qui fera de l'épouse une soeur
» (L. 1 Vision II).
.
(7) Il les avait d'abord admises (À
sa femme, L. 11),
.
(8) Monogamie (ch. 9-10) et Exhortation
à la Chasteté.
.
(9) Le concile de Nicée abolit une
décision d'un concile qui avait
décrété cette
séparation.
.
(10) Clément de Rome, ép. aux
Romains, ch. 57),
.
(11) E. de Pressensé, Vie des
Chrétiens, L. III, ch.
III.
.
(12) Les Actes des Martyrs abondent en
récits de maîtres convertis par
leurs esclaves.
.
(13) Calliste, évêque de Rome,
était un ancien esclave.
.
(14) Voir les Constitutions apostoliques,
IV, 17,
.
(15) Voir le remarquable ouvrage de
Guignebert sur Tertullien, en particulier la IIe
partie.
.
(16) « César est plus à
nous qu'à vous (païens) puisqu'il a
été établi (constilutusi
par notre Dieu » (Apol. 33).
.
(17) E. de Pressensé, Vie des
Chrétiens, p. 501-512.
.
(18) Sur la décadence de l'art
à cette époque, voir F. Lot, La
Fin du Monde antique et te Début du
Moyen-Age, 1927, 1re partie, ch.
VIII.
.
(19) Cf André Pératé ,
L'Archéologie chrétienne, Paris
1892; Dom Leclercq Manuel d'Archéologie
chrétienne, 2 vol. Paris 1907 ; Louis
Bréhier, L'Art chrétien, Paris
1918.
.
(20) Pourtant Tertullien, très
austère, comme on sait,
désapprouvait l'usage des calices de
verre ornés de la figure du Bon Pasteur
(La Pudeur, ch. 7).
.
(21) Voir l'art. de Roller, Catacombes
(Encycl. Licht.).
.
(22) Voir le chapitre XV (L'Art) de son
Tertullien.
.
(23) Le Blant les ateliers de sculpture chez
les premiers chrétiens, Rome
1884
.
(24) Irénée en cite un,
dû à un anonyme qu'il appelle,
divin vieillard». Voir, sur la
poésie chrétienne grecque,
Wilamowitz, Griechische Verkunst, Berlin 1921.
.
(25) Voir Goguel, Les Odes de Salomon (Revue
Chrétienne, 1911, p. 152-161 et 230-340).
Découvert Par Rendel Harris dans un
manuscrit syriaque de la région du Tigre,
ce recueil a été
édité par lui, à la suite
des Psaumes de Salomon (collection, de dix-huit
hymnes juifs), à Cambridge (1909) et
réédité, en allemand, par
Flemming. (T. U., Leipzig 1910), et, en
français, par Batiffol et Labourt (Paris
1911).
.
(26) Cf Puech, Littér. grecque, T.
II, L. IX, ch. Il.
.
(27) Origène, Contre Celse, VII,
53.
.
(28) Mitions d'Alexandre Oracles sibyllins,
Paris 1853-1858 et, 1869, et de Geffcken,
Leipzig 1902.
.
(29) De Rossi, Inscriptiones christianae.
.
(30) La pierre est conservée au
Musée de Latran.
.
(31) 6. Boissier, La Fin du Paganisme, T.
II, L. IV.
.
(32) Elle n'a été
publiée en entier qu'en 1888, par Pitra.
.
(33) Bibliographie. - G. Boissier, Commodien
(Mélanges Renier 1887) ; P. Monceaux,
Histoire, T. III; A. d'Alès, Commodien et
son Temps (Recherches de Science religieuse,
1911, n° 5 et 6) ; J. Durel, Commodien,
Paris 1912 ; J. Durel, Les Instructions de
Commodien, Paris 1912.