Le IIIe siècle fut,
pour l'Église, une période de
formidables combats d'idées et de
progrès surprenants. Elle dut tenir
tête à la malveillance
impériale, qui finit par céder. Elle
dut lutter contre la philosophie
hellénistique, les religions orientales, le
Gnosticisme, et elle réussit à
formuler sa foi et à se donner une solide
organisation.
Elle s'illustre d'abord par
l'entrée en scène de l' École
d'Alexandrie, avec trois docteurs dont le
génie égale les vertus, et de
l'Église latine d'Afrique, avec Tertullien
que suivra bientôt Cyprien. Les premiers,
Origène surtout, vont développer
l'homélie, l'exégèse et la
philologie sacrées, la spéculation
dogmatique. Tertullien va écrire son
éloquente Apologétique, et Cyprien va
fortifier l'ordre et l'autorité dans
l'Église, avec la collaboration des
conciles. Ce IIIe siècle marquera la
prospérité des grands centres
chrétiens, Alexandrie, Carthage, Rome
surtout, essor d'autant plus surprenant qu'il fut
contrarié par des persécutions
systématiques, celles de
Septime-Sévère en 202, de
Décius (250), de Valérien (258) et de
Dioclétien (303), ainsi que par les
convulsions politiques et les
invasions des Barbares. Pour l'intelligence de
notre histoire, rappelons les grands traits de
cette période si tourmentée.
Le meurtre de Commode (31
décembre 192) fut suivi de violentes
compétitions, qui se terminèrent par
le triomphe de la dynastie des
Sévères.
Septime-Sévère,
originaire de Tripolitaine, établit
fortement sa domination après la
défaite et la mort de deux rivaux, en
particulier d'Albinus, chef de l'armée de
Gaule, battu près de Lyon le 19
février 197. Il affaiblit l'autorité
du Sénat, accrut l'importance administrative
des chevaliers et prodigua ses faveurs à
l'armée, dont il tirait sa force.
Aidé par de grands jurisconsultes, tels que
Papinien, préfet du prétoire, et
Ulpien, il fit des lois protectrices des enfants et
des femmes. Il pourvut au ravitaillement de Rome et
l'orna d'un Arc de Triomphe sur le Forum et d'un
vaste palais sur le Palatin. Il dut lutter contre
les Parthes et put fortifier contre eux la
Mésopotamie. Caracalla, son fils (211-217),
continuateur de sa politique, fit d'énormes
constructions (les Thermes de Rome). Il
périt au cours d'une guerre contre les
Parthes. Après le règne très
court (217-218) de Macrin et celui d'Elagabal,
Levantin dissolu (218-222), un cousin de ce
dernier, Alexandre Sévère, fut
porté à l'empire. Doux et de moeurs
pures, d'une piété large qui l'avait
poussé à réunir dans son
oratoire les bustes d'Abraham, d'Orphée et
de Jésus, il accomplit d'utiles
réformes avec le concours d'Ulpien,
préfet du prétoire. Il réussit
à conserver la Mésopotamie envahie,
mais il fut tué à Mayence, en 235,
par ses soldats, irrités de sa faiblesse
à l'égard des Germains. A la suite de
divers règnes troublés,
Décius, originaire de l'Illyricum, fut
proclamé en 248, mais il périt en 251
dans une expédition contre les
Goths.
Valérien, porté au
trône par les légions du Rhin (253),
confia l'Occident à son fils Gallien et se
réserva l'Orient. Leur règne fut
désolé par de terribles invasions.
Valérien marcha contre le roi perse Sapor,
qui avait repris la Mésopotamie et envahi la
Syrie, mais il fut vaincu et Antioche
dévastée (260). Il y eut ensuite
plusieurs empereurs simultanés. Quant
à Gallien, impuissant à, repousser
les Goths et les Hérules des Balkans, il fut
assassiné par ses soldats (268). Claude II,
originaire de Dalmatie, élu à sa
place, réussit à battre les Goths et
à pacifier le Bas-Danube. Malheureusement,
il périt de la peste (270).
L'unité de l'Empire fut
rétablie par Aurélien (270-275),
natif de Sirmium, en Pannonie (près du
Danube), vaillant général et bon
administrateur. il vainquit Zénobie, la
belliqueuse reine de Palmyre, qui s'était
emparée de l'Égypte et de presque
toute l'Asie-Mineure, et il détruisit sa
capitale, puis il retira les positions romaines sur
la rive droite du Danube, en Mésie. En
Italie, il construisit un mur d'enceinte pour
protéger Rome. À l'intérieur,
il rétablit l'ordre et les finances. Sa mort
violente (275) fut le signal d'une, terrible
invasion des Germains en Gaule. L'empereur Probus
les rejeta, en 277, au delà du Rhin, mais il
fut tué (282). À la suite de
plusieurs règnes
éphémères, le Dalmate
Dioclétien fut proclamé (17 septembre
284).
Persuadé que le meilleur moyen de
sauver l'Empire était de partager
l'autorité suprême, Il nomma
César, puis Auguste (286) un Pannonien
d'origine obscure mais bon général,
Maximien, et Il s'établit à
Nicodémie, en Bithynie, d'où il
pouvait surveiller le Danube et l'Euphrate, tandis
que son associé se fixait à Milan,
près des Alpes et du Rhin. En 293, il
créa une tétrarchie. Constance Chlore
(le p^le), proclamé César et
adopté par Maximien, gouverna l'Espagne, la
Gaule et la Bretagne, avec Trèves pour
capitale. Galère, choisi par
Dioclétien, régit la péninsule
des Balkans avec Sirmium pour résidence.
L'empereur Principal diminua les pouvoirs des
préfets du prétoire et des
gouverneurs de provinces, et il hérissa la
Gaule de forteresses destinées à
arrêter les Barbares, dont
il enrôla d'ailleurs un
certain nombre. Cette période fut
attristée par des guerres contre les paysans
révoltés de la Gaule septentrionale,
contre divers usurpateurs qui furent vaincus,
contre les Perses qui durent reconnaître la
domination romaine jusque sur la haute
vallée du Tigre. Le 1er mai 305,
Dioclétien abdiqua par principe, suivi par
Maximien. Galère et Constance Chlore,
devenus empereurs, nommèrent deux
Césars, Sévère et Maximin
Daïa.
Le troisième siècle de
l'Église s'ouvre brillamment par le
rayonnement du phare théologique que fut
l'École chrétienne d'Alexandrie
(1).
D'après Eusèbe (H. E. V,
10), il y eut d'assez bonne heure dans cette ville
un Institut (chrétien) des Saintes Lettres
(Didascaléion tôn iérôn
Logôn), dans le genre sans doute des
écoles juives qui s'y étaient
ouvertes. Le premier directeur qu'il nomme est
Pantène, ancien stoïcien, « homme
des plus illustres par sa culture». Tout ce
qu'on sait de précis à son sujet,
c'est qu'il fut le maître de Clément,
dit « d'Alexandrie », qui lui rend un bel
hommage dans son premier Stromate (ch. 11). «
C'était, dit-il, une véritable
abeille de Sicile ; il cueillait les fleurs de la
prairie prophétique et apostolique ».
D'après Jérôme (De Viris, 36),
il composa quelques écrits, mais aucun d'eux
n'a subsisté. Il fut remplacé,
dès le début du IIIe siècle,
par Clément, qui semble avoir
été pendant quelque temps son
collègue dans l'enseignement.
Clément
(2), d'origine
païenne, selon Eusèbe, après
avoir beaucoup voyagé, vint s'attacher
à Pantène. Devenu son successeur, il
dut interrompre son activité en 202, lors de
la persécution de
Septime-Sévère. Il se retira en
Cappadoce, auprès d'un de ses anciens
élèves, Alexandre, le futur
évêque de Jérusalem.
D'après une lettre de cet
évêque (211), il y «
réconforta et agrandit l'église du
Seigneur». Il mourut avant 215 ou 216, date
d'une lettre où le même correspondant,
écrivant à Origène, parle de
lui comme d'un défunt.
Clément doit sa
célébrité à trois
grands ouvrages (qui nous sont parvenus) : le
Convertisseur, le Pédagogue et les
Stromates. Les deux premiers réalisent une
partie de son plan général, qui
était (voir la Préface du
Pédagogue) de mettre en lumière le
triple rôle du Logos : missionnaire, venu
pour gagner les âmes ; éducateur qui,
en les purifiant, les rend aptes à recevoir
la vérité ; maître,
l'enseignant dans son
intégralité.
Le Convertisseur, appelé aussi
Protreptique (racine protrepeïn, convertir),
est une belle Apologie, en douze chapitres,
à la gloire du Logos,
célébré spécialement
dans le préambule (ch. I) et la conclusion
(XI et XII). Clément y étudie, avec
une grande érudition et une ironie parfois
teintée de rhétorique, les rites -
ceux des mystères en particulier - les
sacrifices et les idoles (II-IV), puis, examinant
les opinions des philosophes sur Dieu, il
concède qu'ils ont entrevu - Platon surtout
- la vérité,
pénétrée par les seuls
prophètes d'Israël (V-IX). Il conteste,
en terminant, le devoir,
revendiqué par les païens, de rester
fidèle à sa tradition cultuelle
nationale.
Dans le Pédagogue, ouvrage en
trois livres, sous ce nom qui désignait,
à Athènes, l'esclave chargé de
surveiller un enfant jusqu'à l'adolescence,
Clément dépeint le rôle
pédagogique, purificateur, du Logos. On y
sent un mélange de pensée morale
stoïcienne et d'esprit biblique, tourné
contre les gnostiques, surtout Marcion, qui
voyaient trop dans les chrétiens des
«enfants» (nepioï) incapables de
s'élever à la perfection. Il
déclare que le baptême est une «
illumination » qui leur permet de voir Dieu et
de se sanctifier. Les livres II et III sont des
aperçus de morale pratique. En une revue
détaillée et assez décousue,
Clément, s'inspirant à la fois des
écrits évangéliques et
pauliniens et des préceptes stoïciens
(3), guide les
fidèles dans tous les détails de leur
existence : nourriture, vêtements, toilette
(4), ameublement,
gymnastique, vie de famille et vie sociale. Il s'y
montre énergique contre les vices de son
temps, et pourtant modéré,
conciliant, apôtre d'un christianisme
aimable, qui ne maudit ni le plaisir ni l'argent
pourvu que l'on en fasse un bon usage. Son style
est clair mais assez chargé de citations
profanes.
Les Stromates
(5), ou
Variétés, ne doivent pas être
confondus avec le livre du « maître
» annoncé par Clément, et l'on
peut tout au plus, avec E. de Faye, les regarder
comme une série d'essais destinés
à le préparer. Pourtant, ils le
remplacent quelque peu, par le tableau qu'ils
tracent du « parfait gnostique »,
c'est-à-dire du
chrétien accompli. C'est là, en
effet, ce qui fait l'intérêt profond
des Stromates, avec la question, également
capitale, de l'utilisation de la philosophie
Profane par l'Église. Le livre I
établit qu'il est permis et utile au
fidèle d'étudier la pensée
grecque ainsi que les sciences. Le second insiste
sur la sublimité de la foi
chrétienne, source de la vraie gnose. Dans
les deux livres suivants, Clément met en
lumière les deux traits qui distinguent la
gnose évangélique de celle des
gnostiques : la recherche de la sainteté et
l'amour pour Dieu s'exprimant par le martyre. Le
livre V traite des symboles et allégories et
montre les emprunts des Grecs à la
philosophie juive et chrétienne. Le
sixième et le septième
décrivent la figure et la vie du
véritable gnostique. Le huitième est
l'ébauche d'un traité de logique,
d'inspiration hellénistique
(6).
On le voit, Clément,
apologète à l'esprit large,
influencé par les méthodes grecques
qui l'avaient formé, reconnaissait dans la
philosophie une part de vérité, due
à la fois à des emprunts que Platon
aurait faits aux Écritures et à une
inspiration directe du Logos. Il faisait entrer
cette pensée - surtout celle des
stoïciens - dans la gnose supérieure,
qu'il résumait dans le terme (platonicien et
philonien) de la « connaissance de Dieu
», cause première au-dessus du lieu, du
temps, même de la pensée
(7). Quant
à la valeur littéraire des Stromates,
elle est inégale ; le style y est
tantôt élégant, tantôt
négligé et même obscur, et la
composition souffre de l'abus des digressions et
d'une érudition parfois inutile.
Les dates des trois grands écrits
de Clément sont incertaines. Il a
probablement composé les deux
premiers avant son départ
d'Alexandrie et le troisième en
Cappadoce.
Signalons encore son homélie
très connue, pleine de mesure et d'onction
sur ce sujet : Quel est le riche qui peut
être sauvé ? (sur le texte
Marc, 10, 17-31). Pour lui, la
fortune n'est pas un obstacle au salut si l'on voit
dans son possesseur un simple usufruitier. De plus,
si l'on en fait un sage emploi, elle est un bien
pour le pauvre et même pour le riche.
À la fin de ce discours on peut lire
l'histoire du jeune brigand converti par
l'apôtre Jean (reproduite par Eusèbe,
H. E. III, 23).
Parmi les ouvrages perdus, dont il ne
reste que des fragments, 'le plus important est
celui des Esquisses ou Hypotyposes (grec
hypotyposeïs), brefs commentaires, au dire
d'Eusèbe, selon l'exégèse
allégorique, de passages difficiles des
livres sacrés, surtout des
épîtres pauliniennes
(8).
Les vues dogmatiques et
ecclésiastiques de Clément ne sont
pas son intérêt. Il a
été, il est vrai, plutôt
moraliste que dogmaticien (de Faye). « Il n'a
pas approfondi le mystère divin,
écrit J. Pédézert, on est
tenté de l'en féliciter. Il fait
mieux que de définir laborieusement le Logos
; il l'aime, il le loue, il l'exalte, il l'adore
partout, il en fait la source de tous les biens
». Il a eu pourtant quelques idées
théologiques, pas très orthodoxes
d'ailleurs. D'après le patriarche Photius,
qui avait en mains les Hypotyposes, il affirmait
l'éternité de la matière, le
docétisme et une pluralité de mondes
antérieurs à Adam. Ses écrits
connus le montrent moins hétérodoxe.
Il disait en substance : le Fils est divin mais
subordonné au Père, sa substance
ressemble à la sienne sans lui être
identique. En ce qui touche la rédemption,
sous l'influence de la pensée grecque, il
voyait dans la souffrance moins
un châtiment qu'un moyen d'amender. Pourtant,
il parlait parfois en vrai disciple de saint
Paul.
Les vues ecclésiastiques de
Clément ont été l'objet
d'interprétations contradictoires. Certains
savants (9) ont
souligné, non sans l'exagérer
parfois, son indépendance à
l'égard de l'église
hiérarchique et l'Importance qu'il assignait
au parfait gnostique. Par contre, les docteurs
catholiques, par exemple Batiffol (L'Église,
ch. V), Bardy (Clément d'Al.), insistent sur
l'hommage qu'il rendait à la tradition ainsi
qu'à l'autorité
ecclésiastique, seule digue capable
d'arrêter les marées de
l'hérésie.
Il est certain que Clément avait
le respect de la tradition (paradosis). Dans ses
Hypotyposes, il accepte le témoignage des
« presbytres d'autrefois ».
Il avait aussi le sentiment profond de
l'unité de l'Église. Il l'appelle
souvent « l'Église totale »
(sympasé ecclésia). Il déclare
qu'elle a « comme une unique respiration
» (Strom. VII, 6). Il se plaît à
l'opposer à la multiplicité des
hérésies (Pédag. I, 4). En
face de leurs « opinions », elle,
représente le « savoir »
(épistémé). Pour
Clément - Harnack le reconnaît -
l'Église est l'Institut de la vraie
doctrine. « Celui-là, disait-il, cesse
d'être homme de Dieu et fidèle au
Seigneur, qui rejette la tradition
ecclésiastique » (Strom. VII, 6). Elle
se condense dans le « canon »,
c'est-à-dire la foi transmise par « les
prophètes, les évangiles et les
discours apostoliques » (Homélie sur la
Richesse, 42). Il dit qu'il ne faut pas le «
frauder » (Kleptein). Il reproche à
certains hérétiques de
célébrer l'eucharistie en
désaccord avec lui (Strom. 1, 10).
C'est sur cette foi que doit s'appuyer
« la gnose ecclésiastique »
(Strom. VII, 16). Il ajoute : «
Celui-là seul est gnostique pour nous, qui
aura vieilli dans l'étude des saintes
Écritures, sauvant la rectitude
apostolique et
ecclésiastique des dogmes »
(10). On peut
noter aussi chez Clément l'idée
sacramentelle. Pour lui, le baptême procure
la rémission des péchés et la
connaissance de Dieu. Il avait aussi l'idée
de la, « succession (diadokhé)
apostolique». Il croyait que les apôtres
avaient ordonné leurs successeurs "dans la
direction des églises, en particulier que
Pierre, Jacques et Jean « choisirent Jacques
le juste pour évêque de
Jérusalem » (Hypotyposes, L.
X).
Pourtant, une certaine
indépendance venait tempérer, chez
Clément, ce respect du canon et de la
hiérarchie. Il prenait quelques
libertés avec la foi reçue, comme
nous l'avons vu plus haut, et son Inspiration
personnelle jouait un certain rôle dans sa
gnose, en particulier - selon la remarque d'E. de
Faye - « dans le choix qu'il faisait des
éléments mêmes qu'ils
empruntait à la philosophie ». De plus,
la suprématie qu'il reconnaissait à
l'évêque était bien moins
grande que celle qui était
déjà admise à Rome et dans les
églises d'Occident. Comme le dit Harnack,
« la théorie qui attribue aux
évêques le contrôle de la
vérité du christianisme lui
était complètement
étrangère » (livre et passage
cités).
Origène
(11), disciple
de Clément, qu'il surpassa en savoir et en
renommée, était né en
Égypte vers l'an 185
(12). A
Alexandrie, il reçut de son père,
Léonide, une forte
éducation chrétienne. À la
mort de ce dernier, victime de la
persécution de Septime-Sévère
(202), il gagna courageusement sa vie, et celle des
siens, en donnant des leçons. En
dépit de sa jeunesse, il remplaça, au
Didascalée, Clément qui
s'était enfui, et il recruta de nombreux
disciples. Dans l'exubérance de sa ferveur,
il rompit avec la culture profane et vendit ses
manuscrits grecs, et il poussa même
l'ascétisme jusqu'à s'infliger la
mutilation à laquelle un texte biblique
(Matth. 19, 12) fait allusion. Revenu
à plus de modération, il fit retour
à l'hellénisme, pour voir, selon son
expression, « ce que les philosophes font
profession de dire sur la vérité
». Il suivit les leçons du platonicien
Ammonius Saccas, et il apprit de deux
stoïciens l'art d'employer
l'allégorie.
Son séjour à Alexandrie
fut coupé par quelques voyages. Il se rend
à Rome, sous le pontificat de
Zéphyrin (198-218), « pour voir cette
très ancienne église », et en
Arabie où l'appelait le gouverneur,
désireux de connaître ses doctrines.
Il vint aussi en Palestine, à la suite d'une
sévère répression par
Caracalla de troubles locaux à Alexandrie.
Rappelé par Démétrius,
évêque de cette ville, il reprit la
direction de l'École et son énorme
labeur d'écrivain, aidé par un de ses
convertis, Ambroise, qui mit à: sa
disposition sept tachygraphes et d'assez nombreux
copistes.
En 230, Origène, de passage
à Césarée, y fut
consacré prêtre par les
évêques de la région.
Démétrius, froissé de cette
ordination faite en dehors de lui, obtint d'un
synode son annulation et bannit le
catéchiste, trop indépendant à
ses yeux. Origène vint se fixer à
Césarée, dont le rayonnement
intellectuel s'étendit sur l'Orient.
D'après Eusèbe, il fit deux voyages
en Arabie, où il réussit à
ramener divers hérétiques à
l'Église. En 250, dans la persécution
de Décius, il fut arrêté et
torturé pendant plusieurs jours. Rendu
à la liberté, il ne put survivre
à cette cruelle épreuve,
vaillamment supportée, et
il ne tarda pas à mourir, sans doute
à Césarée.
Origène a été un
écrivain extrêmement fécond,
dans le genre de Calvin. Le catalogue de ses
ouvrages a été fait par Eusèbe
(13) dans sa
biographie de Pamphile, qui les avait tous
réunis dans sa bibliothèque de
Césarée. L'exemplaire original et
unique de sa grande oeuvre de philologie
sacrée, Les Hexaples, a disparu avec cette
bibliothèque lors de la prise de la ville
par les Sarrasins, en 638. D'autres livres
d'Origène ont pu être détruits
au fort des controverses suscitées par la
hardiesse de quelques-unes de ses doctrines, et
terminées par leur condamnation solennelle.
Il reste heureusement quelques traductions latines,
celles de Jérôme et de Rufin
(14).
Dans la ville d'Alexandrie, où la
philologie classique avait pris naissance au IIIe
siècle avant J.-C., sous l'impulsion des
savants qui avaient dirigé et enrichi la
célèbre bibliothèque du
Musée, le goût pour l'étude
critique des textes s'était
éveillé. Origène, pour sa
part, ressentit le besoin d'un bon texte de
l'Ancien Testament. Il avait à sa
disposition des manuscrits de la Version des
Septante pleins de variantes, très
différents, d'ailleurs, du texte
hébreu Il avait aussi trois traductions
grecques, celle d'Aquila (la plus
littérale), celle de Symmaque
(révision de la précédente) et
celle de Théodotion (révision des
Septante). Il entreprit un énorme travail
comparatif, d'où sortit le monument des
Hexaples, qui ne fut achevé qu'à
Césarée. Qu'on se figure un
manuscrit, dont chaque page
était divisée en six colonnes
(15). assez
étroites. La première et la
deuxième donnaient lé texte
hébreu, l'une en caractères
hébraïques, la seconde en
caractères grecs ; la cinquième,
celle des Septante, soigneusement revue par
Origène. Les trois autres contenaient les
trois traductions grecques mentionnées plus
haut.
Si les Hexaples sont perdus, on a pu
reconstituer la cinquième colonne avec des
fragments et surtout avec une bonne partie, de la
traduction, très littérale, qu'en a
faite, au VIIe siècle, l'évêque
Paul de Tella, en Mésopotamie. La
reconstitution des Hexaples, entreprise au XVIe
siècle, a été continuée
de nos jours
(16).
Origène n'a pas entrepris la
recension du texte grec du Nouveau Testament, mais,
en recueillant dans ses écrits les versets
qu'ils contiennent, Pamphile et Eusèbe ont
pu - comme on devait le faire plus tard pour
Calvin'- publier un texte qui, à certains
égards, vient de lui.
On lui doit aussi de nombreux ouvrages
d'exégèse biblique, des scholies
(courtes notes), dont il ne reste presque rien, des
homélies, pleines d'érudition mais
assez familières, dont beaucoup nous sont
parvenues dans les versions latines de
Jérôme et de Rufin, et surtout de
vastes commentaires, presque entièrement
perdus (17).
Une bonne partie de ses travaux sur le Cantique des
Cantiques et l'épître aux Romains a
survécu, grâce à des
traductions de Rufin. Il reste aussi de nombreux
éléments de son ouvrage sur Matthieu
(texte grec complété par une.
traduction latine) et la
moitié à peine de son gros
commentaire sur jean. Ce qui caractérise ces
productions considérables, c'est la
préoccupation scientifique. Origène
s'appliquait à fixer minutieusement le texte
après examen des variantes, et à
donner des indications chronologiques et
géographiques. On doit noter aussi son
recours à l'allégorie. Ce qui l'y a
poussé, ce n'est pas seulement le goût
de son époque pour cette méthode,
c'est la nécessité de tenir
tête aux hérétiques, prompts
à critiquer surtout l'Ancien Testament, avec
ses anthropomorphismes, ses passages
réalistes ou les sentiments cruels qu'il
prête parfois à Dieu. C'est ainsi
qu'il présente la fiancée, du
Cantique comme un symbole de l'Église et
même de l'âme humaine.
(1) Bibliographie. - Bigg, The Christian
Platonists of Alexandria, 2e éd. Oxford
1913 ; Scott-Moncrieff Paganism and Christianity
in Egypt, Cambridge 1913 ; Bousset,
Jüdisch-chrislicher Schulbetrieb in
Alexandria und Rom, Goettingue 1915 ; Heckel,
Die Kirche von Egypten, Strasbourg 1918.
.
(2) La meilleure édition de ses
oeuvres est celle de Staehlin (série Les
Écrivains grecs chrétiens, Leipzig
1905-1909). À consulter : Freppel,
Clément d'Al., Paris 1865 ; Deiber,
Clément d'Al. et l'Égypte, Le
Caire 1904 ; de Faye Clément d'Al.
Étude sur les rapports du Christianisme
et de la Philosophie grecque au lIle
siècle. 2e éd. 1906 ; Meyboom,
Clemens Al., Leyde 1912 ; Tollington, Clement of
Al., Londres 1914 ; Patrick, Clement of Al.,
Édimbourg 1914 ; Bardy, Clément
d'Al. (coll. Les Moralistes chrétiens,
Paris 1926).
.
(3) Comme l'a montré Paul Wendland
(1886), il a transcrit dans ces deux livres la
substance d'un ouvrage (perdu) du stoïcien
Musonius.
.
(4) Signalons le passage très connu
(L. III, 2) sur la coquetterie des femmes, dont
l'âme reste laide sous leurs belles
parures. Il les compare aux temples
égyptiens, dont le sanctuaire contient un
crocodile ou un serpent.
.
(5) Terme tiré du grec stromata qui
signifie « tapisseries ». Le titre
complet est : Tapisseries de mémoires
gnostiques sur la vraie philosophie.
.
(6) A la suite de ce livre. les manuscrits,
donnent deux séries de fragments,
intitulées l'une Extraits
abrégés de Thédote l'autre
Morceaux choisis tirés des écrits
prophétiques, - notes Prises par
Clément pour ses cours.
.
(7) Voir Puech, L. Ill grecque, T. II, p.
348-349.
.
(8) On possède, en latin, les
commentaires sur 1 Pierre, 1 et 2 Jean et Jude,
sous le titre de Adumbrationes. Ils proviennent
de Cassiodore.
.
(9) Harnack, Manuel, T. 1, 4e éd., p.
403 ; Loofs, Leitfaden, p. 167. Bardenhewer
pense que, en pratique, Clément
n'était pas « un homme de tradition
» (T. II, p. 59).
.
(10) En grec : tèn apostolikén
kat ecclesiastikén sôzôn
orthotomian tôn dogmatôn.
.
(11) Bibliographie. - Freppel,
Origène, Paris 1968 ; Denis, De la
philosophie d'Origène, Paris 1884 ; Prat,
Origène, le théologien et
l'interprète, Paris 1907 ; Eug. de Faye,
Origène, T. I (Sa biographie et ses
écrits), Paris 1927 ; T. II (L'Ambiance
philosophique), Paris 1927 ; T. II (La
Doctrine), Paris 1928 ; Puech, Littér.
grecque, II, 357-439.
.
(12) Sa vie nous est connue par les
détails d'Eusèbe (H. E., VI), son
grand admirateur, qui composa son Apologie, avec
le concours de Pamphile, de
Césarée.
.
(13) Il nous est connu par une lettre de
Jérôme à Paula (n° 33),
qui le reproduit.
.
(14) on peut consulter aussi la Philocalie,
recueil des eus beaux morceaux d'Origène,
dû aux évêques Basile et
Grégoire de Nazianze (IVe siècle).
Rééditée par Robinson,
Cambridge 1893.
.
(15) Cette division a donné à
l'ouvrage son nom (Hexaples, en grec, signifie
« sextuples »).
.
(16) Édition Field (Oxford,
1867-1875), complétée par dom
Germain Morin, Mercati et Taylor.
.
(17) Des commentaires sur la Genèse
(12 livres), sur 41 Psaumes (46 livres),
Ezéchiel (25 livres), il ne reste que
quelques fragments. Celui sur les douze petits
prophètes (25 livres) a disparu.