Quand le Christianisme eut recruté des
adhérents quelque peu instruits, il s'en
trouva parmi eux qui se sentirent pressés de
le défendre devant l'autorité romaine
et l'opinion publique. Ils ont reçu le nom
d'apologistes
(2).
Cette tâche était des plus
utiles. Les chrétiens, en effet,
étaient en butte à des accusations
toujours plus haineuses. La principale était
celle d'athéisme (athéothès).
Leur exclusivisme monothéiste, qui leur
inspirait le mépris pour la religion de
l'État et le refus de sacrifier devant les
images des empereurs, les rendait
irréligieux envers César (irreligiosi
in Coesarem), coupables de
lèse-majesté (loesce majestalis).
L'autorité romaine, en effet, ne voyant pas
en eux un groupement bien défini,
consacré par une unité réelle,
comme un peuple ordinaire pourvu de ses dieux ou
comme les Juifs suspendus à leur Loi, les
tenait pour des sujets de l'empire obligés
d'observer les rites de Rome (Puech, II, p. 115).
Au fond, leur loyalisme politique était
réel, abstraction faite
des menaces familières
aux faiseurs d'apocalypses et à,leurs
partisans, mais leur religion n'en était pas
moins illicite (illicita). Les intellectuels et les
hommes politiques leur reprochaient aussi, avec
plus d'amertume encore qu'au 1er siècle,
leur inutilité civique et sociale. À
ces griefs s'ajoutaient les calomnies de la foule.
On prétendait que, dans leurs
réunions, ils mangeaient la chair d'un
enfant égorgé et enfariné et
se livraient à des immoralités contre
nature
(3).
L'animosité des pouvoirs publics
et du peuple ne se borna pas à des
reproches. Elle se traduisit, à plusieurs
reprises, par des persécutions.
La première, au IIe
siècle, fut celle de
Trajan. En réponse
à la lettre bien connue que lui
écrivit Pline le Jeune, gouverneur du
Bithynie (Epistoloe, X, 96), cet empereur fut
amené à donner ses instructions sur
la répression de la foi chrétienne.
On ne devra, disait-il, poursuivre ses
adhérents que s'il y a dénonciation
(et encore faut-il qu'elle ne soit pas anonyme),
mais, « s'ils sont accusés formellement
et sont convaincus, qu'ils soient punis ! »
Mesure illogique, justement critiquée par
Tertullien. « Trajan, dit-il, nous
déclare innocents en défendant qu'on
nous recherche, et nous déclare coupables en
ordonnant qu'on nous punisse il épargne et
il sévit, il dissimule et il condamne »
(Apologétique, ch. 2). On ignore, le nombre des martyrs sous
Trajan. Ignace périt à cette
époque, ainsi que Siméon de
Jérusalem.
Hadrien maintint l'édit, mais il
se montra hostile aux violences, et les
chrétiens osèrent lui adresser des
Apologies. D'autre part, la foule, moins
tolérante, s'excitait entre eux, ajoutant
à ses griefs ordinaires celui de porter la
responsabilité des malheurs publics.
Antonin-le-Pieux ne chercha pas à les
inquiéter, mais il ne révoqua pas
l'édit, et il y eut sous
son règne le martyre de Polycarpe et celui
de douze Philadelphiens, mentionnés par
Justin dans sa seconde Apologie. Marc-Aurèle
suivit la même politique, mais la
cruauté des populations exigea
l'exécution de la loi. Il y eut d'abord
quelques victimes à Rome. Le philosophe
Justin Martyr, accusé
de propager la foi chrétienne, comparut avec
d'autres, devant le préfet de Rome, Junius
Rusticus, stoïcien qui avait fait
l'éducation philosophique de
Marc-Aurèle. Il
avait été dénoncé,
semble-t-il, par un cynique, Crescens, homme avare
et débauché, qui accusait
publiquement les chrétiens d'athéisme
et d'impiété et avec lequel il avait
eu d'âpres discussions. Il marcha vaillamment
au supplice, avec cinq compagnons et une femme
(4).
En 177, à Lyon et à Vienne
en Dauphiné, sévit une autre
persécution, plus importante et plus
cruelle. Elle a été racontée
dans une lettre
(5), qu'un
témoin écrivit de la part de ces
églises à celles d'Asie-Mineure et de
Phrygie, avec lesquelles elles avaient de cordiales
relations (6).
D'après ce message, « l'empereur
prescrivit de mettre à mort ceux qui
persistaient à s'avouer chrétiens et
de libérer tous les autres ». Une
quarantaine de fidèles restèrent
inflexibles. Pothin, évêque
nonagénaire de Lyon, frappé par la
foule, « couvert de plaies et mourant, fut
jeté dans un cachot où il expira deux
jours après ». Sanctus, diacre de
Vienne, fut assis sur une chaise rougie par le feu
et achevé d'un coup d'épée.
Ponticus, âgé de quinze ans, montra
« les merveilles que la foi en
Jésus-Christ peut accomplir chez un enfant
». Une jeune esclave, Blandine, «
attachée à un poteau dans
l'arène, les bras étendus en forme de
croix, fut épargnée par les
bêtes et ramenée à la prison
». Reconduite à l'arène, le
dernier jour des jeux, « après
la flagellation, l'exposition
aux bêtes et le supplice de la chaise de fer,
elle fut roulée dans un filet et
jetée à un taureau furieux, qui la
lança en l'air à, plusieurs reprises.
La sainte, toute en prière, ne paraissait
même pas souffrir. L'épée du
bourreau l'acheva, tandis que les païens
eux-mêmes disaient qu'on n'avait jamais vu
-une femme aussi héroïque ».
Périrent aussi Symphorien à Autun,
Apollonios à Rome
(7), et plusieurs
chrétiens de Scilli, en Numidie,
suppliciés en l'an 180
(8). Ces diverses
persécutions s'expliquent, non par une
antipathie personnelle de Marc-Aurèle, mais
par la pression violente des foules et par la
raison d'État, qui lui faisait craindre pour
l'Empire l'internationalisme social des
chrétiens, décidés à
n'être membres que de la Cité de
Dieu.
Les écrits des Pères
apologistes grecs prirent la forme de discours,
dans le genre des Apologies de Xénophon et
de Platon, et, chez les Pères latins, il s'y
ajouta plus tard celle du dialogue. Ils s'appliquèrent à
défendre la réputation des
chrétiens et à justifier leurs
croyances. Cette deuxième tâche les
poussa à l'offensive. « Les Apologies,
qui semblaient ne devoir être d'abord que des
discours judiciaires sont devenues, à leur
façon, une prédication aux Gentils
» (Puech). Elles furent
complétées par des traités
destinés aux Juifs, qu'il s'agissait de
convaincre que les prophéties messianiques
avaient été accomplies en
Jésus-Christ.
En critiquant la civilisation grecque,
les apologistes durent se pénétrer de
ses procédés
d'argumentation et de sa culture
littéraire, lui emprunter la correction et
la clarté du style, et, tout en
présentant la révélation
chrétienne comme la vérité
intégrale, rendre hommage aux meilleures
doctrines de Platon ou des stoïciens. Les premiers apologistes qui
méritent ce titre sont Quadratus et
Aristide.
Quadratus, d'après Eusèbe
(H. E. IV, 3), écrivit à l'adresse
d'Hadrien un discours où. il invoquait, en
faveur du Christianisme, les guérisons
opérées par le Christ, et le
témoignage des contemporains qui en avaient
connu les bénéficiaires.
Eusèbe ajoute, dans sa Chronique, qu'il
offrit son apologie à l'empereur en 125, et
il semble dire que ce fut lors de son passage
à Athènes.
Aristide,
philosophe athénien, mentionné deux
fois par le même historien en même
temps que Quadratus, adressa lui aussi une apologie
à Hadrien
(9). Il y fait la
critique, en termes modérés, des
religions païennes et du culte formaliste des
Juifs. La seconde partie est un tableau touchant de
la vie chrétienne,
précédé d'un credo, où
sont affirmées la révélation,
la naissance miraculeuse et la résurrection
de Jésus « Fils de Dieu et Messie
».
Justin Martyr
(10)
était né (cf son Apologie I, 1)
à Flavia Néapolis, la Naplouse
actuelle (ancienne Sichem), dans
le premier quart du IIe siècle. Épris
de philosophie, il chercha vainement la
vérité dans les diverses
écoles de penseurs grecs, ainsi qu'il le
raconte dans son Dialogue avec Tryphon (I-VIII),
jusqu'au jour où un entretien avec un
vieillard, rencontré par hasard, «
alluma subitement un feu dans son âme »
et le conduisit au Christianisme. Il passa quelque
temps à Éphèse. D'après
Eusèbe (Il. E. IV, 18), il prêchait en
portant le manteau de philosophe. À Rome,
où il fit deux séjours, il fonda une
école qui eut quelque succès. C'est
là qu'il composa sa grande et sa petite
Apologie, aux environs de l'an 150
(11). La
première fut adressée à
Antonin-le-Pieux, à, Marc-Aurèle et
à Lucius Verus. La seconde,
complément de la précédente
à, laquelle elle fait allusion, fut
écrite à la suite de la condamnation
d'un certain Ptolémée et de quelques
autres chrétiens par Urbinus, préfet
de Rome. Justin y rédigea également
son Dialogue avec Tryphon, postérieur
à l'Apologie qu'il nomme, et datant,
d'après Puech, de l'an 160 environ. Ce qui fait le mérite de sa
grande Apologie, c'est moine, Sa valeur
philosophique et littéraire que sa ferveur
unie à, une réelle largeur d'esprit.
Son argumentation, en effet, est parfois
insuffisante
(12), son
exposé manque de rigueur, son style, tout en
restant clair, est lourd et sans
originalité.
Justin commence par déclarer
qu'on ne doit pas condamner les chrétiens
(ch. 1-3), car ils ne sont ni
athées, ni infâmes,
ni homicides, ni ennemis de l'Empire (4-13). Il
fait connaître leur religion en passant en
revue sa morale (14-17), quelques-uns de ses dogmes
(18-20), son fondateur et son histoire (21-23 ;
30-55), son culte et l'initiation de ses
adhérents (61-67)
(13). Il
conclut que les chrétiens ne doivent pas
être condamnés sans jugement. La polémique de Justin contre le
polythéisme est rude, mais, ancien
platonisant, il s'adoucit quand il parle de la
civilisation profane. Il déclare que les
chrétiens « sont d'accord sur certains
points avec les plus estimés de ses
philosophes et de ses poètes » (ch.
20). Il concède même que le Logos a
été de tout temps la lumière
intellectuelle permettant aux hommes d'entrevoir
certaines vérités, et même,
« s'ils ont vécu selon le Logos,
d'être chrétiens, eussent-ils
passé pour athées » (ch. 46).
D'autre part, il ne réduit pas la foi
à une simple philosophie. Il affirme la
révélation parfaite apportée
par le Logos en s'incarnant en Jésus, la
rédemption par la croix, la
résurrection du Christ, mais il subordonne
le Fils au Père (ch. 60) et place le
Saint-Esprit « au troisième rang »
(ch. 23).
L'Apologie se termine par un
émouvant tableau des vertus
chrétiennes, inspirées par le Sermon
sur la Montagne. L'un des morceaux les plus connus
est la page sur le culte du dimanche, que nous
retrouverons plus loin.
La deuxième Apologie,
adressée au Sénat et bien plus courte
que la première, a dû la suivre de
près. Justin y déclare sans beaucoup
d'ordre, et dans la fièvre de l'indignation,
que l'on méconnaît la doctrine
élevée et la conduite
irréprochable des chrétiens, et il
proclame courageusement sa foi
(14).
Le troisième, ouvrage de Justin
qui a survécu est le Dialogue avec Tryphon
(15),
récit d'une discussion qui aurait eu lieu
à Éphèse, de 132 à 135
(Eusèbe H. E. IV, 18), entre le rabbin de ce
nom et Justin. Elle aurait duré deux jours.
On a voulu identifier ce personnage avec Tarphon,
qui enseignait à Lydde, mais ce docteur, qui
était très disputeur, ne ressemble
guère au Tryphon conciliant du Dialogue. Il
est probable que cet écrit est le
résumé de plusieurs discussions
soutenues par Justin contre des rabbins. Avec un
zèle tempéré de courtoisie,
mais avec une certaine confusion dans le plan et un
réel abus de l'allégorie, le futur
martyr. soutient la caducité de l'Ancienne
Alliance et de ses préceptes,
l'identité du Logos avec le Dieu
révélé dans l'Ancien
Testament, et la' vocation dès Gentils comme
vrai peuple de Dieu. On peut noter dans sa doctrine
la foi à la rédemption par le sang du
Christ (ch. 21) et au Millénium
(16).
Tatien (17),
originaire d'Assyrie, comme il l'a dit
lui-même, à la suite de nombreux
voyages selon la coutume des sophistes de son
temps, embrassa la foi des chrétiens. Ce qui
le gagna, ce fut « l'inspiration manifestement
divine » de leurs écrits, « la
simplicité de style et le
naturel des narrateurs, l'intelligence claire
qu'ils donnent de la création du monde, la
prédiction de l'avenir, l'excellence des
préceptes, la soumission de toutes choses
à un seul monarque (Dieu) »
(18). À
Rome, il devint disciple de Justin, dont il a
parlé avec admiration. Il se signala par son
Discours aux Grecs (lisez : « aux Païens
»), écrit vers l'an 170, après
la mort de son maître,
(19).
D'après Eusèbe, il tint lui aussi
école à Rome, où il eut pour
élève Rhodon, venu d'Asie-Mineure
(Il. E. V, 13). Un peu plus tard, « il se
sépara de l'Église, dit
Irénée, inventa des éons,
proclama que le mariage était une souillure,
et nia le salut d'Adam » (Adv. Hoer. 1, 28).
La fin de sa vie, consacrée à
propager ses nouvelles idées, se passa, au
dire d'Épiphane, en Asie-Mineure. Tatien écrivit plusieurs
ouvrages, mais il n'en est resté que deux :
le Discours aux Grecs (Logos pros Hellénas)
et le Diatessaron
(20) ou
Harmonie des quatre évangiles, qui a pu
être assez bien reconstitué
(21).
Le premier est, non pas une
défense juridique des chrétiens, mais
un essai de prouver la vérité de leur
foi. L'esprit et le ton en sont bien
différents de ceux d'Aristide et de Justin.
« En se convertissant, dit Puech, Tatien a
jeté l'anathème à toute la
civilisation païenne qui ne lui est apparue
que comme un chaos d'erreurs et un cloaque
d'impureté ». Dès le
début, il prend hardiment l'offensive.
« Ne soyez pas si hostiles aux Barbares (aux
chrétiens), Grecs, et ne jalousez pas leurs
doctrines. Y a-t-il, en effet, une de vos
institutions qui ne doive son origine aux
Barbares ? » Pour lui, leur
philosophie n'est qu'un tissu de contradictions,
leur médecine une branche de la magie, leur
art une glorification de la débauche. Les
vérités entrevues par les Grecs
procèdent de la révélation
chrétienne, qu'ils ont utilisée sans
le dire et non sans la, dénaturer parfois.
Il leur oppose triomphalement la religion
chrétienne, avec sa simplicité et son
ancienneté, avec le courage et la
pureté qu'elle inspire à ses
adhérents. Il fait à ce propos un
long exposé (ch. 5 à 30) sur le
Logos, la résurrection, les anges et les
démons, l'âme, l'esprit et le monde.
Notons aussi une discussion
chronologique (31-41) sur l'antiquité de la
doctrine chrétienne dans sa racine
mosaïque, antérieure, d'après
lui, de quatre cents ans à la guerre de
Troie chantée par Homère,
antérieure même aux sages qui l'ont
précédée. On trouve enfin dans
ce Discours. un morceau qui intéresse
l'histoire de l'art (33 et 34), le catalogue des
statues grecques que Tatien avait vues à
Rome. Son point' de vue dogmatique est orthodoxe.
Imbu d'esprit paulinien, il prêche la
misère morale de l'homme et la
nécessité de la réparation. Il
croit au Verbe, immanent au Père et devenu
une personne distincte lorsque, démiurge, il
crée le monde (ch. 5). Il insiste sur le
rôle du Saint-Esprit dans l'inspiration des
prophètes et l'uvre du salut. Le talent
littéraire de Tatien est supérieur
à celui de Justin. Plus
pénétrant et plus érudit que
lui, il met plus de logique dans ses
exposés, non sans glisser dans les
digressions. Son style, formé à
l'école des stoïciens et des sophistes,
est tantôt négligé,
tantôt affecté, semé
d'antithèses, de jeux de mots, de finales
rythmiques. Ce Discours produisit une grande
impression. Il a été cité avec
éloge par Clément d'Alexandrie et
Tertullien.
Le Diatessaron
(22),
reconstitué en quelque mesure, grâce
au commentaire qu'en fit Ephrem,
professeur à,
l'École de théologie d'Edesse, au IVe
siècle
(23),
était un évangile unique, obtenu par
l'addition systématique de textes pris dans
les quatre évangiles et disposés de
manière à donner un exposé
chronologique suivi de la vie et des enseignements
du Christ. Le cadre de cette vie a
été emprunté à Jean
(24). C'est
à Tatien qu'Eusèbe l'a
attribué (H. E. IV, 29). Ce
témoignage est confirmé par
Théodoret, évêque de Cyrhus
(nord-est d'Antioche) au Ve siècle. Dans son
livre sur les hérésies, il
déclare avoir trouvé, au cours d'une
tournée d'inspection à travers son
diocèse, plus de deux cents exemplaires du
« Diatessaron de Tatien ». Il lui
reproche d'avoir supprimé « tout ce qui
montre que le Seigneur était né de la
race de David selon la chair », et il dit que,
pour ce motif, il les a tous fait mettre en
dépôt pour introduire à leur
place les quatre évangiles. Vers la
même époque, Rebboula,
évêque d'Edesse, en avait interdit la
lecture dans son diocèse.
Bien différente du Discours aux
Grecs est la Supplique pour les Chrétiens
(grec Presbéia péri
Christianôn), adressée à
Marc-Aurèle et à son fils Commode, en
177 (25), par
Athénagore, philosophe
athénien très peu
connu (26). Il
y dit, d'un ton conciliant, sa confiance en la
sagesse de l'administration impériale, et il
affirme que Platon a eu un pressentiment de la
Trinité. Son style est concis jusqu'à
la sécheresse, mais il est assez correct et
teinté d'atticisme. Athénagore
défend les chrétiens contre
l'accusation d'athéisme, d'anthropophagie et
d'immoralité. Il lui oppose leur foi au Dieu
unique, au Christ et aux anges et le tableau de
leurs vertus. Il faut noter la prudence de sa
spéculation dogmatique, le soin avec lequel
il évite à la fois de
reconnaître deux dieux et de
déprécier le Christ et le
Saint-Esprit. « Le Fils de Dieu, dit-il, est
intelligence et Verbe du Père... Ils ne font
qu'un ». Quant au Saint-Esprit, il est «
une dérivation de Dieu ; il en
découle et il y rentre comme un rayon de
soleil ».
L'Apologie de Théophile est
adressée, non pas aux empereurs ou au
public, mais à un personnage, nommé
Autolycus, païen cultivé qui lui avait
reproché sa conversion. « Cette sorte
d'ouvrages, dit Puech, se rattache à un
genre littéraire qui a eu des
destinées brillantes dans la
littérature grecque d'abord, dans la
littérature latine ensuite, le Protreptique,
comme disaient les Grecs, l'Exhortation, comme
disaient les Latins » (II, p. 204). L'auteur
se dit païen converti, un peu à la
façon de Justin (Apol., I, 14). Il se
déclare originaire d'un pays voisin du Tigre
et de l'Euphrate (11, 24). Il a écrit peu
après l'an 180, date de la mort de
Marc-Aurèle, qu'il prend comme point
terminal de sa chronologie. Il faut peut-être
l'identifier avec Théophile,
évêque d'Antioche, mentionné
par Eusèbe, dans sa Chronique, qui date son
élection de 169, et par Jérôme
(De Viris, 25).
Les livres I et II de cette Apologie
sont présentés comme la
rédaction de deux entretiens que
Théophile aurait eus avec Autolycus. Ce
dernier lui avait demandé de lui montrer son
Dieu, Il avait vanté les
divinités païennes
et raillé le nom chrétien. Notre
apologète répond en dépeignant
le Dieu invisible mais que ses enfants
contempleront un jour. Il flétrit les
divinités du paganisme et insiste sur la
dignité des chrétiens. Autolycus,
impressionné d'abord, se ressaisit et nie
l'ancienneté de leurs livres sacrés.
Théophile lui répond (L. III).
Après avoir réfuté (ch. 1-15),
les accusations d'immoralité et
d'anthropophagie, il commence une discussion
chronologique. Sa conclusion est que Moïse a
dû vivre environ mille ans avant la guerre de
Troie. Son argumentation est ordonnée, assez
érudite et non sans finesse. Mais il s'y
montre trop dédaigneux pour la philosophie
et la science, et irrespectueux à
l'égard d'Épicure et même de
Socrate, dont la mort courageuse le laisse froid.
Sa doctrine théologique est orthodoxe, Il
affirme la « Trinité » (grec
trias)
(27).
L'épître à
Diognète
(28) est un
écrit plein de finesse littéraire et
de sentiment chrétien, adressé
à un Grec qui a été
peut-être le stoïcien de ce nom
mentionné par Marc-Aurèle dans ses
Pensées (L. I, § 6).
L'auteur - inconnu - l'a
rédigé à une époque de
violente persécution contre les
églises (§ 5 et 6). La peinture de la
vie chrétienne dans sa première
ferveur incite à le placer au IIe
siècle (Bardenhewer, Puech). Diognète
lui avait demandé - ou il est censé
lui avoir demandé - pourquoi les
chrétiens n'adoraient pas les
divinités païennes ou n'observaient pas
le culte juif, quelle morale ils pratiquaient entre
eux, et les raisons de l'apparition si tardive de
leur religion (§ 1). - Les
chrétiens, réplique notre
apologète, rejettent ces dieux parce qu'ils
ne sont que de bois, de pierre ou de métal
(2). Ils ne suivent pas le culte juif parce qu'il
est puéril et indigne de Dieu (3, 4). Vient
ensuite la peinture ardente de leur vie spirituelle
(5-7). En un tableau étincelant
d'antithèses, l'auteur montre cette race
nouvelle de convertis qui « ont un corps de
chair et ne vivent pas selon la chair », qui
« demeurent sur la terre mais sont citoyens du
ciel », qui « sont pauvres et
enrichissent les autres », qui « aiment
tout le monde et sont persécutés par
tout le monde ». En un saisissant
parallèle, il établit que « les
chrétiens sont dans le monde ce que
l'âme est dans le corps ». Il dit, par
exemple : « L'âme aime la chair qui la
hait elle-même ; les chrétiens aiment
ceux qui les détestent. L'âme est
emprisonnée dans le corps, et pourtant elle
est le lien qui le conserve ; de même les
chrétiens sont détenus dans la prison
du monde, et ce sont eux qui le maintiennent...
» Si leur religion a paru si tard, c'est que
Dieu a voulu faire sentir aux hommes leur
impuissance et leur corruption avant de leur
envoyer le Rédempteur (8-9). La lettre se
termine par un appel à la conversion (10).
Le point de vue de l'auteur est paulinien. Pour
lui, le Christ est. le Fils unique, et le salut de
l'humanité est un effet de la grâce de
Dieu.
Bien différent de
l'épître à Diognète est
le Persiflage (Diasurmos) des Philosophes.
païens. Son auteur, Hermias, personnage
inconnu, s'attache à montrer que ces
philosophes se contredisent dans leurs
théories sur l'âme et le premier
principe de l'univers. D'après Bardenhewer,
cet écrit paraît dater au plus tard du
début du IIIe siècle, car on n'y
trouve aucune allusion au néoplatonisme.
Quels ont été les résultats
de toute cette littérature
apologétique
(29) ?
Les empereurs n'en ont sans doute pas
pris connaissance. Quant au public qui l'a lue, il
a dû être froissé par les
attaques contre la civilisation et même par
l'outrance du procès fait à
l'idolâtrie. Les philosophes ont
été choqués sans nul doute par
l'imperfection de cette dialectique, l'appel
à l'accomplissement des prophéties
hébraïques en Christ,
l'interprétation parfois bizarre ou inexacte
des textes. Il y aurait de l'injustice, pourtant,
à placer les Apologistes au-dessous de leurs
contemporains païens. « Lucien, dit
l'éminent spécialiste Puech, est un
écrivain de premier ordre, mais son esprit
est superficiel, et, si sa lecture est
étendue, sa science est courte. Plutarque,
est le moraliste le plus délicat et le plus
nuancé, mais sa méthode n'a pas
beaucoup plus de rigueur que celle d'un
Athénagore. Epictète a tiré du
stoïcisme un héroïsme d'un accent
nouveau, parfois vraiment religieux ; mais il n'a
que dédain pour la recherche scientifique...
Les défauts les plus incontestables de la
culture des Apologistes sont souvent ceux de la
culture de leur temps » (II, p. 233).
On a prétendu qu'ils avaient
dénaturé la religion en la
rapprochant de la philosophie. On a vu, par
exemple, dans Justin, un penseur à peine
frotté de couleur évangélique.
Mais, peut-on répondre avec Puech, « en
s'adressant aux païens, les Apologistes ont
exposé certains aspects de la foi
plutôt que d'autres, dans
l'intérêt de leur propagande...
Ensuite, on simplifie beaucoup trop l'histoire du
christianisme primitif en refusant le nom de
chrétien à tout ce qui ne porte pas
expressément la marque des doctrines de
saint Paul... Disons enfin que le christianisme est
resté pour eux la vérité
unique, connue seulement par la
révélation » (p.
233-234).
Leur méthode de défense a
été imparfaite. De plus, ils ont trop
laissé dans l'ombre l'uvre
rédemptrice du Christ. Mais comme ils ont
senti et proclamé toute la valeur
apologétique des vies chrétiennes !
Ces peintures ferventes ont dû gagner bien
des âmes à la religion des saints et
des martyrs.
(1) Le plus ancien ms est celui de
l'archevêque Aréthas : on
l'appelle le Parisinus groecus 451 (il est
à la Bibliothèque nationale
à Paris ; il y manque le Discours aux
Grecs de Tatien). À consulter :
Freppel, Les Apologistes chrétiens du
IIe siècle, 3e éd. Paris 1888 ;
L. Laguier, La Méthode
apologétique des Pères dans les
trois premiers siècles, Paris 1905 ;
3. Rivière, Saint Justin et les
Apologistes du IIe siècle, Paris 1907
; Aimé Puech, Les Apologistes grecs du
IIe siècle de notre ère, Paris
1912, ; Goodspeed, Index apologelicus,
Leipzig 1912.
.
(2) Grec apologia, discours d'un
accusé qui se défend. il
.
(3) Voir à ce sujet Tertullien,
Apologétique, ch. 7 ss.
.
(4) Les Actes qui racontent leur
comparution et leur mort sont basés
sur un procès-verbal qui inspire
confiance.
.
(5) Conservée presque en entier
par Eusèbe (H. E. V., 1 ss).
.
(6) C. Jullian, Histoire de la Gaule. T.
IV, ch. XII.
.
(7) On a retrouvé les Actes de son
martyre. Les discours attribués
à Apollonios ont dû être
amplifiés par le rédacteur.
.
(8) Leurs Actes ont la forme d'un
procès-verbal très sobre qui
inspire confiance.
.
(9) Cet ouvrage a pu être à
peu près reconstitué
(édition Rendel Harris et Armitage
Robinson, Cambridge, 2e éd. 1893),
à l'aide de trois sources : un
fragment arménien, publié
à Venise en 1878, une traduction
syriaque, découverte en 1893, par
Rendel Harris, dans le monastère de
Sainte-Catherine, au mont Sinaï, et un
roman édifiant du VIIe siècle,
où Armitage Robinson a
retrouvé. dans le discours d'un
personnage, le texte même de l'Apologie
d'Aristide.
.
(10) Bibliographie. - Édition des
deux Apologies, par Pautigny, avec trad.
franç. (Hemmer-Lejay, Paris 1904) et
du Dialogue avec Tryphon, par Archambault
(même coll. 1909). - E. de Faye, De
L'influence du Timée de Platon sur la
théologie de Justin Martyr, Paris 1896
; Bert, Saint Justin, sa vie et sa doctrine,
Paris 1901 ; Feder, Justin Lehre von J.-C.
Fribourg-en-B. 1906 ; J. Rivière,
Saint Justin et les Apologistes du IIe
siècle, Paris 1907 ; Lagrange, Saint
Justin (coll. Les Saints), Paris
1914.
.
(11) Cette date est
suggérée par la mention (1re
Apol. ch. 29) de Félix, préfet
d'Égypte entre 148 et 154.
.
(12) Ainsi quand il tire argument de la
réalisation des prophéties dans
la vie et la mort du Christ.
.
(13) Les ch. 24-29 et 56-60
répètent ce qui a
déjà été dit et
signalent certaines contrefaçons de la
foi nouvelle.
.
(14) Pour ces deux Apologies, voir :
Wilm. Justin Martyr et son
Apologétique, Montauban 1897 ; Blunt,
The Apologies of J. M., Cambridge 1911 ;
Hubik, Die Apot. des J. M., Vienne 1912.
.
(15) Ce genre de controverse
dialoguée existait avant lui. On le
trouve dans un écrit qui paraît
un peu antérieur : la Discussion de
Papiscos et de Jason, mentionnée par
Origène dans son traité Contre
Celse IV, 52). Un chrétien y montrait
à un Juif, par la méthode
allégorique que « les
prophéties concernant le Christ
s'appliquent à Jésus ». Il
serait l'oeuvre d'un certain Ariston, de
Pella.
.
(16) Parmi les écrits perdus de
Justin, on doit mentionner son Traité
(grec Syntagma) contre toutes les
Hérésies, dont il parle dans sa
grande-Apologie (ch. 26).
.
(17) Bibliographie. - Harnack, Tatians
Rede an die Griechen, Giessen 1884 ; A. Puech
Recherches sur le Discours aux Grecs de
Tatien, Paris 1903 ; Zahn, Tatians
Diatessaron, Erlangen 1881 ; Stenning, art.
Diatessaron dans le Dictionary of the Bible,
d'Hastings.
.
(18) Discours aux Grecs, ch. XXIX.
.
(19) On ne sait as où il lut
composé, en tout cas pas a Rome
(Puech, Littér. grecque, II, p. 176,
note).
.
(20) Ce terme grec signifie la quarte
musicale.
.
(21) Parmi ses écrits perdus
citons un traité Sur les Animaux (ou
les Vivants), et un livre de Problèmes
(sur le sens caché des
Écritures).
.
(22) Cf Rubens-Duval, Littérature
syriaque, 2e éd. Paris 1900 ;
Baumstark, Geschichte der Syrischen
Literatur, Bonn 1922.
.
(23) On s'est également servi
d'une Harmonie latine et d'une Harmonie arabe
(publiée à Rome en 1888), qui
se donne pour une traduction du
Diatessarôn syriaque, faite par un
moine du Xe siècle.
.
(24) D'après Zahn, qui a
reconstitué le Diatessaron en 1881,
après la publication du commentaire
d'Ephrem (Venise 1876), il aurait
été composé d'abord en
syriaque. Il en trouve la preuve dans la
vogue que ce livre obtint en Syrie, plus
exactement dans la région d'Edesse,
où il devint le principal ouvrage
liturgique, sans y supplanter d'ailleurs les
quatre évangiles qui, au contraire,
ont fini par l'écarter. Pourtant, il
est plus probable que le Diatessaron fut
rédigé en grec. comme les
évangiles eux-mêmes
(Puech).
.
(25) Cette date est
suggérée par la mention (ch. 1)
de la paix profonde dont jouissait
l'Empire,
.
(26) Éditions Schwartz (Leipzig,
1891) et Geffcken (Leipzig, 1907).
.
(27) Pommrich, Théoph. von Ant.
Gottes und Logos lehre, Leipzig 1906.
.
(28) A consulter : Renan,
Marc-Aurèle, p. 426 ss ; Radford, The
Epistle to Diognetus, Londres 1908 ; Puech
II, p. 217-223. L'unique ms qui nous a
transmis cette épître - le ms de
Strasbourg, brûlé en 1870 -
l'attribuait à Justin, mais la
beauté de son style empêche de
retenir cette indication.. À noter le
silence des Pères sur cet
écrit.
.
(29) Voir les fortes réflexions de
Puech (II, p. 227-234).