Comme le frêle arbuste qui doit devenir un
chêne puissant reste caché dans le
taillis, les débuts de l'Église,
chrétienne ne nous apparaissent qu'à
demi voilés sous de pieuses traditions.
Quelques rayons, pourtant, éclairent un peu
ces sous-bois de l'histoire. D'après des
narrations dignes de confiance, utilisées
par les Actes, les disciples, encore très
émus de la catastrophe du Calvaire, se
réunirent plusieurs fois à
Jérusalem, avides d'évoquer les
grands souvenirs de leur Maître et de
recevoir l'effet de ses promesses. Ils avaient
été accablés d'abord, comme le
dénote l'amer découragement des
disciples d'Emmaüs
(1). Puis ils
s'étaient ressaisis en l'apercevant dans sa
gloire de ressuscité, au cours d'apparitions
émouvantes, dont la réalité
est attestée par le témoignage formel
de Paul
(1 Cor. 15, 5-8), et par la
transformation qu'elles produisirent en eux
(2). La mise en
commun de leurs expériences et de leurs
espérances devait être bientôt
suivie de la grande manifestation spirituelle du
jour de la Pentecôte, qui était chez
les Juifs la fête des Moissons. Cette
effusion se traduisit par des
phénomènes surprenants de
glossolalie, exclamations confuses qui donnaient
l'impression de l'ivresse
(Actes, 2, 13), et par un élan
d'évangélisation qui poussa Pierre
à rendre témoignage à la
résurrection de Jésus. L'Église était
fondée. Elle s'accrut d'autant plus
aisément que, fidèle aux
cérémonies juives; elle ne fut pas
inquiétée tout d'abord
(3). Pourtant,
elle avait ses réunions intimes, où
l'on rappelait les souvenirs du Maître, en
vivant dans sa communion et en bonne
fraternité. il s'y pratiquait un communisme
partiel, non pas de production mais de
consommation, où certains chrétiens,
tels que Barnabas, se distinguèrent par leur
renonciation à leurs biens
(4).
La grande pensée religieuse qui
animait les premiers chrétiens était
la foi en la résurrection de Jésus
(5). Ils y
voyaient un acte extraordinaire de Dieu,
très différent de la
résurrection des justes ou de celle - plus
générale - des justes et des
injustes, admises par les Juifs, accompli parce
qu'il était le Messie élu par lui et
pour le légitimer comme tel. Ils saluaient
aussi sa résurrection comme la garantie du
retour glorieux de leur Maître (parousie),
chargé de juger les hommes et de fonder le
royaume de Dieu
(Actes, 10, 42 ; cf
Marc, 14, 62). De plus, ils
commençaient à penser qu'elle lui
conférait déjà une certaine
puissance messianique, celle d'envoyer son
Esprit à ses disciples et
d'être spirituellement présent parmi
eux, en particulier dans la Cène. Ils
l'appelaient le « serviteur (grec païs)
de Dieu »
(Actes 3, 13 et
26), l' « homme approuvé
par Dieu »
(2, 22), sans spéculer encore
sur sa nature et son origine, comme le fait
remarquer Weizsoecker, et ils ne parlaient de sa
mort violente que comme d'un opprobre, levé
heureusement par sa résurrection. Cet « enthousiasme primitif »,
comme dit Harnack, ne tarda pas à
élargir la conception du Messie juif en
celle de. « Seigneur » (grec Kyrios),
être céleste incarné en
Jésus, qui devint l'objet d'un culte.
D'après Bousset, dont le livre Kyrios
Christos est devenu classique
(6), c'est dans
les églises d'origine hellénique que
cette idée se fit jour. On a soutenu,
d'autre part, que la notion et le culte du Kyrios
sont nés « dès les
premières années de la vie de
l'Église et sur le terrain palestinien
» (7).
Pourtant, chez les chrétiens d'origine
juive, le nom de Kyrios n'a pas dû être
en faveur, car il était le terme qui, dans
la Version des Septante, traduisait le mot
hébreu Adonaï, réservé au
Dieu unique. Par contre, le mot Kyrios était
fréquemment employé par les Grecs. Il
désignait le maître respecté,
ou encore les dieux sauveurs, adorés en
Asie-Mineure, en Syrie et en Égypte. Il est
donc vraisemblable que ce sont les chrétiens
d'origine grecque qui Pont appliqué les
premiers à Jésus. L'expression
primitive « serviteur de Dieu »
(païs Théou) fut remplacée par
celle de « Fils de Dieu » (uïos
Théou), d'autant plus aisément que,
en grec, païs signifie à la fois «
serviteur » et « enfant ».
D'autre part, la mort du Christ cessa
bientôt d'être un opprobre en
elle-même. Ses disciples y virent le chemin
douloureux mais inévitable qu'il avait
dû suivre. pour «
entrer dans sa gloire »
(Luc, 24, 26). De plus,
frappés de l'analogie
(8) entre ses
souffrances et celle du « serviteur de
Yahvé », célébré
dans
Esaïe (ch. 53), ils furent
amenés à leur "signer une valeur
expiatoire, ainsi qu'en témoigne saint Paul
(1 Cor. 15, 3). On constate, en
outre, à cette époque primitive, la
coutume de la « fraction du pain »
(Actes, 2, 42-46), où rien
n'empêche de voir la
célébration de la Cène, et le
rite du baptême dés adultes qui
attestait qu'ils avaient « reçu la
parole de Dieu »
(Actes, 8, v. 12, 13 et
38). Il y avait déjà
à ce qu'il semble, ce qu'on a nommé
une « catéchèse apostolique
», c'est-à-dire un certain type
d'instruction religieuse orale, sans doute assez
suivie, comme l'a pensé Reuss. Paul, en
effet, un peu plus tard, il est vrai, parle de
catéchistes
(Gal. 6, 6) et d'un « type
(modèle) de doctrine »
(Rom., 6, 17), et il fait cette
déclaration : « Voilà ce que
nous prêchons, soit moi soit eux (les
apôtres), et voilà. ce que vous avez
cru »
(1 Cor. 15, 11). Ce premier credo a
dû être assez rudimentaire, et on ne
peut prouver, comme le reconnaît le
Père Prat, dans son remarquable ouvrage sur
la Théologie de saint, Paul (T. Il, p. 39),
qu'il ait revêtu une forme invariable
(9).
D'après un récit digne de
foi
(Actes, 3, 1-4,
22), Pierre et Jean
soulagèrent un impotent à une porte
du Temple. L'émotion de la foule
dégénéra en trouble, et les
deux apôtres durent comparaître devant
le Sanhédrin, qui leur interdit de rendre
témoignage au Christ, sans pouvoir obtenir
d'eux un engagement à cet égard.
Bientôt, les chrétiens d'origine
hellénique éprouvèrent le
besoin d'avoir leurs chefs
spirituels, non pas des diacres
(malgré l'indication de
6, 3) mais des prédicateurs,
tels qu'Étienne et Philippe
(10). Dans ce
groupe, a la fois attirant et imprécis,
où, sous l'assistance aux
cérémonies du Temple, fermentait le
spiritualisme prophétique, se détache
la belle figure d'Étienne qui, avec une
magnifique témérité «
annonça devant ses juges assassins la fin
d'un cléricalisme nationaliste, et...
déroula, comme une fresque, l'apologie
majestueuse de la religion en esprit et en
vérité »
(11). On peut
dire, avec Causse, qu'il prépara le schisme
entre l'Évangile et la Loi et ouvrit la voie
à saint Paul. Sa violente critique du
Judaïsme causa sa perte, et elle attira une
grande persécution, non pas sur
l'église de Jérusalem dans son
ensemble, puisque les apôtres furent
épargnés
(8, 1), mais sur le groupement
helléniste.
Dispersés, ses chefs
s'adonnèrent à la mission
(8, 4). Philippe
évangélisa Samarie (8, 5-8),
où il convertit Simon le Magicien
(8, 13). Il baptisa un ministre
éthiopien sur le chemin de Jérusalem
à Gaza
(8, 38). D'autres firent des recrues
en Phénicie, en Chypre et à Antioche
(11, 19). De son côté,
Pierre exerça une activité difficile
à préciser, car la source qui la
raconte est déparée par le
merveilleux, et altérée par une
conception ecclésiastique qui exaltait
déjà l'autorité des
apôtres
(12). C'est
alors qu'apparaissent deux noms,
célèbres dans l'histoire de
l'Église, celui d'un centre missionnaire et
celui d'un apôtre, Antioche et Paul. Pittoresquement bâtie sur les
bords de l'Oronte, entourée d'un mur
d'enceinte pareil à une couronne
dentelée, qui enfermait
des vallons, où tombaient des cascades, des
jardins enchanteurs, des bois de lauriers et de
myrtes, des palais et des temples, Antioche
était une ville de luxe et de plaisir,
paradis des magiciens, où se pressait une
aristocratie coudoyée par 'une population
remuante et avilie. Mais il s'y forma vite une
église chrétienne, recrutée
dans la colonie juive, qu'avaient attirée le
commerce et le libéralisme de la
cité, ainsi que parmi les prosélytes
païens
(voir
Appendice V)
(Actes, 11, 19-21). « Il s'y
manifesta dès le principe, dit Auguste
Sabatier, un esprit tout différent de celui
qui régnait -dans l'église de
Jérusalem. Les Juifs et les païens se
fondirent ici pour la première fois dans une
même communauté. Le christianisme prit
une claire conscience de sa mission universelle
» (Encycl. Licht. art. Antioche). Ce fut la
ville de Paul, comme Jérusalem fut celle des
Douze, le foyer des grandes missions, la
première métropole de l'Église
après la ruine des églises de
Judée, la cité où, pour la
première fois, les disciples de Jésus
reçurent le nom de chrétiens -
christianoï
(Actes,
11, 26).
Tout ce qui touche à la pensée de
Paul a beaucoup attiré l'attention de la
critique dans le dernier demi-siècle
(13). On sait
avec quelle pénétration
éloquente Auguste Sabatier en a
démêlé et dépeint les
diverses étapes et l'enchaînement
(L'Apôtre Paul, 4e éd. 1911). Toutefois, cette oeuvre brillante
n'était pas sans lacunes. On a
étudié plus à fond la langue
de l'apôtre
(14), nie
l'authenticité de ses épîtres
(15) ou de
quelques-unes d'entre elles
(16). La
critique s'est appliquée aussi à
mettre en lumière les sources de sa
pensée. Pfleiderer a montré qu'il
devait aux rabbins sa méthode
d'interprétation de l'Ancien Testament, et
la forme de ses idées sur la chair, le
péché, la loi et l'expiation. Il a
noté ses emprunts aux modes de penser
helléniques ouvrant ainsi la voie à
de savantes investigations
(17). On a discerné ainsi chez Paul des
éléments philoniens, des rapports
avec le stoïcisme et les religions orientales,
des emprunts aux procédés de
rhétorique familiers à la Diatribe
philosophique grecque. Ces études ont eu
pour contre-coup de faire ressortir les
différences qui le séparent de
Jésus, dont des recherches parallèles
montraient la dépendance à
l'égard de l'hébraïsme
(18).
L'analogie de ces deux pensées a
été maintenue, au contraire, par
divers savants
(19). La
même opinion, plus disposée pourtant
à reconnaître quelques
différences, a été soutenue
par Goguel, dans un ouvrage important,
L'Apôtre Paul et
Jésus-Christ (Paris, 1904), et par Henri
Monnier, dans La Mission historique de Jésus
(20).
L'apôtre Paul était
né à Tarse, grand centre commercial
et foyer intense de culture philosophique et de
« mystères » païens
(20b). C'est
là qu'il apprit le grec et s'initia aux
procédés de rhétorique et aux
idées religieuses de T'hellénisme
(21). À
Jérusalem (d'après Actes, 22, 3), il
étudia la Loi et les méthodes de
discussion adoptées par les rabbins
(22). On le
voit ensuite persécuter durement les
églises de Judée
(Gal. 1, 23) dans son indignation
contre les disciples tissez hardis pour
présenter comme le Messie le novateur
condamné par le Sanhédrin. Soudain,
sur le chemin de Damas, a la suite d'une apparition
imprévue, se produit un
événement considérable,
réfractaire à toutes les explications
naturalistes
(23) ; il se
convertit... Sa préparation religieuse fut
courte
(Gal., 1, 16). Elle se fit en dehors
des apôtres de Jérusalem
(Gal. 1, .17), vis-à-vis
desquels il tint toujours à montrer son
indépendance. il eut, sans nul doute, pour
catéchistes, des chrétiens de Syrie.
« C'est à Antioche, suggère avec
raison Ernest Renan, qu'il se forma
définitivement »
(24).
À peine remis de sa grande
secousse, il se rend en Arabie
(Gal., 1, 17), au pays des
Nabatéens, à, l'Est et au Sud de la
Palestine, peuplé de Juifs, où il
commence ses prédications
(25). De retour
à Damas, il les continue dans les synagogues
(Actes, 9, 20). Menacé, il
s'échappe
(2 Cor. 11, 32-33 ;
Actes 9, 23-25). Il monte à
Jérusalem pour y faire la connaissance de
Pierre, mais il n'y voit que Jacques, frère
de Jésus, et il n'est pas
présenté à l'Église
(Gal. 1, 18-20). Il prêche,
ensuite en Syrie et en Cilicie, et ses
succès réjouissent « les
églises de Judée »
(Gal. 1, 21-23). Les Actes, qui
confirment cette activité
(9, 30), ajoutent
(11, 25) que Barnabas vint le
chercher à, Tarse pour l'emmener à
Antioche (de Syrie), où l'évangile
s'était déjà implanté
et dont ils instruisirent l'église pendant
une année entière. À cette époque - en 44
(26) - Paul fit
sa seconde visite à Jérusalem, pour
la conférence destinée a apaiser le
conflit qui commençait à surgir entre
les apôtres, aggravé par
l'intransigeance de certains
judéo-chrétiens, au sujet de
l'admission des païens dans l'Église,
(27). Il
était accompagné par Barnabas et par
Tite, ancien païen (pagano-chrétien)
incirconcis, Il exposa son « évangile
» à l'église, puis, en
particulier, à ses dirigeants. Il y eut
lutte, causée par
l'insistance de « faux
frères » qui réclamaient la
circoncision de Tite, mais Paul ne céda pas,
et son compagnon fut dispensé de ce rite.
Jacques, Pierre et Jean, les « colonnes de
l'église », leur donnèrent,
ainsi qu'à Barnabas, « la main
d'association », en leur recommandant
simplement de venir en aide aux églises
pauvres de Judée. À la suite de cette
conférence, Paul s'adonna
définitivement à
l'évangélisation des païens
(28), labeur
d'autant plus admirable qu'il était
entravé par une « écharde dans
la chair »
(2 Cor. 12, 7) Il y montra, dit
Guignebert, « une âme ardente et
mystique, un esprit rompu à la discussion,
en même temps qu'un sens pratique très
éveillé et une énergie
indomptable ».
En l'an 44, il entreprend son premier
voyage missionnaire
(Actes 13, 1-14). Accompagné
par Barnabas et Jean-Marc, il passe en Chypre et de
là en Asie-Mineure. À Perge,
Jean-Marc le quitte pour retourner à
Jérusalem. Après avoir visité
Antioche de Pisidie, Iconium, Lystres et Derbe,
Paul et Barnabas reviennent à Antioche de
Syrie. C'est alors, sans doute, qu'eut lieu
l'incident raconté par l'apôtre
(Gal. 2, 11-14), avec ses reproches
à Pierre qui, aprés avoir
fraternisé avec des pagano-chrétiens
d'Antioche, s'était séparé
d'eux à l'arrivée de partisans de
Jacques. II eut pour résultat la rupture
de Paul avec Barnabas.
Quelque temps après
(Actes 15, 40), il part avec
Silas pour un second voyage
missionnaire. Il parcourt la Syrie et la Galatie,
visite la Pisidie et la Lycaonie où il avait
déjà fondé quelques
églises, prend Timothée à
Lystres, et, se dirigeant vers le nord, il traverse
la Phrygie et la Galatie et arrive à Troas,
où il semble s'être adjoint Luc.
Guidé par un songe, il passe en
Macédoine et crée à Philippes
une église modeste mais très
dévouée. Maltraité par les
autorités de cette ville
(1 Thess. 2, 2), il part et suit,
avec ses compagnons, la grande route romaine (via
Egnatia), qui conduit à Thessalonique, port
de mer fréquenté, siège d'une
importante colonie juive, et il prêche avec
succès dans sa synagogue
(Actes 17, 1-10 ;
1 Thess. 1, 9-10). Ce séjour,
plus long que les trois semaines indiquées
par les Actes, fut marqué par des
persécutions qui atteignirent non seulement
l'apôtre
(1 Thess. 2, 2) mais les
fidèles
(1 Thess. 1, 6). Expulsé par
les magistrats, il gagna Bérée,
d'où, malgré le bon accueil des
Juifs, il dut bientôt s'éloigner pour
se rendre à, Athènes. Il y discuta
sur la place publique avec quelques philosophes
(29), mais n'y
fonda pas d'église, car il déclarait
un peu plus. tard
(1 Cor. 16, 15) que ses premiers
convertis en Grèce (les prémices de
l'Achaïe) avaient été
Stéphanas, de Corinthe, et les
siens.
Au printemps de l'an 50, Paul arriva
dans cette dernière ville
(Actes 18, 1). Il trouva du travail
chez un faiseur de tentes, Aquilas, Juif
chassé de Rome, avec ses compatriotes, par
un édit de Claude
(Actes 18, 2). Il le convertit ainsi
que sa femme, Priscille, et il prêcha dans la
synagogue. Rebuté par les Juifs, il
réunit des fidèles chez un certain T.
Justus, prosélyte grec, et il eut la joie de
voir venir à lui Crispus, le chef même
de la synagogue, qu'il baptisa
(l
Cor. 1, 14) contre son habitude. Mais
l'église se recruta surtout parmi les
païens
(l Cor. 12, 2), en
général artisans et
esclaves
(1 Cor. 7, 21 ;
12, 13). C'est pendant ce
séjour, qui dura du printemps de l'an 50
à la fin de 51, qu'il écrivit aux
Thessaloniciens, deux épîtres pleines
de tendresse apostolique, destinées à
les instruire sur le retour glorieux du Christ,
à les mettre en garde contre la
paresse. Paul se rendit de Corinthe à
Antioche de Syrie, d'où il repartit pour son
troisième voyage missionnaire. Il traversa
la, Galatie et la Phrygie, « fortifiant tous
les disciples »
(Actes 18, 23), pour se fixer
à Éphèse, probablement en l'an
53. Pendant trois mois, il parla librement à
la synagogue
(19, 7), puis, lassé par
diverses oppositions, il tint des réunions,
pendant deux ans, dans l'école d'un certain
Tyrannus
(19, 9). Ce séjour fut
marqué par de dures persécutions
(1 Cor. 16, 9 ;
Actes 20, 19), en particulier une
grande épreuve au cours de laquelle
l'apôtre crut'mourir
(2 Cor. 1, 8 ss), peut-être le
combat contre les bêtes fauves auquel il fait
allusion, dans
1 Cor.. 15, 32, ou bien un
emprisonnement (Origines, p. 140).
C'est à cette période de
sa vie que se rattachent ses épîtres
aux Corinthiens, ainsi que la lettre aux Galates et
même, croyons-nous, celle aux Philippiens.
Les épîtres de Paul ont
été des écrits de
circonstance, rédigés souvent
à la hâte, dans la noble fièvre
de l'apostolat, et pourtant elles sont des oeuvres
littéraires, où une pensée
surchargée et haletante se déverse en
un style vigoureux et elliptique, riche en
locutions originales et en formules inoubliables
qui ont fait de cet homme d'action, selon le mot
d'Edouard Reuss,« le créateur du
langage théologique de l'Église
» (30). De
plus, elles ont une portée
générale, car la tendance de leur
auteur à la systématisation a fait
d'elles assez souvent des exposés de
pensée et de vie
chrétienne
(31). Tel est
le cas, en particulier, des deux
épîtres Aux Corinthiens
(32),
admirables d'élévation, de sagesse et
d'éloquence, où son humilité
chrétienne et sa fierté apostolique
s'expriment en un langage tour à tour
énergique et tendre. Leur église,
troublée par divers désordres et des
divisions, s'humilia sous le fouet de ces reproches
et retrouva la paix. C'est aussi d'Éphèse,
semble-t-il, que Paul envoya sa touchante lettre
aux Philippiens, comme l'ont fortement soutenu
Goguel, Lake et Feine, frappés en
particulier par l'indulgence qu'il montre envers
ceux qui prêchaient Christ dans un esprit de
parti,
(1, 17-18), indice d'une
période où il pouvait encore
s'illusionner sur les dispositions des
judaïsants (judéo-chrétiens
fanatiques). Un peu plus tard, au cours d'un voyage
en Macédoine, pendant l'automne de 56, il
écrivit sa célèbre
épître aux églises qu'il avait
fondées dans la Galatie ancienne, pays
montagneux situé au centre de
l'Asie-Mineure. Elles avaient été
fort agitées, en effet, par des
judaïsants avides de ruiner son
évangile et son autorité.
Informé de cette défection,
l'apôtre frémit. « Il riposte, il
se défend et frappe à son tour ;
c'est un duel à mort entre la religion de la
lettre et celle de l'esprit »
(33). De son
coeur, lourd et assombri comme un ciel d'orage,
sort un de ces éclairs salutaires qui
montrent l'abîme, sa lettre fulgurante sur le
salut par la foi et la liberté
chrétienne, dont l'effet sur les Galates.
semble avoir été
décisif.
En revenant de Macédoine, Paul
fit un séjour à Corinthe. Ce fut
pendant l'hiver qu'Il y passa (56-57) qu'il
écrivit son épître aux Romains.
L'église de la capitale
paraît avoir été fondée
par des chrétiens d'Orient, qui avaient fait
des recrues dans le Judaïsme romain, où
l'on parlait le grec, puis parmi les païens.
L'élément pagano-chrétien y
était devenu prépondérant.
Cette église mixte n'était pas
divisée, et les dons spirituel s'y
exerçaient fraternellement avec une ferveur
spontanée et sans organisation officielle.
Paul se sentit pressé de lui écrire
pour lui annoncer sa venue prochaine et de
préparer en elle un point d'appui pour
l'évangélisation de l'Occident.
Peut-être voulut-il aussi vacciner ses
membres judéo-chrétiens contre la
fièvre judaïsante, toujours à
redouter. De là, cette grande
épître, justement renommée,
cours profond et émouvant d'instruction
religieuse qui se termine par d'admirables
exhortations morales
(ch. XII), et des conseils
ecclésiastiques, politiques et
sociaux.
De Corinthe, Paul se rendit à
Jérusalem, où il se mit en rapport
avec Jacques et les anciens. Il accepta leur
invitation à se soumettre à une
cérémonie juive pour désarmer
les préventions des
judéo-chrétiens, et il reçut
d'eux communication d'un décret favorable
aux anciens païens
(Actes, 21, 17-26). Peu après,
appréhendé par des Juifs d'Asie, qui
lui reprochaient d'avoir profané le Temple
en y introduisant des Grecs (Trophime sans doute),
il fut délivré par le tribun. Sur le
point d'être flagellé, il fut
épargné dès qu'il eut
invoqué son titre de citoyen romain.
Poursuivi à la requête des Juifs,
comme on peut le conclure de la lettre du tribun
à Félix
(Actes 28, 26-30), il ne tarda pas
à être transféré
à Césarée, où le
gouverneur résidait. La première
audience ne donna aucun résultat, et Paul
resta en prison pendant deux ans. C'est alors,
selon toute apparence, qu'il écrivit son
épître aux Colossiens, pour les
prémunir contre certains
hérétiques qui leur prêchaient
le culte des anges et l'ascétisme
(2, 18 et
23). Il chargea Tychique, porteur de
cette lettre, de remettre à Philémon,
chrétien de Colosses, un billet plein de
cordialité et d'esprit, le priant avec
insistance de pardonner à son esclave
Onésime qui s'était enfui de chez
lui.
Festus successeur de Félix, ayant
décidé de faire juger Paul par le
Sanhédrin, il demanda que la double
accusation de propagande religieuse illicite et de
sédition, dont il était l'objet,
fût déférée au tribunal
de l'empereur. Au début de l'automne de l'an
59, il s'embarqua pour Rome, où il parvint
après un naufrage et un arrêt
forcé à Malte. Il y obtint la
permission de loger dans une maison, sous la garde
d'un soldat, en attendant sa comparution. Sa
captivité se prolongea au-delà des
deux ans indiqués par les
Actes (28, 30). Le mystère
pèse sur la dernière période
de sa vie. Seuls, quelques billets,
conservés, à ce qu'il semble, dans
2 Tim. 1, 15-18, et
4, 6-19, révèlent
à la fois la tristesse du grand apôtre
qui se sentait abandonné des hommes et sa
foi triomphante dans l'attente de la «
couronne de justice »
(34).
(1) L'abattement des disciples, très
naturel en lui-même, ressort de cet
épisode
(Luc 24, 13 ss), que l'auteur du
IIIe Évangile n'aurait pas imaginé
à l'époque où
l'Église loin de se scandaliser dé
la crucifixion, s'en glorifiait (Voir Causse,
L'Évolution de L'Espérance
messianique, p. 88).
.
(2) Ce furent des apparitions renient
spirituelles, excluant la vue du corps de
Jésus. il est probable qu'elles furent
d'abord individuelles et devinrent ensuite
collectives, comme le suggère Lyder Brun,
professeur à l'Université d'Oslo
(Die Auferstehung Christi in dei,
ursprünglichen Ucberlieferung, Oslo 1925).
Selon la remarque de Goguel, ce schéma
n'a d'ailleurs, rien d'absolu (T. H. R. 2e
semestre 1926, p. 154).
.
(3) Pour l'indication des
éléments historiques des Actes,
voir Goguel, Introd. T. III, 1922, et nos
Origines, ch. III.
.(4) On note dans les
premiers chapitres des Actes une tendance
à l'exagération (nombre des
convertis, 2, 41 communauté des biens
présentée comme intégrale
et obligatoire, 4, 34-35).
.
(5) Voir le lumineux rapport de Lyder Brun,
Le Contenu religieux de la croyance à la
résurrection du Christ dans le
Christianisme primitif (Revue de Strasbourg,
nov.-déc. 1928). Quant à la
genèse de cette foi à la
résurrection, elle constitue un
problème psychologique très
délicat et mal éclairci (Cf
Goguel, La Vie et la Pensée de
Jésus : leur rôle dans le
Christianisme primitif, Revue de Strasbourg,
nov.-déc. 1925, P. 537-539).
.
(6) Kyrios Christos, Geschichte des
Christusglaubens von den Anfangen des
Christentums bis Irenaeus, Goettingue, 1913, 28
éd. 1921. Voir aussi Johannes Weiss,
Christus . die Anfange des Dogmas.
.
(7) Goguel, R H R 1926, 2e semestre, p. 144.
.
(8) Voir cette analogie fortement
soulignée' par Duhm, Israëls
Propheten, Tubingue 1922, p. 33 ss..
.
(9) La thèse contraire a
été soutenue par Seeberg (Der
Katechismus der Urchristenheit, Leipzig 1903, et
Das Evang. Christi, Leipzig
1905).
.
(10) Le rédacteur des Actes a fait
d'eux les premiers titulaires du diaconat, qui
ne fut établi que plus tard (Wellhasen,
Kristische Analyse - des Actes - 1914, p. 11
ss).
.
(11) Wilfred Monod, Du Protestantisme, IIe
partie, ch. Ill, P. 71.
.
(12) Comme l'a fait observer Wellhausen,
étrange est la substitution de Pierre
à. Philippe dans l'épisode de
Simon le Magicien
(Actes 8,
14-25).
.
(13) Voir d'intéressants
aperçus dans ha Préface
d'Eugène de Faye à la 4e
éd. de L'Apôtre Paul, et dans celle
de son petit livre Saint Paul (3e éd.
Fischbacher, Paris 1929).
.
(14) Noegeli, Der Wortschalz des Ap. Paulus
Goettingue 1925 ; Heinrici, Der litterarische
Charakler der N. T. Schriften, Leipzig
1908.
.
(15) Voelter, Paulus und seine Briefe,
Strasbourg 1905.
.
(16) Pfleiderer, l'illustre professeur
berlinois, a vu dans Colossiens et
Ephésiens l'expression du
«dentéro-paulinisme» ou
doctrine de Paul modifiée par ses
successeurs dans un esprit à la fois
spéculatif et ecclésiastique,
(Paulinismus, 2e M. Berlin 1901).
.
(17) Ramsay, Pauline and other Studies,
Londres 1906, Johannes Weiss, Beitrage zur
paulinischen Rhetorik, Gottingue 1914 ; Paul
Wendland, Die hellenistisch-romische Kultur in
ihren Beziehungen zu Judentum und Christentum,
Tubingue 19,12 ; Toussaint, L'Hellénisme
et t'apôtre Paul, Paris 1921. Il faut
nommer aussi Feine, Lietzmann, Werne, etc.
.
(18) Telle est l'orientation des livres de
Wrede, Paulus, Tubingue 1904, et d'Arnold Meyer,
Wer hal das Christentum begründet, Jesus
oder Paulus ? Tubingue 1907.
.
(19) Kaftan, Jesus und Paulus, Tubingue 1906
; Breitenstein, Jésus et Paul, Bâle
1908 ; Scott, Jesus and Paul (dans les Essays on
the biblical Questions of the Day,
édités par Swete), Londres 1909.
.
(20) On doit citer aussi Feine,
Jesus-Christus und Paulus, Leipzig 1902 ;
Julicher , Paulus und Jesus. Tubingue 1907 ; J.
Weiss, Paulus und Jesus, Berlin 1909 ; Prosper
Alfaric, Le Jésus de Paul, R H R 1927, p.
256 ss.
.
(20b) Pour les détails de la
carrière de Paul, voir la remarquable
Introd. de Goguel (T. IV) ou nos Origines, ch.
IV-VIII Sur Tarse, cf. Ramsay, The Cities of
saint Paul., Londres 1907, et Bohlig, Die
Geisteskullur von Tarsos, Goettingue 1913.
.
(21) On trouvera ce sujet traité plus
loin (ch. V).
.
(22) Sur cette action des rabbins, trop
dépréciée par Toussaint au
profit de celle des milieux grecs, consulter A.
Wabnitz, L'Apôtre, Paul et le
Judaïsme de son Temps 1887, et G.
Montellore, Judaïsm and saint Paul, Londres
1914. Guignebert, s'appuyant sur la
prédilection de Paul pour la Version
(grecque) des Septante, très en faveur
parmi les Juifs de la Dispersion, croit qu'il
étudia TEL Loi hors de Jérusalem,
peut-être à Antioche (Christianisme
P. 105-106).
.
(23) Cf Origines, p. 124-125 ; Gretham.
Machen, The Origin of Paul's Religion,
Macmillan, New-York, 1921.
.
(24) Les Apôtres p 226 Voir aussi
Bousset, op. cil. Heitmüller, Zum Problem
Paulus und Jesus (Zeitschrift für N. T.
Wissenschaft, 1912, p. 330), Guignebert
(Christianisme, ch. V).
.
(25) Loisy, La Carrière de
l'apôtre Paul - Revue Loisy
.
(26) Pour la chronologie de la vie de Paul,
nous suivons Goguel (cf. son art. B. H. R.,
1912, p. 285-339).
.
(27) Voir le résumé de cette
conférence dans
Gal. 2. 1-19, témoignage
plus sûr que le compte-rendu d'Actes 15
(cf. nos Origines, p. 103-104).
.
(28) La mission parmi les païens
est-elle une création paulinienne,, comme
le soutient Harnack ? La thèse est
contestée par Spitta (Jesus und die
Heidenmission, Giessen 1909. Il semble que la
pensée du Christ sur ce point ait
évolué. D'abord occupé des
Juifs (Épisode de la Cananéenne),
il sentit son horizon s'élargir,
paraboles de l'invitation aux noces, (les
vignerons, etc.). Mais c'est bien Paul qui a
développé et
réalisé, on sait avec quelle
ampleur, cette grande pensée en partie
peut-être - comme l'a
suggéré Ramsay - sous l'influence
de la culture hellénistique (cf. article
du professeur Ernest Morel, Annales de Bibliogr.
théol., août 1910), et celle de sa
qualité de citoyen romain qui l'inclinait
à l'universalisme (Guignebert).
.
(29) La comparution devant l'Aréopage
est bien hypothétique (voir Loisy, Les
Actes des Apôtres, Paris 1920, p. 662 ss,
et nos Origines, p. 107).
.
(30) Histoire de la Théologie
chrétienne... T. I., p. 12.
.
(31) Loisy, Les Épîtres de Paul
(Revue Loisy, 1921, p. 8-2 ss).
.
(32) Ces deux épîtres sont, en
réalité, la réunion de
plusieurs lettres adressées à
l'église de Corinthe. (On peut s'en
convaincre en lisant les
pénétrantes analyses de Goguel,
Introd. Tome IV : 2e partie, 1926, ou notre bref
exposé (Origines, ch. V).
.
(33) Bouvier, Le Divin d'après les
Apôtres, 1883, p. 79-80.
.
(34) On a supposé, sans pouvoir
invoquer des preuves décisives, que Paul
avait été libéré. Il
se serait rendu à Éphèse
puis en Macédoine, en Crète et en
Epire, et, de retour à Rome, il y aurait
subi le martyre, évènement
attesté par Denys de Corinthe,
Irénée et Tertullien qui parle de
sa décapitation). Cet
élargissement et cette seconde
captivité sont mentionnés par
Eusèbe et confirmés par la
tradition d'un voyage de Paul en Espagne,
conservée par le Canon de Muratori
(catalogue découvert en 1738 à
Milan par le célèbre
historiographe de ce nom). Ils peuvent s'appuyer
aussi sur cette déclaration de
Clément de Rome : « près
être arrivé au terme de l'Occident
et avoir rendu témoignage devant les
chefs il a été retiré de ce
monde »
(I ép. aux Corinthiens, ch.
V).