MARIE DURAND Prisonnière à la Tour de Constance (1715-1768)
CHAPITRE VII
Les délivrances
(1768-1776)
Marie Durand
oubliée
Une femme mourut encore à la
Tour, Suzanne Bonzige ou Madeleine Nivard. Elles restaient
désormais huit sous la voûte. Mais une année se
passera avant que nous puissions retrouver Marie dans sa lutte
dernière contre l'usure des mois interminables. Le destin
paraissait s'obstiner à la séparer d'une
libération pourtant imminente.
En Vivarais, Jean-Jacques Bevengut,
institué fermier du domaine des Durand depuis les arrangements
conclus par Cazeneuve, s'acquittait avec régularité de
son loyer.
Elle sort de la
Tour
A Aigues-Mortes Marie se croyait
oubliée. Cependant Saint-Florentin signa sa lettre de
grâce le 31 mars 1768, à Versailles. Le 11 avril l'ordre
de mise en liberté fut envoyé par l'Intendant au
lieutenant du Roi ; et trois jours après, la
prisonnière quittait la Tour où elle avait vécu
près de trente-huit ans.
Saint-Priest en rendit compte au ministre en
ces termes : « Monsieur, j'ai reçu, avec la lettre dont
vous m'avez honoré le 31 du mois dernier, l'ordre du Roy pour
faire mettre en liberté la nommée Durand, soeur du
ministre exécuté à Montpellier en 1732, qui
était détenue à la Tour de Constance depuis plus
de trente-six ans. Cette femme a été mise en
liberté le 14 de ce mois. »
Où se retira-t-elle ? Quelles voies
suivit-elle pour rejoindre son hameau natal ? Nos coeurs
éprouveraient de la joie à l'apprendre. Vit-elle
à Nimes, au passage, Paul Rabaut qu'elle ne connaissait qu'au
travers d'un long échange de correspondance ? Toutes questions
que nous ne saurions résoudre. Le seul indice qui nous soit
donné est une tradition orale recueillie par M. Aurenche et
selon laquelle la pauvre femme se serait momentanément
réfugiée à Saint-Jean, chez sa nièce
apostate, avant de reprendre possession de sa maison dont Bevengut
était toujours locataire. Celui-ci paraît avoir alors
avancé une somme assez importante, qui permit de remettre en
état les bâtiments où Marie allait
désormais achever sa vie.
Elle rentre au
Bouchet-de-Pranlex
Elle regagna le Bouchet-de-Pranles,
nous ne savons au juste quand.
A la Tour, cinq femmes, le 12 septembre,
restaient dans la prison presque déserte. L'une d'elles fut
graciée quelques semaines plus tard. Puis, le 11
décembre, après que la mort eût pris deux
recluses encore, Saint-Florentin écrivit au comte de
Saint-Priest : « Le Roi a bien voulu, Monsieur, accorder la
grâce à la nommée Chassefière et à
la nommée Suzanne Pagès, qui sont les seules
prisonnières à la Tour de Constance. Je vous envoie les
deux brevets qui sont nécessaires pour les faire jouir de
l'effet de cette grâce, et je vous prie d'en procurer
l'exécution. »
Les derrières
captives sont libérées
Le 26 décembre, l'Intendant
envoya les deux brevets à Canetta, et le jour même -
lendemain de Noël ! - les deux dernières captives
sortaient. La Tour fut définitivement fermée. Beauvau
avait arraché, après les autres, ces dernières
libérations à l'intolérance du
chancelier.
Marie Roux-Chassefière regagna son
village de Générac où elle devait mourir le 13
décembre 1779, âgée de 80 ans.
Marie
Vey-Goutèle se retire au Bouchet-de-Pranles
Marie Vey-Goutète vivait
maintenant avec Marie Durand. Une clause notariale nous fixe sur les
« meubles et effets « de leur vieille maison : « un
coffre en bois de noyer fermant à clef ; un autre en bois de
châtaignier ; un troisième en bois de chêne sans
serrure, une table en bois de noyer à deux tiroirs, une
crémaillère, un matelas, une paillasse, un chevet, une
couverture en laine de Catalogne formant le lit de la
propriétaire, soutenu sur deux bancs et des planches...
»
Au soir la vie
« On se représente,
écrit M. L. Aurenche, les deux femmes, vieillies avant
l'âge par les souffrances endurées à
Aigues-Mortes, menant, au milieu de cet humble mobilier, leurs menues
occupations journalières : la garde matinale de quelques
chèvres, la culture d'un petit jardin où poussaient des
légumes de saison, la recherche de l'eau jusqu'à la
vieille fontaine creusée par Etienne Durand, au temps
où la prospérité souriait encore au greffier
consulaire en pleines forces ; la préparation, dans la grande
cheminée noircie, sur la crémaillère, d'un repas
dont les menus de pommes de terre, de châtaignes, de soupe au
lard, ne variaient guère. Existence effacée qu'elles
élevaient par la prière, le religieux exemple qu'elles
donnaient dans ce hameau perdu, les souvenirs qui remplissaient leur
pensée, et leur assistance aux dernières
assemblées où Marie, « deux fois l'année
s'y traînait comme elle pouvait », ainsi qu'elle devait
l'écrire le 26 décembre 1773 à Paul Rabaut
(1). »
LA VIEILLE
CUISINE
(MAISON DE
PIERRE ET MARIE DURAND)
Le pasteur de Nimes ne cessa pas de s'occuper
des prisonnières maintenant libérées : le 20
février 1769 il envoyait à Amsterdam le reçu
d'une somme de 220 livres qu'il avait reçue du Comité
fondé là-bas pour subvenir à l'indigence des
persécutés, et qu'il avait remise aux trois
dernières captives. Il restait à Marseille, à
cette époque, onze galériens dont on s'occupait
activement d'obtenir la grâce.
Marie Durand
recueille un galérien
L'un d'eux, Alexandre Chambon, lui
aussi d'origine vivaroise, fut effectivement relâché le
25 mai suivant, sur l'intervention - encore - du prince de Beauvau.
Il avait été capturé en 1741 aux
côtés du vieux prédicant-prophète Dortial,
qui mourut héroïquement à Montpellier. Agé
de 73 ans, il se réfugia au Bouchet-de-Pranles où il
retrouva Marie Durand. Mais il était si affaibli que le
pasteur Teissier pouvait dire de lui, en signalant sa
libération : « Ce pauvre malheureux, à peine
sent-il son bonheur à cause de son âge ».
Marie intéressa Rabaut à son sort
et le pasteur obtint pour l'ancien galérien, toujours par le
Comité d'Amsterdam, une rente annuelle de 12 livres qu'il lui
fit passer par l'intermédiaire de son amie.
Le 10 janvier 1770, Marie
Roux-Chassefière et Suzanne Pagès venaient d'être
secourues à leur tour, mais cette fois par leurs amis de
Genève, et Rabaut en donnait avis à Chiron :
« J'ai remis en présence de
témoins, aux deux dernières prisonnières,
disait-il, les quatre louis dont on m'avait chargé. En
envoyant cet argent de Marseille, l'on m'a fait dire que ce serait le
dernier que ces femmes toucheraient. L'on fera comme l'on trouvera
bon, mais on me permettra d'observer : 1° que les
galériens n'ayant plus besoin de secours, bien loin de
là, les deniers destinés pour eux ne sauraient avoir de
destination plus analogue à l'intention des donateurs que
celle de secourir les prisonnières de la Tour qui sont
indigentes ; 2° l'une d'entre elles, Suzanne Pagès, est
encore jeune et pourtant hors d'état de gagner sa vie, ayant
une jambe cassée dont la plaie coule constamment...
»
La malheureuse, enfermée depuis 1741,
avait subi vingt-sept ans de réclusion. Elle était
quelque peu contrefaite et souffrait d'un abcès froid qui
entraînait une suppuration continuelle !
Soucis
d'argent
Les soucis, hélas !
n'allaient pas tarder à poursuivre Marie Durand jusque dans sa
retraite. En vain avait-elle prodigué à sa nièce
des trésors d'affection. Celle-ci ne put pas ou ne voulut pas
empêcher son mari de tendre à sa tante de
véritables traquenards. L'ancienne captive, infirme et
valétudinaire, dut se rendre le 5 septembre 1771 en
l'étude Jallat, de St-Vincent-de-Durfort. Il fallait
régler les questions d'intérêt laissées en
suspens depuis son retour, et qui l'opposaient à
Cazeneuve.
Elle devait à celui-ci ce que sa femme
avait remis à Bevengut lors de la libération de
l'héroïne, et les dépenses faites jusque-là
pour l'entretien de la ferme. Mais Anne Cazeneuve devait aussi
à sa tante les revenus des biens (ils appartenaient à
Marie) dont elle avait profité entre 1762 et 1768, dates du
départ d'Astruc et du retour de la prisonnière en
Vivarais. D'autres comptes aussi étaient en cours. Pour y
mettre un terme, on conclut un accord définitif suivant lequel
Marie Durand reconnaissait devoir à Cazeneuve les six cents
livres légués par Etienne Durand à sa
petite-fille, le 13 novembre 1748, et trois cents livres en surplus,
correspondant à la part revenant encore à Anne sur les
biens de sa grand'mère Gamonet. Le tout devait être
majoré d'une somme égale de 900 livres
représentant les intérêts échus depuis
1748. Marie s'engageait à verser là-dessus 600 livres
dans un délai de quatre mois. Le reste ne devait revenir
à Cazeneuve ou à sa femme qu'après son
décès. Mais elle leur devait en conséquence un
intérêt annuel de soixante livres, correspondant au taux
de 5 pour cent sur la somme de douze cents livres non
immédiatement remboursable.
La cruauté de
Cazeneuve
« Qu'on réalise la
situation, écrit le professeur Marmelstein (2) : une femme de 57 ans, infirme,
étrangère à la vie de tous les jours comme on
peut l'être après une captivité de trente-huit
ans, se trouvait appelée à faire valoir une ferme avec
ses vignes, ses châtaigneraies et ses pâturages. Et
voilà qu'un parent donnant ainsi la mesure de la souveraine
ingratitude d'Anne Durand-Cazeneuve à l'égard de sa
tante, presse celle-ci de payer une dette considérable qui,
pour ne pas être imaginaire, repose principalement sur un
héritage où le liquide est chose fort rare.
« Où prendra-t-elle l'argent que le
terrible neveu réclame et dont l'échéance est
à si bref délai ? »
Marie Durand
hypothèque ses biens
Elle hypothéqua ses biens et
se fit avancer le 27 janvier 1772 les 600 livres nécessaires
par un marchand de soie des environs de Privas, nommé Pierre
Marquet. Nous verrons bientôt de quelle exigence celui-ci
allait faire preuve envers sa débitrice.
Celle-ci était donc endettée de
300 livres vis-à-vis de son oncle Vabre, depuis 1760 ; de 200
livres vis-à-vis de Jean Chambonnet, depuis le 18 septembre
1763 ; et de 600 livres vis-à-vis de Marquet. Mais elle put
régler Cazeneuve en son temps et ne lui devait
désormais plus rien de son vivant.
Il lui restait toutefois à payer les
intérêts de ces diverses sommes. Elle s'adressa, une
fois de plus, à Paul Rabaut. Celui-ci fit parvenir une
requête à son ami d'Amsterdam, le pasteur Courtonne :
« Mlle Durand, libre enfin, écrivit-il le 3 juin 1772, se
trouve réduite, à ce qu'elle me marque, à une
affreuse misère. Elle comptait sur un bien, dont en effet elle
fut mise en possession ; mais une nièce le lui conteste...
» Le pasteur, si fidèle dans ses amitiés,
sollicitait le Comité de vouloir bien accorder une centaine de
pistoles à l'ancienne prisonnière : « Elle a
souffert pour la même cause que les confesseurs, ajoutait-il,
et il n'en est aucun dont la captivité ait été
aussi longue. »
Le Consistoire
d'Amsterdam vient au secours de Marie Durand
La demande fut transmise, et le 30
juin, le Consistoire de l'Eglise répondit « qu'il avait
trouvé bon et accordé, à la place d'un don de
cent pistoles, de faire à Mlle M. Durand une rente de deux
cents livres tournois par an ». Le 6 juillet, l' « ancien
» Reynier Willem Mess en avertit Rabaut.
Marie, informée de la mesure prise
à son égard, s'empressa d'adresser à ses
bienfaiteurs ses remerciements émus. Elle s'exprimait ainsi
:
« Je ne vous ferai pas de détail de
ma souffrance on vous en a fait sans doute la peinture. Il me suffit
de vous assurer que ma vie a été un tissu de
tribulations et de persécutions qui m'ont réduite dans
l'état le plus triste de la misère. Je me suis toujours
tue, parce que le Seigneur l'a fait. Vous avez adouci mes amertumes
par votre charitable bénéficence, que le digne M.
Rabaut, pasteur, m'a fait parvenir. Que vous dois-je, Messieurs ? Je
vous dois la vie ! Combien suis-je sensible à un si grand
bienfait ! Je manque de termes pour vous exprimer le sentiment de la
plus sincère reconnaissance dont mon coeur se sent
enflammé pour une si grande faveur. Mes larmes en sont un
fidèle témoin ; elles arrêtent ma plume...
»
Nouveaux
soucis
Comme si l'adversité
s'acharnait sur la pauvre femme, au lendemain même de l'octroi
d'une pension qui paraissait la préserver dorénavant de
tout souci excessif, son oncle Vabre mourut. Aussitôt le fils
aîné s'empara de la créance que son père
tenait contre Marie, à laquelle il réclama les 300
livres prêtées depuis 1760.

La quittance en fut passée à
l'étude Moze, pour une somme de 315 livres 8 sols. Pour se
libérer, l'héroïne eut recours à Catherine
Goutès, qu'elle avait élevée à la Tour,
et qui, fixée depuis 1758 à Bréau, était
devenue la femme d'un fabricant de bas de soie, Pierre Causse. Le 29
septembre 1772 la jeune femme avança 350 livres à celle
qui avait si tendrement veillé sur ses premières
années. Mais Marie n'en était pas pour autant
délivrée de ses tracas. N'ayant plus rien, elle
emprunta à Matthieu Coing quelque somme pour vivre. Coing
était un bourgeois de Privas, riche et estimé. Quelques
mois plus tard, il allait obliger plus vivement encore sa
débitrice en lui avançant cette fois, le 6 mars 1773,
six cent quarante-sept livres, représentant ce qu'il fallait
rendre maintenant à Pierre Marquet. Ce dernier n'avait pas
hésité à poursuivre Marie par commandement et
par instance. Il devenait donc urgent de se mettre en règle
avec lui.
L'ancienne captive était
libérée vis-à-vis de Vabre et de Marquet ; mais
elle restait lourdement endettée vis-à-vis de Matthieu
Coing, de Catherine Goutès-Causse et de Jean
Chambonnet.
A celle-là elle put restituer,
dès le 6 août 1773, la totalité de la somme
due.
Marie Durand continue
à correspondre avec Rabaut
Dans sa solitude, elle continuait
à correspondre avec Paul Rabaut. Les lettres du ministre lui
étaient devenues une douce habitude qu'elle le priait de lui
continuer. Elle lui écrivait d'une main tremblante, le 26
décembre suivant :
« Après vous avoir assuré de
la sincérité de ma respectueuse reconnaissance pour
toutes les bontés que vous avez pour moi, je vous dirai qu'on
m'a dit qu'on ne vous avait point fait de reçu de quarante
livres que vous aviez envoyées au pauvre Chambon. Je vous
dirai, Monsieur, que cette somme lui fut remise et douze livres
à moi, dont j'eus l'honneur de vous faire mon reçu.
Mais le pauvre homme est dans un grand besoin. Ainsi, ayez la
bonté de lui faire passer ce qui est dû depuis le temps,
car il est dans la nécessité., Vous pouvez à ce
qu'on m'a assuré, vous servir du monsieur qui remettra ma
lettre à M. Regard pour vous la remettre. Je vous supplie de
vous souvenir de ce pauvre vieillard ; je l'espère de votre
rare bonté. Il vous fait mille compliments et à ses
bienfaiteurs. Je vous avais fait passer ma lettre de remerciement
pour mes généreux amis du pays étranger, mais je
me trouve avec cette seule feuille de mauvais papier.
Consolations
Je ne sais si Mme de Boissy est
encore dans votre bon pays. J'en ai point de nouvelles. Honorez-moi
des vôtres, je vous en supplie, mon cher pasteur. Elles me sont
très nécessaires dans l'état triste et pitoyable
où je suis. Je n'ai d'autre consolation, dans mes cuisants
remords, que de l'Ecriture et de vos chères lettres. Mais
elles me sont bien rares ; prodiguez-les-moi un peu plus, je vous en
conjure par les entrailles de Christ. Ayez compassion d'une
créature qui n'a de consolation que deux fois l'année,
qu'elle s'y traîne comme elle peut.
« Il n'y a de jour que je ne parle de vous
avec Goutête ; alors je m'égaye un peu. Conservez-moi
votre pastorale protection, que je tâcherai m'en rendre digne.
Priez le Seigneur qu'Il me fortifie. Soyez bien persuadé, cher
et honoré pasteur, que je ne vous oublie point dans mes
prières, ni votre aimable famille. Puissent-elles être
exaucées ! De combien de sortes de grâces vous seriez
tous couronnés ! Soyez bien persuadé, monsieur et cher
pasteur, de ma sincérité et de mes sentiments
respectueux et reconnaissants. »
Le post-scriptum suivant accompagnait ces
lignes: « Faites-moi la grâce de faire agréer mes
respectueuses salutations à madame votre digne épouse
et à toute votre aimable famille que je chéris
infiniment.
Si vous voyez Mme Durand, de la Belle-Croix, ma
plus chère cousine, vous me feriez bien plaisir l'assurer de
mes propres respects ; je ne l'oublie point. Suppliez, s'il vous
plaît, à mon griffonnage. Ma nièce est fort
affaiblie. Goutête vous assure de ses profonds respects.
»
« Ma nièce est fort affaiblie !
» Marie n'avait donc pu se résoudre à se
désintéresser tout à fait de sa nièce
ingrate et dure. Simple trait qui en dit long sur la
fidélité d'un coeur pourtant si cruellement
ulcéré...
Encore la
maladie
La maladie, maintenant, allait
fondre une fois de plus sur l'humble huguenote. Comme elle s'essayait
à marquer, le 26 juillet 1774, sa reconnaissance à ses
bienfaiteurs d'Amsterdam dont elle venait de recevoir sa pension,
elle leur disait dans sa foi restée jeune et fervente, «
qu'après avoir joui des jours les plus heureux, jusqu'au
delà [des limites normales] de la vie humaine », elle
leur souhaitait d'être tous « élevés au
faite de la félicité et de la gloire » ; mais elle
ajoutait qu'elle était convalescente, « d'une maladie
longue et violente ».
Elle refait son
testament
Sentant que la fin pouvait
désormais la surprendre d'un jour à l'autre, elle fit
établir son testament par le notaire Jallat devant qui elle
avait dû signer quelques années plus tôt le dur
contrat que lui imposait Cazeneuve.
Cette fois elle révoqua les dispositions
prises à Aigues-Mortes le 25 octobre 1760. Elle
déshéritait sa nièce, en lui laissant suivant
l'usage les 5 sols symboliques par lesquels toute réclamation
devenait impossible à l'apostate, hormis celle des 1.200
livres reconnues par l'accord de septembre 1771. Anne était
nommée, elle avait sa part. Quant au reste de sa maigre
fortune, Marie la léguait à Marie Vey-Goutet, sa
compagne.
Mais nous ne saurions mieux faire que de
recopier la pièce en son entier :
« Testament de demoiselle Marie
Durand
« (ff. 251 et 252 du 116e volume, Fonds
notarial de Privas).
« L'an mil sept cent soixante-quatorze et
le douzième jour du mois de septembre après midy, par
devant nous, Louis Jallat, notaire royal soussigné, et en
présence des témoins basnommés actuellement
assemblés a été présente la personne
demoiselle Marie Durand, fille de feu Estienne et de Claudine
Gamonet, habitante du lieu du Bouschet, paroisse de Pranles, laquelle
estant avancée en âge, en parfaite santé et dans
les bons sens, mémoire et entendement, ainsi qu'il nous a
apparu et auxdits témoins, voulant dispozer de ses biens, elle
nous a mandé venir auquel effet de son gré qu'elle nous
a dicté et prononcé intelligiblement son testament
nuneupatif écrit, et disposition de dernière
vollonté comme suit, elle a recommandé son âme
à Dieu et a eslu la sepulture de son corps au cimetière
qu'il plaira à son héritière basnommée.
Et venant à la disposition de sesdits biens, elle a dit
qu'à l'égard de son aumone et honneurs funèbres,
elle s'en rapporte à la discrétion de sadite
héritière. Plus elle dit qu'elle donne et lègue
par droit d'institution héréditaire particulière
à dem. Anne Durand, sa nièce, femme de Jean-Claude
Cazeneuve, cinq sols pour tout ce qu'elle peut espérer sur
sesdits biens. Et au surplus des biens, meubles, immeubles, voix
droits et actions presens et avenir desquelz ladite testatrice n'a cy
dessus disposé de sa propre bouche, elle a nommé et
institué pour son héritière universelle
demoiselle Marie Vey, veuve de Jean Goutet, qui l'a servie depuis
environ trente années, pour dudit héritage et biens en
user et disposer à ses plaisirs et vollontés, à
la charge de payer ses debtes et susdits legats. Ladite demoiselle
testatrice a dit que c'est son dernier testament nuneupatif
écrit et disposition de dernière vollonté
qu'elle veut qu'il vaille par ce droit celui de codicille et
donation, à cause de mort, ainsi que mieux le peu de droit,
revocant tous precedents testamens et dispositions. »
Nouvelles
dispositions
En dépit de ces
dernières affirmations, Marie allait, une fois encore,
modifier entièrement ces clauses au cours des mois qui
suivirent. La vie devenait sans doute de plus en plus difficile pour
elle et sa vieille compagne. Les terres étaient en friches.
Elle omit donc de faire régulariser le testament à
peine établi, et, le 21 juillet 1775, elle mit à
exécution un autre projet plus conforme à ses besoins
réels : elle reconnut comme son légataire universel le
jeune et énergique négociant Jacques Blache. Celui-ci
du moins serait capable de rendre aux domaines abandonnés leur
valeur d'autrefois. Devant Me Moze, « de son gré voulant
témoigner sa sensibilité » à son
compatriote (Blache était tanneur aux environs de Privas, et
ses parents étaient natifs de Pranles), elle lui fit «
donation entre vifs, pure, parfaite, irrévocable... d'un
domaine en propriété et dépendance....
même des meubles et effets qui se trouveraient à son
décès dans sa maison et domaine... »
Puis elle se réserva pour elle et la
Goutête, jusqu'à leur décès, quelques
produits de la propriété : « Quatre setiers de
seigle et quatre de froments, et la moitié d'un cochon gras
». Elles conservaient en outre la jouissance viagère
d'une chambre près de la cuisine, et d'un galetas au-dessus :
c'était tout juste de quoi vivre dans la plus extrême
simplicité, presque le dénuement.
Les biens donnés furent
évalués 4.000 livres, et l'acte fut
légalisé à Privas.
Rabaut ne négligeait pas de faire
parvenir à l'humble femme la pension accordée par
Amsterdam. Puis il en faisait tenir le reçu à ses
protecteurs. C'est ainsi que, le 15 octobre 1775, Marie
écrivait ce billet, le dernier que nous possédions de
l'héroïne :
« Messieurs, très honorés et
généreux bienfaiteurs, j'ai reçu les 200 livres
que votre pieuse et charitable bonté veut bien m'accorder. J'y
suis toujours plus sensible. Je manque de termes pour vous exprimer
les sentiments d'un coeur qui n'existe que par votre pieuse
libéralité. Dieu sait les voeux ardents que je lui
adresse en votre faveur et celle de vos chères familles. S'ils
sont exaucés, vous n'aurez rien à désirer ni
pour cette vie, ni pour l'éternité, puisque vous serez
tous couronnés de toutes les faveurs de la nature, des
trésors de la grâce dans cette vie, et, dans
l'éternité, de la gloire et de la
félicité.
« J'ai l'honneur d'être, avec les
sentiments de la plus vive, de la plus sincère et de la plus
respectueuse reconnaissance, Messieurs très honorés et
généreux bienfaiteurs, votre très humble et
très obéissante servante,
« DURAND.
« En m'accordant le temporel, ne me
refusez pas le spirituel, j'en ai grand besoin. »
Elle avait dû s'endetter de deux cents
livres encore vis-à-vis de son amie, Mme Boissy. Elle lui en
rendit, il est vrai, la moitié dès cette année
1775.
Rabaut reçut la courte lettre et la
transmit au Comité quelques semaines plus tard. Puis un nouvel
hiver survint, au cours duquel, le 3 mars, mourut Jean-Jacques
Cazeneuve. Anne restait seule. Déjà elle avait perdu
ses deux enfants, Marianne et Charles-Philippe.
La
libération
Et quand l'été eut
étendu sa vive et chaude lumière une fois encore sur
les vieilles murailles de la maison familiale et sur les champs que
Blache commençait à peine à remettre en valeur,
aux premiers jours de juillet 1776 la « grande
libératrice » que la prisonnière saluait en 1766,
arracha la pauvre femme aux vicissitudes d'ici-bas (3).
Sa nièce n'oublia pas ses
intérêts et tira tout aussitôt sur Blache la
lettre de change correspondant aux 1.200 livres qu'à titre de
légataire le marchand devait lui remettre selon les accords de
1771.
Paul Rabaut reçut vers cette
époque l'envoi du Comité d'Amsterdam. Il en fit
parvenir le montant à l'un de ses collègues vivarois,
mais celui-ci avisa l'illustre pasteur du décès de
l'héroïne. Alors Rabaut demanda aux administrateurs que
la somme fût utilisée pour payer les dettes que Marie
avait contractées vis-à-vis de Mme Boissy « sur
cette pension à recevoir », et qui s'élevaient
à cent livres encore.
Le 15 septembre 1777 enfin, Jean Chambonnet, de
Maléon, reçut de Blache les 200 livres qu'Anne, au
temps où elle était encore fidèle, lui avait
empruntées le 18 septembre 1763 au nom de sa tante.
Goutête demeurait seule au
Bouchet-de-Pranles. Nul indice ne nous renseigne sur l'heure de son
départ.
Nous avons fini.
Devant nous s'est déroulée, de
détail en détail, une longue histoire, humble et
tragique. Ne sentirons-nous pas l'émotion nous saisir ? La foi
de l'héroïne a survécu, malgré tant de
souffrances. Jusqu'au bout, Marie Durand est restée
fidèle.
C'est le seul intérêt de ce livre
que de nous permettre de la retrouver sans cesse si forte et si
tendre, dans la simplicité de son âme sans fraude. Une
lumière extraordinaire rayonne ainsi du chaos apparent des
cruautés humaines.
Que le rêve nous conduise donc en pleine
et libre ferveur, depuis la Tour aux lignes immuables jusqu'aux
croupes abruptes du Vivarais. Si l'injustice des choses de ce monde
paraît avoir accablé sans mesure la grande et sainte
femme, elle pouvait à bon droit se souvenir du mot de son
Maître : « Vous aurez des tribulations » Car, dans sa
vie sacrifiée, mais triomphante, elle en réalisait une
fois de plus la promesse : « Prenez courage, j'ai vaincu le
monde. »
|