MARIE DURAND Prisonnière à la Tour de Constance (1715-1768)
CHAPITRE VI
L'attente (1759-1768)
Anne Durand retourne
en Vivarais
A l'issue de son séjour
à Aigues-Mortes, Anne Durand se rendit à Craux,
près de St-Pierreville, chez son oncle Marc Rouvier.
Déjà Paul Rabaut intervenait à Nimes en sa
faveur. Alors qu'elle était auprès de sa tante, il
avait écrit à Chiron : « Elle pourra, si elle le
veut, gagner ici honnêtement au moyen de son aiguille, car on
assure qu'elle brode très bien. Quant à moi, je ferai
comme si était elle ma soeur ou ma fille. »
Le pasteur restait aussi en relations
étroites avec Marie. Celle-ci, plus que jamais, se laissait
aller à l'espérance. « Monsieur et très
cher Pasteur en Jésus-Christ, lui écrivit-elle le 4
février 1760, que je suis extrêmement flattée que
vous ayez reçu ma lettre avec plaisir ! C'est un délice
excellent pour moi que mon pasteur, que je respecte, que j'aime
très cordialement, daigne faire attention à ce que lui
dit sa brebis captive. Cette faveur me console et me fait supporter
mes peines avec patience et avec joie. » Les prisonnières
avaient alors de grands sujets de confiance ; elles le croyaient du
moins 1 M. de Roqualte, le commandant du château
d'Aigues-Mortes, se montrait bienveillant envers elles. Aussi Marie
disait-elle au pasteur du Désert : « La nouvelle que j'ai
eu l'honneur de vous apprendre est d'autant plus vraie que M. de
Roqualte reçut, avant-hier soir, un ordre de M. de Thomond de
lui envoyer un état de nos noms, conforme à ceux que je
vous ai envoyés plusieurs fois, et comme M. le Major n'est pas
en ville, M. de Roqualte m'a commise pour le faire remettre demain
à M. de Thomond, qui doit partir incessamment pour Paris, de
sorte que hier, après le service de la prière, je
travaillai à cet ouvrage. »
Bruits divers
Les prisonnières
connaissaient les mille bruits du dehors. L'oreille toujours aux
aguets, uniquement préoccupées de leur
délivrance, elles croyaient trouver des signes favorables dans
les circonstances les plus étrangères à leur
situation. A cette époque, la France était
épuisée par la longue et désastreuse guerre de
Sept ans, qui se prolongeait contre toute attente. A bout de
ressources, le roi avait contraint les puissants de son royaume,
courtisans et financiers, de porter leur vaisselle d'or et d'argent
à la Monnaie. A leur tour les églises catholiques, qui
renfermaient tant d'objets précieux, durent se
dépouiller d'une partie de leurs richesses pour le salut du
pays. On racontait que le Souverain avait mandé
l'archevêque de Paris. Celui-ci s'informant de ce qu'on
réclamait de lui : « tout, aurait répliqué
le roi, sauf les vases sacrés ». On voulait voir dans
cette réponse la volonté nettement affirmée de
la Cour de faire participer le clergé lui-même aux
charges de l'Etat. Les prisonnières recueillirent avec joie
ces bruits et Marie Durand se hâta d'en informer Rabaut, qui
les avait certainement connus avant elle :
« Peut-être que le clergé
n'aura pas toute la satisfaction qu'il souhaite. Sa Majesté a
donné ordre de lui remettre tous les ornements des
églises, en or, en argent, sans aucune réserve ; de
façon que l'archevêque de Paris voulût
lui-même savoir de Sa Majesté ce qu'elle demandait des
églises ; Elle répondit : « Tout ». Ce grand
prélat voulut tâcher d'obtenir une modération ;
Sa Majesté répondit qu'on pouvait aussi bien se
prosterner devant un morceau de bois que devant l'or et l'argent ; de
sorte que tout a été porté à la Monnaie,
jusques à la clochette, à ce que m'ont dit deux
catholiques romains, me protestant l'avoir vu de leurs propres yeux
à Montpellier. »
Puis l'héroïne parle d'une
tentative d'assassinat ,dont Louis XV aurait failli être la
victime : « On dît ici qu'on avait encore osé
attenter contre la personne sacrée de notre bien-aimé
monarque et qu'on avait trouvé un écrit sur la table,
qu'il y avait cette inscription : « Si nous t'avons
manqué cette fois, nous ne te manquerons pas une autre. »
Sa Majesté étant informée de cela, voulut
l'écrit, et, comme quelqu'un s'en était saisi, on l'a
arrêté. Cela est arrivé tout récemment,
à présent on ne veut pas ici qu'on parle de cette
époque. » Puis la trop crédule prisonnière
se faisait ,encore l'écho d'un autre bruit : « J'oubliais
encore de vous dire qu'un des grands ingénieurs a
décampé du royaume, il y a autour de quinze jours. Il a
emporté le plan de cette ville et celui de Montpellier ; son
évasion a jeté une terrible terreur. On l'accuse
d'avoir volé la province... »
Elle voit un présage favorable dans les
circonstances les plus insignifiantes, mais sa pensée
s'arrête surtout avec confiance sur la démarche de M. de
Thomond et les sympathies de M. de Roqualte : « Aujourd'hui, M.
de Roqualte a dit ces propres termes : qu'il nous plaignait de tout
son coeur ; qu'on devrait ôter d'ici d'honnêtes gens pour
y mettre des impudiques (1) ; qu'il donnerait dix louis pour que
la chose fût. Voilà, Monsieur et cher Pasteur, les
nouvelles que je peux vous donner. La première est d'autant
plus vraie qu'on me l'a assurée, et la seconde me la confirme,
attendu que jamais aucun commandant de province n'avait
demandé notre état. Dieu veuille qu'elle soit
favorable... Il me paraît, Monsieur et très cher
Pasteur, que les événements s'accordent assez bien avec
la Sainte Ecriture et que la délivrance de notre sainte Sion
s'approche. Le bon Dieu hâte cet heureux moment, fasse
approcher notre cher monarque de son esprit de jugement, mais
plutôt qu'il lui plaise l'en revêtir et le rendre plus
précieux que l'or même ! Je ne demande point s'il serait
besoin de faire un placet pour Sa Majesté. Vous êtes
très sage et très prudent, plus que l'or d'Ophir.
»
Après avoir recommandé à
son correspondant un paquet qu'elle destine à sa nièce,
elle termine par des remerciements et des voeux : « Je vous suis
infiniment obligée, Monsieur et très cher Pasteur, de
la pieuse exhortation que vous avez la bonté de me faire, Je
ferai de mon mieux pour en faire usage. Continuez-moi, s'il vous
plaît, votre protection et votre chère amitié
pastorale, que je prise infiniment, plus que tous les trésors
du monde. Priez Dieu, je vous supplie, pour moi, et soyez
persuadé que je ne vous oublie jamais, ni votre chère
famille, et si mes prières sont exaucées, vous la
verrez couronnée des grâces et de la gloire de la maison
de Dieu, et l'éternelle félicité en fera le
couronnement à la fin des siècles. »
Marie Durand se
préoccupe maintenant de ses biens.
Jusque-là elle semblait
s'être désintéressée de la gestion de ses
biens du Bouchet, laissés depuis la mort d'Etienne Durand au
jeune Pierre Astruc, mais elle commença vers cette
époque les premières démarches qui devaient
tendre à liquider ces affaires délicates : il importait
d'assurer le séjour d'Anne en Vivarais, où elle
paraissait maintenant revenue pour toujours.
Astruc était catholique, et comme tel il
pouvait jouir de son patrimoine en toute tranquillité.
Marié le 31 janvier 1758 avec Marie Sibleyras, il n'avait pu
hériter que d'une petite partie des biens appartenant à
son père, car celui-ci avait quatre autres enfants, et il lui
était sans doute très agréable de se trouver
à la tête d'un domaine, même en dépit des
clauses restrictives mises par Etienne Durand dans l'acte de
location.
Procédures
La prisonnière l'assigna
donc par exploit, le 17 mai 1760, et le fit inviter à «
délaisser les maisons et autres biens, avec les bestiaux, les
effets, les semences, dont il s'était emparé depuis le
décès d'Etienne Durand ».
Il refusa. Marie, par un nouvel exploit lui
rappela les termes du testament de son père qui l'obligeaient
à lui restituer ses biens « si elle venait, comme elle
l'espérait, à obtenir sa sortie et sa liberté de
la Tour ».
Astruc sentit le terrain peu solide et il
accepta de signer, le 29 juillet 1760, un compromis en l'étude
Reymondon, de St-Pierreville. Il déclara se désister
« de l'utilité du testament d'Etienne Durand, dont les
biens ainsi que ceux de sa femme deviendraient la
propriété de leur fille à partir du 25 mars 1762
».
Il promit d'abandonner le mobilier, ainsi que
les cabauds, le bétail et les récoltes de cette
année 1762 ; une cuve à vin, deux « arches fermant
à clé », une crémaillère, une
charrette. Quant au bétail, une estimation antérieure
l'avait évalué 262 livres.
Il reçut 350 livres en échange,
et le droit de conserver les fruits divers recueillis par lui depuis
la mort du vieux greffier, en compensation des 969 livres 12 sols
qu'il avait versés aux créanciers de ce dernier. La
pension de 20 livres qu'il devait servir à la
prisonnière lui fut abandonnée, et Marie s'engagea
à payer à sa nièce les 600 livres
léguées à celle-ci par son grand-père.
Survint un deuxième accord, le 28 août 1760, devant Me
Darnaud, notaire à St-Pierreville. Anne Durand
représentait sa tante en vertu d'un pouvoir que la recluse
avait fait établir dix jours auparavant par le notaire
Crouzet, d'Aigues-Mortes. La jeune fille s'engagea à verser
300 livres à Etienne Vabre, son oncle, avec lequel Astruc
était en procès à l'occasion d'un
règlement de comptes relatifs aux biens qu'il devait
délaisser.
Vabre fut heureusement un créancier
pitoyable et il ne fit rien durant le reste de sa vie pour recouvrer
la somme qui lui était due.
Divers indices nous portent à croire que
la somme remise à Pierre Astruc pour qu'il consentît
ainsi à restituer son bien à sa cousine, fut
avancée par Anne Durand sur les maigres biens qu'elle avait
retrouvés à Craux, et qui lui venaient de sa
grand'mère Isabeau Sautel, décédée
à la Tour depuis plusieurs années. En effet, Marie
s'exprimait en ces termes un peu plus tard : « Le peu d'argent
qu'elle (sa nièce) tira de son bien maternel servit pour me
tirer le mien des mains de mes cruels parents... » Astruc
s'était montré dur envers la prisonnière
d'Aigues-Mortes !
Marie Durand
établit son testament
Pour reconnaître ce service
et dédommager Anne, elle dicta son testament le 25 octobre
suivant (1760) dans l'étude du notaire Crouzet. Anne
était revenue du Vivarais pour l'occasion, et faisait un
second séjour auprès de sa tante. Celle-ci
l'établit sa légataire universelle. Toutefois elle
réservait une somme de 500 livres, payables six ans
après son décès, à Catherine
Goutès, qu'elle avait élevée à la Tour.
Anne Goutès eut probablement la joie de connaître la
libéralité faite par Marie à sa fille : un
compte du boulanger indique qu'elle mourut dans les trois mois qui
suivirent.
Le même jour, devant le même
notaire, Anne Durand faisait à son tour de sa tante sa
légataire universelle.
Vers cette époque, le pasteur
Gal-Pomaret, de Ganges, écrivait à son frère
Gal-Ladevèze, du Vigan, ces lignes qui prouvent que Peirot et
Rabaut n'étaient plus les seuls ministres qui eussent le souci
de soulager la détresse des prisonnières : « Nos
soeurs de la Tour d'Aigues-Mortes recourent à notre
charité, et
il est de notre devoir de leur donner des
preuves de notre bénéficence, ou, pour mieux dire,
elles méritent notre première attention. Je fais une
collecte pour elles, et si tu voulais aussi en faire' une, nous leur
manderions le tout ensemble, en spécifiant ce qui provient de
chaque église, et en mettant quelque chose à part pour
celles de ces pauvres captives qui ont le plus besoin de secours.
»
Appréciations
injustes à l'étranger
Cette aide des églises de
France semblait devoir prendre une importance particulière,
car les amis de nos églises à l'étranger
s'étonnaient de ce qu'il y eût encore des
prisonnières à Aigues-Mortes, puisque les autres
geôles avaient été vidées ; et le
Comité de Hollande, en envoyant 800 livres, affirma le 4
décembre 1760 que ce serait la dernière remise. «
Le nombre des captives avait diminué », disait le
correspondant ; et se faisant l'écho de certains bruits
étrangers, il ajoutait « que plusieurs de celles qui
restaient pouvaient sortir, mais n'en avaient pas envie..., elles
semblent pouvoir se passer de nos secours ».
Une
libération
Elles étaient pourtant vingt
encore, emmurées vivantes dans la forteresse. Mais des jours
meilleurs, lentement, allaient se lever pour elles. En mars 1761 Anne
Soleyrol fit présenter un placet à Saint-Florentin.
Celui-ci s'avisa, un peu tard, de penser que, puisque le seul
jugement porté contre la religionnaire la condamnait à
entrer en 1738 au couvent de Mende, « ou l'avait punie bien
rigoureusement » en la gardant vingt-trois ans à
Aigues-Mortes. Il la grâcia, accordant ce qu'il avait
refusé douze ans plus tôt lorsque Frédéric
Il intercéda en faveur des recluses, ni plus ni moins «
coupables » qu'alors. Elle sortit, accablée
d'infirmités, et fut remise à son frère
d'Alès qui se porta caution pour elle.
Françoise Sarrut mourut au cours de
l'été.
Astruc quitte la
maison du Bouchet-de-Pranles.
Quand vint la date fixée par
les contrats passés à St-Pierreville deux années
plus tôt, Pierre Astruc qui logeait toujours au
Bouchet-de-Pranles dut songer à quitter le domaine dont il
était régisseur depuis treize ans. Il le laissait en
pitoyable état.
Aussitôt qu'elle en eût repris
possession, Anne en écrivit à sa tante, qui dut alors
demander secours à Paul Rabaut. La prisonnière
espérait plus que jamais sa prochaine délivrance, bien
qu'elle semble faire allusion au début de sa lettre à
un danger auquel le pasteur aurait échappé :
« Monsieur et très cher pasteur,
disait-elle, personne n'est plus vivement
pénétré de la douleur la plus sensible que moi
sur tout ce qui vous regarde.
Il semblait que la nue allait faire
éclater la foudre sur le vaisseau chéri du ciel et de
tous les vrais fidèles ; mais, comme quelquefois un mal sert
de remède à de grands maux, j'espère que ce
digne et excellent vase qui jette tant d'admirables fleurs de la
meilleure odeur, tirera avantage de ces sublimes fruits
répandus et que gloire s'entassera sur gloire à
l'honneur qui est dû à un si célèbre
Jéhosuah. Veuille le Dieu tout-puissant vous mettre toujours
sous sa divine protection, vous couvrir de la nuée de son
ancien Israël et de la cachette de ses ailes ! ...
Espoirs
« Je vous dirai, monsieur, que
je crois que notre liberté est assurée. Voici ce qui
nous donne lieu d'avoir cette certitude. M. le Major, qui nous avait
toujours dit fermement que nous ne verrions jamais de
délivrance que sous des conditions contraires à notre
conscience, dit, le 7 du courant, à une de mes compagnes qui a
été sa domestique, qu'il était sûr que
nous aurions notre entière liberté, que M. le
commandant de F... travaillait de toutes ses forces et qu'il en avait
eu des lettres d'avis. Elle lui demanda si le seigneur viendrait
bientôt ; il lui répondit : Quoiqu'il ne vienne pas
encore, le reste ne sera pas loin. » Il lui dit encore qu'il
avait fait tout ce qu'il avait pu pour nous. Il lui défendit
d'en parler. Nous pouvons nous persuader que la chose sera, s'il
plaît à Dieu, puisqu'il l'a dit ; car c'est un politique
qui ne nous donnerait pas cet avant-goût, s'il n'en
était assuré.
« J'ai encore appris, d'un fort bon
catholique, qu'on délivra vingt-huit forçats de nos
frères dans le mois de mai, que ledit seigneur s'employait de
toutes ses forces pour le bien de notre désolée Sion,
et que personne ne l'aurait jamais vue si fleurissante qu'elle serait
bientôt. C'est un homme de très bonne condition et de
probité, catholique, mais non bigot. Il me fut défendu
de parler à personne sur ce sujet. A qui donnerions-nous la
gloire de si grandes merveilles, qu'à vous, mon très
cher et illustre pasteur ? Oui, elle éclatera un jour et vous
en serez entouré ! Mais. celle qui doit couronner tous vos
travaux et dont vous serez absorbé, sera beaucoup plus
glorieuse. Vous avez fait le plus, ne vous lassez pas de faire le
moins, je vous en prie par les compassions de Dieu ! »
Soucis
d'argent
... « J'eus l'honneur de vous
informer que plusieurs de mes compagnes ont été
forcées de s'endetter dans leurs maladies de l'année
dernière, et que j'étais du nombre »
écrit-elle encore en faisant allusion aux misères qui
atteignirent les captives au début de l'hiver. « Je peux
vous dire, à la vérité, qu'alors je devais
vingt-sept écus ; aujourd'hui je n'en dois pas tant, peu s'en
faut. Vous me fîtes la grâce de me promettre que vous
nous feriez donner quelques secours. Je vous demande, au nom de Dieu,
de ne pas tarder ; car si Dieu nous accordait la faveur de notre
liberté, nous serions obligées de vendre nos hardes
pour satisfaire ceux qui nous ont fait plaisir. J'attends cette
charitable faveur de votre charité pastorale, et mon pitoyable
état ne vous touchera-t-il pas ? Je sais que vous êtes
trop susceptible de compassion pour n'avoir pitié de nos
misères.
Détresse au
Bouchet-de-Pranles
Ma nièce vient de
m'écrire que tout un quartier de ma maison allait crouler sur
ses fondements, que les derniers vents avaient risqué de la
renverser, qu'une chambre s'en allait par pièces, que tous les
couverts étaient entièrement pourris, qu'on avait
emporté les planches des planchers, qu'on n'y pourrait point
mettre la tête à couvert et qu'elle n'avait aucune
ressource ni un liard. Nous savons, monsieur, que le peu d'argent
qu'elle tira de son bien maternel servit pour me tirer le mien des
mains de mes cruels parents, et, à présent, l'une et
l'autre, nous nous trouvons les bras liés. Charitable pasteur
et digne protecteur, que je trouve dans vos soins de
piété quelque secours pour mettre la tête de deux
misérables à couvert. Que ma maison, qui est
rasée, soit totalement perdue, c'est pour la gloire de Dieu ;
mais celle qui résiste encore à l'hiver de la
persécution, qu'on puisse s'y mettre un peu à couvert,
en état d'y habiter avec quelqu'un pour travailler mon bien !
Peut-être que Dieu, par sa grande et inépuisable
miséricorde, me bénira, et je le rendrai avec le temps.
Je suis digne de la plus grande compassion ; je suis sans ami. Entrez
dans mes sentiments, je vous en supplie, et ayez pitié de mon
triste état. Quelle affligeante situation d'être
forcée de demander à ceux qui ne vous doivent rien ! Je
n'ai personne qui puisse me servir auprès des âmes
pieuses et généreuses. Observez, Monsieur, que je ne
suis entrée en possession de mon bien que depuis vingt et un
jours et que, pendant vingt mois, j'ai nourri et entretenu ma
nièce comme j'ai pu, et que, pendant seize mois je ne tirerai
que quelques châtaignes, et même fort peu, puisqu'on m'a
coupé mes arbres. Mais Dieu juge à propos que je sois
ainsi affligée de toutes les façons. Veuille-t-il me
donner la force de tout souffrir avec une sainte patience. Soyez bien
persuadé, Monsieur et très cher pasteur, que vous et
tous ceux qui vous sont chers, avez grande part à mer,
prières et qu'elles ne tariront, à votre égard,
qu'avec ma vie. »
Détails navrants, épreuves qui
devaient se prolonger des années encore ! Mais Marie Durand
tenait tête à tant d'orages, et gardait la foi.
Deux
libérations
Fitz-James venait d'arriver comme
commandant militaire en Languedoc. Esprit large et tolérant,
il avait déjà correspondu avec Paul Rabaut. Sans
attendre, il libéra de sa propre autorité, en mai 1762,
Marie Vidal-Durand et Marguerite Robert-Vincent, enfermées
respectivement en 1737 et 1759 sur les ordres des
précédents commandants militaires. Le nouveau venu
estimait qu'il pouvait annuler leurs décisions puisqu'il
possédait les mêmes pouvoirs. Puis il demanda la
liberté de quatre autres détenues. Saint-Florentin
tergiversa, puis refusa.
Un nouveau
secours
Sur ces entrefaites M. Tansard,
diacre de l'église de Nimes, fit parvenir aux détenues
une somme de 160 livres, et quelques jours après des «
demoiselles » de la même ville apportèrent aussi
diverses charités. Marie répondit à Tansard ;
puis elle en avisa Paul Rabaut le 21 août 1762, osant
rédiger l'adresse en des termes qui n'eussent pas
été tolérés quelques années plus
tôt :
« A Monsieur Paul, pasteur de J.-C.,
à main propre, à son logis. »
« Monsieur et très honoré
pasteur, vous que j'honore, que je respecte ; qu'il me soit permis de
vous aimer jusques au dernier soupir de ma vie ! J'ai
été longue à vous répondre, mais ce n'est
pas ma faute ; je voulais tâcher d'économiser quelque
chose pour vous en faire part ; mais ce que j'ai pu tirer,
j'espère que le temps nous l'apprendra au clair. « Puis
elle lui raconte mille bruits sans consistance auxquels elle
s'attache, comme le naufragé à la planche du salut.
C'est un apprenti cordonnier qui a entendu dire par un catholique,
à son patron, que bientôt la France serait toute
protestante. C'est le fils d'une de ses compagnes du Vivarais qui a
parlé à sa nièce des propos tenus à
Soyons (2) par un Parisien : « Cet
étranger demanda la place du temple. On l'y conduisit. Il
voulut savoir ce qu'on avait fait des pierres de cet édifice,
et, le lendemain, le curé de cette paroisse aurait dit
à un catholique, fort honnête homme, que les protestants
auraient leur liberté de conscience avant que l'année
finît. » Un autre personnage s'était rendu à
St-Peray, en mai, et il avait privé le curé des droits
qu'il prélevait sur les mariages, les baptêmes et les
sépultures. Le bruit courait aussi que le roi venait de
supprimer les rentes de huit cardinaux, parce qu'ils avaient
refusé de signer une pièce qu'il leur
présentait.
Commentaires à
la Tour
On se nourrissait à la Tour
de ces nouvelles qui devaient être, durant les longues heures
d'inaction, indéfiniment commentées. Marie Durand en
particulier les acceptait avec une confiance naïve qui nous
apparaît comme le signe d'un caractère
foncièrement optimiste, soutenu par une indéfectible
foi ; et la prisonnière trouvait partout les présages
de la délivrance prochaine :
« Dieu veuille, poursuivait-elle, en
effet, par ses grandes compassions, y mettre sa main tout bonne et
puissante et achever son oeuvre ! La multitude a commencé de
rendre grâces à Dieu en disant : Alléluia !
Puisse bientôt la grande assemblée faire entendre sa
voix, comme celle d'un fort tonnerre, en disant: Alléluia ! le
Seigneur est entré dans son règne ! - Quelle douce
satisfaction pour moi, Monsieur et très cher pasteur, de vous
voir couronné de vos beaux ouvrages et de tous vos travaux.
Ceux qui vous ont blâmé exalteraient la gloire qui vous
est due. Dieu le fera par sa bonté infinie et vous fera
goûter ce doux plaisir d'avoir l'approbation de tous ceux qui
ont les vrais sentiments de la religion et du christianisme. »
Puis elle faisait allusion aux envois reçus de Nimes :
« J'écris à M. Tansard. Vous
aurez la bonté de lui faire remettre et d'appuyer ma lettre.
J'aurais écrit plus tôt, mais M. Tansard nous fit passer
cent soixante livres, et quelques jours après nos demoiselles
de la ville vinrent aussi, et comme je ne demande jamais rien que le
besoin ne nous presse, j'ai voulu laisser couler le temps, afin de
dire vrai. NI. Tansard me fit tenir neuf livres en mon particulier,
que je pris en compte de ce que mes compagnes me doivent. Autrement
je l'eusse refusé, parce que cet argent est donné pour
toutes. Si vous pouviez me faire compter les trente-neuf livres qui
me restent devoir, vous me feriez grand plaisir, car je dois encore
vingt-huit livres et je m'acquitterais entièrement. Je me suis
acquittée de cinquante-trois livres. Dieu sait comme j'ai
passé ma vie ! Je me suis passé de robe tout
l'été, de tablier, de souliers et autres choses
nécessaires. Mais, pourvu que je puisse m'acquitter avant de
quitter ma cruelle prison, je serai contente quand je n'aurais pas un
liard.
« Il ne me manque jamais de nouveaux
chagrins. On m'a fait saisie sur mes biens pour cent quatre-vingts
livres, c'est-à-dire les graines du fermier qui ne
m'appartiennent point, puisque je ne suis jouissante de mes biens que
depuis le 25 mars dernier. Je n'ai aucun revenu de cette année
; jugez de mon état... » Puis, après de nouveaux
détails sur sa santé toujours misérable, elle
ajoute, avec une magnifique résignation : « Mais Dieu
veut tout ce qui m'arrive; je le loue en tout. »
Une requête de
Paul Rabaut
La guerre de sept ans était
virtuellement terminée. Les préliminaires de la paix
furent signés vers la fin de l'année (1762). Alors
Rabaut, infatigable, fit parvenir un placet au
plénipotentiaire anglais, le duc de Bedford.
« J'ose espérer », lui
disait-il, « que Votre Excellence ne désapprouvera point
que je prenne la liberté de lui écrire, n'ayant d'autre
but en cela que de lui fournir l'occasion de concourir à une
excellente oeuvre. Quarante-neuf personnes gémissent depuis
longtemps, savoir : trente-trois hommes sur les galères de
Toulon et de Marseille et seize femmes dans la tour d'Aigues-Mortes,
en Languedoc, pour avoir assisté à des
assemblées religieuses que les réformés n'ont
point discontinuées dans ce royaume depuis la
Révocation de l'Edit de Nantes. Plusieurs de ces
infortunés éprouvent, depuis plus de trente ans, une
captivité aussi dure. Quoi de plus digne, Milord, du coeur
généreux du roi de la Grande-Bretagne, que de briser
les chaînes de tant de malheureux, de procurer la
liberté à ces femmes pieuses, qui ne l'ont perdue que
pour avoir fait des actes de la même religion que ce grand roi
professe ! Non, le défenseur de la foi ne verra point leur
sort d'un oeil indifférent. Son âme compatissante,
touchée de tant et de si longues souffrances, s'empressera d'y
mettre fin. Vous pouvez être, Milord, l'heureux instrument de
cette délivrance, et la bonté de votre coeur, comme
aussi les sentiments de religion qui vous animent, me persuadent que
vous le voudrez. Aujourd'hui, Milord, que les préliminaires de
la paix sont signés et que la bonne harmonie va se
rétablir entre les deux cours, les circonstances plus
favorables que jamais pour obtenir la liberté de ces captifs.
Je supplie très humblement votre Excellence, au nom de tous
ces confesseurs de Jésus-Christ, de vouloir écrire
à sa cour en leur faveur. Avec quel transport ne
béniront-ils pas la main qui les aura délivrés !
Quels voeux ardents ne pousseront-ils pas au ciel pour leurs
libérateurs ! »
En même temps, Rabaut écrivait au
duc de Fitz-James et lui demandait en particulier de
s'intéresser au sort de trente-quatre galériens encore
retenus « pour la foi », et des prisonniers
d'Aigues-Mortes. Mais avant que les démarches eussent suivi
leur cours, deux femmes mouraient encore, dont Anne Gaussent-Cros,
enfermée depuis l'affaire des Multipliants en 1723. Elle avait
quatre vingt-cinq ans.
Depuis l'envoi de Tansard, datant de
près d'une année, on n'avait plus eu de secours au
donjon. Françoise Barre se fit apporter soixante-quinze livres
par l'un de ses fils. Elle lui en délivra quittance devant
notaire, se donnant comme « résidant en la Tour de
Constance en qualité de prisonnière ». Marie
Durand, pour sa part, n'obtenait rien des églises vivaroises,
non plus que Marie Vey-Goutète (qu'il ne faut pas confondre
avec Anne Falguière-Goutés, de Bréau, morte
depuis 1760). La première tenta d'intéresser à
leur sort Mme Boissy. Celle-ci, originaire des environs de Nimes,
était la femme d'un médecin fixé près de
Vernoux. Leur fils allait devenir plus tard le célèbre
conventionnel Boissy d'Anglas, dont on connaît la courageuse
attitude au cours d'un des plus dramatiques épisodes de la
Révolution.
Marie écrivit donc à un certain
Bonnet, « marchand drapier, près le marché du
blé, à Valence » : « Monsieur, permettez-moi
de profiter du vide de ce papier pour vous prier de vous donner le
soin de vous intéresser pour nous auprès de vos amis,
pour qu'ils veuillent bien avoir la charité de se rendre
favorables a nos grandes misères. Il y a trente-trois ans que
je gémis dans cette affreuse prison.
Oubli
« Je puis bien dire que je
n'avais pas été dans un aussi triste état que je
suis ; il n'est pas surprenant, ma santé aussi
altérée qu'elle l'est depuis plus d'un an. Celles de ce
pays (le Languedoc) ont quelque soulagement de leurs parents, mais
Goutète et moi, qui sommes étrangères, n'avons
d'autre que celui des charités communes qui sont
extrêmement refroidies. Je vous demande la grâce,
Monsieur, d'agir auprès de nos protecteurs, afin qu'ils nous
donnent quelques secours, et s'ils veulent bien nous accorder leurs
charitables faveurs, je les supplie d'avoir quelque égard
particulier pour leurs patries (compatriotes). Si vous voulez bien me
faire la grâce d'écrire en ma faveur à Mme Boissy
et la supplier, de ma part, d'employer sa piété dans
son pays pour nous procurer quelque secours et de se souvenir de mes
maux, je suis sûre qu'elle fera de son mieux. J'espère
tout de votre piété, Monsieur. Si vous avez les
bontés que je vous demande, assurez-les tous de mes profonds
respects... Je vous demande mille pardons, Monsieur, de la
liberté que je prends. »
Les souvenirs de
Boissy d'Anglas
Mme Boissy, émue par cette
requête, se rendit à Aigues-Mortes et vint à la
tour avec son fils, alors âgé de six ans. Longtemps
après, le conventionnel racontait leur visite en ces termes
(il s'adressait à ses enfants) : « J'ai vu aussi cette
Tour de Constance. Elle ne peut que vous inspirer un double
intérêt : la bisaïeule de votre mère y ayant
été enfermée étant grosse, comme
accusée d'avoir été au prêche, y donna le
jour à une fille, de laquelle vous descendez. C'était
vers 1763... Ma mère m'avait amené chez un de nos
parents qui demeurait à une lieue d'Aigues-Mortes. elle voulut
aller visiter les malheureuses victimes d'une religion qui
était la nôtre, et elle m'y conduisit avec elle. Il y
avait alors plus de vingt-cinq prisonnières... (elles
étaient en réalité quinze à cette
époque). Elles étaient sous l'autorité d'un
lieutenant du roi qui' seul permettait d'ouvrir la tour et
conséquemment d'y entrer. La prison était
composée de deux grandes salles rondes qui en occupaient la
totalité et qui étaient l'une au-dessus de l'autre.
Celle d'en-bas recevait le jour de celle d'en-haut par un trou
d'environ six pieds de diamètre, lequel servait aussi à
y faire monter la fumée, et celle d'en haut d'un trou pareil,
fait à la terrasse qui en formait le toit. Beaucoup de lits
étaient placés à la circonférence de
chacune des deux pièces et c'étaient ceux des
prisonnières. Le feu se faisait au centre ; la fumée ne
pouvait s'échapper que par les mêmes ouvertures qui
servaient à faire entrer l'air, la lumière, et,
malheureusement aussi, la pluie et le vent. » Puis, faisant
allusion à Marie Durand, il ajoute : « J'ai vu cette
prisonnière qui y était restée trente-huit ans,
quand elle en sortit. Le gouvernement hollandais et les cantons
suisses lui faisaient passer des secours annuels ainsi qu'aux autres
prisonnières... C'était une personne extrêmement
pieuse, pleine de raison et de lumière et pour laquelle les
autres prisonnières avaient une grande considération,
quoique plusieurs fussent plus âgées qu'elle et que la
différence d'âge fût la seule chose qui
rompît l'égalité dans ce lieu terrible.
»
L'impression éprouvée par
l'enfant dût être bien profonde pour qu'il donnât
ainsi une description qui, correspondant à un tableau
fixé depuis de nombreuses années dans sa
mémoire, dépassait même, en horreur, la
réalité. Mais le « lieu terrible » allait
être encore, cinq années durant, le témoin des
larmes et des souffrances de ces huguenotes obstinées.
Anne Durand
emprunte
Le 18 septembre 1763 Anne Durand,
sans ressources suffisantes et devant faire face, pensons-nous, aux
dépenses nécessitées par les réparations
les plus urgentes faites à la vieille maison du Bouchet, dut
emprunter 200 livres à Jean Chambonnet, de Maléon,
près de Saint-Sauveur-de-Montagut. Son oncle Etienne Vabre,
auquel elle devait déjà 300 livres depuis le 23
août 1760, se porta caution pour elle, et la jeune fille put
ainsi verser les sommes qu'elle devait « à l'hoirie de
Jean Durand, du Vabre ». Jean Chambonnet, lui aussi, demeura un
créancier pitoyable.
Au mois de décembre Rabaut, infatigable,
fit présenter un placet au nouveau gouverneur du Languedoc,
venu pour présider les Etats de la province. Ce fut en vain.
L'année nouvelle commença, et les captives
étaient toujours dolentes dans les salles de la Tour. Le
Comité d'Amsterdam consentit à leur envoyer encore un
secours de 500 livres en s'étonnant de la dureté dont
on persévérait à faire preuve à leur
égard. Marie Durand ne savait que penser. Le bruit
était venu jusqu'à elle que les pouvoirs
hésitaient à libérer des femmes pour la plupart
très âgées, et sans ressources. Etrange
sollicitude en vérité ! Mais nous citons la lettre de
la prisonnière, par laquelle Rabaut une fois de plus devenait
le confident de tant d'émois et d'espérances mortes
aussitôt qu'éveillées
« Monsieur et très honoré
pasteur,
C'est à vous que nous avons recours,
c'est en votre bonté pastorale que je viens chercher un
remède pour tâcher de prévenir un venin qui
tâche de se répandre contre nous, comme il l'a fait dans
chaque occasion. Il y a quelques jours qu'une personne nous dit que
notre liberté de conscience était donnée et
qu'en conséquence, nous avions la nôtre, pourvu que
personne ne s'y opposât ; mais qu'il se pourrait qu'on
représentât que la plus grande partie de nous
étions fort âgées, et qu'en ce cas, on nous
retiendrait. Cette personne n'a pas sorti cette raison
d'elle-même, mais la tient d'un dont ils sont trop sûrs,
et c'est uniquement l'intérêt qui le porte à nous
nuire...
« On m'a assurée que M. le duc de
Fitz-James arrive en province, le mois prochain, avec dix mille
hommes. Ce seigneur fit son possible pour nous tirer d'ici, il y a
deux ans passés, et ne pouvant alors nous arracher toutes de
ce funeste lieu, il sortit les deux qui étaient par ordre du
gouvernement. Une avait resté ici vingt-cinq ans et l'autre
trois ans et six mois. Le temps devenu plus favorable, je vous prie
de lui faire passer un placet pour le roi et un pour lui, pour le
supplier de se rendre favorable pour nous auprès. de Sa
Majesté. Peut-être qu'il recevrait des ordres de notre
auguste monarque, Louis le Bien-Aimé, pour nous rendre libres.
Faites vos efforts, Monsieur, mon très honoré et cher
pasteur, pour briser les lacs qu'on voudrait nous tendre. Si nous
n'avons de grâces de ce côté-là, nous n'en
aurons point d'ici.
Une cruelle
déception
La nouvelle chimérique nous
rendit toutes malades. Elle nous réduisît dans
l'état le plus abattu. Je dis chimérique, quoique le
père gardien des Cordeliers et les plus distingués de
cette ville nous assurent toujours qu'elle était
réelle, mais que quelqu'un se mit contre. Celui qui nous
apporta la nouvelle si affirmative, greffier de cette ville, dit
à une de nos compagnes, qui lui disait que la dite nouvelle
avait été fausse : « Elle ne le sera pas ; nous
travaillons pour cela. »
« La personne qui nous parla sur la
liberté de conscience nous dit qu'on nous relâcherait,
mais qu'il faut, dit-elle, rendre (c'est-à-dire restituer les
biens des prisonnières, mis en régie) ; cela fait qu'on
nous retient. Vous pouvez tirer des conséquences sur ces deux
raisonnements. Je ne peux pas confier le nom sur ce papier,
d'où a été tiré ce que je vous dis
ci-dessus. C'est toujours le même qui nous a été
nuisible
II est intrigant en tout et fort
intéressé. Dieu veuille confondre ses desseins et
achever son oeuvre ! Au nom des entrailles de la divine
miséricorde, donnez-vous tous les soins possibles pour nous
arracher de notre sépulcre si affreux. Je suis très
persuadée de la bonté pieuse et charitable que vous
avez pour nous... Le grand Dieu bon et pitoyable vous prête son
secours tout-puissant en tout. Qu'il bénisse votre digne
personne et votre aimable famille, vous protège tous et
accomplisse, par vos précieuses mains, la grande oeuvre de la
paix la plus désirée et m'accorde la grâce de la
plus grande satisfaction que je désire au monde, qui est,
après la paix de l'Eglise, celle d'avoir le doux avantage de
voir celui que j'aime, que j'honore, que je respecte...
« Mes plus respectueuses salutations
à tous ceux qui vous sont chers. Puissiez-vous, et le
sacré talent que vous avez reçu du ciel, revivre en eux
jusqu'à la fin des siècles ! Toutes mes compagnes vous
assurent de leurs profonds respects et joignent leurs voeux aux miens
pour votre chère conservation et celle de vos dignes
vous-mêmes. Incendiez ma lettre, s'il vous plaît. Ayez la
charité de prier le bon Dieu pour nous, en particulier pour
notre malade. Notre santé est fort altérée de
presque toutes. »
La lettre est datée du 26 août
1764 et adressée « à M. Paul, M. du S.-E.,
à mains propres, en son logis ».
Elle devait être suivie d'une autre, dont
nous donnons les principaux passages. La pauvre femme s'adressait
encore au pasteur de Nimes :
Marie Durand veut
consulter Nostradamus
« Je voudrais, Monsieur et
cher pasteur, que vous eussiez la bonté de me procurer le
livre de Michel Nostradamus. Vous me direz que je suis une
visionnaire ; mais, mon très cher pasteur, j'ai entrevu le peu
de tolérance de notre désolée Sion, depuis la
mort de l'empereur, père de la reine de Hongrie (Charles VI,
empereur d'Allemagne, mort en 1740, et père de
Marie-Thérèse), et il y a un endroit qui parle
favorablement de notre bien-aimé monarque. Le voici en propres
termes... » Et la prisonnière, après avoir
cité quelques vers inintelligibles du célèbre
astrologue, ajoute « Il parle de beaucoup d'autres choses qui me
paraissent nous être favorables. Il y a bien vingt-cinq ans que
je l'ai lu. »
Marie Durand cherchant à
déchiffrer dans les prophéties de Nostradamus,
l'énigme de sa destinée prochaine ! Mais toute
âme, même la plus héroïque, va chercher
parfois dans les divagations étranges ou les incidents
puérils une raison d'espérer quand même, lorsque
l'avenir paraît sombre et les épreuves inexplicables.
L'humble vivaroise apparaît là, en quelque sorte, plus
humaine dans son être intime et douloureux.
Mais la foi reste
intacte cependant
Toutefois, bien vite, elle se
ressaisit : « Il est vrai, mon cher pasteur, que nous
répondons très mal aux bontés de Dieu ; mais il
le fera, pour l'amour de sa gloire et de son grand nom, comme il nous
en assure dans sa divine Parole. Veuille-t-il, par sa grande
charité, nous sanctifier et nous rendre dignes de son amour et
de sa bienveillance toute-puissante. Je suis extrêmement
sensible aux bontés que vous avez pour ma nièce. Je
m'épanche en reconnaissance devant mon Dieu en votre faveur et
celle de votre aimable famille. Dieu la comble de ses grâces et
la tienne sous sa garde. »
La faute d'Anne
Durand
« ... Je suis
extrêmement sensible aux bontés que vous avez pour ma
nièce ! »
Anne Durand était au Bouchet. Elle
n'avait pour vivre que de bien petites rentes. Les sommes qui lui
étaient dues sur la succession de ses parents devaient lui
être versées par sa tante, ainsi que les 350 livres
qu'elle avait payées à Pierre Astruc pour rentrer en
possession de son domaine. Or Marie n'en pouvait rien faire.
Faut-il voir ici une excuse à ses
défaillances ? On se rappellera que notre propos est moins de
condamner que d'exposer les faits dans leur pitoyable
sécheresse. Au moment où Marie remerciait le pasteur de
l'intérêt qu'il témoignait à Anne,
celle-ci écoutait les promesses d'un riche bourgeois
catholique de Pranles, Jean-Claude Cazeneuve, résidant au
hameau de St-Jean dans un important domaine dont il était le
propriétaire. Agé de 56 ans il avait une fille de sa
première femme, morte depuis trois ans. Le mariage fut
décidé, à la condition que la fille du martyr de
Montpellier reçut le baptême catholique.
Anne Durand
apostasie
Elle y consentit, et la
cérémonie eut lieu dans la curieuse et très
archaïque église de Pranles le 2 juin 1765. Le mariage
fut célébré le 10 juin, et une petite Marianne
naquit le 18 du même mois...
Anne, de vingt ans plus jeune que Cazeneuve,
délaissa son humble demeure du Bouchet et s'en fut
résider dans l'autre maison, cossue et bien
fréquentée, de St-Jean. Mais son époux
n'entendit pas que les domaines dont Marie restait la
propriétaire fussent abandonnés. Il y mit comme fermier
Jean-Jacques Bevengut, dont la famille avait toujours
été en rapports avec les Durand. L'acte « de
locaterie perpétuelle » fut passé le le' octobre
1767, en l'étude Jallat.
A Aigues-Mortes, les prisonnières se
préoccupaient toujours de tenter les démarches qui
devaient enfin leur procurer la liberté. Le 8 novembre 1765,
elles prièrent Paul Rabaut de rappeler au Comte d'Eu «
qu'il avait bien voulu promettre de s'intéresser en leur
faveur ». Nous ignorons ce qu'il advint de cette
requête.
Un coup
douloureux
Marie Durand était sans
doute informée maintenant de la conduite de sa nièce.
Entre tous les chocs subis par la pauvre captive, celui-ci dut
être le plus pénible. C'était l'effondrement de
toutes ses espérances ; le déni brutal opposé
à tous ses voeux et ses exhortations à la jeune fille
qu'elle avait voulu aimer comme son enfant ; une affreuse
désillusion.
Et pourtant, un adoucissement était
donné à sa misère. M. de Roqualte était
mort et l'on nomma un nouveau Lieutenant du Roi, M. de Canetta, dont
la générosité apparaissait vive. Sitôt
arrivé, il témoigna aux captives un vif
intérêt sur la réalité duquel la lettre
suivante nous renseignera. Mais la missive ne s'en ressent pas moins
des souffrances intérieures de celle qui l'écrivit, et,
dernière en date de celles qui nous sont parvenues sous la
signature de l'héroïne pendant son interminable
épreuve, elle fait songer dans sa plainte initiale à un
cri tragique lancé dans la nuit. Au pasteur Gal-Pomaret, le 16
juin 1766, Marie se confiait ainsi :
La plainte de la
prisonnière
« Monsieur et très cher
pasteur, toujours captives, très souvent dans la misère
: elle va toujours en augmentant à notre égard. Il
semble que la liberté glorieuse, dont notre grand Dieu
favorise notre peuple, en lui faisant annoncer ses volontés et
sa divine Parole avec abondance, par les anges de sa dextre, devrait
l'animer à la charité ; point du tout. Elle se
refroidit toujours plus dans un grand nombre de nos bienfaiteurs ;
et, s'il n'était quelques bonnes âmes qui vous imitent,
nous péririons de misère. Il me paraît qu'ils
devraient considérer notre triste sort.
Hélas ! il faut que nos
péchés soient bien grands pour que, dans un temps
favorable à notre religion, nous soyons toujours captives.
C'est la volonté du Tout-Puissant ; nous nous y soumettons
avec une sainte résignation : « Donne-nous, par ta
grâce, la force de tout surmonter et de demeurer fermes !
» Priez-le, Monsieur, pour nous, qu'il fortifie notre foi et
notre espérance. Aidez, s'il vous plaît, à nous
soulager, jusqu'à ce que le Seigneur ait mis fin à nos
peines, soit par notre liberté, soit par sa grande
libératrice. »
Puis elle remercie le pasteur de Ganges de
toutes les démarches qu'il tente pour elle et ses compagnes de
misère : « Permettez-moi de vous témoigner ici
notre reconnaissance sincère pour tous les soins que vous vous
donnez, tant pour soulager nos misères que pour procurer notre
délivrance, après laquelle nous soupirons ; car nous
avons toujours la vue tournée vers notre chère
Jérusalem. Tout vous sera récompense, vous le savez,
très honoré, très charitable pasteur.
Puissions-nous être de ceux qui seront votre joie et votre
couronne au jour du Seigneur ! En attendant ces biens, puisse l'Etre
suprême vous conserver une santé des plus solides et les
trésors de sa grâce. Mes compagnes, qui joignent leurs
voeux et leurs très humbles remerciements aux miens pour votre
chère conservation, ont l'honneur de vous assurer de leurs
profonds respects et nous vous supplions que vous vouliez bien nous
continuer votre pastorale protection et charitable bienveillance.
Nous tâcherons de nous la mériter. »
Le post-scriptum mentionne les démarches
de M. de Canetta : « Vous savez, sans doute, Monsieur, que nous
avons un nouveau commandant. Nous n'avons rien perdu, car il est
d'autant de bonté que feu M. de Roqualtes. Mais il le surpasse
en une chose : il a fait son possible auprès du prince et de
la princesse (le Prince de Beauvau, nouvellement nommé
commandant militaire en Languedoc) pour nous obtenir notre
liberté. Il se rendit, à Montpellier, aux Etats
(janvier 1766). Depuis, il leur a encore écrit à Paris
et nous a fait voir les lettres : ce qui est fort bon pour nous qu'un
commandant s'intéresse si fortement. »
Naïvement, la prisonnière demandait
à son correspondant « s'il était en son pouvoir,
et s'il le trouvait bon, de lui procurer une hemine de pois chiches
». « Je voudrais lui en faire présent, disait-elle,
pour pouvoir le prier de récrire au prince avant son
départ de Paris, parce qu'il pourrait parler de nous à
Sa Majesté. Il nous a promis de se rendre encore aux Etats
pour tâcher de nous arracher à ce triste lieu. Il nous
soulage de toutes les faveurs qu'il dépend de lui.
»
Le prince de
Beauvau
De fait, Beauvau fut très
probablement averti par Canetta, car en juillet il écrivit
encore à Saint-Florentin pour qu'il demandât au Roi la
grâce « de quelques femmes retenues à la Tour de
Constance ». Ce grand seigneur, âgé de 45 ans,
était un soldat éprouvé. A Mahon, il avait
reçu le surnom de « jeune brave ». A ces vertus
militaires il en joignait d'autres, sociales et domestiques. Sa femme
le secondait dans ses oeuvres de bienveillance, et elle devait
laisser le souvenir d'une grande distinction de coeur et d'esprit.
Catholiques zélés, ils ne pensaient point que la
religion qu'ils jugeaient la meilleure dût être
persécutrice et ils s'attirèrent la vive reconnaissance
des Réformés par la noblesse de leur conduite à
leur égard.
St-Plorentin
s'obstine
Saint-Florentin cependant refusa
les libérations que le Prince sollicitait : « Il ne
fallait pas laisser croire que Sa Majesté fût
disposée à accorder la tolérance. » Mais le
ministre consentait à ce que quelque femme âgée
fût relâchée en échange d'une - vague -
reconnaissance de son regret d'avoir contrevenu aux ordres du
souverain.
Court de Gébelin, le fils d'Antoine
Court, était alors à Paris où il entreprenait
auprès des pouvoirs ou de personnages influents de très
nombreuses démarches en vue d'obtenir l'octroi de la
liberté de conscience aux populations protestantes.
Aussitôt averti, il crut que la délivrance des
prisonnières était accordée. Mais la
réalité, hélas, était plus modeste : sur
leur acceptation de signer la promesse exigée, Beauvau fit
élargir le 30 septembre Elisabeth Maumejan, et Mme de
Saint-Sens, puis il en avisa le ministre. Celui-ci blâma le
commandant militaire qui dut envoyer un contre-ordre à
Aigues-Mortes, où l'on se disposait à libérer
selon ses instructions premières quatre autres
détenues.
M. de Beauvau
intervient en faveur des prisonnières
Mais il ne se tint pas pour battu.
Il revint en Languedoc à l'occasion des Etats, au mois de
décembre suivant. De Canetta s'y rendit aussi, selon la
promesse qu'il avait faite aux captives dont il exposa une fois
encore aux autorités la douloureuse situation. Le Prince, se
référant à une allusion imprécise faite
quelques mois plus tôt par Saint-Florentin, demanda de nouveau
à celui-ci la grâce de quatre femmes. Le chancelier
répondit à peu près dans les termes dont il
avait usé lors de la première requête. On ne
pouvait faire en sorte que « s'accréditât la fausse
opinion de la tolérance ». Mais pourtant il s'avouait
à demi-vaincu et laissait envisager des grâces pour un
avenir relativement proche, à condition qu'elles ne fussent
pas accordées en bloc et qu'un intervalle assez long les
séparât l'une de l'autre.
Il se rend à
la Tour de Constance
Beauvau prit alors une
décision qui l'honore : il tint à se rendre en personne
à la Tour.
Son neveu, Boufflers, qui l'accompagnait, donna
le récit de cette visite à l'occasion de l'éloge
du Prince, qu'il prononça devant l'Académie
française en 1805. S'il convient d'en retrancher la part de
l'exagération, il reste toutefois que le commandant militaire
n'hésita pas à se mettre en conflit avec le ministre,
et qu'il fit preuve vis-à-vis des malheureuses détenues
d'une exemplaire charité.
« Je suivais M. de Beauvau, dit Boufflers,
dans une reconnaissance qu'il faisait sur les côtes de
Languedoc. Nous entrons dans Aigues-Mortes et nous allons descendre
de cheval au pied de la Tour de Constance. Nous trouvons, à
l'entrée, un concierge empressé qui, après nous
avoir conduits par des escaliers obscurs et tortueux, nous ouvre
à grand bruit une effroyable porte, sur laquelle on croyait
lire l'inscription du Dante : Lasciate ogni speranza, o voi
ch'intrate ! Les couleurs me manquent pour peindre l'horreur du
spectacle auquel nos yeux étaient si peu habitués,
tableau hideux et touchant à la fois, où le
dégoût ajoutait encore à l'intérêt.
Nous voyons une grande salle ronde privée d'air et de jour.
Quatorze femmes y languissaient dans la misère, l'infection et
les larmes. Le commandant eut peine à contenir son
émotion et, pour la première fois sans doute, ces
infortunées aperçurent la compassion sur un visage
humain. Je les vois encore, à cette apparition subite, tomber
toutes à la fois à ses pieds, les inonder de pleurs,
essayer des paroles, ne trouver que des sanglots, puis, enhardies par
nos consolations, raconter toutes ensemble leurs communes douleurs.
Hélas ! tout leur crime était d'avoir été
élevées dans la même religion que Henri IV ! La
plus jeune de ces martyres était âgée de plus de
quarante-cinq ans... »
Elles étaient onze en
réalité, mais l'âge donné par l'orateur
à la plus jeune est exact : Suzanne Pagès avait
quarante-sept ans. Cinq de ses compagnes en comptaient plus de
soixante-quinze et toutes les autres, sauf Marie Durand, plus de
soixante.
La durée de leur captivité
s'étendait sur quarante et trente-sept ans pour les deux plus
anciennes ; sur quinze pour la dernière entrée.
Boufflers, dont on peut comprendre
l'émotion devant cette effroyable misère, continue sa
relation en ces termes :
« Vous êtes libres ! » leur dit
d'une voix forte mais altérée, celui à qui, dans
un pareil moment, j'étais fier d'appartenir ; mais, comme
elles étaient sans ressources, sans expérience, sans
famille peut-être, et que ces pauvres captives,
étonnées de la liberté, comme des yeux
opérés de la cataracte peuvent l'être du jour,
craignaient d'être exposées à une autre genre
d'infortune, leur libérateur, ému d'une nouvelle
compassion fit, sur-le-champ, pourvoir à leurs besoins.
»
« Dirai-je le reste, M. de Beauvau avait
obtenu, comme une grâce singulière, avant de quitter
Versailles, la permission de délivrer trois ou quatre de ces
victimes. Il en délivra quatorze, c'est-à-dire toutes,
crime énorme, selon certaine jurisprudence, et voici le compte
qu'il rendit au ministre : « La justice et l'humanité
parlaient également pour toutes ces infortunées. Je ne
me suis pas permis de choisir entre elles et, après leur
sortie de la Tour, je l'ai fait fermer, dans l'espoir qu'elle ne
s'ouvrirait plus pour une pareille cause. »
Deux
libérations
Ce récit semble
péremptoire ; mais il l'est moins qu'on pourrait croire:
Boufflers fut trompé par ses souvenirs. Son oncle ne
relâcha sur-le-champ que deux femmes, non sans leur donner, il
est vrai, les secours indispensables et promettre à celles qui
restaient qu'il s'emploierait à leur assurer la
liberté.
Il en résulta selon toutes
vraisemblances un échange de correspondance assez vif avec
Saint-Florentin, dont il faut voir l'indice et le sens dans les
dernières affirmations de Boufflers :
Une fière
réponse
« Le ministre, dit-il,
blâma cette conduite qu'il traitait d'abus de confiance et
enjoignit à M. de Beauvau de réparer aussitôt le
bien qu'il venait de faire, faute de quoi il ne lui répondait
pas de la conservation de sa place. La réponse du commandant
fut que le roi était le maître de lui ôter le
commandement que Sa Majesté lui avait donné, mais non
de l'empêcher d'en remplir les devoirs suivant sa conscience et
son humanité, et les choses en restèrent là.
»
Nous sommes bien près d'avoir
terminé le récit de la captivité si
courageusement supportée par l'héroïne. Mais avant
de parler des délivrances dont la seconde seule fut pour elle
véritable, il nous est réconfortant de nous
arrêter un instant sur ces derniers épisodes. Dans une
interminable série de cruautés, ils apparaissent comme
un moment lumineux. La noblesse des gestes du Prince, même
dépouillée de l'auréole qu'y avait voulu ajouter
Boufflers, contraste avec l'obstination sans grandeur dont les
pouvoirs avaient jusque-là fait preuve vis-à-vis des
martyres et des confesseurs. Nous allons rejoindre ceux-ci dans leurs
destinées. Il fallait, pour une fois que l'occasion nous en
était offerte, saluer l'attitude nouvelle de leurs
adversaires.
|