MARIE DURAND Prisonnière à la Tour de Constance (1715-1768)
CHAPITRE V
Anne Durand (1748-1759)
Suite
Compassion...
« Les gens de ce pays sont
tellement affligés que nous en sentons l'amertume ! » La
prisonnière trouvait encore la force de compatir aux
épreuves des autres...
Cependant on luttait vigoureusement pour
arracher à la Cour une tolérance de fait, sinon encore
de droit, en faveur des « Religionnaires ». Paul Rabaut
avait fait le voyage de Paris, où il avait été
reçu par le Prince de Conti. L'espérance était
grande dans tout le Languedoc et les provinces huguenotes
méridionales. Elle apparaît dans les lignes que Marie
Durand, sans doute informée de ces événements,
adressait le 12 juin 1755 à sa nièce. Celle-ci lui
avait écrit, dès la fin de l'hiver, et la
prisonnière répondit ainsi :
« Tu dois sans doute languir, ma
chère fille, de recevoir réponse à ta lettre du
21 mars, puisque tu m'aimes. Au moins, je m'en flatte. Mais tu peux
dire :
« De quoi vous flattez-vous, ma
chère tante ? Je ne vous ai jamais vue, voulez-vous que je
vous aime ?
« Peut-être n'êtes-vous en
rien digne d'être aimée ? » Mais je change mon
raisonnement badin pour un plus sérieux. Ta lettre me consola
beaucoup, en. me disant que tu étais beaucoup mieux. J'en
louais l'Auteur de mon être et je le supplie toujours, de
toutes les puissances de mon âme, qu'il te redonne une
santé des plus solides et que ma lettre te trouve en un
état le plus ferme.
« Ne sois pas fâchée, ma
chère enfant, de ce que je tarde de te faire réponse.
Je suis toujours dans l'attente de te donner quelque nouvelle qui
puisse te faire plaisir et qui te console. Nos affaires sont longues,
mais cependant, j'espère que Dieu y pourvoira et qu'Il donnera
quelque dénouement à nos malheurs pour les faire finir.
Demande à ce souverain Arbitre des événements,
dans toutes tes prières, qu'il veuille, par sa puissance
infinie, mettre fin à tous nos maux ; car si sa grande
miséricorde voulait bien nous accorder cette grâce, tu
serais bientôt entre mes bras.
« Ma santé est assez bonne,
béni soit le nom de Dieu ! Je le prie avec ardeur que ma
lettre te trouve dans un état parfait et qu'il lui plaise de
te couronner de faveurs de la nature et des trésors de la
grâce, de te remplir de toutes les vertus chrétiennes,
afin que tu glorifies son saint nom et que tu édifies ton
prochain. Poursuis toujours le principe de la sagesse. Que la crainte
du Seigneur et sa Parole fassent la règle de ta conduite et
fais-toi une telle violence, selon l'Evangile, qu'on ne puisse
trouver rien à dire sur ton compte. C'est toute la grâce
que je te demande, ma chère fille. »
La prisonnière engageait ensuite Anne
à rendre visite au marchand Garrigues. Sous le toit de ce
dernier, à Genève, vivait une nièce, une jeune
fille, elle aussi originaire du Languedoc. Elle portait le nom et
elle était sans doute parente d'Anne Gaussent, toujours
détenue à la Tour. Par celle-ci, Marie avait eu de
bonnes nouvelles de la mère de la jeune
réfugiée, à laquelle Anne ne manquerait pas,
pensait-elle, d'en faire part, lorsqu'elle se rendrait chez
Garrigues.
Le frère de la jeune fille était
venu à Aigues-Mortes où il avait des parents,
l'année précédente : l'héroïne
l'avait vu : « J'examinai cet enfant et je remarquai en lui de
grands sentiments pour l'étude. Du depuis, je l'ai appris par
d'autres personnes, ce jeune enfant aurait un désir
extrême de se rendre près de ce cher oncle, mais il
n'oserait y paraître sans ses ordres. »
Pour bien disposer le marchand, la
prisonnière recommandait à Anne de solliciter Chiron
afin que celui-ci fît lui-même cette démarche :
« Ce serait la plus grande oeuvre de piété,
disait-elle, que M. Garrigues pourrait faire en faveur de sa famille.
Je l'en conjure par l'intérêt de son salut et par les
entrailles de Christ. »
C'est ainsi que la vaillante femme
étendait le cercle de ses sympathies et s'intéressait,
du fond de sa douloureuse retraite, au sort d'êtres qui lui
étaient étrangers.
Elle resta quelque temps sans écrire,
puis le 9 octobre elle reprit la correspondance pour signaler
à sa nièce les nouvelles misères dont elle avait
été victime : « Depuis ta lettre reçue, lui
confiait-elle, j'ai eu une fluxion très violente au visage ;
mes yeux s'en ressentent encore ; mais tout cela ne sera rien s'il
plaît à Dieu. »
Et, comme si elle avait eu le remords d'avoir
paru se plaindre, elle revenait aussitôt vers sa
correspondante, et ajoutait : « Conserve-toi, le mieux que tu
pourras, de cette cruelle maladie dont tu fus attaquée et
apprends-moi l'état de ta santé, le plus tôt
possible, car je languis extrêmement. »
Elle lui envoyait encore les salutations de ses
compagnes, particulièrement de Mme de Saint-Sens, femme du
pasteur Molines, et d'Anne Goutes : « Mon amie t'embrasse
tendrement, de même que sa fille. Elles sont beaucoup
portées pour toi. Toutes mes compagnes te font mille
compliments et te souhaitent une santé des plus parfaites et
que Dieu te mette auprès de moi. Nous parlons souvent de toi
avec mon amie. Sois toujours bien sage, ma chère enfant. Que
l'amour de Dieu et sa crainte fassent toujours la règle de ta
conduite. Console-toi dans sa divine Parole. Adieu, mon ange,
aime-moi et crois que tu es gravée dans mon coeur en ongle de
diamant. »
Dans cette lettre, Marie disait à sa
nièce : « Je t'aime autant qu'on est capable d'aimer. Si
tu m'aimais autant, tu m'écrirais deux lettres pour une, car
je te plains ton argent ; mais, pour me marquer ton amitié, tu
ne plaindrais pas le mien. Fais-le, ma chère fille, tu
m'obligeras infiniment (1).
»
Anne Durand
répond
Pour répondre au voeu de sa
tante, Anne écrivit deux lettres l'une après l'autre.
Elle lui donnait d'assez médiocres nouvelles de sa
santé et lui parlait de quelques personnes dont elle avait
à se plaindre. Puis elle disait encore combien la
séparation lui paraissait longue, et qu'elle réclamait
encouragements et conseils.
Quand Marie reprit la plume, on avait dans
toute la province de grands espoirs : les premières
libérations des forçats pour la foi allaient avoir
lieu. Rabaut en donna le 12 novembre 1755 la nouvelle à Chiron
: « Les chaînes de nos captifs commencent à tomber.
On espère que peu à peu ils seront tous
libérés. J'en attends trois aujourd'hui ou demain.
»
Cette même note de confiance se retrouve
dans la missive de l'héroïne, datée du 25 novembre
suivant :
« Je t'aurais fait réponse de tes
deux lettres, d'abord les avoir reçues, ce qui fut trois jours
l'une après l'autre, ma chère petite, n'eût
été certaines nouvelles qui se sont répandues
sur le sujet de la liberté des pauvres captifs
affligés, et j'ai voulu, avant de t'écrire, examiner si
ces nouvelles seraient solides. On a commencé à
libérer des prisonniers qu'il y avait aux citadelles de
Montpellier et de Nimes, mais ces gens-là n'étaient pas
jugés. Ce qui nous donne meilleur augure, c'est huit
forçats qui ont été délivrés de
leurs chaînes tout récemment et on nous assure que nous,
misérables Maras (2), aurons
part à ce bonheur. Mais c'est un bruit public.
Espoirs
Cependant, la liberté des
dits forçats nous donne de grandes espérances, d'autant
mieux que nos frères libres se donnent d'émulation
à invoquer le saint nom de Dieu dans des assemblées
nombreuses et fréquentes et personne ne dit mot. Ainsi, mon
cher ange, ne t'afflige point. Le temps nous semble long et, en
effet, il l'est ; parce que nous sommes naturellement impatients ;
notre chair murmure toujours ; mais, ma chère fille,
mortifions nos mauvaises passions. Soyons de ces violents qui
ravissent le ciel. Cherchons le règne de Dieu et sa justice et
toutes choses nous seront données pardessus. Délaissons
nos voies et retournons à l'Eternel ; car, dans sa plus grande
colère, il se souvient d'avoir compassion. Il aura
pitié de sa désolée Sion et la remettra dans un
état renommé sur la terre. Prions pour sa paix, car
Dieu promet que ceux qui l'aiment auront prospérité.
Ah, ma chère Miette, confions-nous en ce Père de
miséricorde, en l'invoquant de toutes les puissances de nos
âmes, et il aura pitié de nous ; il nous fera
éprouver des jours calmes et sereins. Nous aurons encore la
douce satisfaction de nous voir et de nous embrasser. Je serais au
comble de mes désirs, et ma félicité serait
parfaite dans ce monde, de me voir auprès d'un enfant que je
chéris et que j'aime plus que moi-même. ,
Anne Durand, avec naïveté, avait
confié à sa tante le plaisir qu'elle avait à
lire ses lettres, dont l'expression souvent était si heureuse.
Marie répondit : « Tu trouves mes lettres à ta
fantaisie, ma chère petite ; c'est l'amitié que tu as
pour moi qui fait que tu n'y découvres pas les défauts,
car pour le style ni les termes, je n'y fais guère d'attention
quand il est question de t'écrire, et, pour te dire vrai, je
n'en recopie jamais aucune, si ce n'est que j'écrive à
des grands. Mais, hélas ! quel encens me donnes-tu ! Quels
éloges fais-tu de moi ! Tu me jettes dans la confusion ! Il
est vrai que j'ai le bonheur d'être aimée et que
personne ne me hait que par l'esprit de jalousie que, bien souvent,
il provient d'un trop grand amour ; mais cela n'est pas un
mérite dont je sois digne ; c'est la grâce de mon Dieu
qui veut adoucir mes amertumes. Cependant, ma tendre petite, soi,%
toujours sage, douce, patiente, modérée. Aie toujours
confiance en notre divin Sauveur, et il ne t'abandonnera point. Tu es
malade, ma chère enfant ! Que je te regrette ! Le Seigneur
veuille, par sa pure grâce, te donner la santé la plus
solide et te remettre bientôt entre mes mains ! Dieu nous
accordera cette faveur, au moment que nous y penserons le moins. Ma
santé serait assez bonne, mais j'ai un dégoût
pareil au tien. Ton état triste n'y contribue pas peu. Si je
pouvais te donner tout le soulagement qui te serait
nécessaire, je serais encore tranquille dans ma situation. Il
faut pourtant se soumettre à la volonté du Seigneur et
baiser la verge qui nous frappe.
« Je te dirai que ton oncle Brunel a
gagné ton procès. Toutes mes compagnes te font mille
compliments, principalement Mme de Saint-Sens. Présente les
miens bien empressés à M. et à Mme Chiron, et
à tous tes amis et amies. Adieu mon cher ange, adieu mon tout
; crois-moi non une bonne tante, mais une tendre mère.
Aime-moi toujours comme je t'aime, et sois persuadée que rien
ne mettra de borne à mon amour, que la mort. »
La prisonnière espérait sa
prochaine libération. A vrai dire, bien des signes en
paraissaient avant-coureurs. Les pasteurs osaient à
présent adresser des placets à l'Intendant, et
même au Roi. Au début de 1756, Marie écrivit
à l'un d'eux, Pierre Peirot, qui continuait l'oeuvre
magistrale poursuivie jusqu'en 1732 par son frère, et qui
s'affirmait comme le chef véritable des églises
vivaroises.
Elle lui exposa la situation de la fille du
martyr, orpheline et mal portante, afin qu'il intéressât
à son sort les fidèles de la région : « Je
me suis servie pour cela de la bonne encre », disait la
prisonnière à sa nièce ; et « je suis
persuadée que ledit Monsieur déférera à
ma demande en ta faveur. Cependant, si, en attendant, tu as besoin de
quelque soulagement, marque-le moi et je te donnerai du mien jusques
au dernier. Tu peux en être assurée, ma pauvre enfant...
»
Nouvelles
méthodes
Peirot recourut aux méthodes
nouvelles dont nous venons de faire mention, et il envoya peu de
temps après une longue supplique à Versailles : il y
exposait avec précision les souffrances des femmes retenues
à Aigues-Mortes ; et ce paragraphe n'est pas sans lien,
pensons-nous, avec la lettre qu'il venait précisément
de recevoir de notre héroïne : « Que ne
pouvons-nous, disait-il, représenter à vos yeux, Sire,
le spectacle touchant, et en même temps bien singulier, d'une
troupe de femmes enfermées pour le reste de leurs jours dans
une affreuse prison, où quelques-unes ont croupi des trente
années de suite, où l'on les laisse périr de
misère ; cela pour avoir été trouvées
occupées à prier Dieu. On associe au supplice des
scélérats, on traîne sur les galères, on
charge de chaînes, sans distinction d'âge ni de
condition, plusieurs de nos frères. On les y laisse
gémir dans le besoin de toutes choses, livrés à
la férocité des comites. Quelle rigueur, Sire, quel
contraste ne forme-t-elle point avec la douceur de votre gouvernement
! Comment se peut-il que, sous le meilleur des rois, des hommes
faibles, innocents et vertueux, soient livrés aux supplices
destinés aux plus grands scélérats ?
»
On comprend que Marie Durand, dès le
mois de février 1756, se soit laissée aller à
l'espoir. La fin de sa lettre, de peu antérieure à la
démarche de Peirot, le prouve indiscutablement. Aussi bien la
prisonnière avait-elle apporté quelque retard dans sa
correspondance avec Anne parce qu'elle « attendait de pouvoir
lui communiquer quelque chose de certain à propos de sa
délivrance ». Elle continuait, après avoir
dît s'avouer pourtant que « rien ne transpirait encore
», en ces termes : « Nous avons pourtant de grandes
espérances. Dieu, par sa divine grâce, veuille les
confirmer ! Il faut l'attendre de sa toute-Puissance. Ainsi, mon cher
ange, ne te laisse pas gagner à l'inquiétude. Ce tendre
Père ne nous abandonnera point. Il nous fera goûter des
jours plus calmes et plus sereins. »
Les lignes suivantes semblent faire allusion
à une demande en mariage dont Anne aurait été
l'objet :
« A l'égard de la personne dont
vous m'avez parlé, vous avez fort bien fait de rejeter ses
offres. Elles ne vous auraient été que très
pernicieuses. Résiste toujours, ma chère fille,
à ces tentations et regarde les personnes qui te feront de
telles propositions comme tes plus cruels ennemis. N'aie en vue que
la parole de Dieu et sa crainte et qu'elle fasse la règle de
ta conduite. Ce grand et commun Maître. me donnera la
consolation de te rappeler près de moi plus tôt que nous
ne pensons. Demandons-lui son secours, avec une ferme foi, et il nous
l'accordera. Aie toujours ce principe de sagesse qui est
nécessaire à une fille chrétienne et de ton
état. Fais en sorte qu'on ne puisse pas te mordre sur ta
conduite, car le monde trompe toujours quand on s'y confie. Et nous
ne devons pas compter sur les amis, vu qu'il n'y a nulle
sincérité. Ne manque pas de m'écrire, d'abord ma
lettre reçue, car il me tarde infiniment de recevoir de tes
nouvelles, et je ne serai point tranquille que lorsque j'en aurai.
Apprends-moi l'état de ta santé et compte sur la
sincérité de mon amitié, puisqu'elle t'est
inviolable. »
Avant que Marie n'eût écrit de
nouveau à Genève, un synode national s'était
réuni du 4 au 10 mai 1756. Entre autres décisions on y
prit celle-ci, qui parait concerner les recluses de la Tour, bien
qu'elles n'y soient pas expressément désignées :
« Le synode, touché des souffrances de nos chers
frères confesseurs sur les galères et de celles des
autres captifs pour cause de religion, et très
édifié de leur constance, les recommande instamment aux
prières et à la charité des fidèles.
» Ainsi donc on n'oubliait pas celles dont la résistance
obscure et douloureuse se poursuivait là-bas, derrière
les pierres de la vieille forteresse. A la sympathie de l'opinion
publique qui s'éveillait de plus en plus en leur faveur
s'ajoutait celle des populations protestantes et de leurs organismes
dirigeants.
Un audacieux
projet
Aussi, le 17 mai,
l'héroïne s'ouvrit-elle à sa nièce d'un
projet singulièrement audacieux : il ne s'agissait de rien
moins pour la jeune fille que de venir en Languedoc, aux bains de
Balaruc. Le voyage lui serait l'occasion de se rendre à
Aigues-Mortes, où les deux femmes pourraient enfin se
rencontrer et resserrer dans des conversations directes les liens
d'affection depuis si longtemps établis par leur
correspondance.
Marie Durand se mit donc en quête de
« faire compter ses deniers » à Anne, en même
temps qu'elle sollicitait « une personne de
considération, pour que sa nièce fut gratifiée
de quelque secours ». « Je ne sais pas, ajoutait-elle dans
sa lettre du 17 mai, si mes instantes supplications
réussiront. Tu me feras grand plaisir de me l'apprendre pour
me tranquilliser. ...Si j'avais pu t'envoyer d'argent, je l'aurais
fait de grand coeur, ma chère petite. Ne t'afflige pas, mon
cher ange, confie-toi à notre grand Dieu. Il mettra fin
à nos maux dans le temps que nous y penserons le moins. Il
nous frappe de ses verges, mais il se souviendra d'avoir compassion
de nous. Ainsi soumettons-nous à sa sainte volonté, et
sois bien persuadée, ma chère Miette, de ma tendre
amitié, qui ne finira, je t'assure, qu'avec ma vie. Tu me
trouveras toujours disposée à te prouver la
sincérité de mon amour dans toutes les occasions que tu
me fourniras. Adieu, mon cher enfant, mon coeur et mes entrailles
t'embrassent. »
Tout à la joie d'une réunion qui
lui semblait prochaine, elle engageait, en ces termes, l'orpheline
à ne pas différer son départ :
« Ta lettre, ma chère petite, m'a
tirée d'une grande inquiétude. Je craignais que tu
fusses plus malade. >Tu tressailles de joie, ma chère
enfant, dans l'idée que tu me verras bientôt. Eh bien,
ma petite Miette, donne l'arrangement à tes affaires du mieux
qu'il tesera possible et puis vole entre mes bras. Tu y trouveras
tout l'asile qu'un enfant bien né peut trouver entre les bras
d'une bonne et tendre mère. Mais, avant de partir, fais-toi
faire un certificat qui fasse foi de ta sage conduite et de ton salut
(3), et cela par les excellents principaux de la ville et
les vénérables pasteurs et, en ce cas, tu pourras venir
prendre les bains, sans aucun risque, et rester tant qu'il te plaira.
Ces généreux et célèbres bienfaiteurs ne
refuseront pas cette faveur à l'enfant d'un martyr et d'une
misérable captive, depuis vingt-six ans, pour les
intérêts du divin Crucifié ! J'ose espérer
cette douce consolation de leur incomparable piété.
J'ai parlé à deux habiles médecins qui m'ont
assuré que les bains de sable seront ta guérison.
Ainsi, je te les ferais prendre aisément ; mais il faut que tu
fasses en sorte d'être ici dans tout le mois prochain. Ainsi,
ma chère enfant, diligente-toi à mettre ordre à
tes affaires, pour ne pas manquer le temps favorable. Tu pourras
rester avec moi tant que tu voudras. S'il t'est possible, tu porteras
deux paires de mitaines à jour de soie blanche, à petit
dessin et beau, une paire large et l'autre plus étroite. Elles
sont pour nos deux commandantes (4). Tu
porteras ce qui te sert à faire tes ouvrages, parce que je
t'aurai du travail autant que tu en pourras faire, soit en dentelle
ou autre chose. Fais bien attention à tout ce que je te dis.
Si tu pouvais trouver une calèche de retour, jusques à
Nimes, tu ferais bien de t'y mettre et, si le ciel favorise ton
voyage comme je le lui demande, tu iras débarquer chez, Mlle
de Durand, à la Belle-Croix, à Nimes. De là tu
m'écriras par la poste et je te manderai prendre. Ne
néglige pas ton voyage pour te procurer la santé. Ton
mal et ton état me donnent plus de chagrin que ma prison.
N'oublie rien de tes hardes parce qu'elles te feront besoin. En
conséquence, sois exacte de tout porter. Si tu as des bas
vieux, je les enterai.
« Je suis charmée que tu m'aies
donné des nouvelles de la chère Mme Martin. Fais-lui un
million de brassades de ma part. Assure-là que je l'ai
toujours comprise dans mes voeux les plus sincères, en
reconnaissance des bontés qu'elle a eues pour moi. J'ai
été vivement pénétrée de la perte
qu'elle a fait de son époux. Je lui souhaite toutes les
faveurs du ciel et la supplie de m'aimer toujours. Mes compagnes
l'assurent de leurs respects, mais surtout mon amie Goutés, du
Vigan (de Bréau). Tu feras mes tendres compliments à M.
et Mme Chiron et à tous tes amis et amies. Je les remercie
tous de toutes les bontés qu'ils ont pour toi. Tu diras
à la petite Gaussent que sa mère se porte bien. Je lui
écrirai cette semaine.
« Quand tu seras à Nimes, tu
demanderas à voir Mlle Fabrot, Mlle Guireaud et Mlle Tourain.
Sois toujours bien sage, ma chère fille, et hâte-toi de
me consoler par le plaisir satisfaisant que j'aurai de t'embrasser.
Mon amie, qui t'embrasse tendrement, languit beaucoup de te voir.
»
Hésitations
d'Anne Durand
Il semblerait que la correspondance
de la tante et de la nièce eût dû s'arrêter
là, et leur réunion suivre bientôt ces voeux et
ces recommandations. Mais certains obstacles s'opposaient encore au
retour en France d'Anne Durand. On lui devait en Vivarais cent
pistoles qu'elle ne parvenait pas à toucher
intégralement. Peut-être son état de santé
l'effrayait-elle à la veille d'un voyage encore long à
cette époque ; ou savait-elle que les mesures de
répression prises à l'égard des « nouveaux
convertis » n'étaient point encore absolument
abandonnées. Elle tarda. Marie souffrait de ces incertitudes :
« Tes lettres m'ont été rendues, ma chère
petite, écrivit-elle le 5 août. Ma joie a
été traversée, sur ce que je m'étais
flattée de t'avoir à présent entre mes bras. Le
Sage a dit fort à propos que l'espérance
différée fait languir le coeur (5), car je
t'assure que je serai toujours dans l'inquiétude
jusqu'à ce que je me rassasierai de la présence ; et
quand sera, ô mon Dieu, cet heureux .moment ? Une fois que tu
puisses venir à bout de tes affaires, ne retarde pas ton
voyage. Satisfais un coeur qui ne respire que pour toi, après
ce que je dois à mon Créateur. Je ne prétends
pas que tu t'arrêtes dans nos quartiers (6), ni
même que tu y passes. Fais en sorte de prendre une voiture qui
prenne sa route pour Nimes et tu iras débarquer à la
maison que je t'ai désignée. Et tout de suite
étant arrivée, donne-m'en avis et je te manderai
prendre. » Puis elle ajoutait tristement : « Mais je ne
m'aperçois pas que je t'écrirai encore. Le grand
désir que j'ai de t'embrasser fait que je m'oublie.
»
A l'exemple d'Isabeau Menet, qui demandait
jadis à sa soeur un fichu qui fût beau et deux peignes
d'ivoire, Marie disait à l'orpheline : « Si tu peux, tu
porteras deux peignes fins, un pour moi et un pour mon amie. Elle
t'embrasse bien tendrement et languit fort de te voir. »
Dignité
féminine
Héroïque détail
! La dignité féminine subsiste chez ces
prisonnières qui, resserrées dans leur dure prison
depuis plus de vingt ans, savent garder encore au milieu de leur
dénuement ce mince et légitime souci de
toilette.
Marie revient encore sur la santé de sa
nièce :
« Un habile chirurgien d'ici fait des
remèdes pour ton mal. Il m'a dit qu'il se promettait, avec la
grâce de Dieu, de te guérir. Il en a guéri
plusieurs dans cette ville, et cela en toute saison. Il voulait me
donner la recette des drogues ; mais j'ai dit que tu pourrais la
faire ici et il m'a répondu qu'il serait encore mieux. Il
vient de Paris où il a travaillé longtemps. » Puis
elle ajoute : « Je n'ai pas parlé à M. Peirot de
ton voyage. Il convient même qu'il l'ignore. Quand tu seras
arrivée a la maison que je te dis, tu peux faire le
détail de ton état à cette demoiselle, de
même qu'à Mlle Fabrot ; ce sont des personnes d'une rare
piété. Tu les prieras aussi de te faire procurer du
travail. Elles s'emploieront à te faire plaisir. Donne-moi de
tes nouvelles le plus tôt possible et dis-nous quelque chose
sur le bruit sourd qui court sur notre sujet dont tu me parles.
»
Sur un morceau de papier détaché,
elle posait encore cette question : « Tu nie feras grand plaisir
de me dire si tu es en pension ou en chambre, et, par
conséquent, si tu es meublée. » Rien de ce qui
touchait les conditions de vie de la jeune fille ne la laissait
indifférente.
L'été passa, puis l'automne et
l'hiver. Le voyage ne se décidait toujours pas. Le 26 avril
1757, Marie reprenait la plume en ces termes :
« Si tu fus longue à me
répondre, ma chère fille, je t'ai imitée. Ton
retardement fut occasionné par un mauvais coup à une de
tes jambes, me dis-tu, et le mien par une fort mauvaise fluxion aux
yeux, qui m'a aussi fait beaucoup souffrir. Dieu juge à propos
de nous affliger par bien des endroits : c'est un effet de son amour,
puisqu'il châtie avec plus de sévérité
ceux qu'il aime avec plus de tendresse. Ainsi, ma chère
enfant, baisons la main qui nous frappe, en nous soumettant à
cette volonté divine. »
Cependant, les démarches de Marie
avaient abouti; on avait accordé des secours à sa
nièce, et elle lui en exprima sa satisfaction : « Tu as
donc reçu du secours ; cela m'a extrêmement rendue
tranquille sur ton compte, car j'étais d'une grande
inquiétude sur ton état. A présent, je te prie
de faire un bon usage de ton argent, car j'ai eu bien des soins pour
te le faire avoir... Je languis fort de savoir à quoi tu dois
te déterminer sur ton voyage, puisque je ne suis pas moins
inquiète que toi de te savoir toujours éloignée
de moi. Sois toujours plus réservée et plus sage. En
cela, tu m'obligeras fort, ma chère petite. Une amie à
mon amie lui manda une belle paire de bas de coton. La fille de mon
amie les ôta de sa mère pour t'en faire présent ;
cela nous fut un motif à rire, quoiqu'elles y fussent
très portées toutes deux. Tu les auras un jour, si Dieu
me fait la grâce de te conserver et de te voir. »
Marie Durand demande
des livres de piété
Dans cette lettre, Marie Durand
demandait un psautier en gros caractères : peut-être sa
vue avait-elle subi les effets d'un séjour prolongé
dans une salle où la lumière était très
mesurée par l'étroitesse des ouvertures
latérales, lesquelles se trouvaient au surplus en partie
masquées par les écrans tendus dans leurs embrasures
afin d'atténuer la violence des courants d'air.
Elle désirait que cette édition
comportât « les cinquante-quatre cantiques et la musique
bien réglée ». Il faut entendre par là les
« Cantiques sacrés pour les principales solennités
», que l'on commençait à adjoindre aux psaumes,
auxquels ils empruntaient leur musique. Le professeur Pictet en
était le principal auteur.
Les volumes ainsi composés, dont nos
recueils de cantiques actuels sont les descendants, comportaient un
certain nombre de prières pour tous les jours de la semaine et
les fêtes chrétiennes ; la liturgie, et la confession de
foi des églises réformées. Il est piquant de
penser qu'on les laissait maintenant parvenir jusque dans la
Tour.
Marie Durand priait en outre qu'on lui
envoyât deux sermons publiés à Genève en
1737 : « Le vrai et le faux jubilé, en deux sermons, sur
Lévitique XXV, 12, par M. Renoult. » Ainsi, on lisait et
l'on chantait, dans le sinistre donjon.
Nous ignorons si Anne répondit à
ce voeu. Des semaines et des mois s'écoulèrent, et elle
ne quittait toujours pas Genève. Après avoir
laissé espérer à sa tante sa venue prochaine
elle tardait encore. La prisonnière la reprit en ces mots le
22 août 1757 :
« Tes deux lettres m'ont été
rendues en leur temps, ma chère petite. Par la
première, je vis que tu as été en assez bonne
santé, ce qui me fit un très grand plaisir. Tu faisais
semblant de me laisser entendre que je recevrais dans moins de six
semaines des nouvelles plus positives ; ce qui me faisait anticiper
la joie que je pensais de savourer, il y a déjà un
très long temps. Et cependant, bien loin d'expérimenter
ce doux plaisir, je reçois ta seconde lettre qui m'assure
qu'on t'a manqué de parole et que tu as mal aux dents. Je te
plains de tout mon coeur, car c'est un mal cruel. Dieu veuille te
donner tout le soulagement nécessaire. L'été
s'enfuit à grand pas, nous entrerons bientôt dans
l'automne et après l'hiver s'ensuit. Cependant, je te laisse
libre sous ta sage conduite. La longueur de l'avant-goût que tu
m'as donné, il y a assez du temps, me fait juger que tu crains
quelque chose ou que certain motif te retient. Pour ce qui est de mon
côté, je suis toujours disposée à t'ouvrir
mes entrailles et il n'y aura que la mort qui t'arrache mon coeur mes
affections les plus tendres. Mais que je ne t'oblige point de rien
faire à l'étourdie. Agis avec prudence ; je t'aime
toujours également, ma chère enfant. Du moins,
donne-moi de tes nouvelles qui me sont extrêmement
chères ; car je te crois malade ou morte, d'abord que tu me
manques Ainsi, écris-moi souvent. Ma santé est fort
bonne, loué soit Dieu ! Je le prie de tout mon coeur que ma
lettre trouve la tienne très solide et qu'il plaise à
ce tendre Père de te conserver et de te mettre sous sa divine
protection. Sois toujours bien sage et conserve le peu que tu as,
afin de t'en servir quand il sera question. Mon amie, qui t'embrasse
bien tendrement, te regrette de toutes ses affections de ton mal de
dents. Elle sait ce qu'en vaut l'aune. Je ne manquerais pas, au sujet
des petits, Gaussent, j'ai écrit à leur mère.
Elle se porte bien et les embrasse un million de fois. Le travail
pour la récolte l'a sans doute occupée à ne
pouvoir lui écrire encore ; mais ils peuvent être
persuadés de l'amitié de leur mère. Ne
néglige pas un moment à me donner de tes nouvelles ; je
te le réitère ; et cela pour calmer mes
inquiétudes. Sois toujours bien assurée de ma plus
tendre, de ma plus constante affection.
«Toutes mes compagnes te font mille
compliments. Si tu sais quelques nouvelles, fais-m'en part. Je
t'exhorte encore une fois à être prudente,
principalement sur ce que tu dois m'envoyer. »
Anne resta plus longtemps que de coutume sans
répondre à sa tante. Celle-ci en conçut de
nouvelles et vives alarmes. Redoutant quelque accident, elle lui
écrivit cette lettre émue, en date du 10 novembre 1757
:
Reproches
« Que penses-tu, ma
chère petite, de garder à mon égard un silence
si cruel ? Crois-tu que je sois tranquille, ne recevant aucune de tes
nouvelles 9 Tu te trompes, je suis dans la plus triste
inquiétude. Je pense parfois que tu es malade et, parfois,
qu'il t'est arrivé quelque catastrophe et que tu n'existes
plus. Je t'ai écrit il y a assez de temps. Si l'indolence
retarde ta réponse, tu as grand tort', de laisser une tante,
qui ne respire (lue pour toi, dans un chagrin aussi amer ; et si tu
es malade, que ne pries-tu M. Chiron de m'apprendre 'ton état
? S'il te reste un brin d'amitié pour une tante qui t'aime
infiniment plus qu'elle-même, fais-lui donner de tes nouvelles
par quelqu'un de qui elle puisse s'en procurer sans t'incommoder. Que
si est elle forcée de cesser de t'écrire, elle ne
cessera jamais de t'aimer. Et il n'y aura que la mort qui
éteigne son amour pour toi dans cette vie, sois-en bien
convaincue, ma chère fille. Sois assurée de ma
santé. Elle est assez bonne, loué soit le bon Dieu Rien
ne la traverse que ton silence. Romps-le ma chère enfant, et
il n'y aura point de satisfaction plus douce pour moi. »
Une fois de plus revinrent les jours de fin
d'année. La vie se poursuivait toujours pareille. Mais une
aube plus claire paraissait se lever : les mois nouveaux allaient-ils
enfin apporter la délivrance ?
Rabaut intervient
toujours en faveur des Prisonnières
Rabaut ne perdait aucune occasion
de se rendre utile aux prisonnières et d'intercéder en
leur faveur. En juin 1758 il rédigea un placet au Roi, qu'il
remit à une dame noble, Mme Savine de Coulet. Celle-ci se
rendait à la Cour. Mais laissons le pasteur nous Fixer
lui-même sur le sort de son entreprise : « Cette dame le
remit à la reine, la reine le remit à NI. de
Saint-Florentin qui le reçut mal, alléguant que nous
étions moins dans le cas que jamais qu'on nous accordât
des grâces. C'est ce que m'a écrit cette dame, et elle
ajoute qu'on fait courir à la cour des bruits qui ne nous sont
pas avantageux. J'ai répondu à cette lettre et me suis
plaint avec force, mais avec modestie, de ce qu'on nous condamnait
sur l'étiquette et sans nous entendre. »
Contre l'opinion publique, l'obstination
cruelle du ministre se dressait encore. On redoutait à
Versailles quelque action de la flotte anglaise sur les côtes
méditerranéennes, car la guerre de Sept Ans avait
éclaté, depuis 1756, et l'on persistait à voir
dans les populations protestantes les auxiliaires possibles d'une
telle tentative. Des troupes furent envoyées à
Aigues-Mortes en prévision d'un débarquement.
Pourtant Marie rassurait sa nièce. Une
lettre qu'elle composa le 13 juillet 1758, la dernière avant
le retour en France de l'exilée, nous en est la preuve
:
« Tu veux, ma chère fille, y disait
la prisonnière, que je t'écrive une longue lettre. Tu
goûtes donc quelque plaisir en me lisant. Je sens, à
cette demande que tu me fais, que tu m'aimes un petit peu. Mais
lorsque tu me dis que tu veux venir te jeter entre mes bras, ton aveu
me convainc de ta sincère amitié. Eh bien, ma
chère enfant, viens, le plus tôt qu'il te sera possible,
et sois assurée que tu trouveras en moi la mère la plus
tendre. Je crois que tu n'as pas besoin de plus grandes protestations
que celles que je t'ai faites dans toutes mes lettres...
Marie Durand
prépare le voyage de sa nièce.
Viens en faire l'épreuve
pour te convaincre de mon amour et ta démarche me convaincra
de la tienne. Si tes affaires te le permettent, tu devrais venir du
temps de la foire de Beaucaire, parce qu'alors tu pourrais venir en
compagnie et tu ne ferais pas tant de frais... Que ton salut ne
retarde pas - ajoutait Marie en faisant allusion, selon toute
vraisemblance, à la communion de septembre. - Tu auras dans ce
pays des occasions, chaque fois que tu voudras y participer. Ainsi
n'attends pas au mois de septembre parce que le temps est fort
inconstant dans cette saison...
« ... A l'égard de l'ouvrage, il ne
t'en manquera pas, soit à faire de dentelle, soit de broderie
de toutes les façons. Ainsi tu peux te régler
là-dessus de porter des patrons des deux ouvrages. Du reste,
tu seras égale à moi de tout ce que j'ai et de toutes
mes tendres affections. Tu ne me seras donc pas à charge ; de
mille façons, au contraire, tu allégeras ma
chaîne que je porte depuis vingt-huit ans et adouciras mes
amertumes. Vole donc, je te prie, vers ta misérable tante
captive, qui soupire après cette douce satisfaction depuis
tant d'années. Je serai toujours dans la langueur jusques
à ce que je te tiendrai entre mes bras. Tu n'as rien à
craindre dans ce pays. Les affaires ont fort changé... Mon
amie te fait mille brassades bien serrées, de même que
toutes mes compagnes. Elles languissent de te voir ; mais pour moi je
me calcine tous les jours. »
Une enfant sort de la
Tour
Lorsque cette missive fut
envoyée, la jeune Catherine Falguière-Goutès
était probablement sortie de la prison où elle avait
grandi depuis 16 ans. Son départ dut être fort sensible
à Marie qui avait veillé sur son enfance avec tant
d'affection.
Nouvelle visite
officielle à la Tour
Mais les événements
se succédaient avec rapidité. Un
délégué du Gouvernement, de Fitte, visita la
Tour les 22 et 23 septembre. Il parut touché par l'état
des prisonnières. Pourtant il mentionnait sur son rapport que
« toutes les femmes qui sont renfermées dans les deux
salles où l'on pouvait mettre quinze lits dans chacune, sont
bien entretenues et ne paraissent manquer de rien. Il y a lieu de
croire qu'elles ne sont nullement gênées. Elles n'ont
aucune plainte à formuler. »
Elles étaient alors vingt et une. Depuis
1754, cinq avaient succombé. Parmi elles, Marie Béraud,
l'aveugle, était enfermée depuis 1725 et Anne
Saliège depuis 1719.
L'automne glissa une fois de plus sur les
marais aux eaux grises, et l'hiver envoya dans la Tour sa bise
glacée. L'inquiétude était vive parmi les
emmurées.
Elles redoutaient un coup de main des Anglais
contre la petite ville et l'idée d'une guerre venant
jusqu'à elles « bouleversait leur imagination
».
Une étrange
démarche
On intercédait en leur
faveur. La même dame qui avait porté quelques mois plus
tôt le placet rédigé par Marie Durand alla
même jusqu'à suggérer à cette
dernière de s'adresser cette fois à Mme de Pompadour.
La prisonnière fit composer une supplique par un personnage
inconnu. Les termes choisis dans le goût du temps faisaient de
la marquise une nouvelle Esther, à laquelle « ses vertus
» avaient ouvert « les avenues les plus secrètes du
coeur royal ». Mais nous ignorons quel sort eut cette lettre
pour le moins imprévue.
Depuis longtemps la persécution
s'était ralentie, presque éteinte. Pourquoi le
commandant militaire Thomond fit-il alors enfermer, dans un sursaut
imprévu de rigueur, Marguerite Vincent, de Valerargues,
coupable de s'être mariée au désert ? Elle fut
condamnée en juin 1759. Cet acte de brutalité
déconcertait.
Anne Durand revient
en France
Anne Durand avait quitté
Genève et s'était placée comme gouvernante dans
une famille nîmoise ; mais elle côtoyait des personnes de
caractère difficile, et peut-être restait-elle aussi
victime de son tempérament faible et paresseux. Des
difficultés surgirent ; puis 'les nouvelles devinrent
meilleures. Paul Rabaut, qui veillait sur elle et qui, très
probablement, lui avait trouvé sa situation, put donc
écrire le 8 juin 1759 à Chiron : « On est plus
content de Mlle Durand qu'on ne l'était. Il faudrait qu'elle
fût bien parfaite pour satisfaire tous les parents de la
petite. Tout ira bien, j'espère ; ce qu'il y a de bien
sûr, c'est que je me montrerai pour elle dans toutes les
occasions. »
Anne Durand va voir
sa tante à la Tour de Constante.
La dernière étape
était sur le point d'être franchie. Anne quitta
bientôt ses maîtres et s'en fut à Aigues-Mortes
où elle passa un mois - le mois le juillet 1759, - sans qu'on
puisse savoir si elle logea ou non à la Tour. La fille du
martyr renouait les liens de famille déchirés trente
années auparavant par la persécution. Marie pouvait
voir enfin cette nièce si chère devenue, de par la
cruauté des circonstances et des hommes, presque sa propre
enfant et pour laquelle son coeur dans la longue misère de sa
réclusion avait si souvent - et si fortement - battu.
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