MARIE DURAND Prisonnière à la Tour de Constance (1715-1768)
CHAPITRE V
Anne Durand (1748-1759)
Déception
La paix d'Aix-la-Chapelle,
signée en 1748, n'apporta rien aux protestants
français. Leur déception dut être grande. A la
Tour il apparaissait une fois de plus que la
sévérité des Pouvoirs n'était pas
prête à se laisser fléchir.
Au mois de septembre Marie Durand envoyait, de
nouveau, une liste des prisonnières au pasteur Paul Rabaut
dont l'influence devenait prépondérante en Languedoc.
Il devait faire parvenir la pièce à Court, dont il
paraissait reprendre de plus en plus le rôle de jadis alors que
le réfugié de Lausanne était encore
présent sur le champ de bataille, avant sa retraite de
1729.
La soeur du martyr de Montpellier demandait en
même temps qu'on lui donnât des nouvelles de sa
nièce Anne, toujours en Suisse à cette
époque.
La famille de Pierre
Durand
Lorsque le prédicant Lapra
eut rendu les deux enfants à leur mère, à la fin
de 1732, celle-ci avait' obtenu de la chambre des
réfugiés de Berne une pension qui lui permettait enfin
de subsister sans véritable inquiétude pour le
lendemain. Mais le petit Jacques-Etienne ne vécut sans doute
pas longtemps. Diverses lettres nous apprennent qu'il était
mort en 1740. La veuve resta seule avec Anne, de santé fragile
et dont le caractère nonchalant inquiétait
déjà ceux qui s'intéressaient à son sort.
En 1745 Lapra, qui avait pris lui aussi le chemin du refuge et se
trouvait maître d'école à Carlshaven, en Hesse,
proposa aux deux femmes de venir s'y fixer, car, disait-il, la vie y
était moins chère qu'à Lausanne. Mais elles
avaient dans cette ville de fidèles amitiés et elles y
restèrent. Anne était maintenant une jeune
fille.
Sa mère traînait une pauvre vie de
valétudinaire. En 1741 elle avait failli mourir. Elle disparut
six années après, le 8 septembre 1747, laissant une
dette de 251 livres 17 sols. Court s'efforça d'en obtenir le
paiement et il fit parvenir à cet effet une requête
à Leurs Excellences de Berne. Qu'allait désormais
devenir Anne ? Mais quelques amis fidèles veillaient sur elle,
parmi lesquels Etienne Chiron.
Un ami des Eglises
persécutées.
Celui-ci était né en
1709 d'une famille de réfugiés originaire de
Châteauneuf-d'Isère, en Dauphiné. Il
n'exerça jamais le ministère évangélique,
mais il avait sans doute reçu la consécration. Il
ouvrit en 1742 à Genève une classe « de religion
», d'histoire et de géographie, qui eut du succès.
Parmi ses élèves et pensionnaires on peut citer les
trois fils de Paul Rabaut et celui de Pradel, pasteur à
Uzès. Il s'intéressa toujours à ses
frères de France. Membre du Comité français de
Genève, peut-être son secrétaire, il entretint
avec plusieurs pasteurs du désert une importante
correspondance qui nous a été conservée.
Il pria donc la jeune fille de lui exposer sa
situation « Je vais vous en instruire mot à mot,
répondit-elle je suis auprès d'une demoiselle de
mérite qui a pour moi des égards que je n'aurais jamais
espérés. Elle me tient le lit et la soupe et je fournis
le reste. Les souverains seigneurs de Berne, par un effet de leur
grande charité, ont bien voulu me continuer la pension qu'ils
m'accordaient du vivant de ma mère, qui consiste à 5
livres par mois. Cela ne peut pas suffire pour m'entretenir, d'autant
plus que ma chère mère ayant été
obligée d'assister ma grand'mère (Isabeau
Sautel-Rouvier), qui est à la Tour de Constance, paralytique,
et de payer des dettes que mon oncle (Pierre Rouvier) avait
contractées du temps qu'il était aux galères,
m'a laissée dans des embarras, puisque je suis obligée
de vendre jusqu'à mes nippes pour satisfaire les gens à
qui nous devons. Elle a été malade cinq semaines,
pendant lesquelles nous avons fait beaucoup de dépenses ; de
sorte, Monsieur, que je me trouve rien qu'avec la pension que le
souverain me donne. Cependant, ce n'est pas là ma plus grande
inquiétude. Je mets toute ma confiance en Dieu.
J'espère qu'il ne m'abandonnera pas ; je m'attacherai à
mon ouvrage, ce qui m'aidera à me soutenir. Mais lorsque, je
fais réflexion que je n'ai plus de mère, c'est une
idée qui me désespère, et je puis
m'écrier, avec le prophète Jérémie «
Y a-t-il une douleur semblable à la mienne ? »
Ces lignes, datées du 5 octobre 1747,
étaient accompagnées d'un post-scriptum : « Je
vous demande la grâce d'assurer de mes respects mes
chères cousines Chajac. Je les remercie très humblement
de la part qu'elles prennent à mes afflictions. Si elles me
voulaient faire la grâce de m'écrire, ce serait un
nouveau sujet de consolation pour moi. Je n'oserais prendre la
liberté de leur écrire la première. Je vous
supplie, Monsieur, d'avoir la bonté de le leur dire.
»
Enfin, la jeune fille, faisant allusion
à des bruits défavorables qui couraient sur elle,
terminait par ces mots : « Monsieur, j'ai encore une grâce
à vous demander. Je sais qu'on vous a écrit des choses
désavantageuses sur mon compte. Je vous supplie, au nom de
Dieu, de m'écrire au plus tôt et de me dire qui est
celui qui vous l'a écrit. J'aurai toute la discrétion
possible. J'espère que vous aurez la bonté de me
pardonner mes ratures. Ce n'est, en vérité, pas sans
verser bien des larmes que je vous écris ce barbouillage. Au
nom de Dieu, Monsieur, excusez-moi, d'abord que vous le pourrez, je
vous en conjure. »
Court, mis en possession de ces renseignements,
intervint aussitôt auprès de ses protecteurs. «
Nous tenterons, répondit-il à Chiron, s'il y aurait
lieu de lui faire augmenter un peu sa pension ; mais nous n'oserions
nous promettre de réussir. Il est fâcheux que la fille
d'un ministre martyr, qui sacrifia tout pour les Eglises sous la
Croix, jusqu'à sa vie même, et dont la mémoire
doit être si précieuse, se trouve vis-à-vis de
rien, et qu'il faille mettre tous ses effets à l'encan pour
avoir de quoi satisfaire les créanciers. »
L'orpheline resta à Genève
où se poursuivit sa jeunesse. Sa correspondance avec Marie dut
probablement commencer à cette époque, s'il faut en
croire la lettre adressée par la prisonnière à
Rabaut en septembre 1748, et que nous venons de mentionner.
Quels incidents se produisirent à la
Tour et au dehors, dans les années qui suivirent ?
Au
Bouchet-de-Pranles
Le 13 novembre 1748 Etienne Durand
fit établir son testament par le notaire Barruel. Il y louait
ses terres à son voisin le cultivateur Bevengut, puis il
léguait une somme de 600 livres à sa petite-fille,
ainsi qu'une rente annuelle de 20 livres à sa fille. Comme il
ne pouvait instituer celle-ci, toujours en prison, sa
légatrice universelle, ainsi que le rendait possible la
disparition de Pierre, il nomma pour héritier son petit-neveu
Pierre Astruc, « à charge de restituer les biens fons de
valleur». Nous verrons quelles contestations
s'élevèrent quand il fallut obtenir leur retour
à Marie.
Etienne Durand
meurt
Ayant ainsi réglé ses
affaires, il mourut solitaire le 19 janvier 1749. Il avait 92
ans.
Le 11 mai suivant Pierre Astruc fit «
insinuer » à Privas le testament de son oncle et
déclara que les « biens fons » étaient d'une
valeur de 1.000 livres.
Isabeau Menet perd la
raison
La prisonnière devait
connaître, bientôt après ces faits dont nous ne
savons si et quand elle fut informée, un nouveau
déchirement. Isabeau Menet, son amie, devint folle. Au cours
de l'année une note du major signifiait sans doute que «
sa croyance était toujours la même » ; mais elle ne
devait plus garder longtemps sa raison. Le lieutenant du Roi
constata. que sa présence devenait dangereuse pour ses
compagnes et fit auprès de l'intendant les démarches
qu'imposait une telle situation. Le 3 mars 1750 elle fut «
rendue à son père ». Son frère vint la
chercher à la Tour et se porta caution pour elle.
Décédée en 1758 dans son village natal, elle fut
enterrée « hors l'église »,
c'est-à-dire hors du cimetière catholique et sans
l'assistance du prêtre, par les soins de son fils que nous
avons vu passer sa petite enfance à la Tour.
Matthieu Serres est
libéré
En 1750 encore Matthieu Serres
obtenait sa grâce par une lettre du chancelier Saint-Florentin.
Mais on lui interdisait, avons-nous, dit, l'accès du royaume,
et sans doute ne revit-il jamais celle qui avait été sa
femme pendant quelques jours rapides, au printemps de 1730.
Nouvelles
rigueurs
Bien que les pouvoirs eussent
semblé faire preuve en ces circonstances d'une relative
mansuétude, ils ne s'en préoccupaient pas moins en
réalité de tenir étroitement serré
l'étau des ordonnances qui pesaient sur les populations
protestantes. Les vieilles instructions étaient sans cesse
remises en vigueur par la Cour. On le vit bien à la fin de
l'année : le 22 novembre 1750, Pradel, le pasteur
d'Uzès, avait convoqué une assemblée aux
environs d'Arpaillargues. Comme elle ne se dispersait pas assez vite,
les soldats survenus firent une centaine de prisonniers. La plupart
cependant furent relâchés, parmi lesquels les enfants,
les infirmes et les femmes enceintes. On ne pouvait faire que les
usages ne devinssent peu à peu distincts des principes.
Pourtant deux prisonnières de plus entrèrent à
la Tour, quelques jours à peine avant Noël : Clarisse
Domergue et Françoise Barre. La première avait
quarante-quatre ans. Libérée vers la fin de 1754 elle
se retira à Genève où Marie Durand, qui
l'appelait « sa meilleure amie », la fit saluer plusieurs
fois par sa nièce.
Le Nain mourut sur ces entrefaites et ce fut
son successeur, le rigoureux Saint-Priest, qui fit leur procès
à d'autres « religionnaires » qu'il trouva
emprisonnés en prenant ses fonctions. On les avait
arrêtés presque aussitôt après cette
première affaire, mais cette fois au Mas de Ponge, au moment
où Paul Rabaut qui avait prêché donnait la
bénédiction. Sept personnes furent conduites au fort de
Nimes. Le 16 mars 1751 trois hommes partaient pour les
galères, et peu après Gabrielle Guigue,
âgée de 63 ans et mariée à l'un d'eux,
gagna Aigues-Mortes, accompagnée par trente soldats, deux
sergents et deux capitaines : on craignait en haut lieu un
soulèvement. Mais de telles appréhensions
étaient superflues, autant que l'importance de
l'escorte.
La conduite d'Anne
Durand donne des inquiétudes.
En Suisse, Court
s'inquiétait de la conduite d'Anne Durand. Deux lettres de
l'illustre pasteur en date du 5 novembre 1750 et du 12 février
1751 le mentionnent expressément. La jeune fille était
très habile de ses doigts, mais de caractère indolent.
En outre elle ne jouissait pas d'une santé florissante, et
elle boitait même légèrement.
Sa tante que nous avons vu s'intéresser
à son sort dès 1748 lui écrivit le 22 juin 1751
la première des lettres qui nous aient été
gardées de ce long échange de correspondance.
Malgré les souffrances accumulées par une interminable
détention, son caractère n'y apparaît nullement
aigri, mais au contraire débordant de tendresse pour
l'exilée qu'elle aime comme sa fille. Ainsi peut maintenir la
foi, même dans une prison, d'admirables et surnaturels
mouvements d'amour.
Marie Durand
écrit à sa nièce
« Tu es sans doute surprise,
ma chère fille - disait Marie - de ce que j'ai tant
tardé à te faire réponse ; mais comme j'ai voulu
travailler pour toi, c'est ce qui a causé cette interruption ;
car sois persuadée que je t'aime autant comme si tu
étais ma propre enfant ; et, pourvu que tu sois bien sage, tu
trouveras en moi toutes les tendresses d'une véritable
mère. J'ai des vues pour toi que tu n'y penses pas.
J'espère, avec le secours de Dieu, de te rendre un jour
heureuse. Prie le Seigneur qu'Il bénisse les soins de ceux qui
s'emploient pour ma liberté car je te ferai venir près
de moi et je ferai tout mon possible pour que rien ne te manque.
»
Anne Durand venait d'être malade. Sa
tante la félicitait de son rétablissement : « Ta
lettre me fit un grand plaisir, car je craignais que tu n'existasses
plus. Le Seigneur t'a remis ta première santé, à
ce qu'on m'a dit ; je lui en rends des actions de grâces et le
prie de te la continuer. » Puis, après lui avoir
énuméré divers objets de toilette qu'elle lui
envoie, elle ajoute : « Je te donnerai, ma chère enfant,
tous les secours qui dépendront de moi. Si je pouvais tirer
quelque argent de mes biens, je t'assure qu'il ne serait que pour
toi, car je m'en priverais de tout mon coeur pour te soulager. Mais,
ma chère fille, il faut laisser payer les dettes ; en
attendant, Dieu y pourvoira. Je ferai en sorte de te mander une robe,
un jupon et une matelote, et des bas pour l'hiver. Tu me, diras si la
robe que je t'envoie te va bien, et si tu la veux modeste ou comme il
te fera plaisir. Je me priverai de bien des choses pour cela ; mais
n'importe, je te le ferai, mon cher enfant. » Puis, après
avoir fait allusion à quelques créances que sa
nièce avait dans le Vivarais, avec lesquelles, si on ne les
laissait pas se perdre, « on pourrait l'établir assez
honnêtement », elle poursuit :
« Dis-moi, en réponse, ce que
coûterait le fil qu'il faudrait pour une pièce de
dentelle et ce qu'il te faudrait pour ta façon, parce qu'une
personne de mes amies, fort de distinction, m'en a priée. On
veut la dentelle assez fine, de deux doigts de large. Combine
là-dessus et marque-le moi. Cela pourrait produire quelque bon
effet pour moi. Les amis sont toujours bons...
« On m'a dit que tu t'étais
mariée; je n'en crois rien et je ne te le conseille pas
encore. Dieu y pourvoira. Sois seulement sage et je ne t'abandonnerai
jamais ; sois-en bien convaincue, mon cher enfant, car je me ferai
toute ma vie un devoir inviolable d'être ta bonne et
sincère tante. »
A ces lignes elle joignait les deux
post-scriptum suivants :
« Toutes mes compagnes te font mille
compliments. Elles te plaignent de tout leur coeur. Fais les miens
à tous tes amis et amies. Ta grand'mère (Isabeau
Sautel) te fait ses compliments. Cela est fort léger. Elle est
toujours la même. Ta réponse, d'abord avoir reçu
le paquet, et fais attention à tout ce que je te dis.
« Ne pense pas que ta grand'mère te
soit favorable d'un denier. Elle est de la dernière
ingratitude, mais n'en fais pas semblant. Fais-lui tes compliments
comme tu as accoutumé dans celle que tu m'écriras.
Fais-lui sentir ta misère. Dis-lui qu'elle me remette chaque
mois ce qu'elle pourra. Brûle cette lettre. »
Ces lignes étaient adressées :
« A Monsieur Chiron, à la Traconnerie, à
Genève, pour lui faire tenir, s'il lui plaît, à
Mlle Durand, à Onez, à Genève, avec un paquet.
» Comme toutes les lettres de cette époque, elle
consistait en un papier plié, sans enveloppe, dont une face
portait l'adresse. La fermeture était assurée par un
cachet de cire noire représentant un coeur enflammé,
avec une couronne. Peut-être faut-il penser que ce signe
n'avait pas été choisi au hasard ?
L'orage
revient
La persécution bientôt
redoubla. Le proposant François Bénézet,
arrêté au Vigan, fut pendu sur l'esplanade de
Montpellier le 27 mars, après avoir fait preuve d'un admirable
courage. Dix jours plus tôt Saint-Priest avait condamné
deux hommes aux galères et cinq femmes à la prison
perpétuelle, à la Tour. Ils s'étaient
laissé surprendre aux environs de Clarensac, où ils
avaient participé à une assemblée.
Nouvelles
entrées à la Tour.
Deux d'entre les nouvelles venues,
Jeanne Augier-Bastide et Suzanne Seguin-Vedel étaient veuves
et âgées de plus de soixante-quinze ans. Une autre
était infirme.
Une petite troupe de quinze soldats les escorta
jusqu'au donjon.
Marie rédigea sur ces entrefaites une
nouvelle missive pour l'orpheline de Genève. Elle est
datée du 27 avril 1752. Nous en citons les principaux
passages, qui laissent apparaître les craintes secrètes
de la prisonnière.
Marie Durand exhorte
sa nièce
« Le temps doit te
paraître bien long, ma chère fille, et sans doute que tu
penses que je t'ai entièrement mise dans l'oubli ; mais si
cela est, efface cette pensée qui me fait outrage, car je
m'oublierais plutôt moi-même, et sois persuadée
que je t'ai gravée dans le fond de mon coeur. Sois toujours
bien sage, ma chère fille ; que l'amour de Dieu et sa crainte
fassent la règle de ta conduite. Sois assidute (sic) à
travailler, car « ceux qui ne travaillent pas ne doivent point
manger », dit saint Paul.
« D'ailleurs, la fainéantise est la
mère de tout vice.
« Je ne t'ai pas pu faire encore ce que je
t'avais promis ; mais, Dieu aidant, je le ferai et je me priverai de
mon nécessaire même pour toi. A l'égard de ce qui
t'est dû, les affaires sont accommodées. On doit te
compter cent pistoles. Je parlai à ton oncle Brunel ; il me
dit que si tu voulais, il me remettrait ton argent et que je te le
placerais pour t'en faire toucher l'intérêt... Puisque
Dieu t'a bien voulu favoriser de ce petit bien, ne le perds pas par
ta faute.
« J'étais bien en peine pour
t'écrire, car de t'affranchir les lettres, elles ne te
seraient pas rendues. Une personne m'a promis de te faire rendre
celle-ci. Fais-moi réponse d'abord ma lettre reçue, car
je suis en peine d'avoir de tes nouvelles. Tu peux m'écrire
par la poste. Ta grand'mère est toujours de même. Elle
te fait des compliments. Toutes mes pauvres compagnes t'embrassent.
Je te le répète encore, mon cher enfant, aime la vertu,
sois douce, patiente et humble, affable à tout le monde.
Modère cette vivacité qui fait quelquefois tort au
corps et au salut et je te jure que je t'aimerai plus que
moi-même. Fais bien attention à tout ce que je te dis.
Adieu, ma tendre enfant, je te souhaite une santé des plus
fermes avec les grâces du ciel et toutes sortes de faveurs.
»
Puis, elle ajoutait encore en post-scriptum,
comme si elle n'avait pu se résoudre à se
séparer de sa nièce : « Fais bien attention
à tout ce que je te dis, et fais-moi réponse au plus ;
et apprends-moi ton état. Tu me fis bien plaisir de
m'apprendre que tu n'avais point d'empressement pour le mariage.
Conduis-toi toujours de même. Dieu nous fera la grâce de
changer le temps et nous pourrons nous voir ensemble encore,
moyennant son secours. Adieu, mon cher enfant, adieu, aime-moi
toujours. »
Une apostasie
Le 18 mars 1752 le pasteur Jean
Molines, dit Fléchier, avait été
arrêté à Marsillargues. Condamné à
mort, il abjura, entra dans un séminaire, puis il se
réfugia en Hollande où il acheva une misérable
vie de remords.
Il s'était marié avec Madeleine
Pilet, veuve du capitaine d'infanterie Jean-Louis de Saint-Sens, dans
la maison duquel il fut surpris. Sa femme se montra plus ferme que
lui et Saint-Priest la condamna le 15 juillet suivant à
être « rasée et enfermée pour le reste de
ses jours dans la Tour de Constance ». La maison devait
être détruite. Après avoir hésité,
en considération de la qualité de la malheureuse,
l'Intendant l'envoya rejoindre les autres captives d'origine beaucoup
plus modeste qu'elle. Mais on lui versa une pension mensuelle de 30
livres prélevée sur ses biens confisqués.
Ajoutons qu'elle sortit le 30 septembre 1766 et que le 30 janvier
suivant elle rentra en possession de ceux-ci. Sa fille qui avait elle
aussi abjuré n'avait pas craint auparavant d'en
réclamer la régie.
Marie Durand se lia bientôt avec cette
femme instruite et distinguée : Mme de Saint-Sens envoya plus
d'une fois ses amitiés à la fille du martyr dont
l'avait si souvent entretenue sa compagne de captivité.
Violences en
Languedoc
Dans la province d'autres
événements dramatiques se produisirent. Saint-Priest
avait imposé l'année précédente la
rebaptisation des enfants protestants. Comme la mesure s'effectuait
trop lentement au gré du clergé, on eut recours aux
dragons. Au début de 1752, en maints endroits, les nouveaux
convertis durent porter leurs enfants à l'église, quand
ils ne laissèrent pas ce soin aux soldats tandis
qu'eux-mêmes s'enfuyaient dans la campagne. Or, aux environs de
Ledignan, trois prêtres rendus responsables de ces horreurs
furent massacrés à coup de fusil. L'Intendant crut
à un soulèvement généralisé, et il
arrêta tout aussitôt les rebaptisations.
Puis apaisement
imprévu
Ainsi constatons-nous une fois de
plus chez les pouvoirs, ces alternances de
sévérité et de reculs si caractéristiques
d'une époque où les principes d'autorité
despotique se heurtaient à une opinion publique sans cesse
plus éveillée. Il n'est pas sans intérêt
de souligner à ce propos une des affirmations de la
dernière lettre de Marie Durand que nous avons citée,
à savoir que la prisonnière avait reçu la visite
d'un oncle d'Anne, le religionnaire Brunel qui s'occupait de mettre
en valeur les biens de celle-ci, et qui apportait à Marie
quelque argent prélevé sur leur gestion. Ainsi la
rigueur fléchissait là encore par moments, et l'on
tolérait des entrevues jusque dans la tour.
Une nouvelle preuve de cette évolution
allait être bientôt donnée aux captives. La Cour,
inquiète, avait envoyé en Languedoc le marquis de
Paulmy d'Argenson. Il était le neveu du Ministre de la Guerre
dont il portait le nom, mais qu'il surpassait par la distinction de
son esprit. Il devait poursuivre une enquête sur les sentiments
patriotiques des « nouveaux convertis », et il ne craignit
pas de se mettre en relations avec Paul Rabaut. Celui-ci
prépara un long mémoire où les plaintes de ses
coreligionnaires étaient exprimées avec
précision, mais sans qu'il y mentionnât cependant le
triste sort des recluses d'Aigues-Mortes. Il eut le courage
d'arrêter lui-même près de Codognan le carrosse du
marquis, auquel il remit le placet ; un mot du grand seigneur pouvait
l'envoyer à la potence !
Un visiteur de marque
à la Tour
Alors Paulmy avait
déjà reçu une requête directement
envoyée par les martyres, et fort habilement
rédigée. Qui donc avait tenu la plume ? Les
prisonnières faisaient état de la visite qu'elles
venaient de recevoir de l'illustre délégué. En
effet il s'était rendu à la Tour. Son émotion
fut profonde, et il ne put s'empêcher de marquer sa sympathie
aux victimes d'une intolérance déjà
condamnée. Par trois fois il leur demanda de prier Dieu pour
lui, puis il leur remit deux louis. Il voulut savoir si elles
étaient toutes arrêtées pour crime
d'assemblée : « Oui, Monseigneur, approuva l'une d'elles
; et nous ne croyons pas que le Roi trouve mauvais qu'on s'assemble
pour prier Dieu. » - « Non, mon enfant »,
répondit-il simplement.
Comme il sortait, dit Paul Rabaut, deux jeunes
filles coururent après lui, dont l'une était la petite
Catherine Falguière-Goutés entrée avec sa
mère en juin 1742 ; « et s'étant jetées
à ses pieds, en lui demandant avec larmes la délivrance
de leurs mères, il en fut si attendri qu'il ne put retenir ses
larmes. Il leur donna six livres et leur promit qu'il se souviendrait
de leurs mères ». « Les prisonnières ont tout
lieu d'être satisfaites de ce seigneur », concluait le
pasteur, « que ne peut-on pas attendre d'un homme de ce
caractère ? »
Mais les bonnes volontés personnelles ne
pouvaient rien contre les résistances obstinées de la
Cour et du Clergé. Si Paulmy avait pleuré, les
évêques veillaient et Saint-Florentin aussi. Les
prisonnières durent attendre encore quatorze ans avant qu'un
autre grand dignitaire, le Prince de Beauvau, fît enfin tomber
leurs chaînes.
Une année nouvelle s'écoula sur
laquelle nous ne possédons aucun renseignement. Marie Durand
travaillait et préparait des vêtements pour sa
nièce. L'existence des martyres se déroulait ainsi dans
le retour des mille petits détails journaliers qui n'en
pouvaient atténuer l'affreuse monotonie. Les abjurations
avaient cessé. On espérait maintenant la
délivrance, mais il fallait après chaque visite ou
chaque bonne nouvelle s'armer de courage pour lutter encore,
désespérément, parce que le but, une fois de
plus, reculait au moment où on avait cru le saisir.
Le 9 décembre 1753 l'héroïne
fit parvenir un nouvel envoi à Genève, mais cette fois
par l'intermédiaire de Chiron, à qui elle recommandait
Anne en des termes chaleureux.
Nouvelle lettre
à Anne Durand
Quelques jours après elle
s'adressait directement à la jeune fille : « Tu ne te
plaindras pas toujours de ta tante, ma chère fille. Elle
t'écrit assez souvent à présent. J'ai
écrit à M. Chiron, il y a quelques jours, quoi qu'il
n'ait pas voulu se donner la peine de m'écrire un mot dans ta
lettre. Peut-être ne fut-il pas satisfait de celle que je me
fis l'honneur de lui écrire. Quoi qu'il en soit,
présente-lui mes compliments les plus empressés, de
même qu'à Mme son épouse. Je leur souhaite une
santé des plus solides et les plus exquises
bénédictions du ciel en haut et de la terre en bas. Je
sens vivement toutes les bontés qu'ils ont pour toi. Je te
recommande de leur être obéissante et de ne leur manquer
jamais. » Puis elle fait à sa nièce le
détail des objets de toilette qu'elle vient de lui envoyer, et
continue par des conseils pleins d'affection et de sagesse : «
Sois assurée, ma chère enfant, que je t'aime plus que
moi-même, que je ne t'abandonnerai jamais et te regarderai
toujours comme une tendre fille. Mais je veux que tu fasses attention
à mes avis ; je veux que tu sois modeste dans tes
manières et dans tes discours. Sois aussi
modérée et docile. Aie la patience envers tout le
monde, soit bons, soit mauvais. Souviens-toi de ce que dit saint
Jacques : « Si quelqu'un pense être religieux et qu'il ne
tienne pas en bride sa langue, la religion d'un tel personnage est
vaine. » Il n'y a que les violents qui ravissent le ciel. Ceux
qui sont violents dans leurs discours ne sont pas les violents que
Dieu demande, ni ceux qui souffrent les tortures. Ce sont ceux qui se
font violence à eux-mêmes, qui sont
modérés, doux et pacifiques. il faut toujours
céder, fût-ce à un enfant de deux ans. Si tu en
agis ainsi, ma chère fille, tu seras louée de tout le
monde et Dieu te bénira. Je sais bien qu'il en coûte,
mais il vaut infiniment mieux souffrir et passer pour être
sage, modeste, doux et modéré. Dis-moi si l'on t'a
jamais dit que je fusse une immodeste, une violente ni une
emportée, je m'en corrigerai. Je me comporte avec tout le
monde, et je souffre tout, à l'exemple de mon Sauveur.
»
Puis, faisant allusion aux relations
étroites qui l'unissent à Anne Goutés et
à son enfant, elle poursuit :
« J'ai une petite avec moi, de l'âge
de douze ans, fille d'un martyr. Sa mère mange avec moi. Cet
enfant est l'admiration de tout le monde par sa modestie et sa
sagesse et j'entends très souvent qu'on dit : « Ah ! le
brave enfant ! Ce sont les soins de Mlle Durand. » Je peux bien
dire qu'il m'aime autant que sa propre mère, par
l'éducation que je lui donne. Je voudrais bien pouvoir t'en
faire autant. Je te donnerais quelque souffleton, mon ange, et tu me
sauterais au cou, comme cette pauvre petite, pour m'embrasser. Je
cacherais tes petits défauts et je te corrigerais.
J'espère que Dieu nous accordera cette grâce par sa
miséricorde. Ainsi prends tes maux en patience et tiens-toi
reprise de tout le monde. Qu'on ne puisse pas dire de toi : « Tu
as en haine la correction », comme dit un prophète. Lis
souvent l'Ecriture et instruis-toi de ton salut. Ne prends pas en
mauvaise part mes corrections, mon cher enfant. Imite les vertus de
ton cher père, qui se faisait aimer de tous ceux qui le
connaissaient.
« Je voudrais un présent de toi,
mon cher ange, c'est-à-dire une pointe brodée,
entourée de dentelle, si tu peux le faire, et je te la
rembourserai avec usure. Je voudrais voir ton travail ; mais
cependant ne te gêne pas, mon cher enfant, mon tout. Je ne
t'aimerai pas moins, sois-en persuadée, mon ange.
»
(Cliché Musée du Désert)
UNE VUE DES
REMPARTS D'AIGUES-MORTES
Puis elle termine ainsi :
« Cette petite, sa mère et toutes
mes compagnes te font mille brassades. Nous parlons de toi cent fois
le jour, et surtout cette enfant. Elle t'aime beaucoup. Ta
grand'mère t'embrasse ; elle me donne beaucoup de soin.
Fais-moi réponse, d'abord que tu auras reçu ton paquet
et dis-moi si tu es contente. J'ai reçu la lettre que tu
m'écrivis par cet homme de Lassalle. Ecris-moi, comme tu me
disais par elle. Adieu, ma chère petite. »
On sourit à certains traits de cette
lettre : Anne 'Durand avait, lorsqu'elle la reçut, plus de
vingt-quatre ans. Mais que de tendresse dans ces lignes naïves !
La longue épreuve n'avait, dans ce coeur sincère et
fort, rien dessèche.
Catherine Goutès devait sortir de sa
prison vers 1758, pour se retirer dans son village de Bréau.
Elle épousa dans la suite Pierre Causse, fabricant de bas
.à Ganges, où elle alla résider. Nous verrons
plus tard qu'elle n'oublia pas celle qui, avec tant de sollicitude,
avait veillé sur ses premières années ; et
lorsque survint en 1815 la Terreur Blanche, elle donna une
dernière preuve de son énergie en tenant tête,
seule, aux émeutiers, tandis qu'elle avait invité sa
famille à rester paisiblement à la maison. On
connaissait son histoire, et son sang-froid eut finalement raison des
plus exaltés : peut-être s'était-elle souvenue de
l'admirable exemple de constance que, bien longtemps auparavant,
Marie Durand lui avait donné dans le donjon
d'Aigues-Mortes.
Des relations
s'établissent entre les captives et Paul Rabaut.
Les prisonnières avaient
besoin dans leur dénuement de compter sur la
libéralité des fidèles. Au début de 1754
Rabaut put leur faire parvenir vingt livres.
L'envoi était modeste, mais les amendes
pesaient fort lourdement sur la vie matérielle de nos
communautés protestantes et leur rendaient difficile de mieux
faire.
Marie remercia le pasteur au nom de ses
compagnes, en s'exprimant ainsi :
« Nos très chers frères et
soeurs en J.-C. N.-S., nous avons reçu les 20 livres argent
que vous avez eu la bonté de nous envoyer. Nous avons
l'honneur de vous les remercier et prions le Seigneur qu'il lui
plaise vous en rendre la récompense en ce siècle, en
vous comblant des faveurs de la nature et des trésors de la
grâce. Dieu veuille vous protéger contre tous les traits
de l'adversaire et vous couvrir de l'ombre de ses ailes, et
après que vous aurez servi au conseil de l'Etre de votre
existence, il vous introduise dans son éternelle
félicité, où vous puissiez savourer le fruit de
la justice dû à votre persévérance et
à vos biens répandus. Ce sont les voeux et les souhaits
de celles qui s'en font un devoir particulier, et d'être, avec
l'amitié la plus chrétienne, nos très chers
frères et soeurs en J.-C. N.-S., vos très humbles et
très obéissantes, servantes les
prisonnières.
« LA DURAND. »
Marie Durand est
malade
Ainsi, entre les pasteurs et les
obscurs otages d'Aigues-Mortes, des relations de plus en plus
étroites s'étaient établies. Au cours de
l'année elles permirent aux malheureuses de solliciter le
pasteur Pradel, afin qu'il adressât en leur nom trois placets
à de grands. seigneurs de Versailles.
Marie Durand était alors atteinte par
une crise de rhumatismes extrêmement violente et douloureuse,
conséquence du climat insalubre et de l'humidité
constante qui régnait dans sa prison,
Vers la fin de l'année, une nouvelle
femme y fut amenée de Bédarieux : Françoise
Sarrut, mariée à l'huissier Jean Caldié. Tous
deux étaient convaincus de « crime d'assemblée
», ainsi que trois autres de leurs coreligionnaires : Jean
Bonnafous, Galzy et Jean Raymond, de Faugères. On conduisit
les inculpés depuis Béziers jusqu'à Montpellier
en utilisant un carrosse, mais il y avait peu de place, et Jean
Bonnafous et Caldié furent attachés derrière la
voiture. Paul Rabaut qui les vit au départ adressa, sous
pseudonyme, une lettre de supplication en leur faveur au
Maréchal de Richelieu. Les prévenus n'en furent pas
moins condamnés le 9 octobre, les hommes aux galères
perpétuelles, et Françoise Sarrut à
l'emprisonnement perpétuel dans la Tour. Les frais de son
transfert à Aigues-Mortes, bateau, monture, nourriture et
escorte s'élevèrent à 30 livres 19 sols.
Juste retour des
choses d'ici-bas
L'infortunée ne pouvait pas
penser que, un siècle et demi après ces horreurs, l'un
de ses descendants allait occuper, comme premier président de
la Cour de Cassation, l'une des plus hautes magistratures du
pays.
Isabeau Sautel meurt
à la Tour.
Le 27 novembre Isabeau Sautel
mourait à la Tour. Depuis 9 ans elle était
paralysée. Marie Durand l'avait entourée, dans sa
misère, de toute sa sollicitude. Et cependant l'aïeule au
caractère aigri ne lui avait point pardonné, non plus
qu'à sa nièce, d'être les parentes du martyr dont
elle n'avait jamais accepté l'alliance, source de toutes les
épreuves qui s'étaient abattues si nombreuses sur sa
famille. Les lettres que nous avons déjà citées
ne laissent aucun doute sur les sentiments de la vieille
prisonnière.
Quand son état s'aggrava, Marie se
remettait lentement de ses propres maux. Elle soigna l'infirme avec
tout le dévouement d'une fille, et elle put, après que
la veuve du notaire de Craux eut « passé de ce monde au
Père des Esprits », se rendre à elle-même le
témoignage suivant :
« Tu penses sans doute -
écrivit-elle à sa nièce - ma chère
enfant, que je n'existe plus ou que je t'ai mise dans un total oubli.
Mais, supposé que tu eusses cette idée,
détrompe-toi, car je m'oublierais plutôt moi-même.
Je t'ai toujours gravée dans mon coeur en ongle de diamant ;
et rien ne sera jamais capable de t'en effacer, sois-en bien
convaincue ma chère fille. Il est vrai que tu aurais juste
sujet de te plaindre, car ma cruauté serait à son
comble, d'avoir passé presque un an sans te donner de vives
marques de la tendresse que j'ai toujours pour toi, ma pauvre petite.
Mais tu es trop raisonnable pour ne te bien persuader que de fortes
raisons m'ont empêché de t'écrire...
Le dévouement
de Marie Durand
Il y a six mois, je me sentis prise
de violentes douleurs par tout mon corps, que je n'avais presque
point de repos ; et lorsque je reçus ta dernière du 20
octobre dernier, je me trouvais doublement embarrassée
à servir ta - grand'mère d'une violente maladie,
qu'elle ne m'a - donné repos ni nuit, ni jour ; et, sans le
secours de mon amie et quelques autres de mes compagnes, il m'aurait
été impossible de pouvoir soutenir, et je t'assure, ma
chère fille, que je me suis épuisée. Il y a
autour de quatorze mois que je ne mange rien d'appétit. Il
faut se soumettre à la volonté du divin Maître et
baiser la verge qui nous frappe, sans murmurer contre le souverain
Juge qui dispose de nous comme bon lui semble. Enfin, ma chère
fille, tu as bien raison de me dire que tu n'as que moi pour appui.
Car de quelque façon que j'aie agi, on m'a toujours
payée d'ingratitude. Il n'y a point de soins que je ne me sois
donnés pour servir ta grand'mère pendant neuf ans ; et,
bien loin que ta tante Brunel me remerciât de mes peines, elle
ne me l'a jamais recommandée. Cependant, je peux me vanter, et
mes compagnes me rendent témoignage, que personne n'a
été mieux servie tant pour son corps que pour les
consolations de son âme. Elle passa de ce monde au Père
des esprits, le vingt-sept du mois dernier. Elle avait
extrêmement souffert. Dieu lui a fait bien de grâce de la
retirer de ce lieu de combat pour la faire jouir du triomphe de la
gloire. »
Puis la prisonnière adresse des conseils
à sa nièce et provoque ses confidences :
« Tu me dis, ma chère fille, qu'il
ne faut point compter sur les hommes. Je le sais, mon cher enfant. Tu
restes retirée sans voir beaucoup le monde. Tu me fais grand
plaisir. Console-toi dans la sainte Ecriture. Il me semble que tu as
ton coeur en amertume. Tu me ferais bien de grâce de
m'apprendre toutes tes inquiétudes et toutes tes affaires...
Sois assurée que je te servirai de véritable
mère. Je t'aime autant que si je t'avais sortie de mon sein.
»
Anne souffrait alors de la goutte et de
rhumatismes. Peut-être faut-il chercher ici la raison de «
l'amertume de son mur » ?
Les
prisonnières en 1754
A la Tour, et malgré ses
souffrances, Marie dressa vers la même époque
(début de décembre 1754) une nouvelle liste des
captives qu'elle fit parvenir à Paul Rabaut. Elles
étaient alors 25. Neuf étaient mortes depuis le
début de 1746. De celles qui subsistaient, Marie Beraud,
l'aveugle, était octogénaire. Elle avait subi 29 ans de
réclusion. Jeanne Auquier avait 76 ans, Suzanne Seguin 78.
Anne Gaussent-Cros était détenue depuis 31 ans, Marie
Frizol depuis 27, Anne Saliège depuis 35. Plusieurs de
celles-ci et de leurs compagnes avaient oublié leur âge.
Onze prisonnières en tout avaient atteint ou
dépassé la soixantaine.
Hiver rude
L'hiver qui commençait fut
particulièrement rude. Dans quelles misérables
conditions de confort les pauvres femmes l'affrontèrent-elles
? Une nouvelle lettre de Marie Durand, en date du 3 mars 1755 et
faisant suite à la réponse de l'orpheline reçue
entre temps, nous fixe là-dessus :
« Tu as donc été malade, ma
chère enfant, et tu l'es encore par cette cruelle maladie (de
la goutte et d'un rhumatisme)... Que tu dois avoir souffert, ma
chère fille ! car je sais combien on souffre des douleurs. J'y
ai passé à mon tour ; car cette année, j'en ai
senti l'amertume, surtout dans ma tête, que je criai pendant
huit jours, et, après ce temps-là, il me descendait des
eaux si mauvaises de ma tête dans mon estomac, avec une senteur
si insupportable que je me sentais mourir chaque moment.
C'était dans les grands froids, et notre prison regorgeait
l'eau de partout, et je ne peux pas me faire aucun remède ;
mais à présent je suis mieux, grâce au Seigneur.
J'étais dans cette situation lorsque je reçus tes
lettres. Je ne plaignais que toi, ma chère petite. Je disais
chaque moment à mon amie : « Au moins, si j'avais ici ma
pauvre enfant ! » Elle me répondit : « Mon Dieu oui,
nous en aurions soin. » Elle me parle souvent de toi, tellement
que notre complot est fait de ne nous quitter jamais. Elle me dit :
« Si ce grand Dieu nous accordait notre chère
liberté, tu ferais venir ta chère fille et nous aurions
soin de nos deux enfants. » Il y a douze ans que nous sommes
ensemble. Elle s'appelle Goutés. Sa fille court sa
quatorzième année ; mais c'est bien la plus brave
enfant qu'on puisse voir. Elle a perdu son mari dans les
galères, il y a longtemps. Elles t'embrassent l'une et l'autre
de toutes leurs tendres affections.
« ... Je reviens à ton mal.
Consulte les médecins si les bains de Balaruc (1)
ou de sable te sont bons. J'agirais pour que tu
puisses venir pour les prendre et la fille de mon amie irait avec toi
pour te servir. Si je pouvais te donner quelque soulagement, tant
pour ton mal que pour ton nécessaire, hélas ! que je le
ferais du fond de mon coeur ! car je t'aime plus, ma chère
fille, que moi-même et je voudrais pouvoir te délivrer
de tes douleurs, quand même il me les faudrait souffrir ;
sois-en persuadée, mon cher ange. Mais, comme tu me dis, il
faut se soumettre à la volonté de Dieu, baiser sa verge
avec une humble soumission. Tu as éprouvé bien des
faveurs des bonnes âmes de ton endroit. Je suis bien sensible
à toutes leurs bontés. Dieu veuille les protéger
toutes et leur accorder une longue et heureuse
prospérité. Je remercie très humblement M.
Chiron et Mme son épouse, de même que les personnes chez
qui tu es logée. Fais mes compliments bien empressés
à tous. Je fais des voeux bien sincères pour la
conservation des uns et des autres. Je voudrais de tout mon coeur
pouvoir leur témoigner ma juste reconnaissance. Je
m'acquitterais avec affection de ce devoir. Toutes mes compagnes te
font mille compliments. Elles te plaignent beaucoup. »
Vient ensuite le détail navrant de leurs
privations: « Nous avons été dans une terrible
souffrance cet hiver. Nous étions sans aucune provision,
excepté d'un peu de bois vert. Le plus que nous avions,
c'était de la neige sur notre terrasse, sans aucun secours de
personne. Dans tout le cours de l'hiver, nous n'avons reçu que
quarante-cinq sols chacune. Les gens de ce pays sont tellement
affligés que nous en sentons l'amertume. Juge de notre
état. Cependant, ma chère fille, il nous faut toujours
dire, avec le modèle de la patience : « Quand tu me
tuerais, Seigneur, j'espérerai toujours en toi. »
Confions-nous en Lui et il ne nous abandonnera pas... Fais mes plus
tendres compliments à Mme Martin. Elle était ma
meilleure amie. Mes compagnes l'assurent de leurs respects. Fais
réponse à lettre vue, au nom de Dieu. Je suis
très en peine de ta santé. »
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