MARIE DURAND Prisonnière à la Tour de Constance (1715-1768)
CHAPITRE IV
Register (1732-1748)
Suite
Envoi de
secours
Ce douloureux appel fut entendu, et
ce fut lui qui, très probablement, provoqua
l'expédition à la Tour, par des amis de Genève
et dès le début de l'année suivante, de divers
objets ou denrées dont le reçu figure aux papiers
Court.
Nous recopions la pièce :
« Mémoire de ce quy a esté
envoyé à la Tour de Constance le 19'février
1740. »
155 can.......... Refoulé (1)
en 31 pièces de 5 can. chacune.
400 l............... Lard salé en 32
pièces.
220 l............... Ris du
Lévant.
100 l............... Savon blanc.
320 l............... Huyle d'olive faisant 16
can.
16 l................. Poivre en 32
paquéts.
2 l................... Epissérie en 32
paquéts.
2 l................... Coton fillé en 32
paquéts.
2 l................... Fil à
coudre.
31l.................. Paire patins.
6 can.............. 5 pans refoulé pour
les enfans.
« Nous déclarons et
conféssons avoir récéu tout ce quy est
énoncé au rolle ci déssus, que nous,
déténues dans la dite tour de Constance, avons
partagé de comun accord éntre nous trante-une
prisonnières, et nous sommes signées pour sérvir
de décharge aux personnes quy nous les on livré. Fait
à la de tour, à Aiguémorte, ce 23,
février mil sépt cént quarante. »
Suivent les signatures des prisonnières.
Après celle de Marie Durand, nous lisons ces noms
écrits de sa main : « Pour celles qui ne savent pas
scigner, Gabiade de Pasquier, Gaussainte de Crose, Mauranne, Vidale
de Durand, la veuve de Rouvier, Savanière, Lardaitte (?),
Marselle, Coulonne, Contesse, Suson Vernette, Ennette Goutette,
Bourette, Frisole, Marie Paironne, Mlle Rigoulet, Fialaisse, Vassase.
»
Du Plan avait écrit en même temps
à Jacquette Vignes et Anne Soleyrol. La première
était aussi alésienne. Elles répondirent le 27
mars 1740 par une lettre à la rédaction de laquelle
Marie Durand ne paraît pas avoir été
étrangère :
« Monsieur, nous avons eu l'honneur de
recevoir la charitable vôtre et avons été
vivement touchés des pieuses exhortations que vous avez eu la
bonté de nous mander, que nous regardons comme une grâce
descendue du ciel. Nous voyons bien que Dieu ne nous abandonne point,
puisqu'il nous suscite des personnes aussi vénérables
que vous pour nous être pour appui, nonobstant la furie de nos
ennemis qui nous regardent comme la balayure et la râclure de
la terre... Nous espérons, Monsieur, que par vos soins
charitables nous pourrons trouver quelque soulagement à nos
maux, avec l'assistance de Dieu, tant par les ferventes
prières que vous lui adresserez en notre faveur ou par votre
zèle. Plusieurs personnes, pieuses comme vous, suivront votre
exemple.
« Les messieurs d'Alès ont eu la
bonté de nous écrire que vous nous aviez envoyé
quelque secours, mais nous ne l'avons pas reçu. Nous somme
trente et une prisonnières, la plupart veuves ou orphelines,
et vous n'ignorez pas, Monsieur, nos nécessités. En
nous recommandant à vos pieuses prières, nous vous
prions de nous recommander à celles de l'Eglise. D'un
côté, nous supplions l'Etre suprême de vous
combler de ses plus précieuses grâces et
bénédictions spirituelles et temporelles. Ce sont les
souhaits de celles qui ont l'honneur de se dire, Monsieur, avec un
profond respect et une parfaite considération, vos très
humbles et très obéissantes servantes. »
Nos lecteurs auront remarqué
d'eux-mêmes la différence qui sépare le nombre
des prisonnières indiqué par Anne Soleyrol en
décembre 1739 (vingt-quatre) et celui (trente et un) que donne
cette lettre postérieure de trois mois à peine.
Une nouvelle
abjuration
D'importants mouvements
s'étaient en effet produits à la Tour durant cet
intervalle. L'une des détenues avait abjuré le 19
novembre en présence du major, d'un officier de la garnison et
du supérieur du Couvent des Capucins. Mais sa
libération ne fut pas accordée tout de suite.
Nous possédons une lettre d'Isabeau
Menet, envoyée par celle-ci quelques jours seulement
après ces incidents. Elle fut adressée à sa
soeur, à la date du 23 décembre. Quel contraste entre
la vaillance qui s'exprime dans ces lignes et l'attitude de l'autre
captive succombant à sa lassitude et reniant, en apparence
tout au moins, sa foi !
« Je ne cesse de faire des voeux au ciel
pour votre conservation à tous, disait Isabeau.... pour qu'il
soit ému de compassion envers moi et tout son peuple ; nous en
avons extrêmement besoin, car nous l'avons irrité
à courroux. C'est la cause que son Eglise est agitée de
toutes parts. Dieu veuille, par sa grâce, lui donner la
tranquillité de son Esprit, la réjouir dans ses
tristesses et la consoler dans ses afflictions, afin qu'elle cesse de
pleurer et de lamenter, car nos péchés nous attirent
tous ces maux qui nous accablent. Prions le Seigneur tous de bon
coeur qu'il lui plaise d'abréger nos peines et nos
souffrances... mais nous devons imiter Jésus-Christ, notre
divin chef, qui a souffert le premier, lui juste pour nous injustes,
afin de nous faire triompher de la félicité du paradis.
Dieu nous fasse la grâce de le suivre, en quelque part qu'il
nous appelle, puisque c'est pour sa gloire et pour notre salut. Car,
quant à moi, je m'estime bien heureuse que le Seigneur m'ait
appelée à souffrir opprobre pour son nom, puisque telle
est sa volonté. Dieu me fasse la grâce d'aller jusqu'au
bout de la lice, car je sais que Jésus nous y attend avec ses
bras ouverts. »
Nouveaux
emprisonnements
La fidélité de la
prisonnière allait être, un mois plus tard, soumise
à la nouvelle épreuve que constituait pour elles et ses
compagnes l'arrivée d'autres condamnées. Celles-ci
avaient été arrêtées en juin 1739, aux
environs de Nimes. Quelques-unes étaient fort
âgées. Elles furent rejointes presque aussitôt par
Louise Peiron, de Lamastre, coupable d'avoir abrité sous son
toit Matthieu Morel-Duvernet dont nous avons reproduit la lettre
héroïque envoyée dès le lendemain de
l'exécution de son maître Pierre Durand. Le
prédicant avait été tué par un soldat
alors qu'il tentait de s'échapper. Son hôtesse fut
condamnée à entrer au donjon pour le reste de ses
jours.
Lorsque l'envoi mentionné plus haut
parvint à la Tour, le bruit en fut largement répandu et
le Comité chargé de sa répartition à
Nimes, comprit aussitôt les dangers d'une telle
publicité. Il craignait en outre que les églises de
France ne fussent tentées de se considérer comme
déchargées dorénavant de leurs obligations
envers les prisonnières.
Marie Durand demande
aide pour ses compagnes vivaroises.
Pareil souci n'était,
hélas, pas dénué de tout fondement. Ne
voyons-nous pas Marie Durand, - qui avait, le 11 avril 1740,
dressé la liste des prisonnières pour leurs amis
d'Amsterdam, - écrire au nom de ses huit soeurs vivaroises, le
11 mai suivant, à Mlle Peschaire, une fidèle
protestante de Vallon, ces lignes où se traduit une sourde
plainte
« Quoique je n'aie pas l'honneur de vous
connaître que par votre digne réputation, je prends la
liberté de vous écrire pour vous assurer de mes
très humbles respects et pour vous souhaiter une santé
parfaite, favorisée de toutes sortes de
bénédictions. Le présent donneur m'a dit que
vous l'aviez chargé de nous dire si nous avions besoin de
quelque chose. Nous vous sommes bien obligées de votre
attention ; mais permettez-moi de vous informer qu'étant
éloignées de nos maisons comme nous le sommes, nous ne
pouvons qu'avoir un extrême besoin du secours de nos
frères. Nous sommes neuf du Vivarais, détenues captives
dans ce triste endroit ; cependant, depuis dix ans que je suis ici,
on ne nous a jamais rien envoyé dudit Vivarais. Les autres
endroits n'en usent pas de la sorte, car ils pourvoient aux
nécessités de celles de leur pays, de même que
pour nous, autant qu'ils peuvent le faire. Permettez, dis-je, moi de
dire que je ne m'étonne pas si Dieu fait sentir ses verges
d'une manière si terrible aux fidèles de notre
misérable province (2),
car ils ne suivent pas les ordres de ce divin
maître ; il recommande d'avoir soin des prisonniers, et ils
n'en font aucun cas. La charité est le véritable
principe de notre religion, et ils n'en exercent pas la profession.
En un mot, il semble que nous sommes au dernier temps, car cette
divine vertu s'est bien refroidie. Les véritables
chrétiens ne seront pas condamnés pour avoir
abandonnés la pureté de l'Evangile, puisqu'en effet ils
en font une constante profession ; mais ils le seront pour n'avoir
pas visité Jésus-Christ dans la prison, en la personne
de ses membres. Je les exhorte, par la compassion de Dieu, de
rallumer leur zèle de charité envers les pauvres
souffreteux. Qu'ils apprennent que le Seigneur Jésus promet de
récompenser jusques à un verre d'eau froide
donné à ses enfants, à plus forte raison
récompensera-t-il ceux qui sustenteront ses élus qui
combattent sous les étendards de la croix. Leurs aumônes
monteront en mémoire devant Dieu, comme firent celles de
Corneille. Enfin s'ils sèment libéralement, ils
moissonneront libéralement, comme s'exprime l'apôtre.
Mon devoir m'engage à vous faire penser au vôtre,
d'autant mieux que les prisonniers du Languedoc nous reprochent qu'il
ne vient jamais rien de nos quartiers. Ils ont juste raison. Ils nous
font part de ce qu'on leur donne ; ainsi nous sommes
abandonnés de ceux qui devraient nous procurer le plus de
soulagement, et, par conséquent, regardées comme des
étrangères.
« Si vous voulez bien, Mademoiselle, avoir
la bonté de nous faire parvenir quelque chose, nous vous
aurons de grandes obligations. Vous le ferez tenir à Mlle de
Rouvier (Isabeau Sautel-Rouvier), belle-mère de feu mon
frère, prisonnière ici avec moi, et à moi
conjointement. Elle vous assure de ses respects, de même que la
femme du sieur Daniel Durand, la femme de Jean Degoutet.
« Vous pouvez communiquer notre lettre aux
fidèles qui voudront contribuer à cette bonne oeuvre.
Je vous prie de les assurer de mes profonds respects. J'espère
que vous nous ferez éprouver votre amour, en faisant
éclater votre charité envers notre triste situation. Je
finis en priant l'Etre suprême qu'il lui plaise vous combler de
toutes ses grâces en terre et, un jour, de sa gloire au ciel.
»
Cet appel fût-il entendu ? On voudrait le
croire mais il devait être renouvelé plus d'une fois
encore par la prisonnière. La charité des
églises avait des intermittences. Il fallait réveiller
leur sympathie en faveur des détenues pour la foi. A la
souffrance de la réclusion s'ajoutait donc, pour celles-ci, le
douloureux sentiment qu'elles étaient parfois oubliées
de ceux qui, selon leurs propres termes, eussent dû les
premiers leur tendre la main d'association. « C'est ce qui
», disaient leurs compagnes d'Alès dans la lettre
déjà citée, à la date du 27 mars 1740,
« augmente de beaucoup notre captivité ».
Anne Sabourin, qui avait abjuré le 19
novembre 1739, fut relâchée le mois d'avril suivant.
C'est tout ce que nous savons des événements survenus
à la Tour durant l'année 1740. Le 10 septembre Marie
Durand avait tenu la plume pour « la veuve Frizol », de
Saint-Césaire. Elle était enfermée depuis 1727
et ne devait sortir qu'en 1768, âgée de soixante-seize
ans, après un séjour de quarante et un ans entre les
épaisses murailles de la forteresse.
Voix
d'outre-tombe
Elle recommandait à son fils
de vivre d'accord avec sa femme. Ainsi parvenaient jusqu'aux vivants
ces voix d'outre-tombe et la preuve que les martyres ne se
désintéressaient point du sort de leurs familiers
épargnés par la persécution. Le 20 janvier 1741
Marie Durand corrigea une nouvelle liste des captives établie
par les soins de l'Intendant de Bernage. Elle mentionnait 32 noms.
Une fois de plus la jeune femme fit modifier le texte qui l'accusait
de s'être mariée au désert, et elle ne voulut
paraître que comme « la soeur d'un ministre
exécuté à Montpellier ».
En cette même année une guerre
générale secoua l'Europe. On en eut l'écho
à Aigues-Mortes. Les troupes de la province partirent aux
frontières et les assemblées reprirent en Languedoc
avec une fréquence et un succès renouvelés.
Néanmoins des, arrestations avaient encore lieu de temps
à autre : on désirait par là maintenir en
respect les populations protestantes. Une captive entra à la
Tour, une infirme, qui depuis un an et demi refusait de se
convertir.
Démarches de
Frédéric II en faveur des captives
Mais cela n'empêcha pas les
détenues de se laisser aller à certaines illusions.
Frédéric II, l'allié de Louis XV, était
intervenu auprès du ministre des affaires
étrangères Amelot de Chaillon, le 24 novembre 1741,
afin qu'il accordât leur liberté « à
plusieurs personnes de l'un et l'autre sexe, qui étaient en
prison dans la Tour de Constance, pour cause de religion », et
les événements paraissaient autoriser des
espérances nouvelles.
L'Intendant, consulté par Amelot, ne
conseilla pas d'accorder les grâces demandées par le roi
de Prusse. Il donnait sur les mesures qui avaient frappé les
malheureuses des explications tendancieuses, en interprétant
leur attitude comme une désobéissance aux ordres du
Souverain.
« Vous verrez, disait-il, que la plus
grande partie des prisonnières ont été
condamnées par des jugements en forme, non pas pour n'avoir
pas rempli les devoirs de catholiques, parce qu'on ne leur fait
aucune violence à cet égard (sic), mais pour avoir
contrevenu aux ordonnances du Roi en fomentant ou assistant à
des assemblées de religionnaires très contraires aux
intentions et au service de Sa Majesté. »
Distinction subtile, et qui ne trompe personne.
On pouvait vivre dans l'impiété sans s'exposer au
courroux du Prince ; mais celui-ci ne pouvait tolérer nul
exercice public d'une religion qui ne fût pas la sienne et
l'hérétique devenait un rebelle.
Cependant quelques galériens furent
libérés. Le mari d'Isabeau Menet mourut vers la
même époque, le 24 avril, à Marseille, sans avoir
pu bénéficier d'une pareille mesure. Il emportait
« l'estime et le regret » du commandant de Lusignan.
Désillusions
Les mois passèrent et il
fallut renoncer une fois de plus, à la Tour, à
espérer les grâces attendues. On n'avait de choix
qu'entre l'apostasie ou la prolongation indéfinie du
séjour sous la voûte humide.
La plupart des prisonnières furent
fidèles. Seule Marguerite Maury, l'une des Nîmoises
enfermées en avril 1730, abjura et sortit à la fin du
printemps (1742).
Sept nouvelles femmes
à la Tour
Mais dès le 27 juin la porte
se fermait de nouveau sur sept femmes cévenoles
arrêtées à la suite de la dénonciation
d'une assemblée tenue près d'Aulas. Les « nouveaux
convertis » du quartier furent condamnés à payer
800 livres d'amendes et les frais du jugement. Quelques hommes furent
envoyés aux galères. Parmi eux se trouvait André
Goutès, de Bréau, dont la femme faisait partie du
triste convoi poussé jusqu'à la Tour. Elle amenait avec
elle un enfant de six mois. Le nombre des captives s'élevait
maintenant à trente-huit.
Anne Goutès se lia, elle aussi, d'une
vive amitié avec Marie Durand, et très souvent son nom
reviendra dans la correspondance de l'héroïne.
Encore des
abjurations
Bientôt survinrent de
nouvelles abjurations : Elisabeth Michel, qui dès
l'année précédente s'était
efforcée de jouer semblable comédie, fit cette fois
confession publique de catholicisme, le 23 septembre. Graciée,
elle sortit le 30 octobre. Elle avait été
ébranlée par les nouveaux emprisonnements et la
libération de Marguerite Maury.
Suzanne Daumezon-Mauran, enfermée en
même temps que sa compagne, et Madeleine Aberlenc avaient elles
aussi abjuré. Etait-ce pour la première la douleur
d'avoir perdu son mari, décédé le 1" mai 1739,
ou l'impuissance à supporter davantage sa réclusion ?
Dès le 11 septembre 1742, en l'église paroissiale
d'Aigues-Mortes, elles avaient déclaré « renoncer
aux hérésies de Luther et de Calvin ». Pourtant
Suzanne Daumezon devait faire bénir plus tard son second
mariage par un pasteur du désert, et nous pouvons en
inférer qu'elle était en réalité
restée fidèle à sa croyance.
Au mois de décembre les deux femmes
n'avaient pas encore quitté leur prison et elles ne
recouvrèrent leur liberté qu'au mois d'avril suivant,
après de nombreuses démarches faites par le
prêtre et le major.
Les conditions de vie devaient être alors
fort pénibles autour d'elles. Une lettre du pasteur
Clément, dit Gibert, à Antoine Court, mentionne en
effet le 14 août 1743 « que les détenues sont dans
une tour obscure, humide et puante, ne voyant que peu ou point de
jour pour en sortir. Elles ont bien besoin de patience ».
Une prophétesse, Isabeau Gaibal, des
environs de Sumène, était entrée au donjon le 21
mars. Déjà elle entreprenait les mêmes
démarches qui avaient conduit plusieurs de ses compagnes
à la délivrance : « Elle allait à la messe,
en ayant demandé la permission, confessait et communiait,
paraissait de bonnes moeurs... » On devine combien une telle
attitude devait paraître pénible à celles qui,
plus sincèrement pieuses et plus fortes, tenaient dans leur
sépulcre depuis d'interminables années.
Etienne Durand est
libéré
Pourtant une bonne nouvelle
parvint, peut-être, à Marie Durand, quelques jours
après que Gibert eût porté à Court la
plainte des prisonnières : son vieux père put enfin
rentrer chez lui et reprendre possession de la maison déserte
du Bouchet-de-Pranles. Il avait plus de quatre-vingt-dix ans, et
malgré toutes les terribles épreuves qui l'avaient
accablé il allait vivre quelque temps encore.
M. Bost, qui a dépouillé avec
tant de précision les .archives, curiales et autres,
d'Aigues-Mortes, les ,dossiers judiciaires de l'ancienne Intendance
de Montpellier, les comptes établis par le boulanger qui
servait le pain à la Tour et qui tenait une liste des
captives, et d'innombrables pièces éparses en diverses
bibliothèques, a pu suivre ainsi les prisonnières avec
beaucoup plus de précision qu'on ne l'avait fait avant lui. Il
indique pour la période 1740-1743 un total de sept
abjurations.
Isabeau Menet écrivit le 26
décembre (1743) la dernière lettre que nous ayons
d'elle. Le style en paraît quelque peu décousu, et si la
foi de la vaillante femme s'affirme avec une vigueur toujours
intacte, il semble que l'on pressente dans ses lignes le malheur qui
devait fondre plus tard sur elle. Son fils, né en 1737,
était trop âgé pour qu'elle pût
désormais le garder auprès d'elle, et elle le confia
à sa soeur en le lui recommandant avec affection :
Une belle
lettre
« Je vous prie, ma
chère soeur, au nom de Dieu, de vous souvenir de moi dans vos
saintes prières, de même que de mon cher enfant, lequel
je vous donne, que vous le regardiez comme votre cher enfant, pour le
recommander à mon cher père et mère, qu'ils
aient soin de son salut, afin de lui faire reconnaître que son
cher père est mort pour la profession de l'Evangile. Je me fie
que vous en aurez le soin de le tirer devers vous comme vous m'avez
promis, car c'est la seule cause que je le livra à mon
frère ; car je peux dire après Dieu qu'il
m'était d'une grande consolation à mon entour, quoique
jeune. J'espère que Dieu y pourvoira pour lui et pour moi, car
il faut attendre tout d'en haut, puisque les hommes ne peuvent rien
sans sa divine Providence. Le Seigneur soit apaisé envers nous
et envers sa chère Eglise ! ...
« Je vous souhaite une heureuse
année suivie de plusieurs autres de bienveillance, où
Jacob voie venir ses captifs de retour. Qu'elle soit couronné
de toute sorte de bonheur pour la délivrance de notre
chère Eglise et la paix du royaume et de toute la terre, afin
que son nom en soit glorifié et les fidèles
édifiés.
« Je vous prie, ma chère soeur, de
me recommander aux prières de l'Eglise, car j'en ai grandement
besoin, aux afflictions où je me vois réduite. Le
Seigneur me fasse la grâce de prendre le tout venant de sa
main.
« Je vous apprends, par bonne nouvelle,
que dans, tout le Languedoc, l'on fait des assemblées fort
fréquemment et à plein jour, l'on baptise et l'on
épouse sans crainte. Grâces au Seigneur lui en soient
rendues, et qu'il lui plaise d'augmenter le nombre des élus et
fidèles... »
Six ans plus tard une note envoyée
à Montpellier attestaient que les convictions de la huguenote
n'avaient pas changé. Elles reposaient sur le roc.
Apaisement
Nous ne savons absolument rien de
ce que fut, air cours de 1744, la vie des détenues. Mais cette
année. fut marquée - la lettre d'Isabeau Menet le
laisse deviner - par une activité considérable dans les
églises.. Des assemblées très nombreuses se
tenaient à la porte, même des principales villes de la
province. L'Intendant Le Nain, qui venait de remplacer de Bernage, ne
semble point sans doute avoir été très
accessible à la pitié, mais l'absence des troupes
rendait difficile la répression et les réformes
jouirent alors d'une tolérance de fait qui leur permettait les
plus vives espérances.
Antoine Court mit à profit ces
conjonctures pour revenir pendant quelques mois en Languedoc et
mettre fin, après quatorze ans de luttes incessantes, à
l'affaire Boyer dont nous avons au début de notre ouvrage
expliqué la genèse et les conséquences. La joie
était générale. Les difficultés
intérieures du protestantisme s'apaisèrent avec la fin
du schisme, et la contrainte extérieure des pouvoirs
s'allégeait elle aussi très sensiblement.
La persécution
reprend
La trêve fut, hélas !
de courte durée. Dès l'année suivante, la
répression recommençait, plus cruelle que
jamais.
Le 15 avril, à la Tour, le major
Combelles dressa une fois de plus la liste des prisonnières.
Elles étaient trente-trois. Après le nom de chacune il
écrivit ces mots significatifs : « Sa croyance toujours
la même. » Seule Isabeau Guibal était mieux
notée: nous en avons ,donné la raison. Parmi les noms
rapportés par Combelles, vingt-six se retrouvaient
déjà sur le reçu signé par Marie-Durand
en 1740.
L'Intendant à
la Tour
Le 14 septembre le comte de
St-Florentin qui, de Versailles, dirigeait les persécutions
avec une inintelligente et cruelle obstination, en dépit d'une
opinion générale qui appelait de plus en plus la
tolérance, écrivit à Le Nain pour lui demander
la liste des personnes détenues par ordre du Roi « dans
les châteaux, communautés et maisons de force de la
province ». Combelles, aussitôt sollicité d'envoyer
les indications concernant Aigues-Mortes, ne put les donner avec une
suffisante précision et l'Intendant se rendit en personne,
vers la fin de l'année, à la Tour de Constance. La
question ayant été posée par la Cour de savoir
si quelques-unes des prisonnières ne méritaient
peut-être pas d'être libérées, il les prit
chacune en particulier et les invita à promettre « de se
comporter suivant les intentions du Roi et de s'abstenir de toute
pratique extérieure de la religion protestante ». Sept
femmes y consentirent tandis qu'une autre tint à l'illustre
visiteur des « propos extrêmement audacieux » et
« lui parut capable de gâter ses compagnes en les
entretenant dans leurs erreurs ». Pour les premières, Le
Nain demanda l'indulgence. Elles avaient « promis de se
comporter suivant les indications du Roi », et il ne craignait
pas de terminer sa lettre par ces mots où perce quelque
découragement : « Il se trouve actuellement en Languedoc
un nombre infini de religionnaires contre lesquels on ne sévit
pas, et qui sont plus coupables que ces femmes. »
St-Florentin répondit le 23
décembre : « J'ai reçu, Monsieur, les deux
états que vous m'avez envoyés, tant des personnes
détenues par ordre du Roi dans les châteaux,
communautés et maisons de force du Languedoc, que des femmes
enfermées dans la Tour de Constance et qui vous ont paru
mériter grâce. Quoiqu'il y ait peut-être lieu de
la leur faire, je crois que cela serait fort dangereux dans la
circonstance présente, et que ce serait donner occasion aux
femmes qui vont aux assemblées de présumer que, si
elles venaient à être prises et enfermées, elles
pourraient espérer leur liberté. Cependant, sur ce que
vous me marquez d'avantageux de la nommée Isabeau Guibal, je
pense qu'elle peut être exceptée de la loi commune, et
vous trouverez ci-joint l'ordre du Roi pour la faire sortir.
»
La pauvre femme ne put pas recueillir le prix
de son abjuration : trois jours avant que l'ordre
d'élargissement fût parvenu à Aigues-Mortes, elle
mourait,
Une
épidémie à la Tour
le 7 janvier 1746, victime selon
toute vraisemblance, d'une affreuse épidémie qui, de la
ville, passa à la Tour, et dont M. Bost a pu établir la
triste réalité par l'examen des registres
d'état-civil d'Aigues-Mortes et la comparaison de la liste des
prisonniers dressée en avril 1745 avec une autre datant de la
fin de la même année. Tandis qu'au-dehors la
mortalité était très considérable, on
retrouve sur les deux listes, à quelques mois d'intervalle,
une différence de huit noms : Suzanne Loubier, Jacquette Paul,
Espérance Durand, celle-ci âgée de 86 ans,
Catherine Vigne, Isabeau Amat, Madeleine Galary, Jeanne
Bouguès, Jeanne Mabistre avaient été
emportées par le terrible mal.
Le prophétisme
renaît en Languedoc.
Une prophétesse, il est
vrai, était entrée vers la même époque
sous la voûte insalubre : Marie Roux-Chassefière, veuve
d'un maçon de Generac. Elle avait eu l'esprit troublé
par les propos de l'inspiré Maroger, de Nages, qui lui avait
tenu les prédictions les plus étranges. Au mois de
juillet ce fut le tour d'Anne Meynier-Bruguière, qui avait,
par une lettre aussi courageuse qu'imprudente, protesté
auprès de St-Florentin contre les tentatives faites
auprès de sa fille pour lui arracher son abjuration.
En 1748 une autre prophétesse encore fut
incarcérée. On est surpris d'assister à cette
renaissance de l' « inspiration », alors que
l'autorité des pasteurs n'était plus discutée et
que les églises avaient repris depuis longtemps de fortes
habitudes d'ordre et de sobriété mystique. Mais la
persécution faisait rage et les épreuves
répétées finissaient par lasser les plus calmes
parmi les « Nouveaux Convertis ».
Les deux années 1745 et 1746 furent,
entre toutes, particulièrement néfastes,
marquées pour la première par la mort des pasteurs
Louis Ranc et Jacques Roger, pour la seconde par celle de Matthieu
Majal-Desubas.
Roger meurt
héroïquement
Avec Roger disparaissait le seul
survivant des ouvriers de la première heure, puisque Court
était depuis longtemps en Suisse et que Corteiz l'y avait
suivi peu après. Le vieux lutteur était dans sa
soixante-sixième année lorsqu'il fut
arrêté aux environs de Die ; et sa fin, à
Grenoble où il avait été conduit pour être
jugé, fut simple et triomphante. Il avait joué un
rôle considérable dans la vie de Pierre Durand, et sans
doute Marie fut-elle fort sensible à ce coup qui
réveillait dans son coeur tant de glorieux mais
déchirants souvenirs. Toutefois la violence d'un pareil choc
ne pouvait pas faire plus que l'usure épouvantable des ans, ou
les atteintes de la maladie, ou le spectacle des âmes qui
parfois fléchissaient : la prisonnière « tenait
» toujours.
Mais une nouvelle étape du douloureux
pèlerinage allait être franchie. Le caractère de
l'humble chrétienne nous est apparu jusqu'ici dans
l'éclat de sa force extraordinaire. Désormais, nous y
découvrirons aussi les plus belles possibilités de
tendresse et d'affection.
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