MARIE DURAND Prisonnière à la Tour de Constance (1715-1768)
CHAPITRE IV
Register (1732-1748)
Pas de
découragement chez les « nouveaux convertis »
Dans tout le Languedoc protestant,
l'impression produite par le martyre de Pierre Durand fut profonde.
Mais le zèle des religionnaires ne se ralentit pas. Des
lettres admirables parvenaient à la veuve du ministre, et
à Court : « Les assemblées n'ont pas
diminué, pouvait dire celui-ci en les résumant toutes,
et la mort de M. Durand a enflammé le zèle. » Un
synode se tint en Vivarais le 21 mai, moins d'un mois après
l'exécution. Il fut présidé par Lassagne,
déjà rentré de Suisse où il
s'était enfui après la capture de son collègue
aux parents desquels il donna sans doute maints détails sur la
catastrophe. On se préoccupa de réunir pour
l'exilée de Lausanne les sommes qui restaient dues à
son compagnon au moment de l'arrestation : le total s'en
élevait à 606 livres, près de 15.000 fr. de
notre monnaie, et correspondait à un arriéré de
plusieurs années ! Mais l'hommage rendu au zèle du
héros doit être reproduit :
Un beau
témoignage
« Ayant
considéré le malheur de nos Eglises et fait
réflexion sur la perte irréparable qu'elles viennent de
faire en la personne de feu notre très cher et
bien-aimé frère, M. Durand, qui les a servies avec
beaucoup d'édification et qui a scellé de son sang la
vérité de l'Evangile qu'il avait prêché au
milieu de nous, la vénérable compagnie, touchée
de reconnaissance des grands services que feu notre cher pasteur a
rendus pendant sa vie aux Eglises de notre Vivarais, a ordonné
qu'il se fera une collecte générale sur toutes nos
Eglises pour payer les arrérages qui étaient dus
à feu notre bien-aimé frère, laquelle sera
employée non seulement pour payer les sommes qu'il pourrait
devoir, mais aussi pour entretenir Mlle Durand, sa veuve, de
même que ses chers enfants. La compagnie du synode a aussi
arrêté qu'on continuera de payer à ladite
demoiselle Durand, autant que cela sera nécessaire, les gages
qui étaient assignés à monsieur son mari.
»
La première collecte ne produisit que
296 livres.. Au synode suivant, le 23 octobre, il fallut en ordonner
une autre pour trouver le complément.
Aux témoignages collectifs
s'ajoutèrent ceux des individus : Morel-Duvernet
écrivit bientôt à Court, sous pseudonyme : «
Nous tînmes heureusement notre synode provincial..., mais
quelle tristesse et quelle affliction pour nous de n'y point voir
paraître celui qui en était toujours le conducteur !
Quelle perte ont faite nos pauvres églises... Toutes les fois
que je considère que nous sommes privés pour jamais
d'un si aimable et si digne ministre, ma douleur et mon chagrin
s'augmentent de plus en plus, quoique j'y voie plusieurs sujets de
consolation. Si d'un côté nous avons lieu d'être
affligés, nous avons de l'autre sujet de louer Dieu de sa
persévérance... Au lieu de nous abandonner à une
tristesse excessive, il faut faire un bon usage du martyre de notre
cher frère, et nous servir de cet exemple pour l'avancement de
notre salut, puisque, comme dit saint Paul, toutes choses aident en
bien à ceux qui aiment Dieu.
Héroïsme
et simplicité
Car après tout il faudrait
être aveugle pour ne pas voir que nous sommes tous les jours
exposés aux mêmes dangers ; et après y avoir bien
pensé, j'ai conclu que le meilleur parti qu'il y ait à
prendre, dans ces tristes conjonctures, c'est de travailler avec
application pour faire des progrès dans la connaissance de
Dieu, afin que, supposé que nous fussions pris, comme dans le
fond la chose est possible, nous puissions faire triompher la
vérité et la défendre contre l'erreur des
adversaires. J'ai conclu que nous devons mettre en usage tous les
moyens possibles pour nous mettre en l'état de suivre
l'exemple de notre bien-aimé martyr, si Dieu veut nous y
appeler, et de finir comme lui en soutenant les intérêts
de la religion... »
Trois proposants venaient alors d'être
reçus : Ladreyt, Lafaurie et lui-même. Emouvante
réponse a l'iniquité de Montpellier que la
décision de ces jeunes de se consacrer, malgré tout, au
service des églises en deuil d'un chef qu'ils allaient
remplacer avec le même zèle et le même courage
!
En mai 1733, ce fut le tour d'un autre, Pierre
Peirot, élève lui aussi de Pierre Durand, et qui devait
fournir une longue et belle carrière dans le Vivarais. On lui
avait donné, comme texte à développer, ces
paroles du psaume IVe : « Tu as mis plus de joie dans mon coeur
qu'ils n'en ont lorsque leur froment et leur meilleur vin abondent.
»
L'hommage d'un
continuateur
Le prédicateur parla des
secours que Dieu accorde à ses enfants dans l'épreuve,
et il conclut ainsi : « ... Dieu en a usé pareillement,
il n'y a que très peu de temps, en la personne de notre
très cher et bien-aimé frère M. Durand. Si ce
digne ministre de Jésus-Christ avait été
abandonné à lui-même ; si son divin Maître
ne l'avait pas soutenu, consolé, comment aurait-il pu
résister à tant d'attaques ? Comment aurait-il pu
souffrir, avec tant de patience, de si rudes épreuves ? Il ne
l'aurait pu, s'il n'avait été secouru par son divin
Maître. Mais son divin Maître, son divin Jésus,
pour qui il combattait, ne l'abandonnait point. Il était
toujours avec lui. Dans la prison, partout, il soutenait son
fidèle serviteur. Dieu lui donnait tant de force, qu'il
supportait avec une patience inouïe tous ses maux, comme cela
paraît par diverses relations et principalement par une lettre
que notre cher pasteur écrivit des prisons de Tournon à
un de ses collègues. Dans cette lettre, bien loin de se
plaindre, bien loin de murmurer contre la providence de Dieu, au
contraire, il le bénit, il rend grâces à Dieu de
ce qu'il lui avait donné la force de confesser ce qu'il
était. Ce digne ministre de Jésus-Christ, par sa grande
constance, par sa grande tranquillité, fit voir que dans la
prison, que sur la potence, que partout, Dieu le soutenait, qu'il le
rendait fort lorsqu'il paraissait faible. Or, mes chers
frères, une personne qui est soutenue par la divinité,
un martyr de Jésus-Christ qui voit les cieux ouverts et son
Sauveur assis à la droite du Père céleste qui
lui tend les bras, qui lui ouvre son sein, une telle personne,
quoiqu'elle soit étendue sur une roue, ou attachée
à une potence, n'est-elle pas plus heureuse que les
méchants au milieu de leurs richesses ? Notre cher pasteur
était plus heureux dans la prison et à l'heure de la
mort, que l'intendant sur son trône et au milieu de ses
trésors...»
Le titre du sermon, retrouvé dans les
papiers de Peirot, sent son XVIIIe siècle ! « Le bonheur
des gens de bien. » Mais on voit assez que le sujet est
développé dans le plus pur esprit de la doctrine
chrétienne. La foi du jeune huguenot est assise sur la pierre
angulaire. Il n'est de joie, selon lui, que pour ceux qui ont choisi
« la bonne part ».
Des
complaintes
En Vivarais, des complaintes
circulaient déjà à la dérobée.
Nous en connaissons trois, de longueur diverse, au rythme
défectueux, aux vers rudes et incorrects. Mais elles
traduisent, avec la force des convictions de leurs auteurs, et leur
pitié naïve, les sentiments d'un grand peuple dont la
souffrance même ne faisait qu'exalter la foi.
Nous citerons quelques passages de l'une d'elle
:
- Nos bourreaux sanguinaires
- Ont répandu le sang
- De plusieurs de nos frères,
- Arnaud, Roussel, Durand;
- Mais leur grande souffrance,
- Et leur sang répandu,
- Servira de semence à la maison de
Dieu.
Deux autres strophes étaient plus
explicites encore :
- Imitons ce fidèle
- Jusqu'aux derniers abois
- Et si Dieu nous appelle
- A porter notre croix,
- Pensons que cette plaie
- Ne fait pas
déshonneur,
- Puisque c'est la
livrée
- Des enfants du Seigneur
-
- Vous avez la croyance,
- Quand vous faites mourir
- Quelque ministre en France,
- La religion finir ;
- Mais Dieu y pourvoira
- Par l'aide de sa grâce
- Il nous en enverra
- Des autres à leur
place.
Une autre n'est pas moins intéressante.
Nous en connaissons deux versions quelque peu différentes,
dont la première, plus chargée de développements
théologiques et de controverse, mais aussi plus correcte, est
celle que nous reproduisons ici:
- Venez, petits et grands,
- Entendre la sentence
- Prononcée à Durand
- Qui crie à Dieu vengeance
- Et par cette sentence
- Durand est condamné
- D'être sur la potence
- Pendu et
étranglé.
-
- Quel crime avait-il fait,
- Ce pasteur des fidèles
- Pour avoir mérité
- Des peines si cruelles
- Trois mois dans la souffrance,
- Nourri au pain, à l'eau,
- Mourir sur la potence,
- De la main du bourreau ?
Le poète narre ensuite le voyage du
martyr à Montpellier, et son interrogatoire.
- Il fut interrogé
- Par M. de Bernage
- Durand lui répondait
- D'un ton prudent et sage.
- - Dites-moi : pour quel crime
- Etes-vous dans ce lieu ?
- - Répond cette victime
- Pour avoir prié Dieu.
-
- - Mais l'avez-vous prié
- Comme un bon catholique ?
- - Oui, monsieur, j'ai
prêché
- La loi
évangélique.
- Le nom de catholique
- Vous nous l'avez volé;
- La loi évangélique
- Seule doit le porter.
-
- - Etes-vous un pasteur,
- Dites-moi je vous prie,
- De ceux qui vont aux champc,
- Qui prêchent
l'hérésie ?
- - Oui, monsieur, d'un grand zèle,
- Avec un grand désir,
- J'ai prêché l'Evangile
- Du Seigneur
Jésus-Christ.
Mais encore la complainte met sur les
lèvres du pasteur l'apologie d'une croyance qui, elle, permet
du moins de s'approcher de Dieu sans intermédiaire :
- De s'adresser à Dieu
- Vous nommez
hérésie
- Lisez en St-Mathieu,
- OÙ Jésus nous
convie,
- Nous disant de la sorte
- « Vous qui êtes
chargé,
- Venez, je suis la porte,
- Vous serez soulage. »
Maintenant, elle nous représente, en,
des accents naïfs mais touchants, les adieux du héros
à ceux qu'il va quitter :
- Je vous dis tendrement,
- Adieu, ma chère femme,
- Es mains du Tout-Puissant,
- Je vais rendre mon âme.
- Invoquez-le sans cesse,
- Mains jointes, à genoux,
- Et, selon sa promesse,
- Il sera votre époux.
-
- Adieu, mes chers enfants,
- Croyez bien votre mère
;
- Le Seigneur tout puissant
- Vous servira de Père.
- Dieu vous donne sa crainte,
- Son amour et sa paix
- Sa religion sainte
- N'abandonnez jamais
-
- Adieu, mon cher troupeau,
- Adieu, ma chère
Eglise,
- Je prie le Très-Haut
- Qu'il Vous garde de prise.
- Soyez toujours fidèle,
- En espérant toujours
- Qu' en a vie éternelle
- Nous nous verrons un jour.
-
- Adieu, vous, chers pasteurs,
- Mes collègues de France,
- Je prie le Seigneur,
- Par sa toute-puissance,
- Qu'il veuille vous conduire,
- Par son divin Esprit,
- Et à jamais détruire
- La loi de
l'Antéchrist.
-
- Je sais bien qu'il me faut,
- Par l'édit de la France,
- Mourir sur l'échafaud.
- A Dieu soit la vengeance
- Mon Seigneur je supplie.
- Je m'en vais dans le ciel,
- Pour tenir compagnie
- A mon frère Roussel.
-
- C'est là ne nous serons
- Avecque les saints anges
- Nuit et jour chanterons
- Ses divines louanges.
- Ah quelle symphonie
- Ah l'aimable séjour
- D'ouïr la psalmodie
- De la céleste cour !
-
- Ayant fait ses adieux,
- Il monta à
l'échelle,
- Levant les yeux aux cieux,
- D'un amour plein de
zèle,
- Grand Dieu,
miséricorde,
- Pour l'amour de ton Fils !
- Et ta gloire m'accorde
- Dans ton saint paradis !
Vers la fin de cette année 1732 le
prédicant Lapra put rejoindre Lausanne, où il se
préparait à compléter ses études au
séminaire. Il emmenait avec lui les deux enfants de son
malheureux collègue. Ainsi fut mise à exécution
la promesse faite à celui-ci durant sa captivité. Mais
la pauvre mère souffrait toujours d'une santé
chancelante que les soins ne parvenaient pas à
améliorer.
Les années
passent à la Tour
A la Tour la vie se poursuivait
monotone, marquée seulement par l'incarcération d'une
prophétesse des environs de Ganges, Marie Chambon (en 1732).
La même année les deux soeurs Amalric, devenues par
leurs mariages Isabeau François et Suzanne Peyre, l'une et
l'autre emprisonnées avec six autres femmes nîmoises
à la suite de la surprise de l'assemblée du
Mas-des-Crottes, en avril 1730, sortirent de la geôle.
Peut-être avaient-elles abjuré, bien que nulle trace
d'un tel acte ne se retrouve aux Archives d'Aigues-Mortes.
Marie Durand dont toute la famille était
dispersée sut garder sans doute et maintenir de plus en plus
vive cette foi que tant d'orages n'avaient pu entamer, et dont elle
devait donner la preuve sans cesse plus forte tout, au long de sa
captivité. Mais nous ne saurons rien d'elle ni de ses
compagnes jusqu'en 1735.
Seuls quelques menus incidents devaient
troubler la terrible similitude des jours pareils à
eux-mêmes : arrivée de lettres ou d'envois divers,
maladie de quelque captive... Parfois aussi, le notaire faisait son
apparition à la Tour pour prendre acte d'un testament. Ou bien
c'était au contraire la prisonnière qu'on laissait
aller sous bonne garde jusqu'à l'étude. Ainsi Marie de
la Roche, dame de la Chabannerie, à laquelle, en septembre
1730, le vieil Etienne Durand recommandait à sa fille de se
confier, remettait en 1734 ses biens laissés en Vivarais
à divers amis ou parents et s'engageait à abandonner
« les hardes » qu'elle portait sur elle à deux de
ses compagnes de captivité.
Les familles des détenues ne restaient
pas toutes inactives et s'efforçaient, par des
démarches diverses, d'obtenir leur libération. Mais
elles se heurtaient au mauvais vouloir des autorités.
Rappelons toutefois qu'Antoinette Gonin, qui faisait acte de
catholicisme depuis 1731, fut libérée sur l'attestation
favorable du curé d'Aigues-Mortes en novembre 1735.
Le 31 décembre 1736 Marie Durand
établissait au nom de ses compagnes une liste des
prisonnières. Elles étaient vingt alors, non compris
Marion Cannac la libertine. Seize étaient arrivées
depuis 1724.
Une agonie à
la Tour
Quelques jours auparavant, Marie
Vernet-Monteil, de Marcols, était morte. Sentant sans doute sa
fin prochaine, elle avait pris la précaution de faire
établir son testament. On peut se représenter combien
une telle agonie, dans la salle commune, dut être dramatique,
mais il ne paraît pas qu'en dépit de tant d'horreurs la
patience des martyrs se soit lassée. Elles « tenaient
» toujours bon.
Au début de 1737 elles furent rejointes
par deux Vivaroises, Marie Vérilhac-Sauzet, de Pranles, et
Marie Vidal-Durand, des environs de Vals dont le seul crime
était d'avoir fait bénir leur mariage « au
désert ».

UNE
GALÈRE AU XVIIIe SIÈCLE
Le 3 mars, c'était le tour
de Marie Vey-Goutet, de St-Georges-les-Bains. Elle était
accompagnée d'Isabeau Menet-Fialès, de Beauchastel.
Toutes deux avaient avec elles un enfant au sein. Avec Jeanne
Menet, soeur de la seconde, elles
étaient convaincues de s'être rendues à une
assemblée qui se tint chez un nommé Feissier,
près du village de Bruzac. L'affaire eut lieu en mars 1735.
Après un procès qui dura deux ans, et au cours duquel
Jeanne Menet, - elle avait 16 ans, - parvint à
s'échapper des prisons de Pont-St-Esprit où les trois
femmes étaient enfermées, les deux dernières
furent envoyées à Aigues-Mortes « pour le reste de
leur vie ».
Une amitié se
crée à la Tour
Marie Durand avait alors 22 ans.
C'était probablement l'âge d'Isabeau Menet. Les deux
captives ne tardèrent pas à se lier d'une
étroite amitié. L'épreuve qui atteignait la
nouvelle venue était d'autant plus, lourde que son mari avait
été, lui aussi, envoyé aux galères
où il devait mourir à la peine au début de 1742.
On peut penser qu'en ces tristes circonstances toute compassion
devait être pour elle la bienvenue.
« Je m'estime fort heureuse que Dieu me
trouve digne de souffrir persécution pour son saint nom,
écrivait-elle à sa soeur en automne 1737... Soyez bien
assurée que toutes les menaces du monde ne seront pas capables
de me faire abandonner le dépôt de la foi.
J'espère que ce bon Père de miséricorde ne me
déniera pas le secours nécessaire pour supporter les
épreuves qu'il lui plaira m'imposer.
« ... Mon fils qui se fait grand a une
dent, vous embrasse dans son innocent langage. »
Et encore, elle ajoutait ce post-scriptum
:
« J'ai ici une bonne amie, nonobstant vous
qui est Mlle Durand. Elle vous ressemble beaucoup, que c'est cause
que d'abord en entrant ici, je lui dis qu'elle ressemblait ma soeur
et du depuis nous nous sommes toujours appelées soeurs l'une
l'autre. Elle vous embrasse de tout son coeur. »
L'année s'acheva. Elle n'avait pas
apporté aux détenues les délivrances qu'en leur
for intérieur elles espéraient. L'une d'elles, la veuve
Rigoulet, s'était essayée encore à faire agir un
prêtre des environs « venu pour l'instruire » dans sa
prison. Mais elle était toujours « bonne protestante
» aux dires du curé d'Aigues-Mortes, et la
démarche resta sans effet.
Toutefois, un événement, en
apparence insignifiant mais en réalité fort important,
avait eu lieu avec l'arrivée du nouveau Lieutenant du Roi,
Roqualte de Sorbs. Celui-ci se montra toujours fort accessible
à la pitié, et les conditions de séjour des
malheureuses enserrées dans leur étroite et sombre
retraite en furent sans doute améliorées.
Pierre Rouvier, le frère d'Anne Durand,
qui ramait depuis 1719 sur les galères du Roi, avait
été libéré. Il quitta le royaume et se
réfugia en Hollande.
Une nouvelle
captive
Mais les
sévérités du pouvoir ne diminuaient pas pour
autant. Dès les premiers jours de janvier 1738, Anne Soleyrol,
fille d'un boulanger d'Alès, franchit le seuil du donjon.
Depuis quatre ans on essayait en vain de la convertir au couvent des
Ursulines, à Mende. Elle avait « chagriné et
fatigué toutes les religieuses », allant jusqu'à
contrefaire la muette. L'Intendant, jugeant qu'elle causait un
désordre qui ne permettait plus de la garder et moins encore
de la rendre à ses parents, la fit conduire à
Aigues-Mortes après en avoir conféré avec
l'évêque de Mende.
L'aide des
Eglises
Les Prisonnières
n'étaient pas oubliées par les Eglises maintenant
reconstituées. Dès 1727 les Synodes s'étaient
préoccupés de leur procurer quelques secours. On lit
dans les Mémoires de Pierre Corteiz, à la date du 22
octobre 1727 : « Je fus appelé dans un colloque que M.
Combes, alors proposant, avait convoqué dans les Eglises de
Lozère et des Hautes-Cévennes. J'interrogeai, comme
à l'ordinaire, Messieurs les anciens de chaque
église... Cela fait, on vint à parler de nos
frères qui sont sur les galères de Marseille et de nos
soeurs qui sont dans les prisons d'Aigues-Mortes, et fut
délibéré d'envoyer à nos frères de
Marseille douze livres et à nos soeurs onze livres.
La question fut agitée, si l'on ne
pouvait pas faire un plus grand effort. Messieurs les anciens
représentèrent que les amendes qu'on fait payer avec
sévérité aux pères et mères des
réformés, lorsque leurs enfants manquent d'aller
à la messe et à l'instruction des prêtres, les
réduisent à la dernière misère. Il
résulte de cet événement qu'il ne manque pas,
à la plupart des réformés, la bonne
volonté, mais les moyens de secourir leurs frères dans
la misère. »
Onze livres, c'était peu. Toutefois, la
charité des Eglises allait grandir, et déjà
Benjamin du Plan parcourait l'Europe protestante pour plaider leur
cause et recueillir des secours indispensables.
En 1738 un bienfaiteur d'Aimargues fit parvenir
un don plus considérable aux prisonnières. Suzanne
Vassas et Marie Durand remercièrent « en leur nom
à toutes ». Ainsi voyons-nous se préciser la
noblesse et l'importance du rôle joué par
l'héroïne, porte-parole de ses compagnes, et de plus en
plus leur conseillère et leur animatrice : « Monsieur,
disait-elle, Mlle de Couste, qui est venue avec Mlle Boureille, nous
ont fait la grâce de nous remettre dix-nuit livres argent de
votre part, que nous avons partagé entre toutes. Nous avons
l'honneur, Monsieur, de vous remercier très humblement de
votre bonne et agréable charité venue à propos.
Nous prions le Seigneur qu'il lui plaise vous en rendre la
récompense dans ce monde et à jamais dans son saint
Paradis. »
Vers la fin de l'année un habitant
d'Alès écrivit à Du Plan, originaire de la
même ville, pour l'intéresser au sort d'Anne Soleyrol.
Aux dires de cette dernière il y avait alors vingt-quatre
prisonnières à la Tour. Dès qu'il reçut
ces renseignements le député général
rédigea, de Londres où il se trouvait alors un placet
en faveur des recluses. Nous en citerons les principaux passages
:
« C'est en faveur des
généreux confesseurs qui gémissent dans les
fers, écrit-il, parmi toutes sortes de malfaiteurs et dans des
prisons affreuses, qu'on a entrepris une collecte parmi quelques
personnes charitables qui prennent part à la froissure de
Joseph et qui se souviennent des prisonniers de l'Evangile comme
s'ils étaient prisonniers avec eux... Le nombre des
galériens est présentement de dix-huit ; celui des
prisonniers au fort de Brescou, situé dans la mer, est de dix
; celui des prisonnières dans la Tour de Constance est de
vingt-deux, sans compter dix-sept femmes qui ont été
arrêtées depuis peu, près de Nimes, en revenant
d'une assemblée religieuse, et qu'on a condamnés
à une peine perpétuelle dans cette Tour. »
L'auteur met toute son émotion à
décrire la prison de ces infortunées :
« Il faut noter que la Tour de Constance
est une prison où l'on envoie ceux qu'on veut faire
périr petit à petit, sans éclat. La ville
d'Aigues-Mortes était autrefois un port de mer ; mais, depuis
que la mer s'est retirée, elle se trouve presque.
déserte, sans fabriques et sans négoce. Tous les
environs sont remplis de marécages qui causent la
stérilité du terroir et la disette, jusqu'à
l'eau qu'il faut acheter, parce qu'on va la chercher jusqu'à
deux lieues de la ville. L'air aussi y est si malsain que les
maladies y sont fréquentes et que la plupart des habitants
portent le deuil. Si la ville est pauvre et malsaine, la prison l'est
encore davantage, à cause d'une plus grande misère et
du peu d'air qu'on y respire, à travers quelques petites
ouvertures de murailles qui sont extrêmement épaisses ;
ce qui empêche que ces pauvres prisonnières jouissent
jamais des rayons du soleil et fait qu'elles sont comme ensevelies
dans un vaste tombeau où les ténèbres et le
froid règnent presque pendant toute l'année. Aussi
sont-elles presque toujours malades. et, ne recevant que très
peu de secours, il en meurt en quantité.
« Malgré toutes ces misères,
poursuivait Du Plan, il y a quelques-unes de ces captives qui
subsistent dans cet horrible séjour depuis dix, quinze, vingt
ans, soit par la force de leur tempérament, soit que Dieu les
ait voulu conserver pour être des exemples vivants aux autres,
de piété, de vertu et de constance. Parmi les
galériens, les prisonniers et les prisonnières, il s'en
trouve de tout âge, depuis vingt ans jusqu'à
quatre-vingt-quatre ans, comme le père de M. Durand, ce
fidèle ministre qui souffrit le martyre il y a encore neuf
ans.
« Toutes ces choses, qu'on peut
vérifier par plusieurs lettres et des attestations de
personnes dignes de foi, émouvront sans doute le coeur des
personnes pieuses et charitables et les porteront à contribuer
quelque chose des biens dont Dieu les a bénis, pour le
soulagement de leurs frères et soeurs en Christ, et ces
fidèles confesseurs et confesseuses secourus et
soulagés dans leurs souffrances, pénétrés
d'une juste et vive reconnaissance, feront des voeux ardents à
Dieu en faveur de leurs généreux bienfaiteurs.
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