MARIE DURAND Prisonnière à la Tour de Constance (1715-1768)
CHAPITRE III
Les premières années
(1730-1732) Suite
L'envoi de cette lettre, le 5 janvier 1732,
précéda de peu, hélas, l'arrestation de son
auteur. Bien que le ministère de Pierre Durand fut
entièrement pacifique, on le considérait comme un
séditieux et sa réputation s'était même
étendue jusqu'à Versailles. Sa tête était
mise à prix. On en offrait à présent 4.000
livres, une fortune.
Pierre Durand arrêté
Le mardi 12 février 1732 il se rendit
chez son ami Fumant, d'où il rédigea pour sa compagne
exilée une nouvelle et longue missive. Le soir il s'en fut au
hameau de Gamarre, non loin de Saint-Jean-Chambre. Mais il fut
reconnu sur la route de Chalençon par l'apostat Jean Brun. Le
fils de ce dernier courut à Vernoux où le commandant de
la garnison, M. de la Chambardière, venait de recevoir la
visite du curé Desbots, de
Saint-Félix-de-Châteauneuf. Le prêtre,
irrité par l'action des prédicants qui aboutissait
à diminuer ses casuels, avait été lui-même
informé de la tenue d'une assemblée dans ses quartiers.
Du rapprochement inexact de ces deux faits une catastrophe allait
survenir. Le capitaine, le prêtre et l'espion pensèrent
en effet que Durand allait lui-même présider la
réunion, très importante à les en croire,
étant donnée la notoriété du
prédicateur. Ils firent donc garder les abords du hameau de
Vernat, près de Gamarre, moins pour surprendre une
assemblée nombreuse, manoeuvre fort délicate avec des
effectifs restreints, que pour arrêter quelques religionnaires
rentrant chez eux après la fin de l' « exercice
».
Or le prédicateur annoncé
était le proposant Lapra et Durand ignorait jusqu'à la
tenue de l'assemblée convoquée par ce dernier.
Une patrouille se mit en embuscade près
du château de Vaussèche, sur la vieille route de
St-Jean-Chambre à Vernoux. Le chemin, aujourd'hui
abandonné, mais dont le relief demeure très net sous
les fougères et les broussailles, franchit à gué
un ruisseau au fond d'un ravin assez obscur, et remonte en lacets au
travers d'une futaie de bouleaux et de frênes parsemés
de châtaigniers, lesquels recouvraient alors seuls cette croupe
assez abrupte.
Le ministre avait dîné avec son
collègue Fauriel puis, en compagnie de quelques amis, ils
passèrent la soirée en épluchant des noix. Vers
dix heures il quitta le hameau, seul, monté sur son cheval
noir. On voulait l'accompagner, mais il refusa. Il n'avait pas
même pris la précaution de charger ses pistolets
d'arçon, malgré le péril que représentait
la rencontre possible sur les routes de bandes de loups encore
nombreux au XVIIIe siècle, ou même celle de
brigands.
La nuit est dure et froide, toute semée
d'étoiles. Le voyageur se retrace son programme
immédiat et plus lointain : ce soir-là, il ira non loin
de Vernoux bénir le mariage de la fille de son ami Brunel.
Puis il gagnera Valence, le Dauphiné, et peut-être
même la Suisse. Sa femme le réclame et il faut se mettre
en campagne pour lui assurer la pension qui lui permettra de vivre
enfin sans inquiétude à Lausanne.
Les pas du cheval sonnent sur le sol
glacé. De loin, la patrouille l'entend. On détache en
avant-garde, au gué, le sergent Chapelle et deux
hommes.
... Il est près de minuit.
Durand s'engage dans les lacets et se
prépare à franchir le gué qu'il devine dans
l'obscurité. Au dernier tournant le sous-officier se dresse :
le ministre porte la main sur son dernier pistolet, chargé
celui-là. Puis il se ressaisit : il ne peut pas se sauver au
prix d'un assassinat !
Maintenant tout est accompli : l'artisan de la
réorganisation des églises en Ardèche, l'homme
de foi qui les a les unes après les autres rappelées
à la vie a fini sa carrière terrestre. Mais de
celle-ci, le martyre sera le suprême et magnifique
couronnement.
(Reproduction
spécialement autorisée par le Musée du
Désert).
UNE
ASSEMBLÉE DU DÉSERT
Les trois soldats conduisirent le suspect au
capitaine de la Chambardière. Là-dessus le curé
Desbots rejoignit le petit groupe et reconnut son rival : il pouvait
savourer son triomphe. Mais du prêtre cupide ou du
chrétien ferme dans son attitude et sa foi, quel était
donc le véritable vainqueur ?
Au hameau de Vernat on fouilla les sacoches du
voyageur. Aucun doute n'était plus permis. On trouva quelques
lettres de sa femme, des ouvrages de Malebranche et Boileau, un
certificat de mariage, les livres religieux
préférés du héros, et quinze livres en
monnaie. Mais les registres n'étaient pas là. Fort
prudent, Durand ne les gardait pas sur lui. Dans le cas hélas
trop vraisemblable de sa capture, ils eussent constitué, entre
les mains des Puissances, les plus redoutables pièces à
conviction contre les protestants dont il avait béni les
mariages ou baptisé les enfants.
Il répond
courageusement
On l'interrogea de nouveau : «
Etes-vous M. Durand?
Oui Monsieur, je le suis, et je connais que mon
heure est venue de passer de ce monde au Père des Esprits.
» Le captif ne pouvait avoir aucune illusion sur son
sort.
Il arriva vers trois heures du matin à
Vernoux sans avoir rien déclaré qui permît
d'entreprendre des poursuites contre ceux chez lesquels il
s'était réfugié la veille encore.
On le mena jusqu'aux casernes et le capitaine
prit aussitôt ses dispositions pour le faire escorter à
Tournon. L'officier redoutait l'émotion des religionnaires et
il lui tardait que le malheureux quittât Vernoux.
Déjà le bruit de sa capture se répandait dans la
bourgade et même aux environs, avec une rapidité
très grande.
Plusieurs personnes vinrent lui rendre visite.
Il resta calme et digne. Entre autres, le curé du lieu, s'il
faut en croire une relation par ailleurs très exacte
envoyée à Court après ces
événements, lui fit cette étrange sortie :
« Monsieur, vous devriez bien me rendre une partie de l'argent
que vous avez tiré des mariages que je devais bénir.
» - « Vous savez bien », répondit le pasteur,
« que je n'ai pris que le montant du papier timbré pour
le certificat et pour le registre. » - « Pourquoi les
avez-vous bénis », ajouta le curé, « puisque
le roi le défend » ? - « Monsieur »,
répartit le pasteur, « je n'ai rien fait en cela que ce
que Dieu et ma conscience m'ont engagé de faire. Vous ne
vouliez bénir ces mariages qu'à la condition pour les
conjoints d'abjurer leur religion. Trouvez-vous étrange qu'un
ministre de leur religion leur ait donné la
bénédiction nuptiale ? Et pour ce que vous me dites que
le roi le défend, je le savais fort bien, mais j'ai appris des
disciples de mon Sauveur qu'il vaut mieux obéir à Dieu
qu'aux hommes. » « Bien d'autres personnes furent le voir
», ajoute le récit que nous résumons, « les
uns par curiosité, les autres par pitié ; mais il y en
eut très peu qui ne s'en retournassent contents et satisfaits
des beaux et bons discours qu'il leur avait tenus. Plusieurs
mêmes, quoique papistes, touchés de son état,
versèrent des larmes ».
Bientôt il fallut partir. Au sortir du
bourg, le convoi était attendu par des groupes importants de
curieux ou de religionnaires accourus pour revoir une dernière
fois leur conducteur dont ils déploraient le sort tragique.
Quand celui-ci parut, monté sur son cheval, au milieu des
soldats en armes, l'émotion fut intense. Mais le martyr
entonna, de toute sa voix, le psaume 25 :
A toi mon Dieu, mon coeur
monte,
En Toi mon espoir j'ai mis....
Serai-je couvert de honte
Au gré de mes ennemis ?
Jamais on est confondu
Quand sur toi l'on se repose
Parvenu à Tournon vers la fin de
l'après-midi, il y fut interrogé par La Devèze,
commandant militaire pour la région. Il ne fit pas
difficulté de reconnaître les charges qui pesaient sur
lui, se conformant en cela aux instructions données par les
Synodes en prévision des interrogatoires que ne manquerait pas
d'entraîner une capture toujours possible. Mais il refusa de
donner aucun détail qui pût compromettre ses
amis.
On lui permit d'écrire une lettre pour
qu'il leur demandât de remettre à La Devèze un
coffret dont on avait trouvé la clé sur lui au moment
des fouilles. Il put ainsi exprimer ses recommandations ultimes et
ses adieux :
Dernières
recommandations
« Ma course sera bientôt
finie ; Dieu aidant, dans peu de temps, je scellerai l'Evangile que
j'ai prêché. Je vous prie de prier le Seigneur en ma
faveur, qu'il me pardonne mes péchés, qu'il me
sanctifie par son Saint-Esprit et qu'il me soutienne dans toutes mes
épreuves. Grâce à Dieu, j'ai rendu
témoignage de ce que je crois. Dieu m'a donné la force
de confesser librement qui je suis. Je prie le Seigneur de me faire
la grâce de finir mes jours dans son amour et dans sa crainte.
Je vous recommande à sa divine protection. Il n'est pas
nécessaire de vous dire que vous avez à vous conduire
sagement et avec beaucoup de circonspection. Je vous recommande, de
même qu'à toutes les bonnes âmes, ma pauvre femme
et mes chers enfants qui vont être bientôt sans
père. »
Il disait en terminant : « M.
Ladevèze m'a donné sa parole d'honneur que cette lettre
ne ferait aucune peine à personne, et je le tiens pour un
homme d'honneur et de probité. Adieu, mon cher frère,
nous nous reverrons au ciel. Amen. »
En dépit de sa promesse La Devèze
fit surveiller le bureau de poste, mais les religionnaires
méfiants n'y envoyèrent personne. En fin de compte, le
commandant militaire donna l'ordre à deux hommes de prendre le
pli et il les munit à cet effet d'un sauf. conduit. Ils
remirent donc la lettre à l'officier, mais ils en prirent
auparavant la copie.
Escorté par deux compagnies en armes, le
pasteur fut bientôt conduit à Montpellier. Peu à
peu, il avait vu s'estomper dans le lointain les crêtes bleues
de ses montagnes. Il était arraché, en pleines forces,
à sa carrière, à ses amis, à ses enfants,
poussé vers un inéluctable destin. Mais les nombreux
témoignages pieusement recueillis par ses coreligionnaires
auprès des soldats qui l'accompagnaient laissent entendre que
son attitude fut toute de résignation et de foi. Ce qu'il
avait enseigné durant les douze ans de son apostolat
semé de labeurs et de déchirements incessants, il
achevait de le vivre dans la suprême épreuve.
Comment on apprit la
fatale nouvelle en Suisse
A Genève, le charitable
libraire Du Vilard, ami sincère des réfugiés et
bienfaiteur des Eglises persécutées, venait d'apprendre
avec une indicible émotion la terrible nouvelle. Il
écrivit à Antoine Court, à la date du 26
février : « C'est avec les larmes aux yeux que je vous
apprends la prise de notre cher ami, M. le pasteur Durand, qui fut
arrêté le 12 de ce mois, à ce que l'on me marque
par une lettre que j'ai reçue hier sans seing et sans me dire
l'endroit où il a été pris. Dieu veuille le
soutenir dans ses afflictions. Je vous laisse le soin, si vous le
trouvez à propos, de l'apprendre à son épouse ;
pour moi, je ne saurais m'y résoudre. »
Le réorganisateur des Eglises, l'ancien
lutteur du Languedoc, dut frémir en recevant ce pli. Avec
Durand il perdait l'un de ses meilleurs collaborateurs, le chef
incontesté des Eglises du Vivarais. Lui non plus ne put se
décider à prévenir tout de suite Anne Durand, et
il attendit de s'y voir contraint par les circonstances. La jeune
femme, d'ordinaire si facilement inquiète, fut
héroïque. Elle reçut de ses amis de France et de
Suisse les plus touchantes marques de sympathie. Isabeau Corteiz, en
particulier, dont le mari était aux prises dans les
Cévennes avec les inextricables difficultés
suscitées par l'affaire Boyer, sut écrire dans les
termes les plus délicats à l'exilée de Lausanne.
Ces lettres et celles qui suivirent l'exécution du ministre
furent recueillies par Antoine Court et quelques-unes publiées
en Suisse dès ce moment. Anne Durand voyait dans « son
châtiment une occasion d'avancer dans la sanctification ».
En Vivarais, le proposant Duvernet, qui devait être tué
par les soldats lors d'une tentative d'évasion en 1739,
s'exprimait ainsi : « L'affliction de nos Eglises est donc bien
grande... Les voies de Dieu ne sont pas nos voies et Ses
pensées ne sont pas nos pensées. Peut-être qu'Il
veut s'en servir pour le bien de nos Eglises... Plût à
Dieu que je fusse capable de faire quelque (autre) chose (que de
prier) pour sa délivrance. Quand il s'agirait d'aller au bout
de ce monde je ne m'y épargnerais pas. Ce Dieu de consolation
et ce père de miséricorde veuille aussi consoler sa
chère épouse dans sa grande affliction ! Je puis
franchement vous dire qu'elle ne m'empêche pas de travailler
avec la même ardeur pour remplir les devoirs de la vocation
à laquelle le Seigneur a voulu m'appeler, tant qu'Il lui
plaira de me conserver en vie.
« Au sujet de Mme Durand.... pour mon
particulier, vous pouvez l'assurer que tout ce qui dépendra de
moi lui sera offert, et que je me retrancherai plutôt d'une
partie de ce qui m'est nécessaire pour lui rendre service et
à ses enfants. J'ai des obligations trop grandes à M.
Durand, j'ai eu et j'ai encore trop d'amour pour lui pour ne pas
aller au-devant de tout ce qui peut faire plaisir aux personnes qui
lui appartiennent... »
Le procès
commence
Déjà le procès
commençait à Montpellier. Les protestants en connurent
vite les moindres détails. Le martyr était
relégué dans une prison souterraine de la citadelle,
sorte de voûte éclairée seulement par un judas
donnant sur un couloir fort sombre. Il souffrait d'une terrible
humidité qui n'arrivait pourtant pas à le
délivrer des morsures de la vermine. En outre il subissait les
visites d'un convertisseur apostat qui nous a laissé de
celles-ci une relation fort longue et fastidieuse. Il voulait la
faire imprimer ; l'Intendant ne jugea pas qu'elle en fût digne.
Toutefois, le zèle de l'importun fut un peu plus tard
récompensé par une pension.
Au travers de ce procès-verbal
très probablement tendancieux nous retrouvons quand même
les signes indiscutables d'une crise d'âme trop
compréhensible. Le malheureux était seul, dans
l'obscurité, sans nouvelles de ses enfants en danger, sachant
sa compagne aux prises avec de grandes difficultés
matérielles qu'elle affrontait avec une santé
chancelante et une sensibilité trop grande. Un jour il pleura,
prêt peut-être à s'informer de la valeur d'une
religion dont l'adoption pouvait lui assurer le salut.
Mais ces émois furent de courte
durée. Bientôt averti par des complicités
périlleuses des mesures prises en faveur des siens, il
redevint ferme et fier, affirmant à son partenaire «
qu'il avait fait sa paix. avec Dieu et qu'il voulait se
préparer à la mort ».
Il s'y prépara en effet en jeûnant
fort sévèrement et ,en priant. Puis les interrogatoires
judiciaires se succédèrent les uns aux autres, conduits
par M. de Rosset. Sans dire tout, Durand reconnut le
bien-fondé des accusations qui ne concernaient que lui seul.
Et comme on lui fit observer un jour qu'il n'avait pas dit la
vérité, il répondit une fois de plus qu'il
acceptait de ne rien cacher de ce qui le regardait, mais ,qu'en
conscience il ne pouvait rien ajouter qui pût compromettre son
prochain.
Ainsi s'explique le caractère de ses
déclarations, tantôt tendancieuses et tantôt
rigoureusement exactes. Il faisait preuve du plus grand courage, mais
sans aller jusqu'à provoquer par une sincérité
absolue le malheur de ses amis. En vérité, qui donc
oserait lui reprocher d'avoir agi de la sorte tandis que la justice
était encore si arbitraire et qu'on pouvait, hors de toute
procédure régulière, emprisonner par simple
lettre de cachet des victimes pour toute leur vie ?
Le jugement lui-même fut rendu le 22
avril. L'Intendant en personne interrogea le pasteur, pour la
dernière fois.
La main sur l'Evangile, le prévenu jura
de dire la vérité. Quand on lui demanda s'il avait
prêché, baptisé et marié, il
répondit :
Un beau
témoignage
« J'ai prêché et
exhorté les fidèles à la repentance et
d'être fidèles au roi, le regardant comme l'oint de
l'Eternel. Je leur ai défendu la rébellion et les ai
exhortés de souffrir tout avec patience et soumission ,et
d'avoir en horreur les vices. » Et quand de Bernage lui demanda
s'il n'avait pas connu les ordonnances royales qui défendaient
l'exercice de la religion protestante : « J'ai eu connaissance
de la déclaration du roi de 1724 », répondit-il,
« mais je n'ai pas cru que les défenses portées
par cette déclaration pussent me regarder, parce que l'esprit
de cette déclaration était de punir ceux qui pouvaient
fomenter des révoltes dans le royaume, contre lesquelles j'ai
toujours parlé et prêché. Je n'ai pas cru,
d'ailleurs, que le roi eût eu jamais de lui-même
l'intention de défendre à ses sujets de prier Dieu,
suivant les lumières de leur conscience. »
On l'invita, selon l'usage, à signer les
procès-verbaux de l'interrogatoire. Il le fit avec une grande
assurance dont le tracé parfaitement net des lettres nous est
la preuve. Tous étaient émus, et quand le moment fut
venu de délibérer pour l'Intendant et ses adjoints,
trois parmi ces derniers opinèrent seulement pour une
condamnation aux galères à perpétuité,
mais la majorité l'emporta. Il ne restait plus qu'à
signifier l'arrêt de mort à l'accusé. Celui-ci,
« convaincu d'avoir contrevenu aux déclarations du Roi
», devait être « en réparation, pendu et
étranglé... à une potence dressée
à cet effet à l'Esplanade », « et ses biens
confisqués, distraction faite du tiers pour sa femme et ses
enfants ».
L'exécution
Lorsque Durand vit entrer dans sa
cellule immonde le subdélégué de l'Intendant et
son greffier : « Apparemment, leur dit-il, vous venez me lire ma
sentence de mort. » Sur leur réponse affirmative, il dut
se mettre à genoux, selon la coutume, tandis que la voix
monotone du scribe psalmodiait la sentence. Quand il eut
achevé, le pasteur leva les yeux vers le ciel et
s'écria, en joignant les mains :
« Loué soit Dieu ! voici le jour
qui met fin à toutes mes souffrances, le jour où ce
grand Dieu me comblera de ses plus précieuses grâces, en
me donnant la félicité bienheureuse ! »
Mais aussi, dans ce moment suprême, il
n'oublia pas les siens : on les avait retenus à Aigues-Mortes
et à Brescou « par rapport à son ministère
». Pourquoi leur détention se prolongerait-elle
après sa mort ? Il supplia le subdélégué
de demander à l'Intendant leur mise en liberté.
Puis il obtint qu'on lui laissât quelques
heures pour se préparer à la mort, sans qu'il pût
toutefois éviter l'assaut des prêtres parmi lesquels se
trouvait un frère de M. de Rosset, et venus dans le dessein de
lui arracher une abjuration du dernier moment.
Mais ce n'était pas alors que le
condamné allait fléchir. A ces importuns il
répondit avec mesure, mais avec fermeté, « qu'il
avait des raisons meilleures que toutes celles qu'ils
alléguaient et qui l'obligeaient à mourir en la foi
qu'il avait en la vraie religion ». Puis il se retira dans un
coin de son cachot, non sans les prier « d'avoir la
charité de le laisser se réconcilier avec son Dieu et
de faire sa paix avec Lui. Pour le peu de temps qu'il lui restait
à vivre, on devait avoir la charité de le laisser en
repos ».
Une
téméraire action
Quand l'heure fut venue, le
bourreau entra dans la cellule tandis que sur l'esplanade, sous la
pluie battante, une foule compacte se réunissait pour assister
à l'exécution. Plusieurs amis du ministre
s'étaient glissés là, parmi lesquels son
collègue languedocien Barthélémy Claris.
Celui-ci devait même pousser l'audace jusqu'à se joindre
aux religionnaires fidèles qui ensevelirent ensuite le corps
du héros après lui ,avoir rendu les derniers
devoirs.
Par les relations qu'ils envoyèrent
ensuite à Court, nous possédons les plus menus
détails du drame. Leur véracité se trouve
confirmée par leur étroite concordance avec les
pièces officielles conservées aux archives de
l'ancienne Intendance de Montpellier, visibles aujourd'hui encore
dans les bâtiments du grand séminaire
désaffecté depuis 1906.
Durand quitta ses habits, non sans prier le
concierge, dans une suprême attention, de les faire remettre
à son père qui sans doute en avait besoin. Puis il
demanda au bourreau de le laisser achever sa prière avant
d'accomplir le geste fatal.
Maintenant il sort. Un détachement
d'archers le précèdent, accompagnés d'une
douzaine de tambours chargés de couvrir la voix du
condamné. Mais les, instruments aussitôt
détrempés ne peuvent empêcher qu'on ne l'entende
chanter une « pause » du psaume 23 :
« Dieu me conduit par sa
bonté suprême... »
Il avance vers son destin d'un pas ferme, les
yeux fixés au ciel. Et encore il entonne le psaume
pénitentiel, le psaume des martyrs :
« Miséricorde et
grâce, oh Dieu des cieux,
Un grand pécheur implore ta
clémence... »
Mais voici la potence, au sommet du long talus.
fortifié qui entoure la citadelle. Alors le chant se poursuit,
plus ému peut-être, qui clame l'indicible
espérance conservée malgré tout :
Qu'Israël sur Dieu
fonde
En tout temps son appui
En Lui la grâce abonde,
Le secours vient de Lui.
De toutes nos offenses,
Il nous rachètera.
De toutes nos souffrances,
Il nous délivrera...
Au pied de l'échelle, le martyr prie.
Interrompu par les prêtres, il les rappelle à leur
devoir de discrétion et de charité plus
nécessaires que jamais dans un tel moment. Puis,
intrépide, il gravit les degrés de l'échelle
fatale. Et lui-même donne au bourreau le signal.
Le témoignage
des églises
Ainsi mourut le frère de
Marie Durand. A tant de grandeurs et de misère une conclusion
allait être donnée, celle qui termine une relation
récemment retrouvée en Aveyron :
« Voilà », disait-elle en ses
termes où transparaissent une pitié naïve et une
foi magnifique, « de la façon que le pauvre M. Durand a
fini ses jours. Tous ceux qui l'ont vu mourir ont été
édifiés de sa constance, ayant fait verser beaucoup de
larmes à bien des gens, tant protestants que romains,
présents à sa mort. On rend témoignage que,
l'ayant vu dans cette fermeté et courage, on ne peut que
conclure qu'il avait le paradis dans son âme avant d'y entrer ;
étant rempli de la lumière du Saint-Esprit,
étant d'un grand exemple à tout le monde,
principalement aux fidèles dans la foi, ne pouvant douter que
le Seigneur Jésus-Christ qui est la charité même
ne lui ait tendu les bras et l'ait pris par la main droite, conduit
par son conseil et introduit dans son royaume céleste pour y
régner éternellement. A Lui soit gloire, force, empire
et magnificence aux siècles des siècles. Amen.
»
De Bernage avait déjà rendu
compte de l'exécution au Cardinal Fleury, premier ministre :
« J'ai l'honneur d'envoyer à Votre Eminence », lui
disait-il, « le jugement qui a été rendu hier
contre le nommé Pierre Durand, ministre. Il a
été exécuté le même jour. Il est
mort, comme je l'avais prévu, sans se reconnaître et
sans aucun repentir. » Comme s'il avait quelque
velléité de remords, Fleury lui répondit de
Compiègne : « On ne pouvait guère se dispenser de
faire cet exemple. »
Lorsque Marie Durand apprit avec
l'émotion que l'on peut penser la mort triomphante de son
frère, elle cessait d'être seulement un pauvre otage.
L'auréole du martyre brillait sur la mémoire de l'un
des siens. Dieu demandait à la prisonnière, plus que
jamais, de demeurer fidèle.
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