MARIE DURAND Prisonnière à la Tour de Constance (1715-1768)
CHAPITRE III
Les premières années
(1730-1732)
La vie à la
Tour
L'épuisante monotonie des
jours semblables les uns aux autres commençait. Elle ne devait
être interrompue que par les menus incidents de la vie à
la Tour, les arrivées nouvelles ou les départs des
prisonnières, et les nouvelles reçues du dehors.
Les captives n'étaient pas
privées de toute communication avec l'extérieur : nous
en avons une preuve entre beaucoup d'autres dans le fait qu'en 1879
on retrouva dans la salle supérieure, au fond d'une
meurtrière de la Tour, une vieille paillasse où
voisinaient avec des débris divers, quelques lettres, des
chaussures de femmes, de jeunes filles, et trois petits souliers
d'enfants. Les chaussures de femmes étaient très
pointues ; le talon très haut, dans le genre de ceux des
souliers de bal ; seulement il était en bois recouvert de
cuir. La paillasse renfermait aussi plusieurs nippes, des fragments
de vaisselle et quelques morceaux de verre ouvragé. Les plus
curieux de ces objets sont une cuiller en métal, étain
ou argent, et une petite poulie en buis, qui devait probablement
servir à faire monter la correspondance. On la maintenait aux
barres de fer au moyen d'une forte corde de soie. Les lettres et la
forme élégante des souliers de femme semblent
établir que les « bourgeoises » de Nimes
arrêtées en avril 1730 avaient été
reléguées dans la salle la plus aérée.
Parmi elles se trouvait Suzanne Jullian. Sa belle-mère la
félicitait en septembre de la toute récente naissance
de son fils : « Mademoiselle et belle-fille, disait-elle, je
vous félicite du fils que Dieu vous a donné, et moi,
qui vous embrasse de tout mon coeur, vous souhaitant mille
bénédictions et que Dieu vous le veuille conserver par
sa sainte grâce. Je vous envoie deux bancs (tréteaux)
pour un lit, et cinq planches.... deux linceuls (draps) et des
serviettes... »
Des lettres de
l'extérieur
Quelque temps après,
Barthélémy Mauran écrivait lui-même
à sa jeune femme:
« La présente soy rendue à
Suson Mauranne, à la Tour de Constance :
« Ma très chère
épouse,
« Après avoir reçu [votre
lettre, j'ai eu] un sensible plaisir d'apprendre [que vous
êtes] en parfaite santé, comme aussi [notre enfant], ce
qui me cause bien de la joye. J'ay resté quinze jours [malade
;] à présan, grâces au Seigneur, je suis remis et
en état de travailler. Je vous [diray] que je ne suis plus
chez Issoire. Je suis chez Albesa (?) Vous me dites que je [trouve]
moyen de faire une somme d'argent. Je vous diray que j'ay
sollicité tous mes amis pour cella et je n'ay peu
réussir en rien. C'est ça qui me causa ma maladie, dont
je ne croyais plus me lever, et par ainsi, dans la situation dans
laquelle je me trouve, je ne puis faire aucune somme, ni grande ni
petite. Par ainsi, il faut remettre la chose entre la main de Dieu
qui peut tout, quand il luy plaira, par sa miséricorde, luy
metre sa sainte main. Les cocons -que vous avez, s'ils sont faits, je
les envoyerés chez M. Cam... qui vous envoiera
l'argent...
« Je suis avec tout l'attachement
possible, ma chère épouse, votre très humble et
très affectioné mary : Barthellemy MAURAND.
»
Une autre captive, Elisabeth Michel, femme
d'Antoine Jullian, reçut aussi une lettre de son mari en date
du 16 décembre 1730. Elle avait été
adressée à Mme la major de St-Aulas, qui devait la
remettre à la prisonnière. Jullian parlait des
démarches tentées pour sa libération, puis, dans
sa foi vivante, il ajoutait : « Je n'ai plus rien à vous
dire, sinon que vous vous reposiez toujours sur la Providence et
d'attendre constamment, sans vous inquiéter, parce que, dans
le moment que nous y penserons le moins, ce sera alors que votre
délivrance se terminera et que Dieu vous fera éprouver
combien il est pitoyable envers ceux qui le révèrent.
»
Un peu plus tard, il informait encore sa femme
qu'il se préparait à lui envoyer une robe qu'elle avait
demandée.
Un autre billet apprenait vers la même
époque à Isabeau François que son mari avait
envoyé une paire de bas de soie (il en était fabricant)
à « M. Lafont », sans doute un habitant
d'Aigues-Mortes qui prenait soin d'elle ; et qu'il faisait
dévider des cocons « pour Madame la major ».
Il semble que les familles des
prisonnières aient pu obtenir ainsi des majors ou de leurs
femmes certains services dont elles leur témoignaient ensuite
une reconnaissance effective. Le lieutenant du Roi ne s'opposait pas
à ces complaisances car les majors étaient dans une
situation précaire aggravée encore par la
perpétuelle négligence des bureaux de l'Intendant
à Montpellier.
Les captives relevaient directement de leur
autorité ; on comprend qu'elles aient cherché à
améliorer - ou à faire améliorer - leur sort par
de tels moyens.
Les parents de Marie Durand s'étaient
efforcés eux aussi d'entrer en relations avec elle. Son vieux
père lui écrivit du fort de Brescou, le 17 septembre
1730, une lettre significative.
Matthieu Serres venait de le rejoindre depuis
quelques jours. Ayant tout perdu, l'ancien greffier n'en gardait
nulle rancune à son fils, et ses lignes, que nous transcrivons
dans leur orthographe exacte, en disent long sur ses sentiments
véritables :
Une lettre d'Etienne
Durand à sa fille
« Monsieur le lieutenant du
Roy d'Aigues-Mortes, pour rendre s'il lui plaît à Marie
Durand, prisonnière à la Tour de Constance.
« Ma fille, l'auteur de la nature a permis
que depuis mon âge de cognoissance je suis esté toujours
dans des épreuves, dans de souffrances et de perssecutions de
toutes parts et je voy quelles aumentent (augmentent) de degré
en degré, mais remerciant à Dieu je me suis toujour
conssollé et met ma confiance en Luy, en nonobstant tous mes
malheurs jamais rien ne m'a manqué pour mon entretien et de ma
famille, ainsy mon enfant je vous écrit que de (quelques) mos
pour vous prié de ne vous chagriné pas en rien que ce
soit au contraire de vous réjouir au Seigneur par des
prières, par des psaumes et des cantiques à toute heure
et à tous moments et par ce moyant (moyen) le Seigneur vous
donnera la force et le courage de supporter toutes les afflictions
qui peuvent vous arriver et dire comme David : « Tant plus de
mal il me vient tain plus de Dieu il me souvient. » Il ne faut
pas regretter la bienséance que vous avez car vous voyez que
votre frère a tout quitté pour travaillé
à leuvre du Seigneur et qui nauze (qu'il n'ose) point
paraître en publy (public) et pourtam je croit quil ne pert
point courage, faites-vous en de même. Dieu vous fait une
grande grâce de ce que vous avez pour compagnie nos soeurs de
la Traverse (Antoinette Gouin et Marie Vernès) et des
Boutières (Suzanne Tracol et Marie Guéraut, Marie de la
Roche) s'ils sont en vie sain oublier les autres qui soin du
même coingt auxquelles votre fiancé et moy nous
recommandons à leurs saintes prières nous en faisons
pour tous de même tain pour nos ennemis que nos amis. Que Dieu
leur face La grâce de reconnaître le tort quil nous font
et se font à eux-mêmes. Je vous fis reponce sur celle
que m'avez écrit du mois de mars pour aprover vostre mariage
mais elle ses (s'est) perdue au buraud de même sur celle de
juillet. Et pour lors vous étiez arrettée et ensuite
jen'ay (j'en ai) envoyé une à Beauregard mais vous avez
dut partir jay envoyé au couzin Boursarié (notaire
à Pranles) davoir soint de mes afaires et de mais meubles.
Vostre fiancé ce porté bien, il couche avec moy dans un
bon lit et j'espère avec l'ayde de Dieu il aura la
liberté dans le fort comme moy pour veut (pourvu) qu'il soit
passiant et sage comme je croix, je vous recommande encore une fois
de prandre passiance et suis votre père, E. Durand.
»
Cette lettre, aux caractères tremblants,
visiblement tracés par un vieillard, donne
d'intéressants détails sur le régime des prisons
de Brescou. Mais elle ne parvint jamais à la Tour.
Interceptée, elle retira aux juges toute illusion sur les
opinions du captif, et lorsque celui-ci fit parvenir au garde des
sceaux lui même un placet par lequel il tentait de s'innocenter
et de disculper son fils « parti seulement par libertinage et
non par motif de religion », l'Intendant, averti,
répondit qu'il serait de trop mauvais exemple de rendre sa
liberté à ce huguenot obstiné, «
très> estimé des gens de sa secte ». Le
greffier resta au: fort. Il y était encore en 1739 ; une liste
de prisonniers pour la foi imprimée sur les instigations d'un
Synode à Nimègue le signale expressément.
L'ordre de libération ne fut donné que le 15 septembre
1743 par le rigoureux Saint-Florentin. Le vieux religionnaire trouva
la force de rentrer au Bouchet-de-Pranles où il vécut
quelques années encore. Mais aucun document ne permet de
savoir si, pendant et après sa captivité, il put
correspondre avec sa fille.
La dernière
lettre de Matthieu Serres
A ces lignes s'en ajoutent
d'autres, de Matthieu_ Serre lui-même à sa jeune femme
:
« Ma très chère mie,
« Je vous écris ces lignes pour
vous assurer de mes respects et pour vous témoigner
l'extrême regret de notre séparation et
éloignement, dont j'avais perdu entièrement l'usage du
boire et du manger, que je n'aurais jamais recouvré, si mon
cher beau-père prétendu ne m'eût rassuré
par sa chère présence, par ses conseils et par
l'espérance qu'il me donne d'une prompte réunion et de
mille bienveillances pour vous et pour moi. Plût à Dieu
que vous eussiez auprès devous pareilles consolations ! Il ne
me reste plus qu'à soupirer après le moment de nous
voir tous trois ensemble, et de vous assurer que j'ai l'honneur
d'être plus que personne votre affectionné
serviteur.
« SERRE. »
Ce billet était suivi de ce long
post-scriptum : « Mon très cher et très aimable
coeur, je vous prie d'avoir la bonté de faire mes compliments
à Mlle de la Chabannerie et à toutes celles qui sont
avec vous dans la Tour de Constance, quoique je n'aie pas l'honneur
de leur connaissance. Je vous prie en grâce et au nom de Dieu
de me consoler par une réponse, et de me donner avis si vous
avez besoin de quelque chose. Je prie Mlle de la Chabannerie de vous
protéger et de vous consoler, et je vous prie, ma chère
mie, de la croire comme si elle était votre mie. »
Marie Durand oublie
Matthieu Serres
Il ne paraît pas que la
correspondance entre les époux se soit beaucoup
prolongée. Nulle part nous ne retrouverons désormais le
nom de Serre sous la plume de la prisonnière. Elle l'oublia,
ou elle voulut l'oublier.
En 1746 il obtint de l'Intendant qu'il
demandât sa libération à Versailles. St-Florentin
la refusa. En 1750 cependant le pasteur vivarois Peirot
annonçait à Court que le malheureux venait d'être
libéré. Il avait passé vingt années dans
le sombre fort. Charles Coquerel, dans son « Histoire des
Eglises du Désert », a reproduit l'ordre donné par
le chancelier à cet effet. L'ancien captif quitta la France
pour le Refuge. Il était âgé de soixante ans au
moins.
Anne Durand se
réfugie en Suisse
Anne Durand était activement
recherchée. On pensait sans doute que ces poursuites
détermineraient la retraite de son mari. Mais à la fin
d'octobre 1730, à peine remise des fatigues de sa
troisième maternité ' elle put se réfugier en
Suisse, à Lausanne, laissant en Vivarais ses deux enfants trop
jeunes pour supporter un tel voyage. Le second, né le 28
juillet, n'avait que quelques semaines encore.
Marie apprit-elle cette nécessaire mais
déchirante séparation ? Nous ne savons. Vers le
même moment elle était portée vers des sentiments
nouveaux et son frère l'apprit. Fut-ce par quelqu'une de ses
lettres, ou par les renseignements reçus d'un de ces voyageurs
vivarois qui parfois se rendaient jusqu'à Aigues-Mortes et
parvenaient à se mettre en rapports avec les
prisonnières, nous l'ignorons encore. Mais le 17
février 1731 le pasteur écrivait à Court que la
captive « reconnaissait maintenant le tort qu'elle avait eu de
ne pas suivre le conseil de ses amis ». Il faut sans, doute voir
dans cet aveu son regret du mariage qu'elle payait de sa
liberté.
Anne Durand avait retrouvé à
Lausanne Antoine Court et le jeune proposant vivarois Jacques Boyer,
parti là-bas pour y compléter ses études au
séminaire. La notoriété de son mari l'avait
précédée. Elle reçut l'accueil le plus
affectueux. Mais tout ceci ne parvenait pas à dissiper ses
inquiétudes. Elle n'avait aucune ressource
régulière, elle songeait à son compagnon
toujours exposé, à ses enfants qu'une
dénonciation conduirait sûrement au couvent. Ses nuits
étaient troublées, et son mari qui s'en rendait compte
s'appliquait à la rassurer en d'admirables lettres où
le badinage voisinait avec les exhortations les plus
pressantes.
Isabeau Sautel -
Rouvier est emprisonné elle aussi.
Mais De Bernage allait mettre le
comble à la mesure. Isabeau Sautel-Rouvier, en femme experte
à gérer ses biens, avait pris de très
évidentes précautions pour se mettre à l'abri
des suspicions dont elle ne devait pas manquer, semblait-elle,
d'être l'objet un jour ou l'autre. Elle n'hésita pas
à compromettre la sécurité de sa fille en
voulant la faire partir trop tôt en Suisse, alors que rien
n'était prêt pour le voyage, puis en s'efforçant,
plus tard, de la retenir au contraire avec elle, afin de donner le
change et de laisser croire que le mariage avec le pasteur n'avait
pas eu lieu. En outre, par divers contrats, elle s'était
engagée à déshériter ceux de ses enfants
qui viendraient à être condamnés pour cause de
religion. Disons d'ailleurs qu'il ne faut sans doute voir dans cette
mesure qu'une disposition destinée à sauver
.l'intégralité de son patrimoine. En cas de poursuites
suivies d'un jugement régulier la régie royale avait le
droit de confisquer les biens des condamnés. Il importait donc
de les soustraire à ses entreprises, et les actes
passés par la veuve du notaire royal de Craux tendaient bien
plus à ces fins qu'à décourager ses enfants de
faire ouvertement profession de leur foi.
Tant d'habileté n'aboutit pas à
préserver la mère trop intéressée. Le 18
mars 1731 elle était arrêtée à son tour,
aux environs de St-Fortunat. Toute la famille du pasteur est
maintenant dans les cachots son vieux père à Brescou,
avec son gendre Serres son beau-frère Pierre Rouvier à
Marseille, où il rame depuis 1719 sur la galère «
La Brave » ; sa belle-mère dans les geôles de
Tournon, en attendant d'aller rejoindre Marie à la Tour de
Constance où elle arrivera, en effet, vers le mois d'avril.
Devant La Devèze qui l'interrogea quelques jours à
peine après sa capture, elle s'était pourtant
défendue avec énergie d'avoir jamais pris part aux
assemblées ou de s'être faite la complice des
prédicants. Mais ses dénégations furent
vaines.
Marie Durand
malade
Lorsqu'elle entra dans sa
geôle, Marie Durand venait d'y subir un premier accès de
paludisme provoqué par le climat insalubre de la région
et qui allait, hélas, être suivi de beaucoup d'autres au
cours des années qui suivirent.
Il ne semble pas qu'Isabeau Sautel ait fait
preuve vis-à-vis de sa jeune compagne de captivité, qui
lui. était alliée, d'une particulière
bienveillance. Elle ne pardonnait pas au ministre d'avoir
amené le malheur dans sa famille, et son attitude
vis-à-vis de lui et des siens fut toujours d'amer reproche.
Marie devait être beaucoup plus généreuse et
répondre aux duretés de la vieille prisonnière
par d'inlassables attentions.
Pierre Durand, en écrivant à sa
femme le 18 mai, s'était bien gardé de lui annoncer
l'incarcération de sa mère. L'exilée l'apprit
par des voles indirectes, s'en montra très affectée,
puis exprima son regret de ce que son compagnon ne l'en eût pas
avertie.
Le pasteur venait alors d'avoir des nouvelles
directes des captives par un voyageur qui s'était rendu
à Aigues-Mortes et les avait visitées. Il
répondit vigoureusement :
« Tu veux savoir l'affaire de ta
mère ; je n'aurais. pas manqué de t'en instruire si je
n'avais pas su que les chagrins te sont funestes et que tu en prends
plus qu'il n'en faut et plus que tu ne devrais... S'il était
permis, je ferais bien des réflexions. Souviens-toi qu'on
voulait, à toute force, que tu demeurasses au
Pont-de-Dunière dans un temps plus difficile que celui auquel
elle y a habité, et qu'on ne craignait pas de t'exposer, pour
se mettre à couvert d'une peur imaginaire. Souviens-toi qu'on
t'a chassée de la maison le plus injustement et le plus
malhonnêtement du monde. Souviens-toi des faux bruits qu'on
faisait courir que ta mère était menacée,
quoiqu'il n'en fût rien, mais dans le dessein d'avoir une
lettre de toi, par laquelle tu confessasses être à
Genève... Je ne puis m'empêcher d'admirer la Providence,
voyant qu'elle conduit les choses d'une manière si juste et si
sage. Elle veut qu'une mère barbare, s'il m'est permis de le
dire, éprouve elle-même les maux auxquels elle ne se
faisait point de peine d'exposer, de la manière la plus
injuste et la plus cruelle, une sage et pieuse jeune fille. Elle
attend que cette innocente fille soit sortie du royaume :
1° afin qu'elle ne risque rien ;
2° afin qu'un n'ait point de
prétexte de dire qu'elle soit la cause de la prise de cette
dure mère. Elle veut que cette mère 'soit
arrêtée au lieu même où elle ne craignait
pas d'exposer sa fille, dans un temps beaucoup plus difficile et plus
fâcheux. De tout cela, je conclus que ce châtiment
procède de l'amour de Dieu... Grâce au ciel, sa
conscience s'est réveillée. Elle connaît
aujourd'hui le tort qu'elle a fait, s'il est vrai ce qu'on m'a
dit.
« ... Je tire une seconde conclusion :
c'est que tu ne dois pas te chagriner, puisque tu vois que Dieu se
sert des moyens que bon lui semble, mais toujours de la
manière la plus sage, pour amener à Lui ceux qui s'en
éloignent, et que, loin de te chagriner, tu dois adorer en
silence la justice, la sagesse et la bonté de ce Dieu
bienfaisant. »
Le proscrit donnait pour finir quelques
détails sur sa famille : « ... Le garçon qui me
parlait de ta mère le 24 de ce mois, avait vu ma soeur, qui se
portait à merveille. Elles sont ensemble avec Mlle la
Chabannerie, d'Albon, et Marie Vernet, de la Traverse. Elles ne sont
pas trop mal... Nos affaires vont toujours leur train. Le nombre des
mariages que j'ai bénis passe celui de quatre cents depuis
quelque temps et ceux de M. Lassagne vont accomplir la centaine. Nos
assemblées grossissent beaucoup, et nos peuples sont assez
remplis de courage...
« Ta lettre vint me trouver à
Saint-Agrève. Elle y avait reposé deux jours. Je ne
sais si c'était pour se remettre des fatigues de son voyage.
Quoi qu'il en soit, j'avais plus besoin de repos qu'elle puisque
j'étais saisi au collet par un rhume qui me laissait à
peine la respiration. Grâce à Dieu, il me laisse peu
à peu. Je le dois aux fontaines de cette montagne.
« Adieu, ma chère amour, je languis
bien de te voir ; oui, sûrement, je languis ; mais il faut
attendre le temps, et je l'abrégerai autant qu'il me sera
possible. En attendant, je te recommande à la sainte
protection du Seigneur, et je suis, avec autant de tendresse et
d'affection qu'on le peut, tout à toi. »
En dépit du ton léger que l'on
trouve parfois dans cette lettre, Pierre Durand était inquiet
: malgré toutes les précautions prises, les hôtes
chez qui logeait sa petite Anne l'avaient fort mal soignée
:
Les enfants de Pierre
Durand
« ... A l'égard de nos
deux enfants, devait-il écrire à sa femme le 11
août 1731, ils se portent bien, comme je vous ai dit, mais,
pour vous les envoyer encore,, comme vous me le demandez, il serait
impossible qu'ils supportassent la fatigue du voyage. La fille,
quoiqu'elle ait ses deux ans le quinze de ce mois, ne marche pas
encore seule. Elle a été si maltraitée par la
Chambonne (la femme Chambon), que, lorsque je la lui ôtai, le
22 avril dernier, elle ne se soutenait pas plus qu'un enfant de deux
jours. Jugez si elle peut faire de grands sauts. Pour le fils, il a
été assez heureux en nourrice, depuis sa
première exclusivement ; mais un enfant d'un an ne peut
s'hasarder à un voyage si long et d'ailleurs il n'est pas
sevré. Ainsi souffrez, s'il vous plaît, que je les garde
jusqu'à ce qu'ils soient en état de vous être
envoyés ; après quoi, vous les aurez à votre
tour. Ma fille me rappelle dans la mémoire ma pauvre Tonton
(Jeanne, l'aînée des enfants du pasteur,
décédée le 11 juillet 1730). Elle n'a pas les
mêmes traits, mais elle a la même voix et à peu
près les mêmes manières. Il y a lieu de craindre
qu'elle portera la jambe un peu de travers. Mais cela ne
l'incommodera point du tout, et à peine se
connaîtra-t-il. Il y a même des médecins qui me
font espérer que cette jambe se remettra comme l'autre. Elle
n'y sent point de mal. Elle est éveillée, que c'est une
merveille et d'assez bon naturel, béni soit Dieu ! Ses
hôtesses saluent sa chère mama. »
L'enfant, dont les premières
années avaient été marquées de tant de
privations, devait en porter le poids durant toute sa vie. Mais,
héroïque, son père n'en poursuivait pas moins
envers et contre tout son ministère de douleur...
Il donnait encore à sa femme, dont on a
pu comprendre au travers de ces lignes le désir de recueillir
auprès d'elle ses enfants en danger, quelques nouvelles des
captifs : « Votre mère se porte assez bien, Dieu soit
béni, de même que mon père. Ma soeur a la
fièvre... »
Une nouvelle prisonnière était
sans doute arrivée à cette époque : Marie
Monteil, de Marcols, en Vivarais, enfermée elle aussi sur le
vu d'une simple lettre de cachet.
La maison du
Bouchet-du-Pranles abandonnée
Depuis longtemps, la maison du
Bouchet-de-Pranles était abandonnée. Aussi Pierre
Durand, auquel les églises ne parvenaient pas à payer
son trop maigre traitement, prit-il la décision de vendre
successivement, en mai 1731 la vaisselle d'étain, puis en
août le mobilier. Toutefois, il avait mis de côté
le rouet de sa femme qu'il avait retrouvé là et qu'il
se proposait de lui faire parvenir à Lausanne. L'envoi en fut
fait le 12 octobre. Il comportait en outre des couvertures et des
étoffes diverses.
Le pasteur dut se rendre sur ces entrefaites en
Languedoc, où l'appelait l'affaire Boyer. Le pasteur de ce
nom, à la direction duquel étaient confiées les
églises des Basses-Cévennes, avait toujours fait preuve
envers ses collègues d'un esprit entier et quelque peu
méprisant. Or, en avril 1731, il fut accusé
d'immoralité. La preuve de sa faute ne fut jamais formellement
établie, mais nombre de dépositions n'en paraissent pas
moins accablantes. Faisant tête à l'orage avec hauteur
et ténacité, il entraîna ses églises dans
un schisme qui dura jusqu'en 1744. La lutte fut passionnée.
Pasteurs et synodes réguliers fulminèrent contre lui
l'excommunication, sans qu'il en tînt le moindre compte. Il
fallut appeler des arbitres.
Une
enquête
Durand, dont le champ
d'activité était éloigné de la
région, offrait toutes les garanties d'impartialité
désirables. Il établit un long rapport après
avoir procédé à une minutieuse enquête qui
lui fit faire le tour des Cévennes et de la plaine de
Nimes.
Tandis qu'il se trouvait ainsi à
quelques lieues seulement d'Aigues-Mortes, Isabeau Sautel, par une
curieuse coïncidence, réglait sa succession dans une
étude de la petite ville. Elle fit établir un testament
en faveur de son fils Marc (en date du 25 novembre 1731).
Une abjuration
à la Tour de Constance.
Mais un autre incident venait de se
produire à la Tour, qui dut provoquer un plus grand
émoi parmi les huguenotes, si du moins elles en furent
informées. Antoinette Gonin, arrêtée on s'en
souvient en automne 1728, écrivit à l'Intendant une
lettre où elle se plaignait d'avoir été
condamnée par erreur. En outre elle se disait catholique et se
réclamait même du curé d'Aigues-Mortes.
L'Intendant laissa la lettre sans réponse, mais lorsque, en
1735, l'ancienne prophétesse fit parvenir un placet au
Cardinal Fleury en personne, il fallut la retrouver. Le prêtre
consulté affirma qu'en effet la prisonnière «
suivait depuis longtemps les offices et faisait acte de bonne
catholique malgré les exhortations et peut-être les
mauvais traitements des autres femmes ». Elle fut bientôt
libérée.
Ainsi, dès la fin de 1731 et sans qu'on
puisse savoir si ses compagnes connurent sa démarche
auprès de M. de Bernage, la jeune fille commençait
à se séparer d'elles. Etait-elle sincère ? Ou
voulait-elle, par une feinte qu'elle dut continuer bien longtemps,
retrouver sa liberté ? Quoi qu'il en soit, il semble que les
autres captives, formées à la piété plus
sobre ,et plus biblique des assemblées du désert,
montrèrent généralement plus de fermeté
dans leur épreuve que l' « inspirée » de
Saint-Fortunat.
Au début de 1732 Pierre Durand, revenu
dans ses montagnes après sa longue et délicate mission
en Bas-Languedoc, espérait la libération d'Isabeau
Sautel Rouvier, sa belle-mère. Par une lettre partie de Nimes
quelques jours auparavant il avait même proposé à
la prisonnière de se retirer ensuite à Lausanne,
auprès de sa fille. Celle-ci luttait là-bas contre
l'adversité. Elle .appréhendait ce nouvel hiver qu'il
lui faudrait passer sans ressources régulières, et elle
marquait sa tristesse à la pensée d'être pour
longtemps encore privée de la visite de son mari. Ses lettres,
cependant, jamais ne ,démentirent au milieu des
inquiétudes qu'elles exprimaient une entière confiance
en Dieu, gardée malgré toutes ses
épreuves.
Espérances
En Vivarais l'année
commençait dans le calme. Les espérances que
nourrissait Durand concernant la grâce prochaine de sa
belle-mère nous en sont la preuve. Les amendes peu à
peu devenaient moins fréquentes et moins lourdes. « Le 24
» (décembre 1731), écrivait le pasteur, g je me
rendis à l'endroit où est notre petite (Anne). En
chemin, je fis heureusement rencontre de sa marraine et de Jeanneton
Barde, qui venaient pour la voir. Nous la trouvâmes dans un
état qui nous fit certainement bien plaisir. Elle parle comme
un perroquet, et elle commence à marcher seule. Nous y
trouvâmes aussi M. Lassagne. Nous avons resté ensemble
depuis ce jour-là. Hier au soir,, les deux filles me
quittèrent pour aller voir le petit (Jacques-Etienne Durand),
qui se porte aussi bien que sa soeur et qui marchera bientôt
aussi bien et peut-être mieux qu'elle... ; la neige a
gagné ce pays. Il y a des endroits où il y en a
jusqu'à trois pans. C'est ce qui retarde le voyage que je dois
faire eu Dauphiné. Je partirai pourtant le plus tôt
qu'il se pourra, car les affaires ne demandent pas du retardement,
puisque Dieu le veut... Ici, grâce à Dieu, tout va son
train...
« A Dieu, ma chère enfant ; je ne
trouve point de terme pour exprimer l'ardente affection avec laquelle
je suis à toi. Adieu encore une fois. Le Seigneur veuille te
bénir ! Dieu veuille que je puisse te voir bientôt ! Mon
Dieu, que je languis !
« J'oubliais de te dire que je suis en
bonne santé. Je languis bien de savoir comment tu passes ton
hiver, soit pour ta nourriture, soit pour le froid. Marque-le moi par
ta première lettre. Je donnai hier presque tout l'argent que
j'avais pour achever de payer la pension de notre fils. On l'a
sevré depuis quelques mois. Il est gros comme une arche. Si
Dieu lui donne vie, il paraît qu'il ne sera pas endormi.
»
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