MARIE DURAND Prisonnière à la Tour de Constance (1715-1768)
CHAPITRE Il
Les emprisonnements (1728-1730)
Suite
Une
explication
Mais l'auteur se trouve d'accord
avec M. Bost pour accepter une hypothèse bien autrement noble
et vraisemblable : « Quand, en 1732, écrit le
distingué pasteur du Havre, Pierre Durand eut
été exécuté à Montpellier et qu'il
devint pour sa soeur un saint martyr, quand elle vit se
succéder les années sans espérance dans la
funèbre tour, elle reconnut dans ses malheurs un
châtiment de Dieu. Ne se sera-t-elle pas repentie d'avoir
désobéi à celui dont elle vénérait
la mémoire, et n'a-t-elle pas pu se représenter que la
seule façon de réparer la faute commise à
l'égard d'un ministre entré dans la gloire était
d'ensevelir à jamais un passé dont elle ne voulait plus
? Telle est l'explication que nous proposons de son attitude. Que
d'autres cherchent ailleurs s'il leur plaît. Il nous parait que
notre supposition s'accorde avec ce que nous savons de la foi de
l'héroïque femme. »
Tous ces malheurs, auxquels nous venons de
faire allusion pour la clarté de nos commentaires, se
succédèrent en moins de deux années :
Des arrestations en
Virais.
Au printemps de 1730 deux femmes
furent capturées près de Vernoux pour avoir
entouré sur son lit de mort un de leurs coreligionnaires et
l'avoir soutenu de leurs prières malgré le
prêtre. On les conduisit tout aussitôt à
Aigues-Mortes. L'une d'elles, Marie Tracol-Jullian, était
enceinte. Dès son arrivée elle fit dresser son
testament à la Tour, et le 3 mai 1730 elle eut une fille, que
l'on baptisa Isabeau-Constance.
Deuil familial
Le 11 juillet le deuil entrait dans
la famille de Pierre Durand : sa petite Jeanne mourait tandis qu'il
était en mission aux environs de St-Jean-Chambre, succombant
probablement aux suites du manque de soins que sa mère ne
pouvait plus convenablement donner en raison de sa vie toujours
errante.' L'apôtre allait désormais gravir la voie
douloureuse. Déjà il avait été
cruellement atteint par la captivité de son beau-frère
le galérien, et de son vieux père. Il connaissait les
durs combats intérieurs de celui qui persévère
dans la défense d'une grande cause, mais au prix du malheur
des siens.
Marie Durand est
arrêtée
Trois jours après que le
fantôme de la mort fût venu visiter son foyer, la
cruauté des hommes allait s'exercer sur sa jeune soeur,
à l'aube de sa vie conjugale : elle fut arrêtée
sur l'ordre de La Devèze, qui s'était servi à
cet effet d'un ordre en blanc signé de M. de la Fare,
commandant militaire de la province. La Devèze demanda «
que la femme fût conduite à la Tour de Constance et le
mari au fort de Brescou, pour désabuser les religionnaires de
faire de pareils mariages ». L'Intendant transmit cette
proposition à La Fare, en l'appuyant : « Ces mariages
sont très fréquents, disait-il, dans le Vivarais. Le
seul nom de la fille exige qu'on en fasse un exemple. »
De Compiègne La Fare envoya les deux
lettres de cachet requises, et le 25 août l'Intendant de
Bernage pouvait informer Saint-Florentin que les ordres reçus
avaient été exécutés.
Les soldats chargés de la surveillance
« se relevaient de poste en poste », tandis que seul un
sergent accompagna les victimes durant la totalité du trajet ;
il était porteur des « ordres du Roi »
nécessaires (les deux lettres de cachet). Les frais de ce
douloureux voyage furent prélevés sur « le produit
des amendes prononcées contre les « nouveaux convertis
».
A Brescou Matthieu Serres retrouva, nous
l'avons dit, le vieil Etienne Durand.
Avant de suivre désormais la
prisonnière à la Tour, au long de son interminable
captivité, nous donnerons quelques détails sur les
lieux et leur histoire antérieure à ces
événements.
Aigues-Mortes
Peu de villes en France sont aussi
curieuses qu'Aigues-Mortes. Elle garde une enceinte quadrangulaire
datant de Philippe-le-Hardi, comportant quinze tours reliées
par de hautes murailles. Celles-ci semblent surgir d'une
étendue sans relief, dont la plus grande partie est
aujourd'hui fixée par des plantations de vigne. Seule la
façade sud s'élève directement encore au-dessus
de la lagune. Mais aux XVIIe et XVIIIe siècles, le sol
était partout mal cultivé et les eaux se mouvaient
autour des murs, apportant, l'été, les moustiques et la
fièvre, l'hiver, une humidité terrible que ne
parvenaient pas à tempérer les vents rigoureux venus du
nord.
A l'angle nord-ouest, l'enceinte s'évase
pour faire place à la Tour de Constance, de construction plus
ancienne que le reste des remparts, puisqu'elle date de saint
Louis.
Un auteur du siècle dernier, M. Martins,
donne une peinture de cet ensemble dans un style quelque peu
apprêté. Mais, lorsqu'il écrivait, le paysage ne
devait pas être très différent encore de ce qu'il
était au moment de l'histoire dramatique que nous
narrons.
LA TOUR DE
CONSTANCE
« C'est par une belle journée de
soleil, dit-il, qu'il faut contempler les remparts d'Aigues-Mortes.
Alors les nuances des teintes dorées, dont le temps les a
colorées, se montrent dans toutes leurs dégradations,
depuis le bistre le plus foncé jusqu'au blond le plus clair.
La tour de Constance surtout semble nuancée tout exprès
pour charmer les yeux et exercer le pinceau du peintre et de
l'aquarelliste. Près d'elle, les créneaux des remparts
se détachent sur le ciel bleu ; les tours saillantes
projettent leurs ombres nettement tranchées sur les courtines.
A travers les sombres portes, l'oeil pénètre dans de
longues rues bordées de maisons basses et blanchies à
la chaux comme celles de l'Orient. L'esplanade des remparts,
sablonneuse et gazonnée, est déserte et solitaire comme
celle d'une ancienne cité abandonnée. Le mouvement est
concentré vers le port où les Majorquais
déchargent leurs barques remplies d'oranges et de citrons. Non
loin des remparts, l'eau blanche des marais salants scintille au
soleil. Des amas de sel blanc les entourent, et, au delà, les
flots bleus de la Méditerranée se prolongent
jusqu'à l'horizon. Souvent le mirage confond et brouille les
lignes du paysage : la côte paraît soulevée ; des
arbres et des édifices éloignés semblent sortir
d'une masse liquide ; des bateaux, naviguant dans le golfe,
paraissent bizarrement déformés, doublés ou
même renversés. Quelquefois, une troupe de taureaux
noirs ou de chevaux blancs à moitié sauvages,
descendant des chevaux arabes amenés par les croisés,
traversent à la file un marais ou paissent, dispersés
çà et là, les herbes salées de la lagune.
Quiconque a vu l'Afrique ou l'Orient se croit transporté de
nouveau dans ces lumineuses contrées. Ce delta rappelle celui
de l'Egypte ; cette végétation est celle du Nil ou du
Sahara. On s'étonne presque de ne pas voir des palmiers
dépassant la ligne des créneaux, comme à Rhodes,
ou groupés le long du canal, comme à Alexandrie. On ne
serait pas surpris d'apercevoir une sentinelle turque se promener
avec son long fusil sur les remparts. On ne se croit plus en France,
on est en Orient : l'imagination l'emporte sur la raison ; elle
s'éprend des croisades, et l'homme positif du XIXe
siècle devient momentanément un croyant naïf du
temps de saint Louis. »
La Tour de Constance mesure 33 mètres de
hauteur ; elle a 22 mètres de diamètre
extérieur, et ses murs sont épais de 6 mètres.
Elle occupait au XVIIIe siècle le centre d'un espace
circulaire, bordé du côté de la ville par les
remparts. Ceux-ci se prolongeaient ensuite par un mur épais,
moins haut qu'eux, et bâti en pierres cimentées. Entre
cette enceinte et la Tour se voyait autrefois un fossé.
Desséché vers 1670, il était devenu « la
conque ». La galerie qui va des remparts jusqu'à la Tour
court sur les arceaux qui plongeaient dans cette conque, et que l'on
a comblés depuis. « Par ce passage, on aboutissait au
château du gouverneur, qui donnait à l'ouest sur un
jardin, et à l'est sur une « basse-cour »
fermée de murs. Celle-ci s'ouvrait sur une place où
l'on voyait, au sud, les casernes, et au nord, la porte principale de
la ville, percée dans la tour double de la gardette
(1). »
La Tour de
Constance
La Tour de Constance, si bien
fortifiée, n'a jamais subi de siège. En revanche elle
s'offrit aux autorités royales comme un lieu de
détention sûr et redoutable, et l'on en fit une prison
d'état. Après la Révocation de l'Edit de Nantes,
on y retint les « opiniâtres », ceux dont il fallait
vaincre la fermeté ou faire des victimes dont l'exemple
découragerait peut-être enfin leurs frères
obstinés à garder la foi interdite. Deux portes
successives conduisaient, en face de la galerie, à la salle
inférieure, large de dix mètres, mal
éclairée par de hautes meurtrières. Au centre
s'ouvre une basse-fosse. Un escalier tournant, ménagé
dans l'épaisseur de la muraille, conduit à une seconde
salle superposée à la première et semblable
à elle. Toutes deux sont voûtés et communiquent
par un soupirail médian bordé d'une margelle. Celle du
haut prend jour, par une ouverture centrale, sur la plate-forme
supérieure de la Tour.
Une tourelle couronne celle-ci, coiffée
d'une lanterne de fer. Une sentinelle s'y tenait la nuit.
Les premiers
prisonniers pour la foi à Aigues-Mortes.
Dès 1686 les premiers essais
de résistance avaient eu lieu dans le Languedoc protestant.
L'agitation était vive et, de Nimes et de Montpellier, les
premiers convois d'obstinés vinrent peupler les cachots.
Aucune menace ne les avait fait plier. « Dieu, écrivait
l'un d'eux, pourrait bien, s'il le trouvait bon, lui rendre cet air
(l'air d'Aigues-Mortes, si délétère),
favorable... et qu'enfin s'Il voulait l'affliger de maladie, il
recevrait ce châtiment avec patience, comme venant de sa
part... »
A la Tour de Constance la salle d'en bas, plus
humide, était réservée aux prisonniers
ordinaires ; et celle du haut, moins sombre, aux personnes de quelque
distinction. En peu de mois, du 22 juin au 13 décembre, il y
mourut seize prisonniers, privés de bois et de chandelle. Les
moins malades devaient brûler la paille de leurs lits pour
sécher les chemises de leurs malheureux compagnons.
(Cliché Musée du Désert).
REPRODUCTION
DE LA TOUR DE CONSTANCE, AVEC LA DISPOSITION DES MURAILLES D'ENCEINTE
TELLES QU'ELLES EXISTAIENT ENCORE AU XVIIIe SIECLE
En vain les officiers et les prêtres
redoublaient-ils d'efforts pour obtenir des abjurations : un seul
captif mourut catholique. Alors les pouvoirs inquiets des mouvements
à chaque instant signalés dans la Province et d'autant
plus menaçants que la Guerre de la Ligue d'Augsbourg venait de
commencer, décidèrent de procéder à des
déportations massives pour les Antilles. Un certain nombre de
détenus quittèrent la Tour et périrent
bientôt après, soit à l'hôpital de
Marseille, soit au cours du naufrage qui termina la première
traversée. Ils étaient restés fidèles
jusqu'au bout à leurs convictions.
Des femmes entrèrent de nouveau, puis
d'autres hommes que l'on groupa dans la salle supérieure. Le
27 août 1688, une tartane les conduisit tous à
Marseille. Mais la paix ne revint pas dans les Cévennes. On
procéda à de nouveaux emprisonnements en vertu des
pouvoirs tout arbitraires dont disposaient l'Intendant et le
commandant militaire. Mais comme aucun jugement n'était rendu,
les malheureux gardaient la disposition de leurs biens, et les
testaments que plusieurs purent établir dans ces conjonctures
ont permis de conserver leurs noms. Les hommes furent retenus dans la
salle supérieure.
La plupart d'entre eux paraissent avoir
résisté avec le plus grand courage aux rigueurs
exercées contre eux. En particulier, l'ancien soldat suisse
Ragatz, arrêté comme suspect d'espionnage et
envoyé à la Tour par l'Intendant Bâville
s'efforça vers 1689 d'établir parmi ses compagnons
« quelque exercice de piété ». Il exhortait
aussi les prisonnières par le soupirail.
Cependant, une inscription datant de cette
époque, et récemment découverte sur la paroi de
l'une des meurtrières, signale la « lâcheté,
vilenie, perfidesse » du cévenol Jean-Pierre
Rouvière relégué dans le donjon. Après
qu'il eût dénoncé le prédicant
Bonnemère, et un « guide » dont le difficile
métier consistait à diriger de France jusqu'en terre de
refuge les huguenots fuyant devant la persécution, il
paraît avoir été de ceux qui, lorsque Ragatz
voulut encourager ses frères, firent preuve, ainsi que le
signale celui-ci dans ses mémoires, de mauvaise volonté
et d'une lamentable poltronnerie.
Peu à peu des grâces furent
accordées, sans que l'on renonçât pour autant
à envoyer d'autres opiniâtres à la place des
libérés. Les années passèrent.
Les premiers mois du nouveau siècle
furent marqués par la contagion prophétique qui
s'étendit bientôt à tout le Languedoc. En juillet
1702 elle aboutit à l'insurrection camisarde. Une foule de
« phanatiques » furent envoyés à
Aigues-Mortes, mais nous ne possédons que très peu de
détails sur eux. A la fin de la révolte Bâville
en condamna encore un certain nombre, qui vinrent remplir les cachots
de la ville forte.
Une extraordinaire
évasion
C'est alors que se produisit, le
soir du 24 juillet 1705, l'évasion du chef camisard Abraham
Mazel. Né aux environs de Saint-Jean-du-Gard, il avait
été l'un des « inspirés » qui
déclenchèrent le soulèvement par le meurtre de
l'abbé du Chaila, dont il avait été
l'instigateur. Après une longue suite d'aventures dont il nous
a laissé le récit, il fut conduit à la Tour
où il se retrouva en compagnie de 32 hommes. Mais laissons
plutôt l'un de ses amis nous raconter son invraisemblable
exploit : « Les flancs (meurtrières), dit Elie Marion
dans ses mémoires publiés en 1931 par les soins de M.
Bost (2), sont fort larges en-dedans de la
Tour, mais l'issue en est si étroite qu'on ne saurait y passer
le poing. Ils (les prisonniers) bouchaient ordinairement ces trous
avec du foin ou de la paille, pour se garantir du froid. La paillasse
sur laquelle ils couchaient était dans l'un de ces flancs, qui
fut d'une grande utilité, comme on verra ci-après, pour
cacher leur manoeuvre... » Sitôt arrivé dans sa
prison, Abraham Mazel « eut une inspiration qui lui dit d'avoir
bon courage, qu'il sortirait dans peu de temps de ce terrible cachot,
nonobstant tous ces obstacles qui lui paraissaient insurmontables...
Il leur vint dans l'esprit, en songeant à cela, de faire
très secrètement une ouverture dans un des flancs de la
dite Tour, qui est bâtie de pierre de taille.
Ce projet ayant été formé
entre quelques-uns, ils ne savaient comment le mettre à
exécution, parce qu'ils craignaient d'être
découverts en le communiquant à tous les prisonniers,
s'il arrivait que quelqu'un d'entre eux n'entrât pas absolument
dans l'exécution du dessein. Cependant, il n'y avait pas de
milieu à prendre : ou il fallait que tous y consentissent,
où il n'était pas praticable de l'entreprendre.
Plusieurs mois s'écoulèrent dans cette
irrésolution... Ils jugeaient qu'il était fort
dangereux de communiquer un pareil secret à tant de personnes
qui même leur étaient inconnues, quoiqu'elles y fussent
toutes pour le sujet de la religion. L'espérance qu'ils
avaient conçue de voir diminuer le nombre des prisonniers, qui
n'avait été encore qu'à quinze ou seize, fut
bientôt changé en son contraire, car on en mit dans
l'endroit où ils étaient jusques au nombre de trente et
un, qui le fit désespérer pendant un long temps de
pouvoir jamais mettre en exécution une telle
entreprise.
« Cependant, les inspirations ou
avertissements que Dieu donnait à Abraham de temps à
autre lui confirmaient toujours ce qui lui avait été la
première fois et le même dessein lui revenait sans cesse
dans l'esprit. Enfin, la hardiesse de l'entreprendre et
l'espérance d'un heureux succès devinrent si forts et
si puissants dans son coeur, qu'il ne put plus y résister.
L'affaire fut enfin communiquée à tous, à
laquelle tous consentirent, un peu plus volontiers les uns que les
autres. Voici de quelle manière elle fut mise en
exécution :
« J'ai dit que l'allouance (ration)
ordinaire de ces prisonniers était le pain du Roi, de l'eau,
mais on leur permettait de recevoir des charités, de sorte
qu'ils ne manquaient jamais du nécessaire pour le maintien de
la vie. Ils avaient du feu en hiver pour se chauffer, et en
été aussi, autant qu'il leur en fallait pour cuire la
viande (que les bonnes gens leur envoient, ou les moyens d'en faire
acheter), de sorte que ce feu qu'ils avaient si commodément
leur servit à forger un outil dont ils firent un merveilleux
usage. Il se trouva heureusement dans cette prison deux boulets de
canon de différent calibre. Ils
ébréchèrent un couteau en façon de scie
et arrachèrent de la muraille un morceau de fer qui
cramponnait deux pierres ensemble. De ce morceau, ils
forgèrent une espèce de ciseau : L'un des susdits
boulets de canon servait d'enclume et l'autre de marteau... Le
couteau leur servait à gratter le mortier qui se trouva au
dedans dans l'entre deux des pierres et aussi pour les scier peu
à peu. La pièce de fer faite en ciseau servait à
faire sauter la pierre par petits morceaux à mesure qu'ils la
sciaient par les bords avec le couteau ébréché.
Et afin de ne pas faire de bruit, ils frappaient le ciseau avec le
plus petit boulet de canon enveloppé avec du linge.
»
En quatre jours, ils descellèrent ainsi
l'une des grandes pierres de l'extrémité
inférieure de la meurtrière, « dont partie se
montrait au dehors et l'autre en dedans. La paillasse où
quelques-uns d'eux couchaient servait à cacher leur manoeuvre
à celui qui venait visiter la prison tous les jours.... ils
trouvèrent que le dedans de la muraille de la Tour
était bâti avec des pierres de taille... et que dans
l'entre deux de cette épaisse Tour, il y avait un vide qui
régnait tout autour... (qui leur servit) pour jeter les
débris, ce qu'ils furent obligés de rompre, pour
pouvoir tourner aisément la grosse pierre qui faisait le
passage et la pouvoir tirer en dedans ».
« Cela fait, ils coupèrent par
bandes les linceuls (draps) qu'ils avaient, et ils en firent des
cordes qui avaient quatorze toises de long (près de 28
mètres), avec lesquelles ils descendirent... ils avaient mis
une barre en travers, à l'extrémité du flanc
(vers l'intérieur de la Tour), qui était bien affermie
par les deux bouts dans la muraille du flanc où ils pouvaient
avoir fait des petites échancrures. Ils firent passer la corde
par un double tour sur cette barre (ils l'enroulèrent deux
fois), afin d'être mieux maîtres (à
l'intérieur) de lâcher ou d'arrêter, quand
quelqu'un descendrait. Ils avaient attaché à cette
corde une pièce de bois d'environ deux pieds de long, qu'ils
passaient entre les jambes et s'asseyaient dessus en descendant, et
de leurs mains ils se tenaient ferme à ladite corde, que ceux
qui étaient dedans lâchaient peu à peu, jusques
à ce qu'on touchât terre. Les derniers pouvaient aussi
descendre eux-mêmes en attachant la corde à la barre
d'en-haut. D'ailleurs, les autres pouvaient aider d'en bas, car la
corde était de deux fois la hauteur de l'endroit d'où
ils descendirent. Après s'être donc ainsi
précautionnés, Dieu mit au coeur d'Abraham de descendre
le premier, qu'il fallait que ce fût lui qui fît la
planche aux autres. Abraham descendit fort heureusement de la
manière que j'ai décrite.
« Pendant qu'ils descendaient, neuf heures
du soir sonnèrent et les soldats battirent la retraite. Ce fut
un vendredi... (le 24 juillet 1705), six mois après qu'on
l'eût mis dans cette prison. Seize autres, desquels je vais
donner les noms, se sauvèrent aussi de la même
manière, mais l'un d'eux, nommé Boussuge, du lieu de
Gallargues, tomba depuis l'ouverture de la prison jusques à
terre sans se faire aucun mal. Voici comme cela arriva. Ce Boussuge
ayant vu que tout était bien propre pour leur évasion
se mit à goguenarder ; l'une de ses plaisanteries fut que,
dès qu'il serait dehors, il mettrait son chapeau d'une
manière qu'un des côtés menacerait le ciel et
l'autre la terre. Il arrivera donc qu'aussitôt qu'il fut sorti
du trou, il lui sembla que son chapeau allait tomber.
Inconsidérément, il y porta la main pour le retenir et
le bâton qu'il avait passé entre ses jambes sur lequel
il était comme assis s'étant tourné, il tomba
à la renverse. Alors il fit un cri effroyable, se croyant
perdu, mais que par bonheur les sentinelles n'entendirent point. Il
fallut bien que Dieu leur eût bouché les oreilles. Le
dit Boussuge qu'on croyait entièrement brisé fut
miraculeusement préservé : « Mon Dieu, dit-il,
dès qu'il. fut à terre, y étant tombé sur
ses pieds aussi doucement qu'un chat, je n'ai point de mal ! Mais
j'ai peur qu'on ne m'ait entendu. » Il en descendit pourtant
encore plusieurs autres sans la moindre interruption de la part des
sentinelles qui étaient sur la Tour, à la porte
d'en-bas et en d'autres postes.
« Mais à minuit
précisément, que les dix-sept furent descendus, je ne
sais quelle frayeur saisit les quatorze qui restaient ; ils se mirent
à crier tout à coup : « Les prisonniers se
sauvent, les prisonniers se sauvent ! » Aussitôt, les
sentinelles crièrent de toute leur force, l'alarme fut
donnée au gouverneur ou plutôt au Lieutenant du Roi,
nommé M. d'Ornaison, qui commandait en sa place, et au corps
de garde. Mais Dieu permit que ce M. d'Ornaison qui apparemment
était affligé auparavant du mal caduc fût pris
dans ce moment de cette maladie, de sorte qu'on criait partout
l'alarme, les uns d'une manière et les autres d'une
autre.
« Par cet accident inopiné, Abraham
et les autres eurent le temps de s'entr'aider à sauter la
muraille du bassin qui environne la Tour, de passer sur le pont du
canal qui vient du Rhône, lequel peut-être à deux
cents pas de la Tour ou environ, et enfin de gagner à pieds,
au travers des marais qu'on appelle les Palus, où il y a des
chevaux et des boeufs sauvages. Le nommé Pierre Devic, qui
avait autrefois gardé, les vaches dans ces endroits-là,
les conduisit pendant la nuit par un sentier très difficile
que peu de gens connaissaient, car plusieurs fois il leur arriva
d'avoir les jambes percées par les sangsues qui fourmillaient
en certains endroits de ces marais, où il fallait passer
nécessairement. Ils se tinrent cachés dans des roseaux
jusques au samedi soir 25 juillet, où ils vécurent du
pain qu'ils avaient sorti de la prison. Cette nuit, ils
marchèrent du côté du Cailar et le lendemain
dimanche, ils séjournèrent dans une vigne. De là
ils partirent secrètement pour aller chacun vers ses
quartiers. »
Ce récit mouvementé nous donne
les plus précieux détails sur le régime
imposé aux prisonniers.
Précautions
On peut bien penser que des mesures
furent prises pour éviter le retour d'un pareil
événement dont le bruit se répandit dans toute
la province. On établit de nouveaux postes de garde et l'on
ferma définitivement les meurtrières par les hautes
grilles que l'on y voit encore. La Tour garda ses prisonniers
plusieurs années durant. Vers 1711 ils furent enfin
libérés. Quelques femmes cependant y
retournèrent sur les ordres de Bâville, mais sans que
leur détention semble s'y être longtemps
prolongée.
Des femmes à
la Tour
En 1718 le rigoureux Intendant
laissait enfin le pouvoir qu'il avait si durement exercé. Mais
c'était le moment où l'effort de reconstitution des
Eglises poursuivi par Court et Corteiz commençait à
porter ses fruits. Bien vite de nouvelles mesures furent prises
contre les religionnaires qui eurent le malheur de se laisser
surprendre ici et là en se rendant ou en assistant aux
assemblées interdites. Plusieurs femmes prirent de nouveau le
chemin du vieux donjon. Toutefois, les pasteurs, désormais en
relations avec les nations protestantes d'Europe, allaient maintenant
dénoncer au près et au loin ces
iniquités.
Encore des
prophétesses
A côté des huguenots
fidèles aux règles dictées par des conducteurs
passionnément attachés à la discipline et
à la mesure, il y eut encore de temps à autre des
« inspirés ». En particulier l'affaire des «
Multipliants », en 1723, et le jugement porté contre eux
en augmentèrent le nombre. Il s'agissait d'une secte aux
coutumes étranges dont les membres se réunissaient
à Montpellier chez une veuve, Anne Verchant. L'ancien
prédicant-prophète Vesson, qui n'avait pas consenti
à suivre Court et Corteiz dans leur effort de retour à
l'ordre, en était devenu le principal animateur.
En 1725 trois femmes vivaroises
entrèrent à la Tour, dont l'une, Marie Béraud,
était aveugle depuis l'âge de 4 ans. Elles avaient
été arrêtées après la surprise
d'une assemblée à Gluiras. D'autres encore les
rejoignirent en 1726 et 1727, dont nous avons signalé les
malheurs en leur temps.
Misère
à la Tour
Alors la misère était
grande à la Tour. « Les prisonnières, écrit
M. Ch. Bost, étaient officiellement réduites « au
pain et à la paille ». Le pain était fourni par un
boulanger de la ville, qui recevait 3 sols par jour pour la livre et
demie qu'il remettait à chaque prisonnière. Le major
d'Aigues-Mortes veillait à la distribution. Il se plaignait de
ne rien recevoir pour sa peine, obtenait de temps à autre une
gratification, demandait vainement un « geôlier »
qu'on ne lui accordait pas, et dut se contenter de quelques rations
de pain supplémentaires dont il nourrit une servante qui lui
était indispensable « par rapport aux prisonnières
». C'était aussi le major qui avait la charge de fournir
la paille pour les paillasses des lits. Mais il devait insister
auprès de l'Intendant pour obtenir les crédits
nécessaires. En 1726, disait-il, « les seize
prisonnières n'ont ni paille, ni paillasse, par rapport
à l'humidité qui cause que tout se pourrit
».
La misère aidant il est probable que
quelques discordes surgirent alors entre les captives. Les agitations
des inspirées durent y contribuer pour une grande part. Les
pasteurs en furent informés et Court crut bon d'intervenir
avec son habituelle autorité :
Lettre pastorale aux
prisonnières.
« Mes très
chères soeurs, leur dit-il, vous ne doutez pas que les
souffrances du fidèle ne soient très glorieuses, et
qu'elles ne lui procurent de très excellents avantages. Elles
le rendent conforme à Jésus-Christ, dont la vie a
été un tissu continuel d'afflictions. Elles le mettent
à couvert de bien des tentations auxquelles les
prospérités temporelles l'exposent. Elles lui procurent
des consolations intérieures dans cette vie, et elles doivent
l'élever enfin au comble de la gloire et de la
félicité. Mais, afin qu'elles soient suivies de cet
heureux effet, vous savez qu'elles doivent être
supportées avec patience et dans une parfaite soumission aux
volontés suprêmes, dans la vue de glorifier Dieu,
d'édifier l'Eglise et de remplir le devoir d'un fidèle
disciple de Jésus-Christ... Pensez-y bien, nos chères
soeurs, afin que, souffrant pour la justice, vous ne perdiez point le
fruit de vos peines par une mauvaise conduite. »
Puis, faisant allusion aux bruits
défavorables qui couraient sur leur compte, le pasteur
ajoutait: « Vous n'ignorez pas, sans doute, qu'il nous est
revenu que la paix n'était pas tout à fait bien
établie parmi vous, et je ne dois pas vous cacher que cela
donne un grand scandale à tous ceux qui veillent sur votre
conduite et qui ont l'oeil sur vous pour soulager vos peines et vos
souffrances. Au nom de Dieu, mes chères soeurs, que les choses
n'aillent plus ainsi ! Bannissez du milieu de vous l'esprit de
discorde et de division. Faites-y vivre celui de la paix et de la
concorde. Aimez-vous non seulement comme des soeurs, mais comme des
personnes qui souffrent pour une même cause. Supportez
charitablement les défauts les unes des autres. Ne vous
exposez jamais pour un rien, pour une bagatelle, pour une injure,
à perdre la protection divine, la bienveillance de vos
frères et la paix de vos âmes... Occupez-vous des choses
bonnes et saintes ; nourrissez vos âmes de la parole de Dieu,
et ne courez plus après les chimères dont vous avez si
souvent éprouvé la vanité et le néant. Il
n'y a que la parole divine qui puisse vous rendre sages, vous
instruire et vous rendre accomplies en toute bonne oeuvre.
»
Il faut voir, dans ces dernières lignes,
un avertissement donné aux prophétesses. Il s'accorde
avec les décisions déjà prises par les «
synodes du désert ». aux termes desquelles seule
l'Ecriture était tenue comme autorité souveraine en
matière de foi : nécessaire réaction contre les
fantaisies qui avaient jusque-là prévalu chez le plus
grand nombre des prédicants.
Le pasteur achève son exhortation en ces
termes ; « Le Dieu de paix soit à jamais avec vous ! Que
l'esprit de consolation vous soit abondamment fourni !
Dieu veuille abréger vos peines et les
couronner surtout un jour de l'immortalité bienheureuse. Amen.
»
Notre historique a rejoint l'époque qui
précède immédiatement celle de l'arrestation de
Marie Durand.
Marie Durand entre
à la Tour
Lorsque celle-ci franchit le seuil
de la vieille Tour, la salle où elle devait résider
(était-ce celle d'en bas ou la plus élevée ?
nous ne savons) offrait le spectacle suivant : les meurtrières
avaient été garnies de planches ou peut-être de
tentures destinées à briser les courants d'air,
malgré tout trop sensibles encore. Dans l'une d'elles,
située près de la cheminée, et
séparée de la salle par une porte basse, on avait
aménagé les « lieux communs » ; le visiteur
peut voir encore les cavités préparées pour
recevoir les poutrelles qui supportaient un plancher grossier. La
prison elle-même était meublée de quelques bancs,
de paillasses avec des draps et des couvertures, appuyées sur
des tréteaux. Le tableau de Mlle Lombard offre donc à
cet égard, dans son émouvante évocation de la
dure prison, une réelle exactitude.
Des jeunes enfants
à la Tour
Vingt-huit femmes au moins
étaient alors enfermées. Suzanne Mauran,
incarcérée depuis quelques semaines avec sept autres de
ses compagnes nîmoises, venait elle aussi de donner le jour
à un fils, le 17 août: on se souvient que Marie Jullian
avait eu une fille le 3 mai. Deux tout jeunes enfants faisaient donc
entendre leurs cris dans ce réduit, témoin de tant de
détresse et de fidélité.
Parmi les captives les unes venaient du
Languedoc ou même de provinces plus éloignées, et
quelques autres du Vivarais. Rappelons les noms de celles-ci : Marie
Béraud, l'aveugle ; Madeleine Marion, Antoinette Gonin et
Marie Vernès, prophétesses ; Suzanne Tracol et Marie
Guéraut, enfin Marie de la Roche, dame de la Chabannerie. Avec
elles, mais sans. qu'on puisse l'affirmer avec certitude, Jeanne
Rieutord : nul document ne fixe la date de sa libération ou de
son décès.
La longue épreuve commençait.
Rude émotion pour celle qui, dans sa grande jeunesse, venait
de connaître depuis quelques mois tant d'alertes et de
déchirements. Mais sans doute était-elle mûrie
par ces expériences. Sa foi était forte et sa
piété profonde. Pendant trente-huit ans elle allait -
sans qu'on sache si ce mot gravé sur la margelle centrale de
la salle supérieure est d'elle ou de quelque captif ou captive
des années précédentes ou postérieures -
« REGISTER ».
Reproduction
spécialement autorisée par le Musée du
Désert).
LES
PRISONNIÈRES DE LA TOUR DE CONSTANCE
Tableau de
Mlle J. Lombard.
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