MARIE DURAND Prisonnière à la Tour de Constance (1715-1768)
CHAPITRE Il
Les emprisonnements
(1728-1730)
Etienne Durand
poursuivi
Marie avait 13 ans à peine
lorsque la nouvelle fut donnée au Bouchet, le 18 septembre
1728 à l'aube, qu'une troupe de soldats se dirigeait vers le
hameau.
Etienne Durand se sentit menacé. Il
quitta précipitamment la maison et se réfugia au
château de Bavas, à quelque distance de là. Sans
doute avait-il pris le soin de confier avant sa fuite sa fillette
à des voisins obligeants, car lorsque le sieur Duroux, de
Privas, et ses douze hommes parvinrent chez lui, ils ne
trouvèrent rien que les ouvrages religieux, la Bible et le
livre de raison mentionnés au début de notre
précédent chapitre, et divers papiers. Ils se saisirent
du tout. Mais l'objectif principal de leur expédition
était manqué.
Du Monteil, subdélégué de
l'Intendant en Vivarais, fit part de cet échec à de
Bernage en accusant le vieillard plus gravement peut-être qu'il
ne convenait. Il le déclarait « aussi coupable ou presque
que son fils » et le soupçonnait de faire le commerce des
livres interdits.
L'ancien greffier s'abstint de séjourner
chez lui pendant quelque temps et n'y vint qu'une fois ou deux,
à la dérobée, pour se rendre compte de
l'étendue exacte des dommages faits par les visiteurs
importuns. Mais en octobre sa retraite fut découverte. Alors
il demanda à voir Du Monteil, à la condition qu'on ne
l'arrêtât point. Le fonctionnaire y consentit et le
huguenot reçut « à l'endroit du pasteur, son fils,
une telle mercuriale qu'il aurait voulu être à un autre
endroit ». On accusait le ministre « de faire plus de mal
dans le Vivarais que Calvin n'en avait fait en France, en Angleterre,
ni ailleurs, à cause des mariages ». Puis on
menaça le vieux père « d'une prison où il
serait resserré pour le reste de ses jours », et on
l'engagea « à promettre qu'il travaillerait de toutes ses
forces à faire sortir son fils du Royaume ».
Etienne Durand, pris de peur, eut un moment de
faiblesse bien excusable. Il écrivit à La
Devèze, le commandant militaire de la région, pour
tenter de se justifier. Puis il fit part à son enfant des
mesures qui se tramaient contre eux: « Ayez une fois compassion
de moi, concluait-il, considérez ma vieillesse et les chagrins
que je reçois, comme aussi prenez garde à vous, et suis
votre père, Etienne Durand. »
Etienne Durand
arrêté
Où était alors Marie
? Nous ne savons. Mais quelle ne dut pas être son
émotion quand, en février 1729, son père fut
cette fois bel et bien arrêté puis
transféré au château de Beauregard, en face de
Valence, en compagnie d'un religionnaire des environs de
Chomérac, coupable de s'être marié au
désert.
Anne Durand vivait toujours à Craux.
Elle n'allait plus y demeurer longtemps.
Que va faire son fils
?
Un drame se jouait dans la
conscience de son compagnon : le devoir du fils l'emporterait-il sur
celui du pasteur ? Quelles pouvaient être les dispositions
exactes du vieillard, et accepterait-il de sacrifier sa
liberté à la cause de Dieu ?
Une lettre
héroïque
A la fin, le jeune ministre prit
une décision héroïque. Il resta, mais non sans
écrire à La Devèze une lettre d'une
éloquente fermeté où les paroles sont celles
d'un juge plutôt que d'un suppliant :
« Monsieur, vous êtes commandant
pour le Roi, notre commun maître.
« Sous cette qualité, vous jetez un
homme en prison, non parce que vous le jugez criminel, mais parce
qu'il a un fils qui est regardé comme criminel, si l'on en
veut croire l'Eglise romaine. Supposons, pour un temps, que je sois
criminel, comme vous le croyez, - j'aurai peut-être, dans la
suite, occasion de me justifier et de faire connaître ce que je
suis, - me sera-t-il permis, Monsieur, de vous demander si le roi
vous ordonne de punir un père pour les prétendus crimes
de son fils ?...
« Quoi ! infliger des peines,
détenir en prison un pauvre vieillard, parce qu'il a un fils
ministre, un fils qui est chrétien, mais qui refuse d'admettre
les dogmes qu'il ne croit pas véritables, et laisser en repos
le père d'un Cartouche, le plus insigne des
scélérats ! Vit-on jamais une plus noire injustice ? Se
peut-il croire que cela se pratique dans les Etats d'un prince qui
fait sa plus grande gloire de porter le titre auguste de Très
Chrétien ? Un événement de cette nature
étonnera la postérité, et si je n'attendais pas
un effet de votre justice, je dirais hardiment qu'il a
été réservé pour faire la honte de notre
siècle, puisqu'on ne lit pas qu'il soit jamais arrivé
rien de semblable parmi les chrétiens. »
L'auteur examine ensuite les motifs qui ont
poussé La Devèze à mettre son père en
prison : « L'on m'assure qu'en détenant mon père,
vous croyez de m'obliger à sortir du royaume. Me
permettez-vous de vous dire, s'il vous plaît, que cette
prudence se trouvera inutile, par deux raisons que je veux avoir
l'honneur de vous communiquer. Voici la première : le
caractère duquel je suis revêtu ne me permet pas
d'abandonner le troupeau que le Seigneur m'a confié et du
salut duquel je dois rendre compte. Ce n'est pas ici te lieu de vous
faire envisager les raisons qui m'attachent à mon troupeau ;
il suffit de vous dire que je me croirais criminel devant Dieu, si,
pour garantir ma vie, j'abandonnais ceux à l'instruction
salutaire desquels je suis consacré... La seconde raison est
que la prudence même ne me le permet pas, en sorte que, quand
j'aurais formé le dessein de sortir, cela seul que vous avez
fait mettre mon père en prison m'empêcherait de
l'exécuter. Voici comme je raisonne : on en veut absolument
à ma vie : les démarches qu'on a faites et qu'on fait
actuellement ne me permettent pas d'en douter. On offre des sommes
considérables à mon délateur. Ne pouvant
réussir de ce côté-là, l'on prend une
autre voie, l'on jette mon père en prison et l'on fait courir
un bruit qu'on ne le sortira jamais de là que je ne sois sorti
du royaume. Mais, Monsieur, me croyez-vous si peu de jugement pour ne
pas prévoir que, tandis que mon père est en prison,
peut-être tous les passages sont munis de gardes avec mon
portrait (signalement) en main pour m'arrêter au cas que je
passe ?... Je vois le Rhône bordé d'une manière
que je serais bien imprudent si j'entreprenais de le passer. Aussi,
il ne faut pas attendre que je m'y hasarde...
Consécration
entière
« Si mon Sauveur veut
m'appeler à signer de mon sang son saint Evangile, sa
volonté soit faite, mais je sais qu'il nous commande la
prudence du serpent aussi bien que la simplicité de la
colombe, et qu'autant il est glorieux de mourir pour la
vérité, autant il est honteux d'être la victime
d'une témérité imprudente.
(Cliché du Dr. Derrier)
LE FORT DE
BRESCOU
« J'ose donc attendre de votre
équité, Monsieur, que vous laisserez libre celui qui
est injustement détenu captif, puisque vous apprenez son
innocence. Au moins, ne vous attendez pas de m'intimider en le
détenant. Je sais qu'il souffre pour une juste cause et que,
quand il serait conduit à la mort pour soutenir la sainte
religion, je n'aurais pas lieu de le prendre à honte ; au
contraire, je croirais devoir m'en glorifier. Mais je sais aussi que
vous ne devez pas oublier qu'il y a un Juge souverain, devant lequel
vous serez obligé de comparaître, aussi bien que nous,
et que toutes les absolutions, jubilés et indulgences dit
clergé romain ne seraient pas capables de vous justifier
devant ce Juge, aussi redoutable que juste, si vous faites souffrir
ce bon vieillard mal à propos, et si vous répandez son
sang innocent de propos délibéré. Or,, c'est
à vous d'y faire attention. Un homme qui approche de
quatre-vingts ans pourrait bien vous rester entre les mains, si vous
le traitez d'une manière trop rude. Ce n'est pas à cet
âge-là qu'un homme est en état de supporter les
horreurs de la prison... »
Etienne Durand au
Fort de Brescou.
Il les supporta cependant.
Après de nouveaux interrogatoires restés sans
résultats en raison de ses dénégations formelles
opposées au juge qui l'accusait de s'être fait le
complice de son fils, il fut dénoncé à
l'Intendant de Bernage qui jugea dangereux de le renvoyer chez lui,
« crainte qu'il tînt un commerce avec son fils, qui ne
pourrait être que de très mauvais effet pour la religion
dans le pays ». « Je crois donc, conclut l'Intendant, qu'il
est fort à propos de le faire enfermer pour le reste de ses
jours dans le fort de Brescou. »
On détenait dans cet îlot
basaltique, au large d'Agde, des prisonniers internés hors de
toute action régulière, par seule « raison
d'état ». De Bernage demanda une lettre de cachet
à Versailles, et ce fut l'unique procédure qui devait
retenir le vieux père en captivité pendant plus de
quatorze ans. Il fut conduit au fort par quatre fusiliers et un
sergent.
Marie Durand restait seule au
Bouchet-de-Pranles. Sa belle-soeur avait dû s'enfuir de Craux
et « prendre le désert », sous la menace d'une
dénonciation qu'elle jugeait très probable. Elle se
pliait donc aux fatigues d'une vie désormais errante, pour
éviter le pire. Ce fut dans ces conditions déplorables
qu'elle donna le jour, à St-Cierge-la-Serre le 15 août
1729, à son second enfant, une petite Anne, dont le nom
reviendra plus tard dans notre récit.
Pierre Durand
continue son ministère.
Le pasteur, en dépit des
tortures morales qu'entraînaient pour lui ces douloureux
événements, poursuivait sa tâche avec ardeur et
succès. Il était en courses perpétuelles
malgré le danger et, quand l'hiver fut revenu, les
intempéries. Son registre de baptêmes et de mariages, en
nous indiquant la résidence des parents ou des fiancés,
nous fixe avec une grande exactitude sur ses déplacements.
Suivons-le au cours de quelques-uns d'entre eux : dès le
début de l'année 1730 il passe vers Gruas, Pranles et
St-Fortunat. Puis il monte vers Chalençon,
St-Barthélémy-le-Meil et le plateau de Vernoux. Le 12
février, malgré le froid rigoureux qui sévit
là-haut à pareille époque, il est à
Desaignes ; le 21 à Chalençon, le 27 à Gluiras,
le 28 à St-Jean-Chambre. Le 29 mars il est à Pranles,
le 8 avril à Vernoux, et le 15 à
St-Barthélémy-le-Meil où il préside un
Synode provincial au cours duquel on donna à son nouvel
auxiliaire, le prédicant Fauriel, l'autorisation de se faire
consacrer « où il le voudra ».
Emprisonnement
à la Tour de Constance.
Un pareil effort se continuait
ailleurs, dans tout le Languedoc, avec les mêmes alternatives
de périls et de réels encouragements. Parfois la
répression était brutale. Au moment où nous
allons bientôt voir Marie Durand entrer à la Tour de
Constance, il faut noter que le 3 avril (1730) un jugement de la
Fare, commandant militaire en Bas-Languedoc, envoya 9 femmes à
Aigues-Mortes à la suite de la surprise d'une assemblée
présidée par le prédicant François Roux
au Mas des Crottes, près de Nimes.
(Cliché du Musée du
désert)
CARTE DU
VIVARAIS
Elles appartenaient à la petite
bourgeoisie, et leurs maris, nommés sur les
procès-verbaux d'arrestation, étaient tous des
commerçants ou des artisans de condition aisée. La
neuvième était dans un état de grossesse si
avancée qu'on lui permit de rester dans sa maison.
Après la naissance elle put s'échapper et s'enfuit
à Genève. Les autres étaient Suzanne Mauran, qui
accoucha d'un fils à la Tour, le 17 août ; Isabeau
François et Suzanne Peyre, deux soeurs dont les maris
étaient fabricant de bas et facturier de laine ; Olympe
Rigoulet ; Marguerite Chabanel, femme d'un marchand ; Isabeau Jullian
; Jacquette Blanc et Anne Sabourin, celle-ci jeune fille
encore.
Elles furent bientôt rejointes par Marion
Cannac, de Lacaune. Mais cette dernière était
emprisonnée pour « libertinage ». Elle
prononçait « d'horribles jurements et blasphèmes
» et les Huguenots ne la considérèrent jamais
comme l'une des leurs.
Dès la fin de l'année les
familles des captives nîmoises entreprirent diverses
démarches pour obtenir leur libération. Celles-ci
avaient envoyé déjà une supplique au marquis de
la Fare. Puis, le bruit ayant couru que le Gouvernement consentirait
à les relâcher moyennant le paiement d'une importante
rançon, on recueillit quelque argent à Nimes et dans
les Basses-Cévennes. Le ministre St-Florentin en fut averti et
voulut faire arrêter les audacieux collecteurs. Alors les
emmurées de la Tour tentèrent cette fois d'adresser un
placet au cardinal Fleury lui-même, pour implorer leur
élargissement, mais l'Intendant s'y opposa et le projet n'eut
aucune suite.
Le mariage de Marie
Durand
Au Bouchet-de-Pranles de nouveaux
événements étaient survenus depuis quelques
mois. Marie Durand, seule désormais et se voyant incapable de
gérer le bien familial, avait fondé un foyer.
C'était presque une enfant encore puisqu'elle était
née en 1715 ; elle avait 15 ans. Mais on se mariait souvent
à cet âge en Vivarais.
Des pièces diverses nous donnent sur la
réalité du fait d'irréfutables indications :
tout d'abord, l'analyse d'une lettre de Pierre Durand à
Antoine Court. Celui-ci, depuis quelques mois, s'était
réfugié à Lausanne d'où il pouvait
diriger à moindre péril le travail de ses
collègues restés sur le champ de bataille. En outre il
veillait plus attentivement sur la formation des élèves
que les églises persécutées envoyaient
maintenant s'instruire au « séminaire » ouvert
là-bas, dans le plus grand secret, par quelques amis de
l'étranger. Enfin il lui était beaucoup plus facile
d'intéresser les pouvoirs et les églises de Suisse au
sort de leurs coreligionnaires français « sous la Croix
».
Très méthodique, Court gardait
toute sa correspondance, et parfois même il prenait le double
des lettres qu'il expédiait lui-même. Ainsi nous a-t-il
conservé, en 117 gros recueils rassemblés aujourd'hui
à Genève, un nombre immense de pièces et de
documents sans lesquels on ne peut rien écrire sur cette
période héroïque. Ajoutons que le pasteur
exilé avait un goût très vif pour l'histoire et
qu'il se fit adresser nombre de mémoires et de relations
intéressant la vie de nos églises aux XVIe, XVIIe et
XVIIIe siècles.
Il nota donc, à la date du 31 mai 1730,
que « Durand soeur s'était mariée contre le
gré du ministre son frère ». La lettre dont il
résumait ainsi le contenu ne se retrouve malheureusement plus
dans ses recueils, mais l'indication n'en est pas moins
formelle.
Un heureux chercheur, M. L. Aurenche, a
retrouvé en outre en 1934 aux archives de Privas, au milieu
d'autres « insinuations » (inscriptions à
l'enregistrement), l'analyse du contrat de mariage établi le
26 avril 1730 « par devant M, Boursarié, notaire à
Pranles ». Ce dernier était un cousin d'Etienne Durand.
Après qu'il eût, conformément aux lois,
établi les « minutes » nécessaires, il alla
les faire enregistrer le 1er mai suivant. Nous recopions
l'acte
« Mariage
*« de Matthieu Serre, de St-Pierreville,
et Marie Durand, de Pranles.
« Les biens du fiancé : Sept cent
nonante neuf livres 900 sans augment.
« Par devant Me Boursarié, notaire
à Pranles, le 26 avril dernier.
« Controllé, rolle, reçu 8
livres. »
Pierre Durand
désapprouve le mariage de sa soeur.
Tout porte donc à croire que
la date du mariage doit être placée entre le 26 avril et
le 31 mai. Nous ignorons les raisons exactes qui portèrent
Pierre Durand à s'opposer à cette union, mais on peut
à bon droit supposer qu'il s'effrayait de la trop grande
différence d'âge qui séparait les deux conjoints
: Matthieu Serres en effet devait, sur une liste de prisonniers
établie en avril 1745, se donner 60 ans. En novembre 1748 une
lettre envoyée à Court par un ami n'en indiquait, il
est vrai, que 58, mais quoi qu'il en soit il en avait donc au moins
40 en 1730.
Qui présida la cérémonie?
Aucune mention d'un tel acte ne se retrouve dans les registres
pourtant si soigneusement établis du jeune pasteur ou de son
collègue le prédicant Fauriel Lassagne, qui
commençait lui aussi à « faire » des
mariages. Il faudrait donc admettre que l'un ou l'autre eût
béni le mariage sans en rien noter. Cette supposition
entièrement gratuite ne s'accorde guère avec ce que
nous savons des sentiments de Pierre Durand concernant les
décisions prises par sa soeur, et il faut penser avec M. Ch.
Bost que Serres et sa jeune femme se contentèrent, pour
légitimer leur cohabitation, du contrat qu'ils avaient fait
établir devant le notaire, comme ce fut le cas de très
nombreux ménages « religionnaires » au cours de
cette douloureuse époque.
Notons enfin qu'au moment de leur arrestation,
le 14 juillet 1730, et selon le procès-verbal envoyé
à Montpellier, les époux étaient au lit.
Un problème
moral
Mais, dira-t-on, la
prisonnière s'est maintes fois défendue de s'être
mariée, et d'autre part Etienne Durand et Matthieu Serres ont
obstinément maintenu la même affirmation.
« Le 19 septembre 1730, écrit M.
Ch. Bost, Etienne Durand écrit de Brescou à sa fille,
qui est à la Tour de Constance. Il lui dit : « Je vous
fis réponse sur celle que vous m'avez écrit du mois de
mars, pour aprover votre mariage », mais par deux fois, il lui
parle de son « fiancé », qui partage sa dure
captivité. Quant à Matthieu Serres, qui écrit en
même temps à celle qu'il appelle « ma très
chère mie », il désigne Etienne Durand comme son
« cher beau-père prétendu ».
« En ce qui concerne Marie Durand, on fait
observer que dans les listes de prisonnières qui nous ont
été conservées on ajoute parfois au nom d'une
femme (seul nom officiel de la captive), celui de son mari, et que
jamais il n'a été fait mention de Matthieu Serres
après Marie Durand. On note de plus que certaines de ces
listes indiquent « les raisons et sujets » de
l'emprisonnement des femmes et que jamais le nom de Marie Durand
n'est accompagné de la mention qu'on voit ailleurs : «
pour avoir fait bénir son mariage par un ministre ». Les
motifs de son arrestation sont simplement passés sous silence
ou exprimés tout autrement : « fut prise dans sa maison
» (liste de l'automne 1736) ;
« soeur d'un ministre
exécuté à Montpellier » (1741) ;
« pour avoir déféré
au ministère de P. Durand, martyr, son frère »
(fin 1745) ; « prise dans sa maison par rapport au
ministère de son frère » (1755) ; « pour le
ministère de son frère Durand » (1758). Une liste
de la fin de 1736 ou du début de 1737 est autrement nette:
elle nie formellement le mariage. « Tout le crime qu'on lui
impute, c'est d'avoir été la soeur de feu le ministre
Durand, et comme elle était fiancée avec Matthieu
Serres, on a prétendu faussement qu'ils avaient
été épousés par le même ministre,
frère de la fiancée. » La même phrase se
retrouve, relative à Serres, dans la liste des prisonniers de
Brescou, jointe à la liste des prisonnières
d'Aigues-Mortes, dans le même document. La liste de 1758 la dit
« fille ».
« Le mot « martyr » de la fin
1745 indique suffisamment (on pourrait fournir d'autres preuves), que
les listes de captives, quand elles sont explicites, ont
été dressées par les prisonnières ou
d'après les réponses qu'elles ont fournies
elles-mêmes. Les majors d'Aigues-Mortes, en effet, sur le livre
d'écrou (y avait-il même un livre d'écrou
à Aigues-Mortes ?) ne pouvaient trouver, quand il y avait eu
jugement, que la date de la sentence et le nom du juge, et quand il
n'y avait pas eu jugement (c'était le cas de Marie Durand),
mais simple lettre de cachet que la date de la lettre et le nom du
signataire. Concluons donc que tout ce qui nous est dit ici au sujet
de la prise de Marie Durand ne provient que d'elle-même et
constitue son propre témoignage.
« Une liste du 20 janvier 1741, que nous
n'avons pas citée... est tout à fait
caractéristique. En face du nom de Marie Durand, on a
écrit d'abord : « pour avoir épousé du
ministre », mais les mots : pour avoir épousé ont
été rayés par la même main et
remplacés par : « à cause du ministère de
son frère ». Ayant dit d'abord la vérité,
la captive a donc voulu qu'elle demeurât cachée.
« Il nous reste à nous demander
pourquoi Marie Durand, une fois recluse, a voulu que son mariage
restât enseveli dans l'oubli, et pourquoi son père et
son mari ont eu le même désir. Peut-être,
dès le début de leur captivité, ont-ils par
là pensé diminuer leur « crime » aux yeux des
Puissances, d'autant plus qu'ils pouvaient en conscience « nier
avoir épousé du ministre », puisque, - très
probablement, - aucun pasteur ne leur avait donné la
bénédiction nuptiale. »
Or. voudra bien ne pas oublier en effet que les
malheureux étaient arbitrairement détenus, hors de tout
jugement régulier, par simple lettre de cachet.Un chef
d'accusation précis, comme celui de s'être mariés
au désert, pouvait, pensons-nous, entraîner une action
judiciaire dont le premier effet, en cas de condamnation, eût
été de les déposséder de leurs biens dont
jusque-là ils restaient propriétaires.
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