MARIE DURAND Prisonnière à la Tour de Constance (1715-1768)
CHAPITRE
PREMIER
L'enfance (1715-1728)
Suite
Fuite de Pierre
Durand
Pierre Durand et Pierre Rouvier,
craignant qu'une dénonciation hélas trop vraisemblable
ne les exposât aux rigueurs des Puissances, gagnèrent la
Suisse après une course précipitée. Leur destin
venait, dans la nuit tragique, de se fixer pour toujours. Il leur
fallait désormais renoncer à la vie paisible
menée jusque-là dans une province retirée, et
choisir entre l'exil ou les dangers perpétuels que ne
manquerait pas d'entraîner leur retour en Vivarais.
Mais l'espérance était tenace au
coeur des deux religionnaires. La surprise du Navalet elle-même
ne parvint pas à la leur arracher. Quand Durand fut
arrivé à Lausanne, puis bientôt après
à Zurich, et Rouvier à Berne, l'un et l'autre
employés comme gens de maison et précepteurs en
même temps, ils tentèrent d'entreprendre aux
Académies des études qui devaient, selon leur
rêve, leur permettre de revenir en France comme pasteurs, quand
la liberté de conscience serait rétablie ! ...
Arrestations
-Jugements
Tandis qu'ils se mettaient ainsi au
travail avec vaillance, le subdélégué de
l'Intendant de Bernage poursuivait en Vivarais l'instruction
consécutive à l'affaire du 29 janvier. Sur une seconde
dénonciation du traître Souche il fit arrêter
plusieurs personnes accusées d'avoir pris part à
l'assemblée. On jugea deux cultivateurs, qui furent l'un et
l'autre condamnés aux galères pour le reste de leur
vie.
Claudine Gamonet, mère de Pierre et
Marie Durand, figurait maintenant au nombre des inculpés :
ordre fut donné de la conduire dans la citadelle de
Montpellier, en attendant son jugement.
Aucune pièce, là encore, ne
permet de retrouver trace des décisions qui suivirent ou de
supposer que le procès de la suspecte ait été
instruit. Nous n'aurons plus d'indications la concernant jusqu'en
1726, date à laquelle un acte notarié attesta qu'elle
était morte. Elle ne dut probablement pas survivre longtemps
à la dispersion de sa famille.
La maison du Bouchet-de-Pranles, où
s'était tenue l'Assemblée, devait être
détruite. Nous sommes enclin à penser que cette mesure
concernait la maison de Claudine Gamonet, plutôt que celle qui
subsiste aujourd'hui et où l'on peut voir les inscriptions
déjà mentionnées dans notre récit,
antérieures l'une et l'autre à ces
événements. En effet, beaucoup plus tard, Marie Durand
s'exprimait ainsi : « Que ma maison, qui est rasée, soit
totalement perdue. c'est pour la gloire de Dieu ; mais celle qui
résiste encore à l'hiver de la persécution,
qu'on puisse s'y mettre un peu à couvert. en état d'y
habiter avec quelqu'un, pour travailler mon bien ! »
Un autre acte de location des domaines ayant
appartenu à Claudine Gamonet fait également état
le 1er octobre 1767, « d'une maison composée de deux
membres (la maison actuelle, sans doute) et d'un chazal (une masure)
où se trouvent deux voûtes en partie ruinées et
quelques vestiges de bâtiment ».
Enfin, le livre de raison d'Etienne Durand
signale que « le Sieur Dumolard, subdélégué
de M. l'Intendant.... mit un détachement de 17 soldats au
Bouchet, en pure perte, pendant 21 jours, desquels j'en avais 7, et
lorsqu'ils délogèrent, ils démolirent ma maison
et se servirent (lisez : se saisirent) de mes bestiaux et meubles
».
Quelques mois s'écoulèrent. Sans
doute Etienne Durand ressentait-il douloureusement les coups si
imprévus qui venaient de compromettre à jamais la paix
de son foyer.
Pierre Rouvier rentre
en Vivarais
La date du retour de son fils en
Vivarais ne peut être déterminée avec certitude.
Son compagnon Rouvier avait voulu, dès le mois de septembre
1719, regagner ses montagnes natales. Une lettre de Jacques Roger lui
avait, en effet, laissé entrevoir la possibilité de se
mettre au service des Eglises « sous la Croix », sans avoir
mené à bien les études régulières
dont la difficulté déjà le décourageait.
Mais aux environs de Vernoux, il fut dénoncé et
arrêté. Après un procès au cours duquel il
rendit de sa foi le témoignage le plus héroïque,
il fut condamné aux galères à
perpétuité.
En 1727 il devint le beau-frère de son
ami Durand. Celui-ci dut prolonger davantage son séjour
à Zurich. Mais, en décembre 1720, Antoine Court se
rendit en Suisse pour y plaider la cause de nos Eglises
persécutées. Son voyage ne resta pas inaperçu,
et nous pouvons penser que si Durand s'était trouvé
là-bas à cette époque, il l'aurait appris et il
aurait rejoint le pasteur languedocien. Or rien de pareil
n'apparaît à la lecture des notes pourtant si
détaillées que nous a laissé ce dernier
concernant son labeur et ses compagnons d'oeuvre.
Pierre Durand rentre
aussi
D'autre part, aux termes d'une
lettre de Corteiz, le fils du greffier du Bouchet se joignit, le 22
mai 1721, aux délégués du Synode de Durfort
comme député « des annonciateurs de la parole de
Dieu qui sont en Vivarais ». Pour avoir été ainsi
désigné par eux, il fallait que, très jeune
encore, il eût conquis une notoriété certaine et
même qu'il se fût affirmé avec maîtrise.
Cela ne va pas sans impliquer une période d'activité
déjà longue, et nous croyons qu'on peut sans trop de
hardiesse placer son retour vers l'automne de 1720, à l'issue
d'une seconde année d'études, complète
celle-là et poursuivie comme précédemment au
« Collegium Carolinum », où l'on enseignait,
à Zurich, la théologie. Ce fut là qu'il apprit
les éléments de grec dont il devait user plus tard pour
la rédaction de son registre pastoral de baptêmes et de
mariages. Les brouillons, en effet, y sont écrits avec les
lettres et parfois même des mots entiers empruntés
à cette langue.
Revint-il à la maison paternelle ? Il le
nia devant ses juges, auxquels il affirma n'y être
repassé qu'une seule fois, en 1721, « pour se faire
habiller ». Cependant il pria parfois ses correspondants de lui
adresser là leurs missives, et cela laisse clairement voir
qu'il n'interrompit pas ses relations avec les siens. Toutefois sa
présence constituait pour eux un grave danger en les faisant
complices d'une activité interdite, et il dut espacer quelque
peu des visites désormais trop compromettantes.
Son travail auprès des
communautés protestantes de la province n'en était
qu'à son début, et ce fut beaucoup plus tard seulement
qu'il aboutit à des résultats effectifs. Aussi bien
voyons-nous la population se rattacher encore, à cette
époque, à l'église romaine. Son père
lui-même ne paraît pas s'être écarté
de cette ligne de conduite, et, le 9 janvier 1721, la petite Marie
fut la marraine de son cousin Joseph Astruc, présenté
aux fonts baptismaux de l'église de Pranles.
Déjà le greffier avait été le parrain de
Jean, frère aîné du nouveau
baptisé.
Quelques années
s'écoulèrent sur lesquelles nous ne possédons
aucun renseignement concernant la famille restée au
Bouchet.
Pierre Durand
à l'oeuvre
Mais Pierre redoublait
d'activité. Les unes après les autres les
communautés se réorganisaient. Les divers ouvriers de
ce réveil travaillaient dans l'accord le plus étroit.
En 1723 Corteiz quitta le Bas-Languedoc, et, sous la conduite de
l'humble prédicant Rouvière, né au hameau de
Blaizac, près d'Ajoux, il parcourut le Vivarais. L' «
ordre » fut restauré contre les entreprises des
prophètes, et ceux-ci se turent enfin presque tous. Hommes
d'âge et d'expérience, les deux missionnaires
apportèrent à leur jeune collègue une
collaboration décisive. Les paroisses furent «
rangées en églises, comme en Languedoc », et des
règlements stricts remis en vigueur. Des « anciens »
acceptèrent de remplir cette charge maintenant
rétablie. Des synodes étaient prévus à
des intervalles réguliers et s'ouvraient parfois aux
représentants venus des autres provinces. On en tint les
procès-verbaux avec méthode. Le registre nous en est
parvenu : 'conservé aux archives de la Voulte, il garde dans
ses pages vieillies le souvenir exact des préoccupations des
églises martyres. Il s'ouvre avec le compte rendu du premier
Synode de juin 1721, et s'arrête à la Révolution.
Nous y avons retrouvé nombre de rapports soigneusement
copiés par Durand lui-même, de son écriture fine
et appliquée. Notre héros avait été clerc
de notaire et il s'en souvenait.
Mais déjà Corteiz et ses
collègues jugeaient désirable « l'installation
régulière » de leur compagnon d'oeuvre « dans
la charge entière du ministère ». Il s'agissait
pour lui de gravir un échelon de plus de la hiérarchie
ecclésiastique. On n'oubliera pas en effet (lue, durant toute
la période du désert, le titre général de
prédicant impliquait en réalité trois fonctions
distinctes : celle du proposant, débutant qui s'essayait
à prêcher des sermons généralement appris
par coeur ; celle du prédicant proprement dit, qui
exerçait toutes les charges pastorales, instruction religieuse
et prédication comprises, à l'exclusion toutefois de
l'administration des sacrements confiée seulement à la
dernière catégorie, celle des pasteurs
consacrés.
Pierre Durand devait s'effrayer longtemps
devant le caractère de solennité particulière
attaché à la charge dont on voulait le revêtir.
Lui qui risquait sa vie chaque jour se jugeait indigne de cet «
entier ministère ». Pourtant ses compagnons lui
conseillaient tous d'accepter ce titre : l'autorité du jeune
homme s'était sans doute singulièrement affermie pour
qu'il recueillit ainsi, au travers des conseils des
vétérans, le magnifique hommage d'estime et de
reconnaissance dû à l'oeuvre qu'il poursuivait au sein
des églises vivaroises persécutées.
Il est
consacré
Il ne devait être
consacré cependant qu'en 1726, à l'issue du premier
Synode national, qu'il reçut dans sa province, aux environs de
Craux, les 16 et 17 mai.
Il se fiance
Mais un événement
capital était alors venu transformer sa vie personnelle :
apôtre infatigable, entièrement dévoué
à son travail difficile et périlleux, il n'en
était pas moins capable des sentiments les plus tendres et
nous le voyons annoncer, au Synode qui se tint le 11 novembre 1724,
ses fiançailles avec Anne Rouvier, de Craux. Celle-ci
était la soeur de Pierre Rouvier, galérien pour la foi
depuis 1719. Leur père était mort pendant le
séjour que le jeune homme avait fait en Suisse avant son
arrestation, et leur mère, Isabeau Sautel-Rouvier, née
à Majérouans, avait gardé la fortune importante
de l'ancien notaire royal. Elle était restée veuve avec
cinq enfants, deux fils et trois filles dont Anne était
l'aînée. La cadette devait épouser plus tard leur
voisin, le religionnaire Brunel. La plus jeune, Marie-Judith, avait
dix ans.
Les membres du Synode
délibérèrent gravement des visites trop
fréquentes pouvaient donner un prétexte aux calomnies
débitées contre les Nouveaux-Convertis. Or il convenait
d'éviter tout ce qui pouvait jeter le moindre discrédit
sur les choses « de la religion ». On souhaita donc que le
jeune prédicant « finît son mariage » sans
attendre. Mais comme on connaissait toute sa grande valeur morale et
la délicatesse de sa pensée et de ses actes, on
l'autorisa quand même à voir sa fiancée «
quand il le voudrait ». Avis contradictoires que le tact du
héros sut sans doute fort bien concilier.
En mars 1726 la jeune fille était au
Bouchet-de-Pranles. Elle avait 24 ans. Mais elle était, ainsi
qu'elle devait toujours le rester, de santé chancelante. Son
fiancé ne pouvait la voir que de loin en loin, au hasard de
ses courses incessantes et des rares moments de répit
laissés par la surveillance sévère dont il se
savait l'objet.
Mesures
sévères prises contre les protestants.
Car les sévices de
l'Intendant s'exerçaient dans tout le Languedoc et se
traduisaient par des poursuites et des arrestations
fréquentes. Le clergé voyait avec peine les populations
lui échapper. Il multipliait les démarches
auprès des pouvoirs, et il avait réussi en particulier
à leur arracher, depuis 1724, une terrible déclaration
qui renouvelait et résumait toutes les dispositions prises par
Louis XIV contre ses sujets protestants.
Cette année 1726 vit entre autres
rigueurs l'emprisonnement à la Tour de Constance, de Jacquette
Vigne, des environs d'Alès, qui devait être plus tard
l'une des compagnes de Marie Durand. Trois femmes de Valleraugues l'y
rejoignirent bientôt après, dont l'une, Marguerite
Angliviel, était encore là en 1737.
Des femmes
envoyées à la Tour de Constance.
Vers la fin de l'année, deux
femmes de Ste-Césaire, près de Nimes, entraient elles
aussi à la Tour, après un jugement de l'Intendant de
Bernage : l'une d'elles, Marie Frizol, ne devait sortir de son
sépulcre qu'en 1767 !
En 1728 ce devait être le tour de deux
prophétesses de St-Fortunat : Marie Vernes et Antoinette
Gonin. Celle-ci devait plus tard apostasier et retrouver par ce moyen
sa liberté.
Mariage de Pierre
Durand
Le 26 décembre 1726 l'acte
officiel des fiançailles de Pierre Durand fut
rédigé. Les jeunes gens n'attendaient plus pour
recevoir la bénédiction nuptiale que la venue de
Jacques Roger. Le nouveau pasteur lui devait sa vocation, et le
ministre dauphinois, au Synode national de 1726, l'avait
consacré. La cérémonie du mariage qu'il
présida également eut lieu, dans le plus grand secret,
le 10 mars 1727 à Craux. Désormais Anne Rouvier liait
son sort à celui d'un proscrit, décision
héroïque en ces temps troublés. Mais la foi de la
jeune femme était à la hauteur de ces
périls.
Une naissance
Le 24 août 1728 une petite
Jeanne naissait dans ce foyer si souvent désorganisé.
Nous croyons que sa mère était restée à
Craux, car si les lettres de son mari, qui nous ont été
gardées par Antoine Court, ne nous donnent aucune indication
à ce sujet, et pour cette époque, ce fut seulement
longtemps après qu'elles firent allusion à des
changements de résidence rendus nécessaires par des
poursuites de plus en plus serrées. On n'y songeait pas alors.
Le mariage avait eu lieu dans le mystère le plus complet, et
les habitants du petit hameau, tous protestants, en étaient
seuls informés.
Les épreuves définitives avaient
épargné jusque-là les hôtes de la vieille
maison du Bouchet. La clarté modeste du bonheur avait
même parfois brillé pour eux malgré les
circonstances redoutables. Il avait fallu sans doute faire le
sacrifice de la vie en commun, mais pour ces religionnaires
convaincus, la joie du moissonneur, les succès de leur
héroïque Pierre étaient la récompense de
ces dures semailles. Partout les églises reprenaient vie ;
partout la foi était assez fervente pour que l'on
acceptât le risque des amendes et de l'emprisonnement, et la
charge plus lourde encore, parce que plus constante, de l'absence
d'état civil. Celui-ci ne pouvait être établi
qu'au prix d'une apostasie, et de plus en plus on allait porter les
enfants « au désert », où ils étaient
baptisés, et où l'on cherchait aussi la
bénédiction nuptiale.
Mais l'orage terrible grondait. Le
résultat même de tant d'efforts allait le
précipiter. Déjà la tête du pasteur
était mise à prix. Le moment allait venir bientôt
des drames intérieurs et des atroces
séparations.
COUPES
UTILISÉES
POUR LES
SERVICES DE STE-CÈNE,
AU XVIIIe
SIECLE
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