MARIE DURAND Prisonnière à la Tour de Constance (1715-1768)
CHAPITRE PREMIER
L'enfance (1715-1728)
Elle naquit au hameau du Bouchet-de-Pranles,
dans l'actuel département de l'Ardèche, non loin de
Privas
Son
père
Son père était «
greffier consulaire » et remplissait à peu près
les fonctions du secrétaire de mairie de nos villages
d'aujourd'hui, à l'exception de la tenue des registres
d'état civil réservée aux prêtres dont les
procès-verbaux de « baptêmes, mariages et
mortuaires », figurant les cérémonies religieuses
qu'ils présidaient, tenaient lieu d'inscriptions de naissance,
de mariage et de décès.
L'époque
En l'absence de tout acte
concernant le baptême de l'enfant sur le registre curial de
Pranles, nous ignorons donc la date de sa naissance. Cependant les
déclarations diverses contenues dans les pièces
judiciaires ou les listes établies plus tard en faveur des
captives de la tour de Constance en fixent au moins l'année :
mil sept cent quinze. Louis XIV mourut à la fin de
l'été, et les rigueurs exercées contre les
protestants coupables de ne pas penser comme le Prince
s'atténuèrent quelque peu. On osa même
espérer que l'Edit de Révocation serait
rapporté. En divers lieux, les « Nouveaux Convertis
» s'enhardirent et renoncèrent à recourir au
clergé à l'occasion des événements
survenus dans leurs familles.
LA MAISON
NATALE
DE PIERRE ET
MARIE DURAND AU BOUCHET-DE-PRANLES
Nous pensons qu'il faut voir dans ces faits
l'explication du silence du registre. Il jetterait un jour
très net sur les dispositions religieuses régnant dans
la famille de la future héroïne d'Aigues-Mortes.
La famille
Etienne Durand, son chef,
était âgé de cinquante-huit ans. Il avait
épousé « demoiselle Claudine Gamonet », dont
il avait reçu quelque bien. Mais il possédait
lui-même une réelle aisance, car son père que
l'on voit apparaître au Bouchet vers le début du XVIIe
siècle était le gendre d'un riche propriétaire,
Henry du Cros. De ce mariage étaient nées, avec un
autre garçon, deux filles dont l'une, Madeleine, mourut sans
enfants et légua ses biens à son frère. L'autre
épousa Jean Vabre dont, elle eut une nombreuse descendance. Le
ménage résida au Bouchet, mais dans ses propres
domaines.
Le greffier nourrissait pour sa part de
très vifs sentiments de piété dont il faut voir
la preuve dans les inscriptions qu'il nous a laissées, et qui
datent des pires années suivant l'Edit de Révocation de
1685. Dans la pierre dure de sa maison cévenole, il grava,
« le 26 may 1694 », sur l'arc couronnant l'escalier
d'accès au vieux logis : « Miserere mei, Domine Deus
» (aie pitié de moi, Seigneur Dieu) ; puis, en 1696, sur
le fronton de l'immense cheminée qui orne aujourd'hui encore
la cuisine : « Loué soyt Dieu. »
Les épreuves
des églises viraroises
On était pourtant en plein
désarroi. Au XVIe siècle, la Réforme avait
connu, dans le Vivarais, un magnifique essor. Mais les
épreuves étaient vite venues. On se souvenait en
particulier de la destruction de Privas, petite ville
fortifiée laissée aux protestants par l'Edit de Nantes
en 1598, comme place de sûreté, et reprise en 1629 lors
des guerres de religion sous Richelieu, par Louis XIII en personne.
On rappelait aussi, et combien douloureusement, les orages plus
récents. Ceux-là, Etienne Durand ne manqua pas de les
noter sur son « livre de raison ». Saisi Plus tard lors
d'une perquisition,- en 1730, ce précieux cahier mentionne en
effet avec une surprenante exactitude les incidents dramatiques dont
nous allons parler maintenant avec quelque détail. Le greffier
s'était sans doute servi pour le composer de notes
gardées dans sa famille, car le récit commence avec les
événements de 1629 et nous y reconnaissons toujours la
même écriture.
Le vieux huguenot était encore un enfant
lorsque, en 1670, se firent sentir dans sa province les premiers
effets de la tyrannie du roi envers ses sujets protestants : le
marquis de Labret vint brûler le temple tout proche de Pranles.
Les mesures se succédèrent bientôt les unes les
autres, avec une sévérité froide et
méthodique. Le gouvernement s'exerçait à
appliquer « à la rigueur » les clauses de
l'édit donné par Henri IV en 1598, «
perpétuel et irrévocable ». Tout ce qui
n'était pas expressément accordé par les textes
était retiré ; et l'on parvenait avec un art perfide
à prêter à ceux-ci un sens nouveau qui eût
bien surpris leurs rédacteurs. Mais du moins la
persécution gardait une apparence de légalité.
Puis, comme le nombre de religionnaires chassés de leurs
emplois, tracassés jusque dans leur vie familiale, et
demeurant fidèles malgré tout restait en dépit
de fréquentes défections trop important encore au
gré du Roi, les pouvoirs en vinrent pour les réduire
à utiliser les dragonnades. Ce fut la terreur. En vain des
essais de résistance furent tentés ici et là.
Ils ne furent qu'isolés et sans lendemain. En peu de mois les
abjurations se multiplièrent. Le projet pacifique de Claude
Brousson qui voulait, en 1683, que l'on prêchât partout
et le même jour sur les ruines des temples, pour renseigner le
Roi sur les dispositions véritables des
réformés, n'aboutit point. Les derniers mois de 1685
furent marqués par une véritable débâcle
et, le 18 octobre, Louis XIV signa l'Edit de Révocation. Le
protestantisme n'avait plus, en France, droit à la vie.
La résistance
commence
Pourtant ce coup terrible qui
devait définitivement l'abattre marqua au contraire le
début d'une résistance cette fois effective, et qui,
après un siècle de lutte comportant les épisodes
les plus dramatiques et les plus torturantes épreuves, aboutit
à la liberté.
Dès 1686 d'obscurs «
prédicants », dont quelques-uns étaient d'anciens
« régents » (instituteurs) privés de leur
emploi par la fermeture des écoles protestantes,
s'essayèrent à célébrer ici et là,
en cachette, le culte interdit. Les plus sévères
mesures furent prises et ils durent s'exiler à leur tour,
rejoignant ceux de leurs coreligionnaires qui, au nombre de 500.000
peut-être, entre 1685 et 1760, artisans, commerçants ou
intellectuels, avaient pris ou devaient prendre le chemin du «
Refuge » et enrichir leurs nouvelles patries des ressources de
leurs techniques, de la force de leurs consciences et de l'ardeur de
leur foi.
Déjà l'Intendant Bâville
s'appliquait à catholiciser la province. Bien qu'il
n'eût pas approuvé la Révocation, il ne s'en
soumit pas moins aux ordres du Roi, qu'il fit exécuter avec
une rigueur froide et cruelle durant tout son proconsulat. Celui-ci,
commencé dès le lendemain des mesures prises en 1685,
se poursuivit pendant 33 ans et laissa de terribles souvenirs dans
tout le Languedoc protestant.
Le prophétisme
cévenol
Toutes ces circonstances, jointes
aux menaces de la guerre imminente qui allait mettre Louis XIV aux
prises avec la Ligue d'Augsbourg, contribuèrent à
éveiller chez les populations protestantes opprimées un
état spirituel étrange et maladif. Le «
prophétisme cévenol » apparut, avec ses
manifestations désordonnées et ses
phénomènes surprenants. Des jeunes gens et des jeunes
filles prononçaient en dormant, parfois en patois, des appels
à la repentance ou les prédictions les plus diverses.
Aussitôt le bruit s'en répandait et des foules venaient
contempler ce qu'elles interprétaient comme autant d'actions
du Saint-Esprit. Puis des assemblées considérables se
tinrent un peu partout. Il arrivait que les assistants saisis par les
transes se jetaient à terre et parlaient en langage
extatique.
L"Intendant lança ses troupes contre
ceux qu'il appelait les « phanatiques ». D'affreux
massacres eurent lieu, dont l'un non loin du Bouchet, au Serre de la
Pale, en 1689. Des arrestations furent effectuées. Même
les médecins de Montpellier ne savaient que conclure. Mais les
méthodes de Bâville ne se départaient pas pour
autant de leur sévérité. Le prophétisme
devint plus sombre encore ; puis la rage vint au coeur de ceux qui,
vingt années plus tôt, étaient de paisibles gens
assidus aux prêches de pasteurs instruits et calmes. La
révolte grondait.
Ces événements douloureux eurent
dans notre histoire protestante une importance considérable.
Beaucoup plus tard, jusque dans sa prison, Marie Durand devait encore
en éprouver les effets puisque plusieurs de ses compagnes
furent incarcérées comme prophétesses.
Que dut penser le greffier de tout cela ? Ses
notes se bornent à mentionner les faits sans y ajouter de
commentaires. Peut-être craignait-il qu'une saisie n'eût
fait de ceux-ci de redoutables pièces à conviction,
s'il leur avait donné plus d'importance et surtout s'il s'y
était raconté lui-même. Car il n'est guère
douteux qu'il n'ait ouvert volontiers son logis aux prophètes
qui parcouraient le pays. Il devait être pour ce motif
inquiété deux fois, en 1704 d'abord, puis en
1719.
Il faut ajouter cependant, pour être
juste, que le prophétisme paraît avoir été
la seule force qui durant ces sombres années put, en raison
même de son caractère extrême, soulever les masses
pour une action condamnée d'avance à l'échec. En
sorte qu'il fit ce que la prudente sagesse se refusait à
entreprendre et qu'il permit aux anciennes communautés de
maintenir une manière de culte public. Dans toutes les autres
provinces la piété ne s'exerçait plus que dans
le secret du foyer tandis qu'on s'assurait la sécurité
par une feinte obéissance aux règles de l'église
catholique. S'il n'y avait pas eu dans nos provinces
méridionales cette résistance
désordonnée, sans forme ni cohésion,
peut-être eût-il été difficile de la
continuer plus tard selon des lignes très nettes et des plans
définis. Toutefois, elle allait entraîner auparavant de
terribles conséquences.
L'insurrection
camisarde
En juillet 1702 l'insurrection
éclata. L'origine en fut l'assassinat, au Pont-de-Montvert, de
l'abbé du Caila, missionnaire et délateur au compte de
l'Intendant. La troupe que commandait le prophète Esprit
Séguier avait demandé la délivrance des
prisonniers enfermés dans les caves de la vieille maison, dont
le prêtre avait fait son quartier général. Un
coup de feu fut tiré d'une fenêtre, et l'assaut tout
aussitôt organisé.
Lorsque commença cette guerre atroce, le
petit Pierre Durand, frère aîné de Marie, avait
deux ans déjà. Par crainte des poursuites
inévitables on l'avait fait baptiser à l'église
de Pranles dès le surlendemain de sa naissance.
Les premières impressions de l'enfant
durent être celles de l'angoisse générale dans
laquelle on vivait alors. On commentait avec passion les nouvelles
parvenues du Languedoc, et fort exactes dans leur ensemble s'il faut
en juger d'après le résumé qu'Etienne Durand
nous en a laissé dans son livre de raison. Les troupes que
conduisaient maintenant des chefs d'une réelle valeur, dont
Rolland et Cavalier furent les principaux, infligèrent aux
forces royales de si graves échecs qu'on dut par deux fois en
changer le commandement, et les augmenter de très nombreux
renforts. Mais les héros « camisards » ne surent pas
assez coordonner leurs efforts et n'évitèrent point
à la longue de sanglantes surprises. A la fin, lassés,
privés de leurs ressources par la dévastation
systématique des villages cévenols, plusieurs
consentirent à traiter avec le Maréchal de Villars,
plus habile et plus souple que ses prédécesseurs. Les
autres furent bientôt surpris et périrent dans d'affreux
supplices tandis que les plus heureux parvenaient à
s'exiler.
Le Vivarais n'avait pas été
entièrement à l'abri de ces sanglantes secousses. L'
« inspiré » Jean-Pierre Dortial avait tenté
de soulever la région avec l'aide de quelques alliés.
Successivement, ils avaient atteint Gluiras, St-Maurice,
Chalençon, St-Fortunat, St-Jean-Chambre et finalement
St-Sauveur-de-Montagut. Partout des églises furent
incendiées et des prêtres massacrés. Mais le 23
février 1704 Dortial fut surpris par le brigadier Julien,
revenu sur les lieux : on enterra 135 cadavres. Puis le commandant
fit occuper et ruiner le hameau de Franchassis, non sans ordonner
qu'on en mît les habitants à mort pour s'être
rendus coupables d'avoir offert, la nuit précédente,
l'hospitalité aux « attroupés ». Ces
événements tragiques se déroulèrent
à 3 kilomètres à peine du
Bouchet-de-Pranles.
Etienne Durand
emprisonné pour la première
Des arrestations eurent lieu
quelque temps après, dont celle, nous l'avons
déjà dit, d'Etienne Durand lui-même. Il fut
incarcéré dans les prisons de Pont-St-Esprit, «
parce que », selon la lettre de Julien datée du 21 juin
1704, et qui relate ces faits, « il avait été
souvent prophétisé dans sa cave ». Le greffier,
qui fut sans doute bientôt libéré, ne crut pas
devoir noter dans son registre ses propres épreuves qui lui
paraissaient peu importantes au regard de la mort ou de la ruine
souffertes par ses voisins.
Le calme revint. Les difficultés
provoquées par la guerre de Succession d'Espagne et le
souvenir des horreurs de l'insurrection incitèrent les
pouvoirs à relâcher quelque peu leur surveillance. Les
plus courageux se hasardèrent à réunir de
nouveau des assemblées dont plusieurs furent assez nombreuses.
Des prédicateurs les présidaient en vertu d'une
vocation toute personnelle. La plupart étaient d'ailleurs des
prophètes ou des prophétesses, dont quelques-unes
gagnèrent bientôt une grande renommée.
La double
éducation
Cependant on affectait presque
partout la soumission aux ordres des autorités civiles et
religieuses. C'est ainsi que se poursuivait cette double vie qui fut
alors le fait de presque tous les foyers protestants
méridionaux. Les enfants se rendaient avec leurs parents aux
instructions, et suivaient les services divers de l'église. On
avait aussi recours au prêtre à l'occasion des
naissances et des mariages ; mais plus rarement, il est vrai, quand
il s'agissait des « mortuaires », le risque à courir
étant sans doute beaucoup moins grave que dans les deux
premiers cas.
En même temps l'instruction se
poursuivait ou se refaisait à l'ombre du foyer. On avait
gardé quelques livres, les psautiers tout d'abord avec les 150
psaumes qui constituaient les seuls cantiques de cette époque,
et les pages finales comportant les textes de la liturgie, la
confession de foi de La Rochelle, le catéchisme (de Calvin, le
plus souvent), et des prières à dire en diverses
circonstances. Puis quelques excellents volumes de sermons ou de
controverse. Au Bouchet-de-Pranles une perquisition permit de saisir,
en 1730, plusieurs de ces ouvrages : Les « Moyens pour parvenir
à la félicité », le « Combat
chrétien » de Du Moulin, un recueil de sermons de
Daillé, enfin. Il n'est pas douteux qu'Etienne Durand n'ait
utilisé ces livres pour l'éducation de ses enfants. Il
consentait en outre à recevoir des prédicateurs errants
; n'y avait-il pas dans les soubassements de la vieille maison une
« cache » toute prête pour eux, dont l'orifice,
maintenant fermé, était situé devant l'unique
fenêtre de la cuisine ? Le réduit lui-même se voit
aujourd'hui par une brèche pratiquée près de
l'étable aux moutons.
Naissance de
Marie
Marie naquit sur ces entrefaites.
Au même moment, un incident sans importance visible marquait la
vie du protestantisme languedocien. Un jeune prédicant,
Antoine Court, né en 1695 à Villeneuve-de-Berg, venait
de rassembler au hameau des Montèzes, près de
St-Hippolyte-du-Fort, quelques prédicants dont certains
étaient des « inspirés ». Il rendit à
la petite réunion le nom et les prérogatives d'un
synode. Celui-ci interdit aux femmes de prêcher et
décida de tenir l'Ecriture « comme seule règle de
foi ». Cet essai timide de retour à l'ordre était
le début d'un immense et périlleux labeur qui allait
sauver la réforme française en la rendant à ses
véritables traditions de discipline, de sobre mysticisme, et
d'attachement primordial à la Bible.
La
réorganisation des églises commence.
Bientôt Court se mit en
relations avec le prédicant Pierre Corteiz. Celui-ci,
né vers 1682 au hameau de Nojaret, près de Vialas, en
Lozère, avait été mêlé aux affaires
camisardes, puis il était revenu à de plus sages
opinions. Mais il s'était réfugié durant 2
années en Suisse, et là il avait pu suivre l'action
d'églises fortement organisées. Moins bien doué
que Court il mit toute sa conscience à bien exécuter ce
que son jeune ami concevait. Ils installèrent des «
anciens » dans les églises locales et leur
donnèrent des règlements très stricts ; puis ils
éliminèrent peu à peu les prophètes et
les prophétesses. En 1718, Corteiz alla se faire donner
à Zurich la consécration pastorale qu'il conféra
dès son retour à son compagnon d'oeuvre. Le peuple
huguenot reprit confiance. Il délaissa toujours davantage
l'église catholique et reprit le chemin des assemblées.
Celles-ci, d'abord peu nombreuses, en vinrent à grouper assez
vite des auditoires très considérables. Cette
restauration du protestantisme s'accomplissait sans violences et sans
révolte, mais elle n'en était que plus assurée
du succès. Avec le Languedoc, le Dauphiné se
réveillait lui aussi sous l'énergique impulsion du
pasteur Jacques Roger.
Pierre Durand se met
à l'oeuvre
Pierre Durand s'était
déjà mis en relations avec celui-ci. Un très
long mémoire de Daniel Vouland nous montre le jeune homme
passant le Rhône dès la fin de 1716, pour aller le
trouver en Dauphiné. Peut-être une vocation
s'éveillait-elle déjà dans l'âme de
Pierre. Il était alors commis chez un notaire de Privas,
après avoir étudié « la pratique » en
quelque école de cette petite ville.
On ne peut guère admettre que dès
cette époque il ait apporté une aide très
appréciable aux ministres réguliers, et moins encore
qu'il ait eu, ainsi qu'on le lui a prêté, le dessein de
ramener les églises à l'ordre. Mais il était un
jeune garçon fort bien disposé, acceptant de se faire
à l'occasion le complice des prophètes et des
prophétesses qui couraient le pays. Nous en verrons la preuve
dans l'événement dramatique qui vint en 1719
bouleverser à tout jamais son foyer du
Bouchet-de-Pranles.
Une
assemblée
A peu de distance du hameau, dans
les escarpements aux lignes austères si
caractéristiques de ces régions, le promeneur peut
trouver un petit ravin très étroit et très
profond, débouchant dans une vallée plus
évasée. Il était et il reste connu de nos jours
sous le nom de « Combe du Navalet ». On s'y réunit
dans la nuit du 22 au 23 janvier, et l'on y tint une assemblée
prophétique clandestine.
Puis, une semaine après, tandis que la
messe paroissiale éloignait du Bouchet certains habitants
malintentionnés, Etienne Durand groupa chez lui, sans qu'il
soit possible de dire s'il s'agissait de sa propre maison on, comme
nous le verrons, d'une autre toute proche appartenant à sa
femme, une vingtaine de personnes auxquelles Pierre Rouvier, le fils
d'un notaire royal de Craux et l'ami de Pierre Durand, fit la lecture
tandis que Pierre lui-même prêcha.
PAYSAGE DU
VIVARAIS
PRÈS
DE LA COMBE DU NAVALET
On convint ensuite de tenir une autre
assemblée le soir, toujours à la Combe, dont
l'escarpement et la situation retirée faisaient un lieu de
prédilection pour de tels « exercices ». Dans la
journée, les deux jeunes gens parcoururent les environs qu'ils
connaissent parfaitement, afin d'inviter le plus grand nombre
possible de religionnaires à la réunion.
La surprise
Mais ils ne se doutaient point,
tandis qu'ils erraient ainsi dans ces âpres montagnes
ardéchoises, qu'un de ceux qui avaient assisté au culte
du matin se rendait à Vernoux pour les trahir et que la
soirée passée dans la vieille maison du
Bouchet-de-Pranles devait être la dernière avant les
séparations définitives. Marie, âgée de
quatre ans à peine, était-elle alors avec ses
aînés ? Quand le moment fut venu, on se dirigea vers la
Combe. Hélas ! les deux compagnies du Régiment
Royal-Comtois étaient en route, elles aussi, venant de Privas
; et lorsque vers minuit elles arrivèrent sur les lieux ce fut
au ravin une affreuse confusion marquée par les cris des
femmes et des enfants fous de terreur, et les détonations des
coups de fusil tirés dans la nuit par les soldats. La plupart
des fuyards purent, grâce à l'épaisse
obscurité, échapper aux poursuites, mais cependant
trois jeunes filles furent rejointes. Nulle pièce ne subsiste
malheureusement, qui nous fixe sur les mesures prises plus tard
contre elles.
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