L'ENNEMI DE LA FAMILLE
II
L'ORIENT
ANTIQUE (1)
L'Orient nous fournit plus de
sentiments élevés, doux et tendres,
émanations, on le dirait, de la famille primitive,
que nous en trouverons dans la civilisation grecque ou dans
le monde romain.
Toutefois, ici comme là,
malgré d'incontestables différences,
l'individu sans lequel jamais vous n'obtiendrez la famille a
été mortellement atteint.
Interrogez la Chine, la vieille
Chine; demandez-lui ce qu'elle a fait de l'individu;
cherchez ce qu'il en reste après que Confucius et
Bouddha l'ont soumis à l'alambic de leurs
philosophies!
S'affranchir de l'accidentel : de
tout ce qui est mouvement, existence; cesser d'être
personnel, d'être soi, et point un autre;
éteindre toutes les affections, tuer l'homme;
voilà l'incessant travail que proposent ces sages
à l'esprit humain. L'extinction finale en marque le
but; on y marche par une méditation qui s'immobilise
de plus en plus dans le vide, jusqu'à ce qu'elle
arrive à la perfection, c'est-à-dire au
néant.
Ce qui n'empêche pas le
pieux Rohisattva d'épouser quatre-vingt-quatre mille
femmes et d'avoir mille fils. - Nous sommes un peu loin,
convenez-en, de la famille telle que nous la montrait
Éden.
En revanche, le pays se couvre de
monastères; on vend les enfants, on expose les
nouveau-nés, on noie les filles. Les simples croyants
se contentent d'une femme, cependant la polygamie est
autorisée, pratiquée; et si la
Piété filiale reste debout an milieu des
ruines, la froideur glaciale du juste milieu - cette idole
de l'esprit chinois - en règle si bien les
élans, organise si correctement les relations du fils
avec le père, apporte tant de rigoureuse exactitude
aux manifestations du respect et de l'amour, tout l'homme,
en un mot, est si parfaitement machinisé, que parmi
ces rouages qui vont, qui tournent, qui ont les apparences
de la vie, on se demande où bat le coeur? Le coeur!
il ne bat plus. C'est le dernier mot de l'idéal
chinois.
L'idéal indou vaudra-t-il
mieux?
Dans cet immense, pays aux vagues
effluves, aux molles rêveries, l'effacement
béat, l'abstention absolue dans l'éternelle
contemplation forment toujours l'essence même de la
sainteté. Le point culminant, radieux, le dernier
terme du céleste bonheur, c'est toujours
l'anéantissement de l'individu.
Ici même, l'individu
rencontre deux ennemis nouveaux : la caste et la
métempsycose.
La caste lui fait perdre sa
liberté, elle lui enlève la
détermination de sa carrière, elle s'oppose au
choix de ses relations, elle lui soustrait la
destinée de ses enfants, elle ferme, car elle fixe
irrévocablement son avenir; l'individu ficelé,
muré dans sa caste, ne se meut plus, ne veut plus, ne
décide plus; il roule sur un plan fatalement
incliné vers la métempsycose, qui le prend
à son tour, et qui achève d'étouffer
son dernier souffle en lui arrachant l'identité.
Ainsi cet objet, naguère un homme, passant à
travers la foule des transformations successives,
inconscientes, interminables, qui le débarrassent
radicalement de ce qui fuit lui, arrive au bonheur
souverain, à la perte finale dans le grand
tout.
Étonnez-vous après
cela que la famille soit mortellement blessée, ou ne
soit plus!
Étonnez-vous de trouver,
dans les lois de Manou, et l'autorisation de la polygamie -
Manou permet quatre épouses - et le mépris des
femmes : « Il est dans le caractère du sexe
féminin de chercher a corrompre l'homme ici-bas.
»
Étonnez-vous si les vices
de l'homme, par compensation, rencontrent cette lâche
indulgence que leur ont toujours réservée les
civilisations étrangères au respect du
sanctuaire intérieur.
Des marchés hideux sont
conclus sous le toit conjugal; les femmes, réduites
presque à l'état d'esclaves, dont plus ni
intelligence, ni coeur, ni responsabilité; on marie
les filles à huit ans; le droit d'aînesse
opprime les frères cadets,. écrase les soeurs;
et Manou porte le coup suprême à la famille en
abattant l'autorité du père, en faisant du
Gourou, du directeur, la première des affections, le
vrai chef de l'âme, celui qui, gouvernant la
conscience et réglant les devoirs, mène
tout.
Voici l'ordre établi par le
législateur
Le Gourou;
Le père et la
mère
Le frère
aîné.
Quant à l'épouse, il
n'en est pas même question.
La légende de Krichna, dans des
temps beaucoup plus modernes, met sous nos regards une
série d'aventures amoureuses qui nous édifient
très-peu. Nous ne sommes guère plus
émus, je l'avoue, par l'hécatombe des seize
mille huit cents femmes, ses épouses, qui se
brûlèrent sur son bûcher.
Zoroastre, le philosophe persan,
laisse la polygamie dans l'ombre. Mais le dualisme, essence
même de sa religion, suffit pour attaquer le mariage
et pour le ruiner.
Le dualisme, cette assimilation de
la matière au mal, considère le mariage comme
un état inférieur. Les Gnostiques, venus
d'Orient, ont tous hardiment posé le principe et
tiré la conclusion.
N'y a-t-il point de Gnostiques
chez-nous? La confusion des idées de matière
et de mal, confusion qui nous débarrasse de la
responsabilité du péché et nous
délivre du devoir de le combattre, ne
règne-t-elle pas dans plus d'un esprit? L'Eglise
romaine tout entière avec ses grands saints
n'a-t-elle. pas fléchi de ce
côté-là? C'est, il me semble, ce que
démontre jusqu'à l'évidence le plus
simple regard jeté sur l'histoire, sur le
catholicisme et sur nous.
Le reste de l'Asie, dans sa partie
occidentale, Carthage, la splendide africaine, pratiquaient
à l'envi des cultes infâmes dont je ne veux pas
même indiquer les traits essentiels.
Nommer Moloc et Astarté,
c'est assez dire sous quelle pourriture s'émiettait
l'individu, dans quelle boue sombrait la famille, toujours
étouffée par la corruption, car toujours et
partout, ce qui dégrade l'homme le fait
périr...
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