FELIX NEFF l'Apôtre des Hautes-Alpes
Lettre à quatre
Proposants (1)
élèves de César
Malan.
La véritable charité. - La
douleur et l'indignation sont légitimes en face du mal et de
l'erreur. - Il ne faut pas plus tolérer l'ennemi domestique
que l'étranger.
Genève, 25 avril
1828.
« MESSIEURS,
« En relisant la copie de ma
dernière lettre - remise par vos soins à quelques-uns
de mes amis - j'ai été surpris de constater combien, en
employant un style trop satirique, j'étais demeuré
au-dessous de l'importance du sujet et de la force des choses que
j'avais à vous dire. Je crois donc devoir aujourd'hui, vous
les répéter avec plus de gravité et dans un
moment où on ne pourra pas supposer que je manque de calme et
de réflexion. Je dis répéter, car il n'y a
malheureusement rien que de très vrai dans toute ma lettre, et
je suis aussi loin de retrancher ce que j'ai pu vous écrire,
que de retrancher les principes contenus dans la méditation
(2) que vous n'avez pas rougi d'attaquer
; d'ailleurs, vous ne méritez pas d'être traités
avec moins de sévérité, et quand j'aurais eu
tort de vous parler sur ce ton, ce ne serait certes pas vous qui
auriez le droit de vous en plaindre.
« Le mal, suivant la nature et les
dispositions de notre esprit, excite en nous la douleur,
l'indignation ou l'esprit de satire ; ce dernier paraît
appartenir plus particulièrement au vieil homme, et, bien
qu'on en trouve quelques traces dans plusieurs passages des Ecritures
et qu'il puisse paraître très excusable dans bien des
occasions, il convient peu à un chrétien; et pour mon
compte, je ne crains pas de le désavouer autant de fois que je
puis m'y laisser aller. La douleur provoquée par la vue du mal
est, au contraire, un sentiment éminemment chrétien ;
c'est celui qui devrait dominer en nous toutes les fois que nous
portons nos regards sur les maux qui règnent dans le monde, et
surtout sur les plaies de la fille de Sion. Bien que d'avoir dit cela
m'ait attiré, de votre part, d'amers reproches et
d'insultantes railleries (héraclite, trapiste...), je ne
crains pas de vous avouer, de nouveau, que je suis bien souvent
attristé de tout le mal que je ne puis m'empêcher de
voir en vous (collectivement), et surtout de celui que vous faites et
que vous ferez encore, si Dieu ne vous montre une meilleure voie ;
c'est dans cet esprit qu'une grande partie de ma lettre a
été écrite, en particulier ce qui vous concerne
vous, messieurs les Proposants ; c'est dans ces sentiments que je
vous dis : « Il est triste de voir des jeunes gens de quelque
espérance ... 1 vous faites là, mes amis, un triste
apprentissage..., je me demande à quoi vous serez bons ?... et
ailleurs : Oh Jésus, est-ce là ton Eglise !
»
« Quand le mal devient trop grand, et
surtout quand il est fait avec ostentation, et qu'au lieu de s'en
repentir on le justifie avec impudence, la douleur n'y suffit plus et
fait place à l'indignation. Ce sentiment, très
légitime en lui-même, peut sans doute devenir un
péché s'il dégénère en violence,
car la colère de l'homme n'accomplit pas la justice de Dieu ;
mais je suis si loin de regarder l'indignation comme un
péché que, quand je sens diminuer en moi celle que
j'éprouve à la vue de certaines choses, je m'en humilie
devant Dieu comme d'une grande infidélité. Le nombre de
ceux qui pèchent en ne s'indignant pas est bien plus grand que
le nombre de ceux qui pèchent en s'indignant trop ! Or, si
l'indignation est un sentiment naturel et légitime, pouvait-il
être excité plus justement et plus vivement qu'il ne l'a
été par votre démarche ?
Depuis plusieurs années, mon coeur est
affligé de la marche d'un homme qui, par sa vanité et
son ambition, ainsi que par la raideur et l'exclusivisme de ses
principes est, au dehors, une occasion de scandale en faisant clamer
la voix de la vérité, tandis qu'au dedans il asservit
ou déchire l'Eglise de Dieu et mutile ou corrompt la sainte
Doctrine de l'Evangile. Je vois tous ces maux prêts à se
centupler par la fondation d'un séminaire dans les principes
de cet homme et sous sa direction ; je m'étonne de la
tiédeur des chrétiens qui ne protestent pas hautement
de tous côtés contre un tel état de chose, pour
moi, je songe à le faire franchement..., et c'est dans ce
moment même qu'il faut que je voie un écrit tout simple
et dont tous les lecteurs sont édifiés, attaqué
et interdit du haut de la chaire par ce même homme ; et il faut
encore qu'à ce sujet je reçoive de ses écoliers
une lettre dans laquelle, au milieu des accusations les plus
absurdes, les plus outrées, et des chicanes les plus subtiles,
je trouve une dégoûtante profession de mondanité
; où la doctrine et l'exemple de Jésus sont couverts de
ridicule, et où l'on pousse le délire jusqu'à me
sommer de rétracter, comme erronés,
anti-évangéliques et dangereux, les principes les plus
purs et les plus chrétiens ! ! ! Ah ! certes, c'était
combler la mesure, c'était bander l'arc jusqu'à le
rompre ; si vous étiez moins aveugles, loin d'oser vous
plaindre de la sévérité de ma réponse,
vous béniriez le Seigneur de ce qu'il n'est rien arrivé
de pire !... Il faudrait qu'un chrétien eut le sens bien
étrange pour être plus scandalisé de ma lettre
que de la vôtre.
« Si M. Malan est maltraité dans ma
réponse, c'est que je suis bien convaincu qu'il n'est point
étranger à tout ceci et que d'ailleurs, comme je vous
l'ai dit, il est responsable des fruits que portent son exemple et
ses principes. Sans doute, j'aurais pu lui adresser des reproches
beaucoup plus graves que la plupart de ceux que j'ai choisis, ou
plutôt trouvés sous ma main. Je sais bien aussi que si
je présentais un tel tableau de M. Malan à des
personnes qui n'auraient jamais entendu parler de lui, ce ne serait
pas en donner une idée juste, parce que le portrait est fort
incomplet, dans ce cas je devrais, comme je l'ai toujours fait,
reconnaître le bien que M. Malan a fait dans un temps, et tout
ce qu'il y a de bien en lui, malgré son état actuel
d'égarement et de chute, mais je n'ai pas cru devoir prendre
cette précaution avec vous ; on n'est que trop porté,
autour de lui, à l'admirer et à l'approuver en tout et
par tout, et je ne crains pas de dire que ceux qui l'encensent aussi
bien que ceux qui le supportent trop sont ses vrais ennemis, et qu'il
serait fort à désirer pour lui-même que chacun le
traitât comme moi jusqu'à ce qu'il eût ouvert les
yeux. Au reste, je n'ai rien dit de lui qui ne soit évident et
que je ne sois prêt à répéter, s'il le
faut dans des termes différents ; il est certain que les dons
qui lui ont donné le plus d'éclat sont, en
général, purement naturels et même très
superficiels, l'ascendant qu'il exerce sur plusieurs personnes est
plus charnel que spirituel, il y a beaucoup de prestige et d'illusion
dans l'impression qu'il produit. Il est incontestable qu'une fois ce
charme détruit on est confus de ce qu'on a
éprouvé, et peut-être de ce que l'on a dit et
fait ; un grand nombre de personnes en a fait l'expérience :
les témoins ne me manqueraient pas si je devais en
produire.
« On a peut-être été
surpris de ma phrase au sujet du monopole de librairie: je n'ai, ni
dit, ni voulu dire, qu'il le fît, mais seulement qu'il s'en
donnait l'air. Certainement, un homme qui lance des anathèmes
contre tous les ouvrages religieux qui existent ou qui paraissent, et
qui ne cesse d'en publier lui-même, donne largement lieu
à un semblable soupçon ; et si on donne d'autres
raisons de sa conduite, elles ne sont pas beaucoup plus à sa
louange. En ce qui vous concerne, je ne crois pas vous avoir rien dit
qui ne soit très juste et très mérité ;
si je vous ai reproché en particulier d'affecter dans la
discussion le ton et la manière des séminaristes
catholiques romains, c'est qu'en effet tout ce que je vous ai
écrit là-dessus pourrait vous être fort utile si
vous saviez en profiter. Quant à votre lettre, sans parler de
son contenu, la grossièreté avec laquelle vous la
terminez ne méritait pas, de ma part, beaucoup
d'égard.
« Je n'ignore pas que si ma conscience
pouvait le permettre, il me serait plus avantageux de tout souffrir
en silence, même de votre part, mais je dois aux
intérêts du Règne de Dieu, je vous dois à
vous-même de ne pas souffrir le ton sur lequel vous
débutez. Certes, du train où vous parlez, où
iriez-vous si vous ne trouviez point de résistance ?... Vous
n'en rencontrez malheureusement pas partout OÙ vous devriez en
rencontrer ; j'espère au moins qu'aussi longtemps que vous
suivez cette malheureuse voie et qu'il me restera un souffle de vie,
je vous serai comme une muraille d'acier sur votre chemin.
« Croyez, Messieurs, qu'il me serait bien
plus doux de vous tenir un autre langage et de manifester d'une autre
manière l'affection sincère que j'ai pour vous tous et
pour tous ceux qui pèchent, en partie au moins, par
aveuglement et par ignorance. Croyez qu'il m'est bien pénible
d'avoir à lutter contre ceux avec lesquels j'espérais
combattre comme compagnon d'oeuvre, mais je ne dois pas plus
tolérer l'ennemi domestique que l'étranger, et il ne
dépend pas de moi d'avoir la paix avec vous tous.
« Puisse le Seigneur nous la donner
bientôt pour sa gloire, pour l'édification des
âmes et pour notre propre joie. Amen.
« Votre dévoué serviteur
pour l'amour de Jésus-Christ. »
.
Deux lettres à un
étudiant en théologie.
(3)
Ne pas s'éloigner de la
simplicité et de la fermeté de la foi. - « Si ce
que le vous ai enseigné n'est pas l"Evangile, il n'y a point
d'Evangile. » - La Bible est-elle la parole de Dieu ?
Genève, le 25 mai
1828.
« MON CHER F...,
« Après les affligeantes lettres
que M. Dumont a reçues de vous, je ne croyais pas devoir
rompre le premier le silence que vous avez cru garder avec moi...
mais sentant mon corps s'affaiblir de jour en jour et ayant tout lieu
de croire qu'il ne me reste que peu de temps à passer ici-bas,
je dois, avant que ma main soit glacée par la mort, vous
adresser un dernier avertissement et vous dire ce que
j'éprouve à votre égard.
« Il est bien pénible sans doute de
se voir à trente ans usé et flétri comme un
pauvre vieillard. Cependant, Dieu sait que je suis loin de regretter
la santé et les forces que j'ai perdues à son service
et que je puis me réjouir de toutes les fatigues et de toutes
les privations qui ont abrégé mon existence dans la
certitude que mes travaux n'ont pas été sans fruits et
que plusieurs âmes ont été par ce moyen
liées au faisceau des vivants... Mais fallait-il, ô mon
Dieu ! qu'un de ceux pour qui j'ai usé ma vie, un de ceux qui
me donnaient le plus de joie, sur qui je fondais le plus
d'espérances, celui que j'aimais le plus de tous les chers
enfants que tu m'as donnés... fallait-il que celui-là
même plongeât dans mon coeur un dard empoisonné et
remplît d'amertume la coupe de mes derniers jours !...
« 0 F... ! plût à Dieu que
vous fussiez encore un berger des Alpes et que votre coeur
appartînt encore à Jésus !
« 0 mon cher ami, au nom de l'affection
que vous m'avez longtemps témoignée, au nom des heureux
jours que nous avons passés ensemble au milieu des rochers et
des glaces et sous l'humble toit des alpins, lisez ces lignes de la
main défaillante de celui que vous appelâtes votre
père et qui s'appelle encore votre ami ; votre meilleur ami !
...
« Mes forces ne me permettent pas de vous
faire de longs raisonnements, d'ailleurs quels raisonnements
pourrait-on employer pour éclairer un esprit qui a
laissé s'obscurcir pour lui la lumière divine ?...
à quoi pourrait servir la lueur d'une faible lampe à
celui qui a bronché et qui tâtonne en plein midi,
après avoir été réveillé et
réjoui des doux rayons de l'Orient d'en-haut ? Je n'ai, mon
cher ami, qu'un seul mot à vous dire. Je ne suis pas un homme
à préjugés. Je crois être, sans employer
peut-être le jargon prétentieux de l'école, aussi
philosophe que ceux qui y entrent ; je n'ai pas toujours cru à
la révélation, et à présent encore je
puis, et trop facilement peut-être,me placer en dehors de
l'Evangile pour l'examiner. Or, ce dont je suis de jour en jour plus
convaincu : ce qu'on ne peut nier sans manifester le plus stupide
aveuglement ou la plus insigne mauvaise foi, c'est que Si CE QUE JE
VOUS AI ENSEIGNÉ N'EST PAS L'EVANGILE, IL N'Y A POINT
D'EVANGILE.... Jésus-Christ est un imposteur et les
chrétiens de toute espèce de misérables dupes...
Nous n'avons aucune lumière, aucune vérité....
nous n'avons aucune raison d'attendre une vie à venir.... nous
sommes encore sans espérance et sans Dieu au monde..., il ne
reste plus alors qu'à dire avec l'Epicurien : mangeons et
buvons car demain nous mourrons : Alors le saint ministère
n'est plus qu'une misérable jonglerie et le
prédicateur, quel qu'il soit, n'est plus qu'un fanatique ou un
méprisable tartufe, le dernier, le plus vil des êtres
!...
Serait-ce là, ô F..., la
carrière que vous vous proposez de suivre ? et après
avoir eu la douleur de vous voir faire naufrage quant à la foi
contre les brisants d'une science faussement ainsi nommée,
aurai-je celle encore plus grande de vous voir jouer ce rôle
hypocrite, prêchant pour de l'argent et un vain titre, une
religion de pure convenance sociale, une doctrine sans fondement et
à laquelle en conscience vous-même ne pouvez croire?
Faudra-t-il que je vous voie, couvert d'une peau de brebis, ravager,
en vrai loup ravissant, les troupeaux de Jésus-Christ et
tourner lâchement contre vos bienfaiteurs les armes qu'ils vous
ont mises en mains pour la défense de l'Evangile ?... Mais
non, je ne le verrai pas... mes yeux seront fermés à la
lumière de notre faible soleil et le voile épais de la
mort me cachera les tristes scènes de ce monde... Mais
peut-être aussi le Seigneur notre Dieu aura-t-il compassion de
vous et se souviendra-t-il de mes ardentes prières... Le Dieu
de sainteté qui prépare mon âme pour le royaume
où rien d'impur ne doit entrer, trouve bon de crucifier en moi
tout ce qui appartient au vieil homme... Je me complaisais dans la
force et l'activité de ma jeunesse et maintenant ma vigueur se
change en sécheresse d'été, ce corps robuste se
consume lentement et refuse de répondre à
l'activité de l'esprit qui l'anime encore... Je me complaisais
aussi dans les bénédictions que le Seigneur avait
daigné répandre sur mon ministère et j'y trouvai
une compensation trop charnelle de mes fatigues et de ma souffrance,
et maintenant Dieu permet que le souffle empoisonnant de
l'incrédulité et de l'orgueil ait fané comme en
un matin la plus brillante fleur de ce champ pour lequel j'avais tant
travaillé ! ... 0 Seigneur, que ta volonté soit faite !
Frappe, humilie ton indigne serviteur, mais épargne, ô
mon Dieu, ces âmes immortelles que tu as rachetées
à si grand prix !
« Oh ! si je pouvais espérer
qu'après m'avoir humilié par votre déplorable
chute, notre Dieu daignera, quand je ne serai plus, quand je ne
pourrai plus m'en enorgueillir, vous rappeler d'entre les morts et
vous renouveler à repentance... Ah ! si un jour vous voyez se
flétrir cette fleur de jeunesse dont vous êtes
peut-être si vain ; si vous sentez votre corps s'affaiblir et
se dessécher, consumé par la maladie ; si vous voyez la
pâle mort s'approcher de vous et couvrir d'un sombre voile
toutes vos espérances pour ce monde.... ô mon ami, votre
orgueilleuse incrédulité vous donnera-t-elle de la
joie, vous fournira-t-elle des consolations ? Ah si alors le divin
Sauveur que vous avez si follement abandonné daigne vous
tendre une main secourable, vous l'arroserez de vos larmes et direz
en vous frappant la poitrine : Seigneur, je ne suis pas digne
d'être appelé ton fils !
« Cher ami, si le lumignon fume encore, si
votre coeur n'est pas encore entièrement fermé aux
douces influences de l'amour qui nous unissait en Jésus..., je
recevra! avec joie de vos nouvelles.... mais si vous n'avez rien de
meilleur à m'écrire que ce que vous avez écrit
à nos amis de Mens, épargnez-moi cette dernière
douleur... ô mon cher F..., faudra-t-il que je descende au
sépulcre sans emporter la douce espérance de vous
retrouver dans la Jérusalem d'en-haut ! 0 F..., mon coeur se
déchire ! Recevez donc, vous que j'ai tant aimé,
recevez mes derniers, mes éternels adieux !...
« Votre ami affligé et
souffrant...
II
Genève, 11 juin 1828.
« MON CHER F...,
« La lettre à laquelle vous venez
de répondre est la dernière que j'aie pu écrire
de ma propre main ; je continue à être plus faible,
quoique moins souffrant. On m'ordonne les bains de Plombières
(département des Vosges) ; j'espère m'y rendre
incessamment. On regarde ces eaux comme très salutaires pour
les affections du genre de celles qu'on me suppose, mais si le
Seigneur ne juge pas à propos de bénir ce moyen,
j'espère qu'il me donnera de trouver en tout temps sa
volonté bonne, agréable et parfaite, et que me
soutenant par sa grâce, il sera glorifié en mon corps,
soit par la vie, soit par la mort.
« Je suis vivement touché, mon cher
F..., des sentiments affectueux qu'exprime votre lettre, mais je dois
vous avouer qu'elle me rassure peu sur votre état spirituel,
et qu'en particulier j'ai été bien peiné de la
manière dont vous parlez de quelques personnes auxquelles vous
devez certainement du respect et de l'affection et qui ne veulent que
votre plus grand bien ; je comprends toutefois que vous ayez pu vous
exprimer ainsi dans l'idée que vous aviez été
l'objet d'injustes préventions et de rapports
exagérés ; aussi, je me hâte de rectifier votre
opinion à ce sujet. Je dois vous dire d'abord que M. Dumont
ne. m'a jamais, qu'il me souvienne, parlé de vous dans ses
lettres, et que longtemps avant celles que vous lui avez
adressées, j'avais déjà ouï dire, de toute
autre part que de Mens, qu'on observait un changement fâcheux
dans la direction de vos idées, que vous n'apportiez plus
qu'un esprit de dispute dans les réunions d'édification
de vos amis, et qu'on croyait remarquer en vous plus de
présomption, et moins de simplicité dans vos moeurs. La
dernière de vos lettres m'avait déjà
inspiré quelques craintes à votre sujet, et c'est en
conséquence que je vous écrivis assez longuement sur le
danger de mettre trop d'importance à ce qu'on appelle dans le
monde études théologiques. Depuis lors, on m'a
communiqué la première de vos lettres à M.
Dumont (l'original lui-même) et une copie de la réponse,
selon moi très sage, qu'il vous avait faite. (Toutefois, ce ne
fut pas M. Dumont qui me l'adressa, et il ne m'écrivit rien
à ce sujet). J'ai appris plus tard que vous paraissiez avoir
assez mal reçu cette lettre et qu'après un assez long
silence vous y aviez répondu d'une manière peu
satisfaisante.
« Voilà, mon cher ami, la source de
mes inquiétudes à votre égard et il
n'était pas besoin que j'en apprisse davantage pour vous
croire déjà bien éloigné de la
simplicité, et de la fermeté de la foi dans laquelle je
vous avais vu. Quand après avoir connu, éprouvé,
enseigné soi-même tout ce que l'Evangile a de plus
puissant, de plus réel, de plus vivant, on envient à
remettre en doute et même à attaquer comme vous le
faisiez, dans la première lettre à M. Dumont, ses
doctrines vivifiantes, cela marque certainement une fâcheuse
aberration de la lumière divine dans une âme et cela
peut s'appeler dans le langage de l'Ecriture : avoir oublié la
purification de ses péchés passés ; et certes,
il n'est pas besoin d'être pusillanime pour être
alarmé à la vue d'une semblable lettre, sur
l'état d'une âme que l'on a cru affermie dans la
vérité... La réponse de M. Dumont n'annonce
nullement un esprit étroit, un homme exclusif qui se donne
soi-même pour un point de comparaison, comme le pivot sur
lequel tout doit tourner, et hors duquel il n'est aucun mouvement
certain ni régulier, comme la pierre de touche de toute
vérité, etc.
« Sa lettre me paraît très
sage, très bien raisonnée, et absolument telle que
j'aurais voulu l'écrire moi-même, et si au lieu de
sentir la justesse de ses observations, et de les recevoir avec
reconnaissance, vous en avez été blessé, si vous
les avez regardées comme le résultat d'un esprit
d'intolérance et d'exclusion, et si vous y avez répondu
d'une manière peu satisfaisante, si à présent
encore au lieu de reconnaître avec franchise et humilité
que vous aviez écrit ces choses dans un moment pénible
d'incertitude, d'agitation et de doute, que vous avez manqué
de vigilance, de persévérance dans la prière, et
d'une sage défiance de vous-même et des hommes habiles
à séduire ; si, au lieu d'avouer que vous avez
inconsidérément affligé vos amis, vous vous
bornez à vous plaindre avec amertume des craintes qu'ils ont
manifestées, et si vous paraissez encore prévenu contre
eux, comment puis-je être rassuré moi-même sur
l'état actuel de votre esprit et de votre coeur ?
« Pour toute âme sérieuse et
qui cherche la vérité, la première question
à résoudre est sans doute celle-ci : Dieu a-t-il
parlé ? Ou en d'autres termes, la Bible est-elle bien la
parole de Dieu ? Ici chacun peut, ou plutôt chacun doit user
avec la plus grande indépendance du droit d'examen, et ne se
donner aucun repos qu'il n'ait trouvé la solution de cette
question importante. Une fois cette vérité
établie : Dieu a parlé, la seule question qui reste,
est : Qu'a-t-il dit ? Ici encore chacun doit, avec la plus grande
liberté, examiner lui-même ce que Dieu a dit,
c'est-à-dire étudier dans un esprit de foi, de
soumission et de confiance, la parole de Dieu. Mais si entre ces deux
questions on en pose une troisième et qu'on demande à
la raison humaine: qu'est-ce que Dieu DOIT avoir dit ? Si on se
permet de choisir, d'admettre, de rejeter, d'interpréter, de
tordre les déclarations les plus claires de la Sainte Ecriture
pour la mettre en harmonie avec ce qu'on appelle les lumières
de la raison, c'est là un abus criant du droit d'examen. C'est
pourtant ce que font bon nombre de docteurs de notre siècle, -
qui font même consister en cela les prétendus
progrès de la théologie, et qui semblent ne
réclamer le droit d'examen que pour en faire cet usage
téméraire et illégitime ; et c'est ce que
vous-même paraissez faire dans votre première lettre
à M. Dumont.
« Je serais plus affligé que
surpris si un chrétien, après avoir connu, comme vous
l'avez fait, les vérités de l'Evangile, en venait
à éprouver quelques doutes quant à la
première question : La Bible est-elle la parole de Dieu ? et
s'il croyait devoir faire de nouveau de cette question l'objet de son
examen. Mais je ne puis concevoir qu'il puisse jamais remettre en
question si les doctrines que nous appelons fondamentales sont bien
réellement celles que l'Esprit de Dieu fait ressortir de toute
part dans les livres sacrés.
« Je ne me flatte point d'être
moi-même à l'abri de toute espèce de doute et
dans certains moments je puis repasser de nouveau avec plaisir les
preuves de l'authenticité de la révélation, mais
s'il était possible que je cessasse d'y croire; et que je ne
visse pas plus l'intervention divine dans la rédaction de la
Bible que je ne la vois dans le Coran ou dans le Zend-Avesta, je n'y
verrais pas moins toutes les doctrines que j'y ai vues jusqu'à
présent...
« Si un homme- judicieux, après
avoir admis l'Evangile rencontre dans ce livre non pas seulement des
choses qu'il ne peut comprendre, mais des choses qui le heurtent et
qu'il ne croit pas pouvoir admettre, sa foi en la
révélation en sera ébranlée jusque dans
ses fondements, et si de pareilles rencontres se
répètent fréquemment, il finira peut-être
par rejeter entièrement la Bible, ou plutôt s'il agit
sagement, il examinera de nouveau la première question :
Est-il bien vrai que la Bible soit la Parole de Dieu ? mais il ne
cherchera pas à élaguer, à atténuer,
à dénaturer par des interprétations subtiles et
forcées ce qu'il voit si clairement et si fréquemment
exprimé dans ce Livre. S'il prend ce dernier parti, il est
à craindre qu'il ne soit influencé peut-être
à son insu par l'intérêt qu'il peut avoir
à conserver l'extérieur du respect et de la soumission
à une religion révélée. C'est
peut-être pourquoi cette dernière classe, si peu
nombreuse parmi les laïques qui ont examiné par
eux-mêmes, se compose principalement de ces
ecclésiastiques qui cherchent avant tout dans le
ministère une existence sociale honorable.
Privés de la lumière de l'Esprit
de Dieu, ne pouvant ni comprendre les vérités sublimes
de l'Evangile, ni en sentir la puissance efficace, regardant comme
impraticables les renoncements et les devoirs qu'il nous impose, ne
pouvant surtout se résoudre à charger cette croix de
Christ qui est folie et scandale au monde, et n'osant cependant
attaquer en face l'Evangile dont ils se disent les ministres, ils
minent sourdement sa base, ils en évident tout
l'intérieur, conservant seulement le comble et la
façade comme un abri, ou plutôt comme un masque qui leur
est encore nécessaire. Telle est la marche oblique de ceux que
nous appelons les néologues, tel est l'art odieux qu'ils
enseignent avec tant de subtilité dans leurs Académies.
Est-il possible, ô mon cher F... ! qu'un chrétien qui a
goûté le don de Dieu puisse être en aucune
manière séduit par de tels docteurs, et qu'à la
vue de pareilles choses il puisse éprouver d'autres sentiments
que ceux de la plus vive indignation, de la douleur la plus profonde
et du plus souverain dégoût ?
Est-il possible qu'entouré de semblables
ténèbres, il ne se sente pas porté par cela
même à bénir mille et mille fois le Seigneur qui
l'a fait passer de ces ténèbres à sa
merveilleuse lumière, qui lui a donné, à lui,
des yeux pour voir, et qui a daigné lui révéler,
à lui chétif, ces choses qu'il a cachées aux
sages et aux intelligents ? Est-il possible que sa foi ne soit pas
fortifiée en voyant s'accomplir sous ses yeux d'une
manière si frappante, si littérale, ce qu'il lit tous
les jours dans les livres sacrés, de la folie, de l'orgueil et
des ténèbres qui règnent dans le coeur de ces
hommes sages aux yeux du monde, mais étrangers à la vie
de Dieu ? Est-il possible, enfin, qu'il ne se sente pas
dévoré par le zèle de la maison de Dieu,
pressé du besoin de s'unir plus étroitement à
ses frères et de prier ardemment avec eux pour les pauvres
aveugles qui l'entourent et pour ceux qu'ils égarent, et
surtout pressé du besoin de rendre témoignage à
ce Divin Sauveur, méconnu et blasphémé... »
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