FELIX NEFF l'Apôtre des Hautes-Alpes
CHAPITRE XXII
L'attitude de Neff :
La controverse. - La
prédestination. - Le devoir et la manière de
dénoncer l'erreur.
« Neff pensait sur toutes choses, et en
particulier sur les vérités évangéliques
avec une telle lucidité et une telle justesse, que chaque mot
de lui mérite d'être conservé. »
A. BOST.
Les discussions
oiseuses
« Le christianisme
expérimental et pratique », voilà la dogmatique de
Neff, aussi avait-il en aversion les discussions oiseuses. Il
évitait toute discussion de nature à satisfaire la
curiosité, à distraire « de la seule chose
nécessaire. » Son attitude vis-à-vis de Ferdinand
Martin est à cet égard caractéristique :
Celui-ci, avec un de ses amis, essaya un jour
de lui poser des questions de controverse. « Neff fut
très discret, sa retenue, écrit Martin, nous
étonna. Quelques mots à notre adresse touchant la
vraie, la bonne controverse, celle de l'Evangile contre le coeur
mauvais de l'homme, protestant ou catholique, nous réduisirent
au silence ; nous n'osâmes plus le questionner, il se tut...
»
Quelques mois après, poursuit Martin,
« je lui fis part de mes besoins spirituels, de mes
difficultés. ... Notre entretien fut long. Neff
répondait à toutes mes questions par l'Ecriture.... le
moment de nous séparer étant arrivé, nous nous
embrassâmes. »
Les discussions
nécessaires
Mais quand il s'adressait à
des chrétiens, à des pasteurs, à des
théologiens, une fois que la question du salut ne se posait
plus, Neff ne laissait jamais passer l'erreur sans la dénoncer
avec une franchise, une vigueur exemplaires.
Il n'était pas polémiste par
goût, bien au contraire mais il savait que, pour les
idées, il n'y a pas de charité et que l'erreur est
génératrice de péché.
« Il y a un temps pour se taire et un
temps pour parler. » Neff le savait, et la distinction qu'il
opérait est digne d'être retenue.
L'attitude de Neff vis-à-vis des
discussions théologiques de l'époque est non moins
remarquable.
« Une autre chose qui me rend le
séjour de Genève bien pénible,
écrivait-il à André Blanc, c'est le triste
état où s'y trouve le règne de Dieu ; l'esprit
de théologie, de système, de dispute, de critique et je
dirai presque d'inquisition, qui trouble et détruit toute
simplicité de foi et bientôt toute vie !
« La principale cause de tout le mal est
ce fameux Malan (1), qui est de plus en plus exclusif et
tout à l'heure un vrai pape, condamnant au feu tous les livres
religieux dont il n'est pas l'auteur ; accusant
d'hérésie tous les prédicateurs qui ne prennent
pas journellement le mot d'ordre chez lui, et défendant
à son troupeau de les entendre ; travaillant à former
de ses sectateurs autant d'agents de sa haute police et de son saint
office. J'aimerais mieux, en vérité, prêcher
parmi les Turcs que parmi de tels chrétiens...
« Il reste cependant, j'en conviens, au
milieu de tout cela, bien des âmes simples qui vont leur petit
train, sans presque s'apercevoir de ce qui se passe ; mais j'ai le
malheur de ne pas appartenir à cette heureuse classe...
»
La
prédestination
La question la plus discutée
à Genève à cette époque était les
rapports de l'élection et de la grâce. Neff avait
d'ailleurs déjà pris parti depuis longtemps sur ce
point, et avec quel rare équilibre !
« Redoutant les extrêmes, je me vois
souvent forcé de prendre l'opposé de ceux qui outrent
dans un sens quelconque ; et je suis arminien parce que la plupart
d'entre vous sont trop calvinistes. Je serais calviniste, au
contraire, si vous étiez arminiens. Au reste, je ne me
souviens pas d'avoir jamais cru ni plus ni moins qu'actuellement
à la prédestination.
L'esprit de
système
Tout ce que je puis vous dire,
c'est qu'il me semble impossible d'encadrer et de systématiser
les doctrines évangéliques dont il s'agit, sans
s'exposer à mutiler et à tordre les Ecritures, vu que
l'arminien et le calviniste trouvent également dans les livres
saints de quoi établir en apparence, victorieusement leur
système. Je crois peu sage à l'homme de décider
hardiment la question, et je puis dire avec la même
vérité, tantôt que je crois, tantôt que je
ne crois pas à la prédestination. Je reconnais qu'elle
est enseignée en plusieurs endroits de la Bible ; mais comme je vois les
livres saints s'exprimer dans une multitude d'autres passages comme
si cette doctrine n'existait pas, je me crois autorisé
à en faire autant, toutes les fois que cela me paraît
nécessaire et je ne puis approuver ceux qui « en font un
article essentiel de notre foi », et qui, insistant
là-dessus en temps et hors de temps, en font une pierre
d'achoppement pour la très grande majorité des
âmes. Je ne puis que gémir en voyant avec quelle
témérité on s'est enfoncé dans cet
abîme, sans redouter les conséquences terribles et
souvent blasphématoires qu'on est presque forcé d'en
tirer ; - je ne puis que gémir plus encore en
considérant quelle théologie aride, scolastique et
pointilleuse en est résultée, et a remplacé chez
plusieurs la piété simple et onctueuse du petit enfant
!... Je le répète pourtant : je suis prêt
à reconnaître que c'est une doctrine biblique, mais bien
plus expérimentale que dogmatique, qui peut se sentir et non
se comprendre, encore moins être enseignée ex professo.
»
Obligé de se
défendre : Energie et douceur
Malgré cette largeur, sinon
à cause d'elle, il fut plusieurs fois blâmé, pour
des prédications où on lui reprochait de ne pas assez
insister sur l'élection. Neff dut souvent se défendre
(et ces luttes ébranlaient encore sa santé si
chancelante). Mais avec quelle hauteur de vue, quelle
sérénité réfute-t-il ses adversaires ! On
a trouvé ce fragment de prière, effusion de coeur entre
Neff et son Dieu, nullement destinée à la publication
annexé à une réponse :
« Oh mon Sauveur ! voici encore une lutte
! Veuille faire servir à ouvrir les yeux de plusieurs, ce seul
fait que je me voie appelé à justifier ce petit
écrit (2)
où tu m'avais donné de n'annoncer que
des vérités si saintes et qui semblaient si fort
au-dessus des attaques de ceux qui croiraient en Toi ! »
Citons encore la fin d'une de ses
lettres
« Cher Monsieur, qu'il y a loin de cette
aride et minutieuse théologie à la douce et vivante
parole de Jésus ! Et combien le coeur de ce Sauveur doit-il
être affligé en voyant ses enfants se chicaner sur des
mots, s'enfermer dans d'étroits systèmes,
réduire à une vaine science sa divine
Révélation, et employer leur temps et leurs forces
à harceler leurs frères, tandis qu'ils ont au dehors
tant d'adversaires à combattre. Croyez-moi : avec tous vos
syllogismes, avec toute votre exacte et raide science, vous
êtes bien loin de recevoir le Royaume de Dieu comme des petits
enfants ! Dieu confond la sagesse des sages et anéantit
l'intelligence des intelligents. »
Un rare franc-parler.
- Les plaies de l'Eglise
Voici une lettre où Neff,
malgré l'aménité de son caractère,
revendique le droit de dénoncer les plaies de l'Eglise. Cette
lettre est un peu longue, mais ses directives sont toujours de saison
et si claires qu'il est utile de la lire tout entière.
« Plusieurs chrétiens, d'ailleurs
très respectables, redoutent toute espèce de
publicité quand il s'agit des plaies de l'Eglise, et
paraîtraient peut-être plus disposés à
condamner celui qui les signale que celui qui les fait. Sans doute,
il serait bien peu charitable de révéler sans
nécessité à un monde incrédule ou
indifférent, les erreurs ou les péchés qui
troublent quelquefois l'intérieur de la famille de
Jésus-Christ. Mais serait-il beaucoup plus chrétien,
celui qui ne s'affligerait des misères du peuple de Dieu
qu'à cause du monde, et qui mettrait plus de soin à les
cacher qu'à les guérir ? Quoi ! pourvu que la coupe
parût nette aux yeux des hommes, on se soucierait peu des
souillures dont elle est remplie ! Il suffirait d'être couvert
d'une peau de brebis pour ravager impunément les troupeaux du
Seigneur ! Et si quelqu'un voulait donner l'alarme et crier au loup,
on lui imposerait silence, et on ferait peut-être feu sur lui,
tandis que le véritable ennemi continuerait librement ses
déprédations ! Appellerait-on cela sagesse ou
charité, ou même justice ?...
« Est-il bien sûr, d'ailleurs, que
le monde ignore tous les maux dont nous gémissons, et qu'il
attende, pour s'en apercevoir et pour en être
scandalisé, que l'Eglise elle-même les ait
signalés?... Si un chrétien égaré publie
dans son aveuglement des principes dangereux, s'il affiche et fait
sonner bien haut des prétentions ambitieuses, s'il
pèche ainsi publiquement, serait-il donc moins une occasion de
chute que celui qui, jaloux de la gloire de son Dieu, protestera, au
nom de l'Evangile, contre de tels abus, et se bornera à
déclarer que ce n'est point là la doctrine que nous
professons ?
« Oh! mes frères, s'il en est
quelques-uns parmi nous qui aient jugé des personnes et des
choses d'après ces principes relâchés, qu'ils
sondent leur coeur devant Dieu et qu'ils se demandent si c'est
là marcher de droit pied selon l'Evangile ? N'est-ce pas
là plutôt pervertir le droit et tolérer le mal ?
Bien plus, c'est l'encourager, c'est le prendre sous sa protection,
et s'en rendre responsable.
« D'autres pensent que, s'il est
nécessaire d'attaquer les erreurs et les abus, il faut au
moins laisser entièrement les personnes de côté.
Sans doute, quand on peut le faire sans s'exposer à manquer
son but ! Mais les choses vont rarement sans les personnes ; souvent
cette distinction devient impossible ; et tant s'en faut que la Bible
la fasse toujours.
« Quand un pays est menacé d'une
épidémie, il ne suffit pas, pour en arrêter les
progrès, de publier une froide dissertation sur la maladie ;
il faut encore indiquer, autant qu'on le peut, les lieux qui en sont
infectés. Je n'ai jamais rien compris, à cette
charité qui sacrifie le tout à la partie et le bien
publie à l'intérêt particulier. Ce serait, par
exemple, une singulière charité que celle qui, de peur
de nuire à un pharmacien dont les drogues seraient
avariées, exposerait la santé et la vie de tous les
habitants d'une ville, - ou qui, pour ménager les
intérêts ou l'amour-propre d'un régent
[instituteur] ignare ou paresseux, négligerait
l'éducation d'une génération tout entière
! ...
La forme n'est pas
indifférente
« D'autres enfin, et c'est
peut-être le plus grand nombre, perdent de vue l'importance des
choses mêmes, pour s'attacher à la forme, et se plaindre
du ton sur lequel on parle. - « Il fallait dire tout cela ; mais
on pouvait le dire autrement. » - Non, car si l'écrivain,
en choisissant ses expressions, n'a eu d'autre but que de rendre avec
force et clarté toute sa pensée, on ne peut
guère toucher à sa phrase sans en changer ou en
affaiblir le sens ; et dès lors, ce n'est plus dire la
même chose autrement, c'est dire autre chose... Je n'ignore pas
que, dans le monde, il est assez généralement
reçu de ne dire, en fait de choses désagréables,
qu'une partie de ce que l'on pense, et de laisser deviner le reste ;
mais le chrétien doit-il imiter ce langage hypocrite, qui,
bien souvent d'ailleurs, n'est qu'un raffinement de malignité
?
« Quelques-uns exigeraient qu'un
écrivain chrétien ne s'animât jamais que pour
louer ou bénir, et voudraient lui interdire en tout temps une
sainte indignation à la vue du mal ; mais lisez la Bible, et
voyez si les hommes inspirés et le Sauveur lui-même ont
toujours agi avec cette froide réserve qu'on voudrait nous
imposer et qui ressemble beaucoup à l'indifférence !
Moïse était le plus doux des hommes (Nombres XII : 3), et
cependant il jette à terre et brise les tables de la loi
à la vue du veau d'or (Exode XXXII : 19).
« D'ailleurs, quand on sentirait et qu'on
exprimerait trop vivement les choses, cesseraient-elles pour cela
d'être vraies et importantes ? et ne devrait-on plus du tout
être écouté ? »
Le pasteur F. Dumont a rapporté les
comparaisons qu'il avait recueillies de la bouche même de Neff,
en se promenant avec lui, en 1827, sur la place des Aires, à
Mens :
Comment
caractériser les déviations des Eglises
« L'Eglise chrétienne
est un arbre sain dans son intérieur, et dont l'écorce
est saine aussi.
« L'Eglise romaine est un arbre dont le
coeur est sain, mais dont l'écorce est surchargée de
mousse, de gui et d'autres plantes parasites.
« L'Eglise néologue (si on peut
l'appeler Eglise), est un arbre dont le bois est pourri, mais dont
l'écorce est encore saine et de belle apparence... Pour
ramener l'Eglise romaine à la véritable foi, il n'y a
qu'à racler son écorce, mais si l'on veut racler les
néologues (3),
il ne reste que de la poussière.
»
« Oui, oui, non,
non. »
« Est-ce juger,
écrit-il ailleurs, que de dire d'un homme qui
blasphème, que c'est un impie ; d'un homme qu'on voit sortir
tous les jours de la taverne en chancelant, que c'est un ivrogne ?
Est-ce juger que de dire d'un homme qui nie la Divinité du
Sauveur et la nécessité de son sacrifice, la corruption
de l'homme et l'action du Saint-Esprit dans le coeur des croyants, et
qui le fait publiquement dans ses discours ou ses écrits ;
est-ce juger que de dire : Voilà un incrédule, un
ennemi de la croix de Christ ? « L'homme spirituel juge de tout
» et son jugement est juste parce qu'il est basé sur la
loi de Dieu, et non sur les préjugés et les maximes du
monde. » (4)
Neff professait la vérité, avec
intransigeance, envers et contre tous, mais il la professait toujours
dans la charité.
Combattre les
idées : aimer les âmes
Sous un extérieur
austère et froid, « le caporal au coeur d'acier »,
comme Bost l'appelait, cachait une âme profondément
sensible (5). En 1823 déjà, il
écrivait ces lignes : « Exhortons-nous aussi les uns les
autres à la charité et à la miséricorde.
Nous en avons grand besoin, et nous ne savons pas en user avec
autrui. Soyons bons, même avec les plus grands ennemis
haïssons leurs oeuvres ; combattons leurs principes
empêchons-les, autant que possible, d'obscurcir le conseil de
Dieu ; mais aimons leurs âmes ; prions pour eux ; plaignons
leur aveuglement, et témoignons-leur une affection
véritable. Souvenons-nous surtout que nous sommes
pétris de la même fange qu'eux ; et que, si nous ne
sommes pas au nombre des plus corrompus et des plus endurcis des
hommes, cela ne vient point de nous, mais c'est un don de Dieu ; car
nous sommes de notre nature des enfants de colère, comme tous
les autres... (6)
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