FELIX NEFF l'Apôtre des Hautes-Alpes
Chapitre XXI
La théologie de Neff :
Le Christianisme expérimental et
pratique. La Bible. - L'Eglise. - Les études
théologiques.
« On est trop théologien, trop
savant et trop riche. L'Evangile est une plante des déserts et
des montagnes qui dégénère par trop de culture
et d'engrais : elle se répand alors en feuillage et porte peu
de fruits. » F. N. (1)
Pratique
« LE CHRISTIANISME
EXPÉRIMENTAL ET PRATIQUE EN EST SEUL L'OBJET »
(2), écrivait Neff des
réunions de Mens. On peut appliquer cette définition
à toute sa théologie.
Le christianisme expérimental et
pratique, nous avons vu comment Neff le formulait au moment de sa
consécration (1823). Il n'évolua pas ; toute son
activité fut la mise en application des principes qui
s'étaient imposés à lui au moment de sa
conversion.
Biblique
« La vraie foi consiste
à recevoir tout ce que l'Evangile enseigne, et non à
s'attacher exclusivement à une vérité, ou
à un certain nombre de vérités, ou seulement
à des vérités. (3)
« Quand on ne croit pas que toute la Bible
est divinement inspirée, dit-il un jour à un
ecclésiastique avec lequel il avait discuté longtemps ;
quand on ne croit pas que l'homme est, par sa corruption naturelle,
soumis à la condamnation, et qu'il a besoin d'un Sauveur ;
quand on ne regarde pas Jésus-Christ comme Dieu, béni
éternellement, on ne lui adresse pas des prières, on ne
célèbre pas des fêtes à son honneur, on ne
baptise pas des enfants en son nom; on ne se dit pas son ministre ;
on prend le froc et on le jette aux orties ! » (4)
Comment Neff lisait
sa Bible
« Sa foi, sa religion, son
christianisme, sa théologie avaient leur source, leur raison
d'être dans l'Ecriture. Il n'était croyant,
chrétien, ministre de l'Evangile, conducteur d'âmes,
pasteur, qu'à cette condition. En dehors de l'Ecriture, il n'y
avait à ses yeux qu'incertitude. Il se courbait sur le livre,
mettait tous ses soins à se laisser enseigner par lui ; il lui
soumettait son intelligence, il prêtait l'oreille à son
langage comme à celui d'un ami, d'un maître donnant des
leçons. Il pouvait lui arriver de ne pas bien comprendre ;
alors il y revenait, il écoutait avec plus de soin, il
demandait à Dieu son Esprit, il ne se hâtait pas, et,
d'ordinaire, à la seconde ou à la troisième
fois, il saisissait mieux le sens ; dans le cas contraire, il
attendait l'occasion de Dieu. Jamais il n'eut à se repentir
d'avoir agi de la sorte. » (5)
Si quelqu'un vous
annonce un autre Evangile, qu'il soit anathème !»
Son attitude vis-à-vis de
l'Ecriture ne varia jamais, le 25 mars 1828 il écrivait encore
: « Je ne suis pas un homme à préjugé, je
n'ai pas toujours cru à la révélation, et
à présent encore je puis, et trop facilement
peut-être, me placer en dehors de l'Evangile pour l'examiner...
Or, ce dont je suis de jour en jour plus convaincu, ce qu'on ne peut
nier sans manifester le plus stupide aveuglement ou la plus insigne
mauvaise foi, c'est que si ce que je vous ai enseigné n'est
pas l'Evangile, il n'y a point d'Evangile, Jésus-Christ est un
imposteur et les chrétiens de toute espèce de
misérables dupes ; nous n'avons aucune lumière, aucune
vérité, nous n'avons aucune raison d'attendre une vie
à venir, et il ne reste plus qu'à vivre : mangeons et
buvons, car demain nous mourrons... Alors le saint Ministère
n'est plus qu'une misérable jonglerie et le
prédicateur, quel qu'il soit, n'est plus qu'un satanique ou un
méprisable tartufe, le dernier et le plus vil des êtres.
(6) » *
On retrouve dans cette lettre, dit M. Chatoney,
son caractère entier, absolu, souvent âpre ; il est
sûr de lui-même parce qu'il se sent un instrument entre
les mains de Dieu, il est possédé par l'Evangile du
Christ et rien ne pourra le détourner de sa voie, qui est
d'annoncer cet Evangile tel qu'il l'a reçu.
L'attitude
ecclésiastique de Neff
En ce qui concerne l'Eglise, Neff
n'était pas éclectique. Il avait des convictions
très arrêtées (7).
Appelé à s'expliquer à ce
sujet, il se plaçait à son point de vue particulier,
celui de l'évangéliste. Dès 1822, il
écrivait: « Si nous aimons les âmes, nous ne
désirerons rien tant que de les atteindre pour leur annoncer
la bonne nouvelle ; nous éviterons avec soin tout ce qui
pourrait les prévenir contre nous ; et nous sacrifierons
volontiers, pour le salut des âmes immortelles, notre propre
opinion ou notre entêtement. »
En 1825, même attitude : « Je crois
que si les Eglises nationales ne sont pas dans la règle
apparente de l'Evangile, elles sont du moins une institution fort
utile dans le plan de miséricorde du Seigneur, ne fût-ce
que dans l'intérêt de la morale publique et du
bien-être temporel des nations... Qu'en conséquence,
nous devons les regarder comme le filet de la parabole, qui ramasse
toutes sortes de choses ; et qu'il vaudrait mieux se servir de ce
filet et le raccommoder que le déchirer et le détruire.
» (8)
Mesquinerie des
discussions ecclésiastiques
A propos des étroitesses
ecclésiastiques, il écrit à de futurs pasteurs :
« On finit par mettre plus d'importance à ces riens
qu'à l'Evangile même ; et au lieu de retirer quelques
tisons du feu, on croit bien servir Dieu en troublant ceux qui lui
appartiennent déjà. On coule le moucheron et on avale
le chameau, on se glorifie de porter la croix de Christ et on ne
porte que la sienne... Ayons, des vues plus élevées ;
repoussons cette gaine qui va toujours en se
rétrécissant, où l'on se serre chaque jour
toujours davantage, et où l'on n'est jamais assez esclave
(9). »
« Plus nous observons l'oeuvre de Dieu
dans les coeurs et plus nous serons convaincus qu'à quelque
forme d'église qu'appartienne un homme d'ailleurs
réellement en Christ, si son coeur est vraiment entier devant
Dieu, il se distinguera par ses oeuvres et par sa vie spirituelle.
Tandis qu'avec la profession de foi la plus orthodoxe, et dans
l'Eglise la plus pure, une âme qui manque intérieurement
de cette droiture d'intention ne peut que végéter
misérablement.
« Tout est provisoire dans ce monde,
l'Eglise comme le reste ; et pour une nuit que nous y passons, il
n'est pas nécessaire d'y bâtir une forteresse ; une
légère tente, un chariot couvert, comme aux peuples
nomades, sont plus que suffisants ; demain, s'il plaît au
Seigneur, nous serons dans la cité de Dieu. »
Le Réveil
avant tout
Neff s'est ainsi toujours
élevé au-dessus de la question d'église, car
c'est le Réveil qu'il veut avant tout et il sait qu'il ne
viendra pas des organisations ecclésiastiques :
« L'homme voudrait voir les choses marcher
en grand et avec gloire ; il voudrait que le réveil
suivît un ordre régulier ; qu'il commençât
par le sanctuaire, par les docteurs de la loi ; puis, que, descendant
de là avec gravité et sans secousse, il embrassât
insensiblement tout le peuple, et que l'Eglise se trouvât ainsi
régénérée presque sans qu'on s'en
aperçut, et surtout sans qu'elle eût aucun opprobre
à porter. »
Le véritable
culte
Pour Neff, les assemblées
d'édification mutuelle. sont un rouage essentiel de
l'église. Il l'a répété avec une
énergie, une constance peu communes. Cette base de son
activité, il l'organise partout, la dirige avec un soin
minutieux ; il en attend, il en obtient le réveil.
Voilà comment il « raccommode le filet » !
Raccommodant le
filet
« Ce ne sont pas tant les
pasteurs et leur prédication, quoique bien fidèle, qui
en ont été le moyen, écrit-il du réveil
de Mens, cinq ans après, que les réunions mutuelles,
pleines de vie et de confiance chrétienne.
« Je regarderai toujours, écrit-il
encore, comme le devoir des chrétiens de se réunir en
véritable Eglise, séparée ou non, pour vivre
dans la discipline évangélique. Je n'insisterai pas sur
la forme et le mot, mais beaucoup sur la chose ; et alors, non
seulement je la dis essentielle et ordonnée par le Seigneur,
mais je regarde comme une grâce inappréciable
d'être joint à un tel troupeau... »
Aussi Neff recommande à toutes les
églises (10),
en Suisse, dans les Hautes-Alpes, à Mens,
les assemblées mutuelles.
« Il est bien difficile,
écrivait-il, ou pour mieux dire, il est impossible de faire
des progrès dans la foi si on se relâche de cette bonne
habitude de se rassembler entre frères pour travailler d'un
commun accord à l'oeuvre du salut ; et celui qui la
néglige prouve qu'il n'a point son salut au coeur et point de
zèle pour la gloire de Dieu et de Jésus-Christ.
»
Ces assemblées fréquentes,
où sa présence n'était pas indispensable, lui
permirent d'accomplir un travail étendu et profond, tout en ne
restant que peu de temps dans chaque localité. Neff ne
séjourna que vingt mois à Mens, et, longtemps
après lui, grâce à ces assemblées, le
réveil s'étendit, gagna des villages jusqu'alors
indifférents.
Les études.
-La culture générale
Neff estimait les études
théologiques à leur juste valeur. Il envoya à
Paris plusieurs de ses élèves (11)
en vue d'études préparatoires
à l'Institut Olivier. Ces jeunes gens suivaient en outre des
cours à la Sorbonne, au Muséum, au Collège de
France. Neff leur recommandait d'acquérir une culture
générale aussi vaste que possible, d'élargir
leurs vues, de former leur jugement, de devenir « capable de
comprendre tout ce qu'on lit ou ce qu'on entend dire aux gens
instruits ».
Puis, sachant par expérience qu' «
un évangéliste sans titres est bien
défavorablement placé pour remplir sa mission dans
l'état où en sont les choses sur le continent »,
il recommanda à ses élèves de ne pas tarder
à se rendre à Montauban.
Il leur écrivit lui-même
bientôt une lettre, dont Ami Bost a pu dire : « Il nous
semble qu'on a bien rarement jugé avec autant de justesse les
rapports sous lesquels les études humaines peuvent être
utiles, indifférentes ou nuisibles au serviteur de Christ.
»
Rapportons-là tout entière
:
Valeur relative des
études théologiques.
« Je n'ai pas besoin de vous
dire, mes chers amis, combien je suis réjoui de vos
succès. Vous voilà donc en théologie ; et dans
peu de temps vous pourrez commencer à prêcher en
qualité de proposants. Cependant, mes chers amis, dans mes
actions de grâces à notre bon Dieu, je crois devoir le
supplier de vous préserver de l'orgueil ; je le prie surtout
de vous garder au milieu des nombreuses tentations qui vous
entourent. Rappelez-vous que la plupart des choses qu'on vous
enseignera sont d'une faible utilité dans l'oeuvre de Dieu, et
qu'il en est même qui sont plus propres à enfler le
coeur et à détruire la simplicité de la foi
qu'à l'édifier. Il est à désirer que vous
puissiez vous occuper de ces choses comme un chimiste manie des
poisons. Malheur à vous si vous y mettez votre coeur. Vous
êtes entourés d'adorateurs de la sagesse humaine, de ces
savants et de ces intelligents à qui, par son juste jugement,
le Père a trouvé bon de cacher ces choses qu'il a
révélées aux petits enfants ! Votre position est
d'autant plus dangereuse, que c'est d'une ignorance absolue que vous
êtes immédiatement passés à la
lumière de l'Evangile, et que les fausses lueurs qu'on vous
présente maintenant peuvent avoir pour vous le charme de la
nouveauté, tandis qu'au contraire ceux qui n'ont trouvé
le repos aux pieds de Jésus qu'après avoir longtemps
erré dans ces déserts arides et sans eau, ne peuvent
plus être égarés par des guides trompeurs.
Epargnez-vous cette triste expérience ; ne tentez pas le
Seigneur en vous plongeant avec témérité dans
ces sables mouvants, dans cet obscur labyrinthe où son Esprit
ne s'engage point à vous suivre et à vous garder. Ne
soyez point présomptueux, ne pensez pas qu'on puisse essayer
de tout impunément. Il en est de l'esprit comme du coeur
dès qu'il cesse de craindre, il est bien près d'aimer
dès qu'il cesse de combattre et de fuir, il est tout
près d'être asservi.
La simplicité
du coeur
« Rappelez-vous ces temps
heureux où vous reçûtes l'Evangile en
simplicité de coeur ; que pourriez-vous désirer de plus
? Transportez-vous dans votre chère patrie, dans les
chaumières des Hautes-Alpes, au milieu de nos frères et
de nos soeurs qui ne savent que Jésus-Christ et
Jésus-Christ crucifié, qui ne lisent que la Bible et
quelques ouvrages dictés par l'expérience du coeur. Que
leur manque-t-il, et que pourraient-ils gagner dans la compagnie des
sages et des dissertateurs de ce siècle, dont peut-être
vous enviez le prétendu savoir ?... Ne répondriez-vous
pas par un sourire de pitié à ceux qui vous
demanderaient si les docteurs rationalistes que vous connaissez,
pourraient tous ensemble amener une seule âme à la vie
éternelle et porter dans l'oeuvre de Dieu le fruit que portent
un Aimé du Loix ou une Marie Carron ?
Je ne suis pas ignorantin, vous le savez ; et
en fait de sciences positives, bien qu'il ne faille pas y attacher
trop de prix, mon avis est qu'on n'en saurait trop acquérir.
Soyez donc savants dans les langues, apprenez les
mathématiques, l'histoire, les sciences naturelles autant que
vous le pourrez, et faites servir ces connaissances au règne
de Dieu. Mais en fait de métaphysique et surtout de
théologie proprement dite, vous avez bien peu à
recevoir de vos semblables : « Ce sont des choses que l'oeil n'a
point vues, que l'oreille n'a point entendues, et qui ne sont jamais
montées au coeur de l'homme, mais que l'Eternel a
réservées à ceux qu'il aime » ; et comme
nul ne sait ce qui est dans l'homme, sinon son propre esprit, de
même nul ne connaît ce qui est en Dieu, sinon l'Esprit de
Dieu. C'est donc à cet Esprit seul qu'il appartient de nous
les faire connaître ; « aussi n'avons-nous pas reçu
l'esprit de ce monde, mais l'Esprit qui vient de Dieu, afin que nous
connaissions les choses qui nous ont été données
de Dieu, lesquelles, ajoute l'Apôtre, nous annonçons,
non avec les discours qu'enseigne la sagesse humaine, mais avec ceux
qu'enseigne le Saint-Esprit ».
« N'employez donc que le moins de temps
possible à ce qui ne rassasie point ; n'apprenez, en fait de
théologie ainsi nommée et de toute science humaine
relative aux choses spirituelles, que tout juste ce qui vous sera
nécessaire pour subir vos examens. Ne permettez jamais qu'on
vous fasse sortir sur ce sujet du champ des Ecritures, et
récusez constamment tout autre témoignage ; combattez
avec charité et modestie, mais en même temps avec
franchise, les principes erronés que l'on pourrait vous
proposer.
« Ne formez de liaison avec les
étudiants que pour votre édification ou pour la leur ;
que la conscience et le coeur aient toujours part à vos
conversations, car l'Esprit, quand on l'attaque seul, glisse et
s'échappe comme un serpent.
« Rappelez-vous que vous n'êtes pas
à Montauban seulement pour vous préparer au
ministère, mais en quelque sorte pour l'y exercer
déjà. Si vous voulez être vraiment des disciples
de Christ, ayez de l'huile dans vos lampes, ayez du sel en
vous-mêmes, tenez-vous près de Jésus, la source
de toute lumière. Demeurez attachés au cep, car hors de
Lui, quoi qu'en pense le monde, vous ne pouvez rien faire. Aimez-vous
les uns les autres. Edifiez-vous mutuellement, écartez les
questions oiseuses, priez ensemble et serrez les rangs comme un
peloton de fantassins pressés par la cavalerie. Je vous le
répète, n'employez pas votre temps à des choses
vaines. Et s'il vous en reste après vos études
obligatoires, réservez-le à votre édification ou
à celle d'autrui.
« Adieu mes chers amis, que le Seigneur
vous fortifie et vous bénisse. »
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