FELIX NEFF l'Apôtre des Hautes-Alpes
CHAPITRE XV
APRES l'oeuvre spirituelle, l'oeuvre
sociale.
La lettre que nous reproduisons maintenant,
« pendant admirable de la précédente »
(1), écrit Ami Bost, prouve d'une
manière frappante, comme l'histoire le fait en grand, qu'en
effet « la piété a les promesses de la vie
présente comme de celle qui est à venir ».
« On se rappelle ce que j'ai dit de
Freyssinières, que l'oeuvre d'un évangéliste
devait y être, à peu de chose près, celle d'un
missionnaire dans les pays non civilisés : il faudrait pouvoir
y donner tout son temps et être un Oberlin, pour y faire tout
ce qui serait nécessaire. J'ai, de ma main, essayé de
leur rendre, dans ce genre, quelques services qui m'ont
singulièrement concilié leur estime et leur affection,
et qui rectifient hautement l'idée si générale,
même dans les Hautes-Alpes, qu'on ne peut s'adonner
sérieusement à l'oeuvre du salut qu'au détriment
des affaires temporelles, même de première
nécessité.
Canaux
d'arrosage
« J'avais remarqué,
l'année dernière, qu'on n'avait point à
Dormillouse, l'usage d'arroser les prairies ; et, les voyant
desséchées et couvertes de sauterelles, j'avais dit aux
habitants en leur montrant leur ruisseau : « Vous faites de
cette eau comme de l'eau vive de la grâce ; Dieu vous envoie en
abondance l'une et l'autre, et vos prairies, comme vos coeurs,
languissent dans la sécheresse. » Ce printemps, la neige
et la pluie ayant manqué, et les prés étant
déjà secs, je proposai aux gens du village d'ouvrir des
canaux d'arrosage ; on me dit que jadis il en existait, mais que le
manque d'ordre les avait mis hors d'état ; que plusieurs
propriétaires dont ils traversaient les terres, s'opposaient
à ce qu'on les rétablît ; et qu'enfin,
emportés ou comblés par les ravins et les avalanches,
il y avait trop d'ouvrage à les refaire tout entiers. «
D'ailleurs, ajoutait-on, quand il y aura de l'eau, elle sera toujours
pour les plus forts et les plus vigilants et les autres n'en auront
jamais leur part. »
« Je commençai à lever ce
dernier inconvénient en nommant un commissaire chargé
de la distribution des eaux ; puis je demandai aux
propriétaires intéressés s'ils seraient assez
sots que de s'opposer au rétablissement d'une chose si
nécessaire. Ils n'osèrent rien objecter et se
réservèrent seulement de travailler dans la partie qui
traversait leurs propriétés. Tout étant donc
concilié, je les prévins que dès le lendemain
nous mettrions la main à l'oeuvre ; et le même jour,
j'allai avec un ami visiter les anciennes traces des canaux et voir
ce qu'on pourrait y faire.
« Le lendemain, à la pointe du
jour, j'allai faire lever mes travailleurs, qui n'étaient pas
accoutumés d'aller si matin au travail pour la chose publique.
On se rendit aussitôt sur les traces à peine
reconnaissables du grand canal, le plus important de l'endroit. - Il
y en a pour trois jours, disaient les uns ; - pour six, disaient les
autres. - Pas tant, leur dis-je ; et aussitôt divisant mes
hommes par escouades, avec un piqueur pour chacune, je les distribuai
sur une certaine longueur, donnant à chacun la tâche
dont je le jugeai capable. A dix heures, on voulait s'en aller pour
le déjeuner ; je m'y opposai et je le fis apporter, pour moi
comme pour eux ; puis on continua le travail. Dans quelques endroits,
il fallait élever les digues de huit pieds de haut ; dans
d'autres, creuser à plus d'une toise au travers des lits
rocailleux de trois à quatre torrents très rapides.
J'avais environ quarante hommes, en cinq ou six pelotons ; j'allai de
l'un à l'autre, dirigeant tout et les excitant au travail ; et
à quatre heures de l'après-midi l'eau arrivait à
la prairie, aux cris de joie de tous les assistants. Les plus vieux
n'avaient jamais vu ce canal en usage. Le lendemain, on conduisit par
des canaux partiels, l'eau dans toute la prairie. C'était le
plus délicat, parce qu'il fallait traverser beaucoup de
propriétés, ce que plusieurs habitants n'auraient
jamais souffert sans ma présence.
« Les jours suivants, nous creusâmes
de la même manière un long canal au travers de la
montagne, pour alimenter les trois fontaines du hameau ; il fallut,
en plusieurs endroits miner et faire sauter des rochers granitiques
fort durs ; ailleurs, construire des aqueducs très profonds.
Je n'avais rien fait de semblable, et néanmoins, il me fallut
tout diriger avec un air d'assurance comme si j'eusse
été un habile ingénieur.
Etablissement d'un
garde-champêtre
« Profitant de la confiance
que m'avait acquise cette dernière entreprise, je leur
persuadai d'établir un garde pour les propriétés
rurales, jusqu'alors presque abandonnées, surtout les biens
communaux. Ce peuple toujours en guerre avec l'archevêque
d'Embrun, son seigneur et son persécuteur continuel
s'était accoutumé à l'indépendance, et
avait conservé un penchant très fort à
l'insubordination ; tellement, que non seulement les autorités
locales y ont peu d'influence, mais que Bonaparte lui-même n'a
jamais pu les forcer à servir dans ses armées. La
persuasion y a plus gagné que la force ; et maintenant,
après quelques murmures, l'ordre s'établit et chacun
s'en trouve fort bien.
La culture des pommes
de terre
« A Freyssinières,
comme au Ban de la Roche, la pomme de terre est la principale
nourriture des habitants ; mais on la cultive si mal, qu'il faut en
couvrir le pays pour en avoir suffisamment. J'avais, dès le
commencement, conçu le projet de changer cette mauvaise
culture ; mais on sait qu'il n'est pas facile de sortir le paysan de
sa routine ; et malgré tout ce que j'avais pu dire, je voyais,
ce printemps, tout le monde planter selon la coutume du pays,
c'est-à-dire dans une terre qui n'avait pas plus de six ou
huit pouces de profondeur, les plantes si près les unes des
autres qu'il était impossible de les butter pendant
l'été. J'aurais vainement essayé de leur faire
entendre raison ; la voie la plus courte fut de parcourir la
vallée pendant trois ou quatre jours, allant d'un champ
à l'autre et, ôtant les outils des mains des laboureurs
pour en planter moi-même quelques lignes à ma
façon ; c'était beaucoup qu'on me laissât faire.
Ils croyaient leur terrain perdu, en me voyant mettre les pommes de
terre à une distance six ou sept fois plus grande qu'ils n'y
sont accoutumés ; et dès que j'étais parti, on
recommençait à planter à la vieille mode.
N'ayant pu m'y trouver dans le temps convenable, deux ou trois
propriétaires seulement, justement des plus chrétiens,
ont suivi mes conseils dans la culture d'été. Le
résultat a été si frappant qu'on peut
espérer qu'il vaincra le préjugé de leurs
voisins et qu'une autre fois, on recueillera dans cette vallée
quantité double de pommes de terre sur la même
étendue de terrain.
« En Queyras, où cette plante vient
difficilement à cause de la gelée d'été,
on la cultive aussi fort mal. J'en ai planté moi-même
dans mon jardin, et je les ai traitées à ma
façon. Les paysans, qui se moquaient de moi, ont
été curieux de les voir arracher ; il y en avait
jusqu'à soixante-dix tubercules à une seule plante ;
ils m'ont tous prié de leur enseigner ma
méthode.
L'hygiène
« Enfin, pour terminer cet
exposé des améliorations matérielles que j'ai
commencé à apporter dans cette intéressante
contrée, je dirai qu'après bien des exhortations, j'ai
réussi à faire rebâtir la maison de nos amis
Besson de façon à pouvoir assainir leur domicile ; ils
m'ont promis aussi qu'ils ne laisseraient plus le fumier dans
l'étable qui leur sert de poêle tout l'hiver ; cette
famille, qui fournit seule, neuf ou dix chrétiens
fidèles, est toujours la plus intéressante de la
vallée.
Quant au
spirituel
« Quant au spirituel, il
allait toujours assez bien à Freyssinières ; quelques
âmes, vivement travaillées, trouvèrent la paix
dans les semaines qui suivirent celles de Pâques ; d'autres
sont arrivées à la repentance, quoiqu'elles aient
gémi encore longtemps sous leur fardeau. Je m'étonne
souvent, en voyant combien il est difficile de faire comprendre
à ces gens le salut absolument gratuit ; ils se trouvent
toujours trop indignes, trop impénitents pour aller à
Jésus ; et souvent, pendant ces délais, l'esprit se
relâche, se distrait, et, si on n'y prend garde, ils retombent
dans la tiédeur et la mort. Mais ceux qui ont trouvé la
paix sont pleins de vie et d'activité. »
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