Du « DESERT » au « REVEIL »
CHAPITRE IV
PÉRIODE
RÉVOLUTIONNAIRE
INTERRUPTION DE
MINISTÈRE
TRAVAUX D'ATTENTE
Bouquet. - Uzès
1789-1800
La
Révolution
Cependant, la Révolution
avait éclaté. Préparée par des courants
de pensée qui, non sans raison, s'attachaient à
renouveler le marais stagnant et corrompu de l'ancien régime,
rendue inévitable par les fautes d'une monarchie dont
l'absolutisme et les scandales attiraient sur elle la haine et le
mépris, elle était survenue, à une heure de
crise économique et politique, non pas comme un cataclysme
imprévu, mais comme un phénomène naturel,
aboutissant logique d'une série de faits sociaux, comme un
châtiment mérité.
Premières
réactions de S. Lombard
A en juger tout au moins par les
papiers de Simon Lombard, les premiers actes de la Révolution
n'eurent pas un écho bien retentissant dans son cercle
immédiat. La nouvelle des violences qui s'étaient
commises dans la capitale était arrivée dans sa
paroisse sans y soulever vraiment l'opinion publique. Quant à
lui, il vit plutôt, d'abord, dans ces troubles, la
manifestation de passions mal contenues et, au nom de la
charité chrétienne, il les désavoua, plus ou
moins ouvertement, en prêchant la «
débonnaireté » à ses fidèles
(1).
La
liberté
Pourtant, le mouvement
révolutionnaire lui apparut bientôt, ainsi qu'à
tous les protestants, et en particulier à son condisciple et
ami, Rabaut Saint-Etienne, comme le porteur de la délivrance ;
avec lui, « c'était l'ère des proscriptions qui
prenait fin », il « l'accueillit avec transports
».
Mais il avait trop de suite dans les
idées, et mettait trop d'ardeur à l'accomplissement de
son ministère, pour se laisser entraîner à y
prendre une part active.
Sans prétention personnelle.... «
il ne chercha point à paraître sur la scène
politique », où cependant ses qualités de penseur
et d'orateur l'eussent porté, sans aucun doute, à une
place de choix. Il chercha plutôt à rester dans l'ombre,
et, s'il lui arriva d'accepter quelques missions, où, comme
ailleurs, il se distingua « par la pureté de ses
principes et la sagesse de ses vues », il ne le fit que la main
forcée par l'estime de ses concitoyens (2).
Notes d'histoire
locale
Il faut arriver au début de
l'année 1790 pour voir surgir des troubles dans la partie
septentrionale du Languedoc.
Le 14 février, « une bagarre,
excitée par les aristocrates et les fanatiques », se
produisit à Uzès.
Joseph-Simon Lombard s'y trouvait alors en
qualité de clerc de « Maître Verdier, notaire royal
». Il jugea de son devoir de ne pas rester inactif. Voici en
quels termes il relate les événements (3)
:
LUSSAN
« Je pris les armes à 8 heures du
soir, avec les patriotes, et passai la nuit sur l'esplanade, par un
froid terrible. Nous restâmes trois jours et trois nuits sous
les armes pour nous garder et ramener le calme et la
sûreté. Le 20, je vais en détachement à
Lussan avec cent hommes de la garde nationale d'Uzès pour y
porter du secours ; (en effet), les fanatiques révoltés
s'étaient portés vers la contrée d'en-haut pour
y exciter leurs partisans à l'insurrection et
persécuter les patriotes.
« Le 24 (4), le détachement de Lussan fait
une sortie du côté de Tareau (5). Il y rencontre une troupe de 50
révoltés en armes. On fait feu sur eux et il en reste
sept sur place, le long de la descente de Tareau. Ce spectacle, tout
nouveau pour moi, me rend malade. Je faillis rester au pouvoir des
révoltés.
« Le soir, le détachement rentre
dans Lussan et nous retournons à Uzès, tout
étant apaisé. »
Voilà à quoi se
réduisirent les manoeuvres révolutionnaires dans la
paroisse de Simon Lombard.
L'Assemblée
Constituante
Cependant, l'Assemblée
Constituante, par des séries ,de réformes dans l'ordre
ecclésiastique (6),
aussi bien que dans les autres, avait
organisé le nouveau régime.
Joseph-Simon Lombard
s'enrôle comme volontaire
Mais la résistance, parmi
les privilégiés, s'organisait aussi avec le concours
des nations étrangères. Le Gouvernement
révolutionnaire, comprenant le danger, prescrivit alors aux
communes de recueillir les engagements des « jeunes gens qui se
dévoueraient volontairement à la défense de leur
patrie... ». La ville d'Uzès ayant ouvert une liste
d'enrôlements à la maison commune, le 14 juillet 1791,
jour de la Fédération, Joseph-Simon alla s'y faire
inscrire le soir même (7).
Quand le pasteur de Bouquet apprit cette
détermination, il en fut vraiment courroucé ; il
écrivit à son fils en des termes dont la
sévérité est à peine masquée par
le tour spirituel qu'elle affecte.
Réactions de
S. Lombard
... « Lorsqu'on a une
imagination exaltée, lui dit-il, c'est être sage que de
s'en défier ; lorsqu'on a un coeur si peu maître de soi
qu'il ne peut se fixer solidement, c'est être sage que de se
tenir en garde contre son inconstance naturelle ; lorsqu'on a une
constitution faible, un tempérament délicat, c'est
être sage que de combiner ses projets avec l'étendue de
ses forces, et je vois avec plaisir que vous avez fait tout cela. Oh
! comme vous avez détrompé mes idées ! Un temps
fut où je voulais que vous, songeassiez à prendre un
état et je voyais avec douleur que vous n'aviez du goût
pour aucun ; maintenant, je vois, avec la plus grande satisfaction,
que, ne pouvant les embrasser tous à la fois, vous êtes
au moins capable d'avoir successivement un goût
décidé pour tous. Comptons. Vous avez eu du goût
pour mon état, puis du goût pour celui de marchand, puis
encore du goût pour le ministère ; puis du goût
pour l'état d'homme de loi ; maintenant du goût pour
l'état militaire, et, dans la suite, immanquablement, du
goût pour tel ou tel autre état ! En
vérité, vous êtes charmant et vous avez bien
trouvé l'art de multiplier mes jouissances ; car je n'avais
qu'un fils et, par vos métamorphoses, il me semble que j'en ai
déjà quatre ou cinq. Cette illusion se propagera
probablement et je ne serai pas étonné de m'entendre
dire, dans l'occasion : « Monsieur, j'ai connu votre fils, le
marchand ; et moi votre fils, le procureur, ou l'avocat ; et moi
votre fils l'officier, etc., etc... »
« Une lieutenance dans un régiment,
voilà, aujourd'hui, l'objet de vos voeux. Oh ! que ces voeux
font bien l'éloge de votre raison et de votre coeur.
S'enrôler comme, volontaire, et disposer de soi sans le
consentement de son père, sans l'avoir même
consulté, cela est tout à fait dans l'ordre, cela est
beau !
« Mais ce n'est encore ici que le premier
degré de mon admiration et j'aime de vous suivre pour la
sentir augmenter progressivement. Il est beau, sans contredit, de
s'arracher à son étude, de sacrifier un temps
précieux, de perdre la liaison et la suite des affaires, si
nécessaire pour se bien former, ne fût-ce que pour aller
monter la garde à Nîmes ; mais combien plus est-il beau
de vouloir abandonner son état, un état pour lequel on
a des talents naturels, un état dans lequel on a
déjà fait du chemin, dans lequel on peut
aisément réussir, où l'on peut même
espérer de se distinguer, un état par lequel on peut
être amené à des places honorables et lucratives
; par lequel on peut très utilement servir son pays et sa
Patrie ; qu'il est beau de vouloir s'éloigner d'une maison
où l'on peut vivre tranquillement, d'une chère tante
à qui l'on s'intéresse de la manière la plus
vive, d'un père qui se fait vieux et qui connaît
déjà les, infirmités, d'un domaine qu'on
pourrait surveiller et faire fleurir. Qu'il est beau, dis-je, de
sacrifier tout cela pour une vie ambulante, pour une carrière
de vicissitudes, de peines, de fatigues, où il faut, avec du
courage dans l'âme, une force et une. vigueur dans le corps
bien au-dessus de celle que l'on a ; pour un état, en un mot,
où l'on ne fait que servir la Patrie sous les armes, tandis
qu'on peut la servir de même sans sortir de son pays ; car tous
nos ennemis ne sont pas hors de l'enceinte de cet empire, tous ne
sont pas sur les frontières. En manque-t-il, dans
l'intérieur et autour de nos foyers"
« Il faut que je rie, tant j'ai de plaisir
à considérer votre nouvelle détermination : elle
me fait admirer en vous une raison droite, un sens rassis, des vues
sublimes, des sentiments solides et tendres, dictés par la
Nature et par la Religion.
« Jeune homme, jeune homme ! Veux-tu voir
une image de ton âme ? considère une barque flottante,
agitée par les vagues et emportée çà et
là...
« Est-il possible qu'à vingt-deux
ans, vous n'ayez pas vous-même compris qu'on ne change pas
d'état comme de chemise et que, lorsqu'une fois on a pris
celui pour lequel on est fait.... on doit s'y attacher fortement et
ne songer qu'à s'y perfectionner et à se distinguer
?...
« Vous m'avez assez fait sentir que vous
étiez tout disposé à me désobéir,
si je voulais vous faire retourner à Uzès, avant la fin
de votre campagne. Je vous épargnerai cette insubordination
qui vous rendrait coupable à mes yeux et dans mes sentiments
peut-être plus que vous ne pensez. Je vous livre donc à
tout votre enthousiasme. Quand vous en aurez le loisir, apprenez
à vous défier de votre bouillante imagination, apprenez
à bien connaître votre coeur, à respecter le
mien, à sentir vos devoirs naturels, qui sont les premiers de
tous, et sans jamais cesser d'être un fidèle et
zélé patriote, apprenez à bien servir votre pays
et votre Patrie dans l'honorable état que je vous ai
destiné.
Votre bon papa,
Lombard Pr. » (8).
Joseph-Simon, s'étant humilié de
sa faute, reçut aussitôt le pardon de son père,
mais il ne dut pas moins répondre, peu après, à
l'appel de son régiment et partir en garnison pour
Nîmes, où se faisait l'organisation des troupes du Gard,
puis pour Pont-St-Esprit.
Retour de Joseph-S.
Lombard
Trois mois de service suffirent
à délabrer sa santé. Le 3 novembre, il
reçut son « congé de remplacement » et se
retira à Bouquet, où lui fut confiée la «
rédaction de la matrice des rôles de Bouquet »
(9).
Mort de Philise
Lombard
Quelques semaines plus tard, sa
soeur Philise, qui venait d'atteindre sa majorité, mourait
subitement d'une sorte de méningite (10).
Ce coup fut l'un des plus durs qui jamais
frappèrent Simon Lombard. Des nombreux enfants qui
étaient venus successivement égayer son foyer, il ne
lui restait plus qu'un fils et il ne savait même pas si ce
dernier, dont la « chose. publique » semblait vouloir se
saisir, serait le soutien d'une vieillesse qui s'annonçait
(11).
L'Assemblée
Législative
Cependant, l'Assemblée
Nationale s'était séparée. L'Assemblée
Législative lui avait succédé, encourant les
responsabilités, peut-être trop lourdes, pour
l'inexpérience de ses membres, de soumettre les prêtres
réfractaires, les émigrés et les puissances
étrangères.
La Convention
Ce fut alors, en moins d'un an,
l'envahissement de la France, la chute de la Royauté, les
massacres de septembre. Pour faire face à tous les
périls qui la menaçaient, la Convention se
décida alors à des mesures radicales : elle abolit la
royauté, vota la mort de Louis, XVI et proclama la
République. Les « Montagnards », s'étant
assuré la victoire sur les « Girondins »,
établirent le Régime de la Terreur, dont Rabaut
Saint-Etienne et Lasource furent victimes (12), et qui, sous l'influence
particulière des Hébertistes, s'attacha à la
déchristianisation de la France.
Culte de la Raison -
Abdications publiques
Le culte de la Raison
n'était pas loin d'être aboli par Robespierre lorsque,
sous la pression du Conventionnel Borie, les ministres du culte
protestant de la région du Gard, menacés
d'incarcération, durent signer leur « acte d'abdication
publique ».
Il est intéressant, et pénible
à la fois, de lire les comptes rendus des
délibérations communales sur les questions religieuses
qui, au début de l'année 1794, agitaient les esprits,
et de voir quelle vague d'athéisme semblait déferler
sur ces populations généralement
arriérées qui, l'esprit moutonnier, allaient à
la remorque d'ambitieux meneurs dépourvus de scrupules.
Il est plus triste encore de constater que
souvent les pasteurs ne se contentèrent pas de signer une
abdication qui leur était presque imposée par la force
- c'était leur excuse - mais qu'ils renièrent
ouvertement, alors qu'on ne le leur demandait pas, les principes
mêmes qu'ils avaient prêchés (13).
Rame, Ministre de
Vauvert
Le citoyen Rame, ministre de
Vauvert, et d'ailleurs, ami personnel du Conventionnel Borie, donna
de ce fait pitoyable un frappant exemple. Il fut l'un des premiers
à abdiquer ses fonctions (14).
Le discours qu'il prononça à cette
occasion fut « vivement applaudi » par la «
Société de la commune de Vauvert », mais il
manifestait trop d'enthousiasme et de platitude à la fois pour
être vraiment sincère.
Abdication de S.
Lombard
Quant à Simon Lombard, il ne
se décida que le 29 Ventôse à signer son
abdication officielle. Il était l'un des derniers à se
soumettre. Il eut au moins le mérite de faire une
déclaration discrète et loyale.
« Citoyens - dit-il - j'ai
prêché les vertus sociales et rempli les autres
fonctions de mon état, pendant que la tranquillité
publique a pu le permettre. J'ai cru devoir discontinuer ces
mêmes fonctions lorsque le bien général m'a paru
l'exiger : il y a quelque temps, vous le savez, que je ne les exerce
plus.
ABDICATION DE
S. LOMBARD
Fac-similé d'une affiche de
l'époque
Maintenant, pour vous faire mieux
connaître mes dispositions, pour achever de me conformer
à l'ordre public que tout vrai Républicain doit
respecter et observer exactement, je vous déclare que je ne
suis plus pasteur et que je rentre dans la classe
générale des citoyens.
« Sous ce rapport, vous me verrez
toujours, comme auparavant, tout dévoué à ma
Patrie, plein d'affection et de zèle pour sa parfaite
régénération, et concourir avec vous, de tout
mon pouvoir, à son bonheur et à sa gloire.
« Vive la Fraternité ! la
Liberté ! l'Egalité ! Vive la République, Une et
Indivisible !
« Citoyens, mes sentiments, dans cette
circonstance, ne doivent point se borner à la
déclaration franche et loyale que je viens de faire devant
vous : je fais offrande à la Patrie d'un assignat de cinquante
livres, que je vous prie de recevoir, pour le remettre à qui
de droit (15). »
S. Lombard continue
l'exercice de son ministère
L'abdication du pasteur de Bouquet
fut, en fait, toute relative. S'il s'abstint de prêcher, il
n'en continua pas moins à poursuivre « l'oeuvre sainte
à laquelle il avait voué sa vie. Quelle que fût
la rigueur des circonstances, et malgré, les dangers qu'il
avait à courir, sa maison resta toujours ouverte à ceux
qui venaient à lui pour des besoins spirituels. Il allait
lui-même, fort souvent, de lieu en lieu, de maison en maison,
comme il l'avait fait au temps du Désert, visitant les
malades, consolant les affligés, secourant les pauvres. Plus
d'une fois, même, son modeste presbytère servit d'asile
à des prêtres catholiques de son voisinage poursuivis
comme réfractaires (16).
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